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mardi, 19 mai 2009

L’aurore de la pensée

 

ou l’essence de la philosophie réaliste

 

 

 

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Ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie ? »,

c'est la vocation vers la vérité de la pensée

suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être.

 

 

 

le philosophe.jpgLa pensée n’est pas étrangère au christianisme, et la longue et riche histoire de la philosophie chrétienne, prouve les liens privilégiés qu’entretiennent l’interrogation et la Révélation. Même si les éléments de la philosophie semblent aujourd’hui, à la faveur de l’athéisme et de la désacralisation, se perdrent dans des spéculations délirantes, il est bon, d’autant que beaucoup se demandent ce que peut être une perspective philosophique authentique en peinant à rédiger leurs thèses tout n’entendant plus rien au thomisme, de présenter les bases initiales de la pensée réaliste, bases qui ont été développées à travers les siècles par les docteurs et théologiens de l’Eglise et trouvent encore au XXe siècle des maîtres de premier ordre comme, le père Garrigou-Lagrange, Aimé Forest, Etienne Gilson ou encore Jacques Maritain, pour ne citer que les plus connus.

 

Il est en effet très curieux, surprenant même, de voir s'enflammer l'esprit pour une essence, et qui plus est de le voir transmettre ce feu comme si en dépendait tout le sens même de la validité existentielle de sa présence au monde. L'interrogation matinale sur la vérité, sur les principes premiers est donc incontestablement et viscéralement logée au plus profond de la fibre intime de l'être humain, l'homme est celui qui interroge. Poser donc la question de l'essence de la philosophie, c'est inévitablement se trouver en face de l'essence de l'interrogation. De ce fait répondre à : « qu'est-ce qu'interroger ? » serait déjà répondre en partie à : « qu'est-ce que la philosophie ? »

 

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N'est pas forcément philosophique

n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation

 

 

Toutefois n'est pas forcément philosophique n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation, d'ailleurs la philosophie ne surgira sur la scène de l'histoire en tant que telle, c'est-à-dire en tant que pensée authentique, qu'en exposant une méthode originale (non originaire puisque le mythe vient avant la pensée), du processus de la question et de la réponse. Or ce procès dialectique est en réalité un procès ontologique, ce qui revient à dire qu'il regarde l'existant dans son ensemble et l'interroge comme existant, l'interroge comme présence. Et c'est bien du fait que l'existant soit présent qui étonne radicalement le philosophe, c'est cette présence massive et énigmatique qui l'éveille à la pensée de l'être.

 

 

I. Une Présence Etonnante.

 

 

Mais si c'est bien de l'être dont il est question, qui fait la question, si c'est bien de l'être dont-il s'agit lorsque nous parlons de présence, la philosophie se distinguera alors en ce qu'elle pense qu'il ne saurait y avoir de réponse ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même. C'est pourquoi son approche de la question est une ontologie, et non une mythologie. Une ontologie en ce sens que, « la vérité logique et la vérité ontologique sont toujours unies, car le principe d'être est aussi le principe du connaître, il ne saurait être séparés » [1], mais aussi une ontologie au titre de sa manifeste curiosité au sujet de l'être en lui-même et de ce qui en dépend, une curiosité étonnée, nourrie de la surprise vis-à-vis du fait qu'il y ait de l'être et non pas rien. Il faut bien en convenir, c'est tout de même de cette surprise, de cet étonnement, qui sont comme l'aurore de toute pensée véritable, que provient le saisissement devant l'existence ; et à ce titre nous sommes bien en présence d'une expérience existentielle en fait d'expérience philosophique, où s'éveille, dans l'étonnement, l'être de l'étant. Si l'on y pense il est bien plus étonnant qu'il y ait quelque chose plutôt que le néant, le fait qu'il y ait quelque chose est bien plus surprenant, à la réflexion, que si rien n'avait jamais surgit du rien. Mais il y a de l'être, et c'est bien ce qui fait question, la question, la question par excellence de la philosophie : pourquoi l'être et non pas le néant ?

 

 

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Il ne saurait y avoir de réponse

ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même.

C'est pourquoi son approche de la question

est une ontologie, et non une mythologie

 

 

« L'existence, la substance, la vie, sont immédiatement saisie par l'intelligence disait le père Garrigou-Lagrange, avant toute démonstration. […] L'existence, la substance, la vie ne sont certes pas des qualités sensibles, comme la couleur ou le son, ni des objets sensibles communs à plusieurs sens, comme l'étendue ou la figure des corps ; mais immé­diatement, dès que se présente le corps d'un homme qui vient vers toi, tu perçois par ton intelligence ce qu'un chien ne per­cevra jamais, lui qui ne peut saisir le sens (le ce petit mot est, tu perçois par ton intelligence qu'il y a là non pas seulement du coloré, mais de l'être, du réel, avec plus d'attention un être qui est un et le même sous ses phénomènes multiples et chan­geants, c'est-à-dire une substance ; avec plus d'attention encore, un être qui agit par lui-même, qui marche, respire, qui parle, en un mot qui vit. Tu saisis tout cela sans avoir besoin de raisonner ; c'est plus sûr que tes raisonnements ; tu n'en doutes évidemment pas. Autrement, pourquoi me parlerais-tu, si tu doutais de mon existence et de ma vie ? » [2]

 

 

II. Le Consentement au Réel.

 

Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel. Le philosophe est celui qui accepte d'arracher le voile de l'habitude mondaine qui obscurcit la relation primordiale à l'être, afin de laisser libre cours au regard authentique. Cette disposition est une ouverture consentante, une disponibilité car, « l'homme qui parle de l'être, doit se situer dans l'étonnement qui l'ouvre à ce dont il provient [3]. » Or l'étonnement à ce dont nous provenons a été tout simplement oublié, perdu. C'est ce long chemin de retour qu'il nous faut effectuer, un « chemin qui reculant nous mène en avant ».

 

 

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Pour ressentir cette présence de l'être,

il faut se laisser questionner par ce qui est,

accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate,

ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel.

 

 

Le chemin de retour est tout d'abord un consentement à l'être, une soumission acceptée. De toute manière, il ne s'agit pas de céder à une sollicitation qu'on serait à même de refuser, le réel ne nous fait pas juge de son opportunité : il est ! Consentir au réel c'est donc tout simplement reconnaître qu'il fait question, c'est accueillir tout simplement et intelligemment le choc des choses. C'est penser honnêtement l'objectivité du réel, son indépendance par delà notre faible subjectivité personnelle. C'est oser affirmer sans crainte la suprématie et l'antériorité de l'être sur la conscience, de l'existence sur l'essence.

 

L'ouverture au réel passe par la compréhension que l'idée ne donne pas l'existence, mais qu'elle en est issue. Le réel n'est pas créé par la pensée ; méconnaître la dépendance première de la pensée vis-à-vis de l'être c'est enfermer la pensée en elle-même, la rendre sourde au concret, c'est tomber dans un idéalisme narcissique incapable d'appréhender la réalité elle-même. Dans un premier temps penser l'être, c'est penser l'être concret c'est-à-dire ce qui est comme étant et non comme idée. Il est fondamental de comprendre que l'on ne rejoint jamais l'être par l'idée, parce que l'idée provient du réel et qu'elle n'est pas première -l'idée est soumise au réel- elle est produite par l'existence et non productrice de l'existence. Le propre de la philosophie grecque c'est d'avoir découvert que l'existence n'est pas une détermination comme les autres, elle ne s'identifie à aucuns des étants mais doit être comprise comme la possibilité de chaque étant à subsister dans son être.

 

L'existence est la détermination initiale, et à ce titre être fidèle à la nature même de la philosophie, c'est savoir consentir à la primauté décisive et matinale de l'existence elle-même. Ce consentement est en même temps une disposition accueillante, une disposition originaire, qui ouvre l'esprit et rend possible la saisie de ce qui est. Cette disposition permet à l'esprit de vérifier son accord intime avec le réel, de s'ouvrir vitalement au monde, car l'objet du discours philosophique est d'entendre ce que les choses disent effectivement par le fait même qu'elles sont. Tel est le sens de l'ouverture ontologique au réel, tel est le sens même de la démarche philosophique. « Cette attitude qui consiste à s'émerveiller, à s'étonner est typique du philosophe ; la philosophie en effet ne commence pas autrement » [4]. L'affirmation de l'être est avant tout un acte de fidélité de la pensée à l'acte premier qui anime toute réalité, la pensée aussi bien que les choses, et fonde par la même la relation de la pensée aux choses.

 

La reprise d'une démarche ontologique impose, comme son impératif premier et primordial, ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique ne peut être sérieusement mise en oeuvre. Il ne s'agit pas de considérer cet impératif comme une invitation subsidiaire, car la dimension de présence des choses qui sont, est une dimension ontologique dont nous avons, certes, pour mission de mettre en lumière le lien constitutif, mais surtout à nous laisser enseigner par leur existence réelle : la réalité est le premier maître. Revenir en toute simplicité au réel, c'est obliger le sujet à faire silence et accueillir ce qui est, accueillir le réel dans toute sa force matinale et brutale.

 

 

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La reprise d'une démarche ontologique impose,

comme son impératif premier et primordial,

ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique

ne peut être sérieusement mise en oeuvre

 

 

 

D'ailleurs, l'aspect le plus brutal du réel celui qui ne supporte aucune contestation, est bien la nature mortelle de chaque être. Si l'homme est bien cette créature qui seule peut parler de l'être, il ne le fait que parce que son essence est une finitude limitée, parce que son futur est son destin vers la mort ; c'est d'ailleurs par l'anticipation de sa disparition que se formule le sens véritable du temps. Le temps apparaît alors comme la dimension la plus concrète, la plus réelle, la plus sensible de l'être et nous oblige à le considérer comme constitutif même de la présence des choses qui sont.

 

L'être est, en tant que présence massive, la temporalité constante de l'étant humain, « l'être est, en tant que présence (Anwessen) déterminé par le temps » [5]. Dans ce surgissement énigmatique la présence se donne dans et par le temps, un temps origine et un temps constant de l'être. L'être et le temps expriment donc la « venue en présence de tout ce qui est », l'éclosion fondatrice des créatures ; en ce sens le temps, en tant que présence, est la vérité de l'être. Toutefois le temps ne saurait être uniquement le seul horizon indépassable du lieu philosophique, il situe les créatures sous la présence, il est le présent, mais en lui subsiste la substance, les natures qui seules permettent au temps de venir à la question.

 

C'est pourquoi l'interrogation philosophique est d'abord une interrogation sur l’être, or c'est cette interrogation qui est perdue à présent. Il nous faut donc aujourd'hui impérativement revenir en la retrouvant dans toute sa pure limpidité, la signification grecque de l'ousia, c'est-à-dire ce qui en tant qu'étant est, par sa participation, présence à l'être en expérimentant ce lien fondateur concret comme relation constitutive du vivant.

 

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Et c'est bien l'être qui est en question,

c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel

 

 

Et c'est bien l'être qui est en question, c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel et, ainsi que l'exprime très clairement Aristote dans son livre Z de la Métaphysique : « l'objet éternel de toutes les recherches passées et présentes, le problème toujours en suspens c'est : qu'est-ce que l'être ».

 

La philosophie d'hier comme d'aujourd'hui est la mise en expérience d'une relation constitutive du vivant, car fondatrice de ce qui existe, d'une relation de l'étant à son être, Heidegger réaffirmera d'ailleurs avec justesse : « la philosophie recherche ce qu'est l'étant en tant qu'il est (...) la philosophie est en route vers l'être de l'étant, c'est-à-dire vers l'étant visé dans son être » [6].

 

Ainsi, si ce qui est en question dans l'être, revient à se demander « qu'est-ce que l'ousia», alors ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie », c'est la vocation vers la vérité de la pensée suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être. L'origine de la question nous laisse donc soupçonner la responsabilité confiée au questionneur, sur la mission à lui donnée ; d'où peut-elle venir cette mission sinon de l'Être qui a pouvoir sur tout ce qui est, ne se posant plus de question puisque ayant tout résolu dans sa main.

 

 

 

Notes.

 

 

[1] Aristote, Métaphysique, Vrin, 1964. Pour Aristote la logique a un rôle fondamental, comprendre ce qui arrive en observant les lois de ce qui existe de manière à pouvoir énoncer une connaissance véritable des êtres et des choses, et par analogie de l'être en tant qu'être. L'être pour Aristote ne peut pas être étranger aux catégories logiques, puisque ces catégories sont des attributions de l'être lui-même.

 

 

[2] R. Garrigou Lagrange, o.p., Hasard ou finalité, sens commun et philosophie, Revue Thomiste, 36 N.S. 14, 1931. Le Père Garrigou-Lagrange poursuivait ainsi sa réflexion dans ce texte fondamental : « L'existence, la substance, la vie sont des objets non pas sen­sibles de soi, mais intelligibles, appelés pourtant sensibles per accidens, car ils accompagnent le sensible et sont immédia­tement saisis par l'intelligence dès la présentation des objets sentis. Toi, qui nies l'objectivité de la connaissance humaine, tu n'as pas l'air de te douter que c'est là son premier contact avec le réel et le fondement de l'épistémologie que tu déclares vaine sans savoir ce qu'elle est. Tu nies au fond la causalité efficiente comme la finalité; tu nies que le soleil nous éclaire et nous réchauffe, que le rossignol chante, que le chien aboie et qu'il aboie pour quel­que chose; tu nies la cause efficiente et la fin inséparables l'une de l'autre, et tu ne sais pas ce qu'elles sont ; tu n'as jamais pris garde que ce sont des sensibles per accidens. L'agent produit ou réalise son effet ; quelle faculté peut saisir cette réalisation, celle qui a pour objet la couleur ou celle qui a pour objet le réel ou l'être ? Lorsque tu heurtes un corps, tandis que tes sens, comme ceux de l'animal saisissent sa dureté, ton intelligence saisit immédiatement l'impression passive reçue et l'impression active exercée sur toi. Comme elle appréhende sans raison­nement le réel ou l'être, elle saisit aussi la réalisation active et passive de ce réel senti. Elle voit de même que toute réali­sation active et passive tend vers un but, autrement l'action de l'agent seraient sans raison d'être, il n'y aurait pas de raison pour agir plutôt que pour ne pas agir, ni pour agir ainsi plutôt qu'autrement. Aussi, lorsque de tes yeux tu regardes les miens, ton intelligence saisit aussitôt, à n'en pas douter, qu'ils sont faits pour voir, et non pour entendre ou savourer. »

 

[3] Aristote, Ibidem.

 

[4] Platon, Théétète, 155 d. Les Belles Lettres, 1967.

 

[5] M. Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1990.

 

[6] M. Heidegger, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Gallimard, 1990.

 

01:14 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : philosophie, métaphysique, ontologie, théologie, réflexion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!