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vendredi, 12 juin 2009

L’écologie spirituelle radicale

ou la contre-révolution conservatrice

 

 

 

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 L’écologie, à la faveur du succès électoral de la liste « Europe écologie », conduite par Daniel Cohn-Bendit lors du dernier scrutin européen, quelle que soit la valeur réelle du personnage, montre qu’il y a une prise de conscience montante de la population vis-à-vis du devenir de la planète. Cela n’est pas mauvais en soi, et représente même un certain avertissement, quoique timide, que quelque chose est en train de changer peu à peu dans l’esprit de la population, qu’une troisième voie alternative au délire consumériste de la société libérale s’impose comme étant inéluctable. Evidemment, la large diffusion du documentaire « Home », à la veille du scrutin des élections européennes, a sans aucun doute contribué au succès d'Europe écologie. Toutefois, cette explication un peu courte, masque le profond malaise que traverse notre civilisation.

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Certes ceci n’est pas nouveau, dès 1931, Oswald Spengler (1880-1936) avait déjà dit, non sans quelques raisons, que la « civilisation occidentale » produisait « un monde artificiel [qui] pénétrait le monde naturel et l’empoisonnait : « La Civilisation est elle-même devenue une machine, faisant ou essayant de tout faire mécaniquement. Nous ne pensons plus désormais qu’en termes de “chevaux-vapeur”. Nous ne pouvons regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique »  [1]. 

I. La terre est malade

 

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 Le productivisme industriel,

est en train de dévorer toute la création avec ses dents de fer.

  

Tout le monde en convient, la terre est malade, elle souffre et meurt sous les traitements qu’on lui fait subir, elle agonise de la violence qu’on lui inflige, elle se corrompt sous les coups répétés et réitérés d’une industrie monstrueusement mortifère. Il est donc temps de se réveiller, afin que nos enfants puissent, demain, et avant qu’il ne soit trop tard, toujours entendre battre le cœur de la terre !  En effet, interrogeons-nous. Qu’est devenue la vie de l’homme aujourd’hui ? lui qui voit couler à présent, à grande vitesse et tristement ses sombres heures, domestiqué dans les enfers urbains, parqué dans des habitations qui sont une insulte à l’architecture, soumis à des cadences de travail délirantes, devenant fou en s’enfermant dans des moyens de transport insensés, bruyants, dangereux et polluants. Sans même parler de faits évidents, comme le réchauffement climatique qui n’est pas un leurre [2]  Pollution, espèces en voie de disparition, réchauffement climatique, CO2, couche d’ozone, appauvrissement des ressources d’eau douce, montée des eaux, fonte des glaciers, industrialisation frénétique, urbanisation sauvage, sommes-nous donc certains de rester passifs devant la destruction par une humanité désorientée, de ce que Dieu nous a confié, à savoir la terre qui est notre mère commune. Loin du discours idéologique d’un mouvement Vert qui draine les pires égarements politiques,  nous savons cependant que nous n’avons plus que quelques dizaines d’années en réserve de pétrole, de gaz ou d’uranium, seul le charbon est plus abondant mais il est plus difficile à utiliser et très polluant. Que faire ?

 

II. Réveil de la conscience

 

Un élément peut surprendre. Le monde catholique ne se sensibilise que très lentement. « L’Église s’est beaucoup mobilisée pour le respect de lamun00.jpg vie humaine de la conception à la mort naturelle. On peut répéter cette conviction, mais à condition qu’il y ait encore une vie humaine ! » plaide Jean-Marie Pelt, pour qui « la protection de la vie tout court est une priorité absolue ». Pourtant, comme le signale Patrice de Plunkett, auteur de «  L’écologie, de la Bible à nos jours - Pour en finir avec les idées reçues »  : le réchauffement climatique fut prédit dès 1880 par l’abbé Stoppani (géologue de l’Académie royale des sciences de Milan), et en 1900 par Arrhenius (Suédois, prix Nobel de chimie). Le souci de l’environnement, des conditions de vie fut une idée que l’on retrouve déjà chez René de La Tour du Pin ,  Frédéric Le Play, ou encore Albert de Mun. Mais l’écologie naît véritablement, même si le courant de la Révolution conservatrice en Allemagne avant-guerre se signala par ses positions novatrices en la matière, qu'à la fin des années 1960, quand l’opinion prend conscience des effets du productivisme industriel sans frein. Vers 1970, on voit naître l’écologie « politique », qui veut amener les gouvernements à prendre en compte la responsabilité de l’homme envers la nature. C’est bien plus qu’un « souci de l’environnement » : il s’agit de réinventer le politique pour qu’il soit à la hauteur des défis de l’avenir. »  Néanmoins ce mélange débouche sur une position qui ne répond pas aux véritables défis, elle en vient à faire de l’écologie un parti, alors que l’écologie est une voie conservatrice alternative.

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La Tradition est révolutionnaire, elle est le seul véritable progrès,

concret et durable, le seul développement intégral qui soit,

car rien ne pousse longtemps sans racines.

Comme l’écrit fort justement Georges Feltin-Tracol dans  «L’écologie : une troisième voie identitaire ? » : 

- « Tout peuple, toute civilisation naît, s’épanouit et meurt dans un espace bien précis, dans un terreau particulier différent de tous les autres. Le sol, fécondé par la psyché commune - l’égrégore chère aux ésotéristes, est la matrice des haute civilisations. La notion de biotope s’applique aussi aux communautés humaines parce que, en relation permanente avec un paysage spécifique, elles fondent toutes une existence collective. Cette existence particulière se symbolise par une gastronomie, un habillement, un habitat, des mœurs qui constituent un art de vivre original imprégné des génies du lieu. Attenter à l’intégrité de leur milieu naturel revient automatiquement à les agresser. Les Anciens appellent la symbiose existant entre les civilisations et le cosmos qui les entoure : l’harmonie. L’histoire est, hélas !, pleine des outrages faits par l’Occidental à la biosphère/culturosphère dont l’anéantissement de peuples entiers en constitue l’illustration la plus évidente. Au-delà du strict aspect environnemental, la destruction méthodique des paysages bouleverse à jamais la vie, les structures sociales et l’imaginaire des autochtones qu’ils soient d’Amazonie (voir le film de John Boorman, la Forêt d’émeraudes) d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Europe. La défense des peuples passe donc par la défense de l’endroit où ils vivent. » [3] 

044.jpgPaul Claudel sut dire également quelques sévères vérités des , « qui n’est selon-lui ni secte, ni songe, son domaine est le réalisme et le bien commun, sous une forme nouvelle (…) offrant un terrain de dialogue et d’action entre croyants et incroyants, proposant un art de vivre dont le « code génétique » est proche des Évangiles », avec une rare énergie, ce qu’était les fautes de la civilisation moderne, parlant ainsi des Etats-Unis : « La même gabegie criminelle a présidé à l’exploitation des ressources naturelles et animales, des castors, des troupeaux de bisons, des vols de canards et de pigeons sauvages radicalement exterminés, des pêcheries empoisonnées par les égouts, par les usines et par le mazout, des réservoirs de gaz naturel et de pétrole livrés sans aucun contrôle aux pirateries du premier occupant… » [4] Critiquant fermement le libéralisme capitaliste Claudel rajoutait : « Le principe de notre civilisation, c’est le numéraire, l’alchimie maudite qui volatilise toute chose et transforme en une inscription servile, sur le front de l’homme, le nom de Dieu. Autrefois, l’argent n’était qu’un appoint. Aujourd’hui, c’est l’élément universel en qui tout existe et vaut » [5]. Rappelant les devoirs de l’homme envers la nature : « Tout ce que Dieu nous donne, il y a un devoir, un ordre, un art de le ménager, pour que nous gardions cela qui n’est à nous que pour que nous ayons un moyen de payer à Dieu redevance. Il ne s’agit pas de violenter la terre […] mais de l’interroger avec douceur, et de lui suggérer le vin et l’huile ». [6] L'encyclique Centesimus annus réaffirmera à ce titre : « Seulement la terre a été donnée par Dieu à l'homme qui doit en faire usage dans le respect de l'intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l'homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté ». C'est en répondant à cette consigne, qui lui a été adressée par le Créateur, que l'homme, avec ses semblables, peut donner vie à un monde de paix. En plus de l'écologie de la nature, il y a donc une « écologie » que nous pourrions appeler « humaine », qui requiert parfois une « écologie sociale ». Et cela implique pour l'humanité, si la paix lui tient à coeur, d'avoir toujours plus présents à l'esprit les liens qui existent entre l'écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l'écologie humaine. L'expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l'environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L'une et l'autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable - toujours actuel - de cette écologie multiforme de la paix. » [7]

 

III. Pour une écologie spirituelle

 

 De ce fait, comme le rappelle très pertinemment Falk van Gaver : « Qu'est-ce donc que l'écologie intégrale ? C'est une écologie catholique au sens le plus plénier du terme. C'est avant tout reconnaître et proclamer l'aspect intrinsèquement écologique - et ce bien avant que le terme « écologie » n'existe - de la religion. Une écologie intégrale, c'est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. On en trouve de nombreux axes dans le Magistère, dans les écrits des papes, mais aussi le Catéchisme et dans la Doctrine sociale de l'Église, ainsi que dans toute la Tradition chrétienne à travers les siècles, chez tous les grands saints d'Orient et d'Occident de deux mille ans de christianisme.

 

 

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Aucun salut ni réenchantement du monde
ne se fera sans une reprise de tradition

On en trouve des bases sûres dans toute la Bible, à commencer par la Genèse bien sûr, mais aussi les Psaumes, les Proverbes, la Sagesse, et le Nouveau Testament évidemment : les Evangiles, les Epîtres, l'Apocalypse…La question écologique est, le mot en moins, centralement présente dans la religion biblique, dans toute sa pensée comme dans tous ses rites, dans toute sa liturgie et toutes ses pratiques. […] Après l'immense et permanente rupture de tradition, rupture de transmission, interruption permanente de transmission, révolution permanente qui est le fondement même de la dynamique des derniers siècles que l'on a appelé « modernité », nous savons qu'aucun salut ni réenchantement du monde ne se fera sans une reprise de tradition. (…) Mais cette arche de salut ne doit pas oublier la nature, fondement de toute culture. La culture hors-sol qui constitue sur tous les plans la base de notre civilisation moderne montre ses limites. La reprise de tradition doit s'effectuer sur tous les plans, il faut l'étendre à tous les aspects de la vie, notamment économiques et écologiques. Une reprise de tradition n'est pas un retour en arrière, une copie du passé, mais une continuation inventive des méthodes qui ont fait leur preuve à travers siècles. L'agriculture biologique et l'architecture écologique sont de bons exemples, même si encore trop minoritaires, de ce qu'une reprise de tradition peut avoir de bon et de fécond. Cette reprise de tradition, multiforme et créative, est la seule véritable révolution - au sens étymologique ainsi que l'entendait Péguy : « seule la tradition est révolutionnaire… » - et le seul véritable progrès, concret et durable, le seul développement intégral qui soit. Car rien ne pousse longtemps sans racines. » Nous avons besoin d’être reliés à une source d’énergie pour vivre (alimentation, respiration….) et nos appareils font de même (électricité, gaz, pétrole….) L’analogie est que sur le plan spirituel, nous avons aussi besoin d’être reliés, de nous connecter à une source pour faire le plein. Cette source est d’origine transcendante, c’est l’essence de la Tradition.

IV.  La contre-révolution conservatrice 

Aujourd’hui le monde se meurt faute d’avoir su conserver un lien réel et vivant avec la terre. D’ailleurs les habitations modernes ont placé au cœur des maisons la boîte à image, là où, lorsque la société était encore humaine, se trouvait la cheminée, l’âtre qui, comme il fut publié ailleurs,  dans ce qu’on nommait jadis la « chambre à feu » était le cœur de la vie domestique : on s’y chauffait, on y faisait la cuisine, et les vieillards y attendaient, non comme aujourd’hui parqués dans des maisons, baptisées pudiquement de « retraite », en fait concrètement de sinistres « mouroirs» (sic) où ils végètent abandonnés de tous en raison des conditions existentielles « paradisiaques » du monde moderne, mais entourés de leurs proches, tranquillement la mort avec l’assurance de rejoindre, lorsque leur heure dernière arrivait, leur vraie demeure qui est au Ciel.  C’est pourquoi, « outre le soutien apporté aux mouvements régionalistes, il paraît indispensable d’assurer la défense culturelle et politique des terroirs, ou, si l’on préfère, des pays, dans son acception première. La protection de la paysannerie et, plus largement, de la ruralité n’est point une action vaine. En effet, « il n y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. [...] Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. La lutte en faveur des identités et de l’environnement passe nécessairement par la renaissance du monde rural.  J’appartiens de tout mon être, remarque Georges Bernanos, de toutes mes fibres, à une vieille civilisation sacerdotale, paysanne et militaire » [8] C’est pourquoi, au moment où l’écologie politique est une autre forme du triste spectacle politicien, il nous faut revenir au combat de la terre, « aux identités culturelles, au dépassement de la Technique et à la transmission du legs ». L’écologie que nous souhaitons, doit être contre-révolutionnaire et conservatrice, source d’enracinements et de régénération des communautés organiques.  Telle sera la véritable révolution écologique conservatrice, à la fois conservatrice en ce qu'elle déplore et critique du même geste le déclin de la civilisation et les effets de la modernité aveugle à elle-même, et en même temps révolutionnaire car sa critique s'énonce d'un point de vue radical et contre-révolutionnaire antilibéral capable de balayer la forme décadente d'une société malade et agonisante. La contestation révolutionnaire-conservatrice doit désormais œuvrer pour inventer un ordre spirituel nouveau, d'où puisse renaître, s’il se peut encore, la civilisation sur son déclin. Ainsi que le déclarait Eugen Rosenstock : « Pour continuer à vivre, aller de l’avant, nous devons recourir à ce qui avait avant la césure religieuse.

Or, ce qu’il y avait avant la césure religieuse, c’est-à-dire la déchristianisation, porte un nom, un nom  conféré par Carl Schmitt  :

‘‘Ordo romanus aeternum’’ ! [9]

Notes

 

[1] Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, Gallimard, 1958, p. 143.

 

[2] La banquise disparaît et si nous ne faisons rien dans une vingtaine d'année il n'y aura plus de glace au pôle Nord ! Chaque année c'est l'équivalent de la surface de la France qui s’évapore. Entre 2000 et 2008 un tiers de la surface a disparu ! Son épaisseur se réduit également d'année en année, celle ci est passée d'une moyenne de 3.5 mètres en 1960 à seulement 2 mètres en 2008. La température a augmenté au pôle de 4° au 20e siècle,quand sur le reste du globe la température a augmenté de 0.6 °.Avec tout ces éléments qui peut nier le réchauffement climatique ? Qui peut rester indifférent devant une telle menace ?  

 

[3] G. Feltin-Tracol, L’écologie : une troisième voie identitaire ? Europe Maxima, 2005.

 

[4] P. Claudel, Contacts et circonstances, 1940.


[5] P. Claudel, Au milieu, op. cit.


[6] P. Claudel, Présence et prophétie, 1942.

 

 

[7] Le Catéchisme de l’Eglise catholique est très riche en recommandations concernant l’ordre naturel, et le respect de la terre :

 

 -   « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. Pour chacune des œuvres des 'six jours' il est dit : « Et Dieu vit que cela était bon. » C'est en vertu de la création même que toutes les choses sont établies selon leur consistance, leur vérité, leur excellence propre avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C'est pour cela que l'homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses, qui méprise le Créateur et entraîne des conséquences néfastes pour les hommes et pour leur environnement.

-    « Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l'aigle et le moineau : le spectacle de leurs diversités et inégalités signifie qu'aucune des créatures ne se suffit à elle-même.

-     « L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aux autres.

-     « La domination accordée par le Créateur à l'homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n'est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l'intégrité de la création. »

 

[8] B. Charbonneau, Sauver nos régions, Écologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1992, pp. 26-27.

 

[9] Carl Schmit, Römischer Katholizismus und politische Form (1923), lance en quelque sorte un double appel: à la forme qui est essentiellement en Europe ro­maine et catholique, c’est-à-dire universelle en tant qu’impériale, et à la Terre, socle incontournable de toute action politique, contre l’économisme mouvant et hyper-mobile, contre l’idéologie sans socle qu’est le bolchevisme, allié objectif de l’économisme anglo-saxon.

 

 

 

 

 

11:02 Publié dans De la nature | Lien permanent | Commentaires (36) | Tags : ecologie, politique, pollution, religion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

vendredi, 22 mai 2009

Le retour sacré à la terre !

 

La vérité de la terre

selon la pensé des physiocrates français :

François Quesnay et Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard

 

 

 

 

 

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« Travaille la terre elle ne ment pas
Ce qu'elle doit faire elle le fera… »

  

«  L'agriculture est la mère et la nourrice des autres arts. »

 (Xénophon, Economique).

 

 

 

travaux des champs 14.jpgLe patrimoine rural, legs des générations qui ont façonné les paysages et les cultures locales, constitutif de l’identité de nos territoires, est gravement menacé par l’évolution économique et sociale accélérée par la mondialisation.

Pourtant, si l’on y réfléchit un court instant, la seule activité réellement productive en ce monde, depuis les origines, est l'agriculture, car la terre seule, concrètement, multiplie les biens : une graine semée produit naturellement et sans effort plusieurs graines, les animaux nous fournissent divers produits (lait, œufs, etc.) de façon directe, la terre laisse ainsi un produit fécond et dont est absente toute négativité. L'industrie et le commerce, en comparaison, sont des activités stériles car elles se contentent de transformer les matières premières produites par la terre, l’élevage ou l'agriculture.

 

C’est pourquoi, si, au milieu du XXe siècle, la référence à la terre a subi en Europe une longue et étonnante éclipse au bénéfice de notions abstraites, faisant que les hommes sont devenus tragiquement étrangers à leurs racines, il est grand temps que s’opère un retour aux valeurs ancestrales du travail, aux identités régionales, à l’attachement au terroir, et ce ne doit pas être ce retour qui doit surprendre mais davantage l’effacement qui l’avait précédé, car le cadre rural est historiquement lié à la naissance de la vie et demeure l’espace premier de son éclosion et de son activité réelle.

 

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« Il n'est nul art au monde

auquel soit requis une plus grande philosophie

que l'agriculture. »

 

Bernard Palissy (1510-1590)

 

 

 

L’humanité ne connaît plus la nature, elle s’est coupée tragiquement du sol nourricier.  « A présent, déclare Pierre Rabhi dans son livre le millet_goose_girl.jpg« Recours à la terre » l'impasse majeure se confirme entre un monde industriel frappé de récession, et des campagnes vidées de leurs intendants et de leur substance. Après l'orgie productiviste, après le rêve du surhomme, le déclin est là : il se traduit par un bilan négatif si l'on considère l'état de l'ensemble de l'humanité et de la biosphère. Il se traduit surtout par la perte du sens. La tête chercheuse ne sait plus le chemin, et le parcours réalisé est ensemencé d'insatisfaction, d'exclusion, de famines, de guerres, de frustrations. L'avenir est à inventer, à repenser, mais sur quels principes ? Nous sommes de ceux qui ont été depuis longtemps, et qui sont encore plus que jamais convaincus que la terre sera l'un des grands recours pour demain, au Nord comme au Sud.

Cet être silencieux dont nous sommes l'une des expressions vivantes recèle les valeurs permanentes faites de ce qui nous manque le plus : la cadence juste, la saveur des cycles et la patience, l'espoir qui se renouvelle toujours car les puissances de vie sont infinies. Il nous faudra sans doute, pour changer jusqu'au tréfonds de nos consciences, laisser nos arrogances et apprendre avec simplicité, sans idolâtrie, sensiblerie ni outrance, les sentiments et les gestes qui nous relient aux évidences. Sans renoncer aux acquis positifs de la modernité et de la science, il nous faudra retrouver peut-être un peu du sentiment de nos ancêtres, pour qui la création, les créatures et la terre étaient avant tout sacrées. » [1]

 

 

Comme le disait une agréable chanson du temps jadis :

 

« Travaille la terre
Elle ne ment pas
Ce qu'elle doit faire
Elle le fera
Rends lui sans colère
Ton cœur et tes bras

Chaque fois que l'homme se rue
Vers un avenir incertain
C'est encore la vieille charrue
Qui lui retrace son chemin
Espérons, la terre est fidèle
…»

 

Oui, dit à juste titre cette chanson, « la terre ne ment pas, ce qu’elle doit faire elle le fera », elle le fera par elle-même, en raison des ressources propres qui sont les siennes, en fonction de ses dons immanents qui lui ont été donnés par le Créateur.

 

I.  La terre source de toute richesse 

 

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François Quesnay (1694-1774)

 

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« Les transgressions des lois naturelles

sont les causes les plus étendues & les plus ordinaires

des maux physiques qui affligent les hommes »

 

 

quesnay1.jpgToutefois, loin d’être une idée nouvelle, cette volonté d’un retour aux principes simples et sains de la terre, fut déjà celle de François Quesnay (1694-1774), médecin du roi, fondateur d’une des premières écoles en économie, l'école des Physiocrates. Quesnay établira, dans son célèbre « Tableau économique » que la circulation des biens dans la société est comparable à la circulation du sang dans le corps, concevant chaque classe de la société comme un organe du corps social et montrant comment chacune de ces classes dépend des autres à travers l'interdépendance des activités économiques, les relations qui s'établissent dans la production et la répartition..

 

De la sorte pour Quesnay,  « la seule classe productive véritable, est celle composée par les fermiers, classe qui est la seule à pouvoir fournir un produit net, c'est-à-dire capable de multiplier les produits » [2]. En comparaison, la classe stérile, est composée de tous les citoyens occupés à d'autres travaux que ceux de l'agriculture, capable uniquement de transformer les biens sans les multiplier, ainsi que la classe des propriétaires terriens, dont la seule fonction est de dépenser la part du revenu qui est due, sans produire aucun bien. 

 

 

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« La seule classe productive véritable,

est celle composée par les fermiers »

 

 

François Quesnay explique très bien, dans ses « Observations sur le Droit naturel des hommes réunis en société » (1765)   que le mal qui ronge les hommes, provient d’un mauvais usage qu’ils font de la liberté :

 

- « …une cause du mal physique & du mal moral, c'est le mauvais usage de la liberté des hommes. La liberté, cet attribut constitutif de l'homme, & que l'homme voudrait étendre au-delà de ses bornes, paraît à l'homme n'avoir jamais tort ; s'il se nuit à lui-même par le mauvais usage de sa liberté, il se plaint de l'Auteur de sa liberté, lorsqu'il voudrait être encore plus libre ; il ne s'aperçoit pas qu'il est lui-même en contradiction avec lui-même. Qu'il reconnaisse donc ses extravagances ; qu'il apprenne à faire bon usage de cette liberté, qui lui est si chère ; qu'il bannisse l'ignorance, qui est la principale source des maux qu'il se cause par l'exercice de sa liberté. Il est de sa nature d'être libre et intelligent, quoique quelquefois il ne soit ni l'un ni l'autre. Par l'exercice de sa liberté, il peut faire de mauvais choix; par son intelligence, & par des secours surnaturels, il peut parvenir aux meilleurs choix, & se conduire avec sagesse, autant que le lui permet l'ordre des lois physiques qui constituent l'Univers. Le bien physique & le mal physique, le bien moral & le mal moral ont donc évidemment leur origine dans les lois naturelles. Tout a son essence immuable, & les propriétés inséparables de  son essence. » [3]

  

 

II. La terre est notre mère commune

 

 

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« la terre est la source de toute richesse ».

 

 

 

 De son côté, dans le projet politique qu’il élabora, Pierre-Paul Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard (1719-1792), rattaché également aux physiocrates présente dans son ouvrage principal, « L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques » (1767)  qui, bien que séparant ordre naturel et surnaturel, énonce quelques sages principes, dont celui, premier et fondamental qui affirme : « la terre est la source de toute richesse ».

 

Le propos de Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard dans son livre consiste ainsi à faire connaître la révélation qu’il a eue de l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Très éloigné du rationalisme sensible du XVIIIe siècle, le ton de Le Mercier est prophétique parlant de l’ordre naturel avec des accents théologiques affirmant que l’ordre naturel n’est rien d’autre que l’ouvrage de Dieu :

 

- « Plein de cette idée, et persuadé que cette lumière divine qui habite en nous, ne nous est pas donnée sans un objet, j’en ai conclu qu’il fallait que cet objet fût de nous mettre en état de connaître l’ordre sur lequel nous devons régler notre façon d’exister pour être heureux. Delà, passant à la recherche et à l’examen de cet ordre, j’ai reconnu que notre état naturel est de vivre en société ; que nos jouissances les plus précieuses ne peuvent se trouver qu’en société ; que la réunion des hommes en société, et des hommes heureux par cette réunion, est dans les vues du Créateur ; qu’ainsi nous devions regarder la société comme étant l’ouvrage de Dieu même et les lois constitutives de l’ordre social comme faisant partie des lois générales et immuables de la création. Mes recherches sur ce point m’ont fait passer du doute à l’évidence : elles m’ont convaincu qu’il existe un ordre naturel pour le gouvernement des hommes réunis en société… Plus j’ai voulu combattre cette évidence et plus je l’ai rendue victorieuse pour moi : plût au ciel que je puisse la démontrer aux autres comme je la sens, comme je la vois ; plût au Ciel qu’elle fût universellement répandue. » [4]

 

 

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« La société est l’ouvrage de Dieu même

et les lois constitutives de l’ordre social

font partie des lois générales et immuables de la création. »

 

 

 

 II.  Simplicité de la vérité naturelle

 

La vérité est donc simple : la terre, qui est notre mère commune, a la capacité de nourrir tous les hommes, femmes et enfants de monde. La Terre est la source, ou la matière féconde, d'où l'on tire la richesse. De la sorte, le travail de l'homme dépend de la matière, c’est-à-dire de la terre qui le produit, et la richesse en elle-même, n'est pas autre chose que la nourriture, les maisons, les forêts et les champs, les animaux et les êtres qui peuplent la vie. La Terre produit de l'herbe, des racines, des grains (blé, orge, avoine, maïs, etc.), du lin, du coton, du chanvre, des arbrisseaux et bois de plusieurs espèces, avec des fruits, des écorces et feuillages de diverses sortes, comme celles des Meuniers pour les Vers à soie ; elle produit des Mines et Minéraux. Le travail de l'homme donne la forme de richesse à tout cela. Les Rivières et les Mers fournissent des Poissons, pour la nourriture de l'homme, et plusieurs autres choses. Mais ces Mers et ces Rivières appartiennent aux Terres adjacentes, et c’est le travail de l'homme qui en tire le poisson, et autres avantages concrets.

 

La devise des moines bénédictins « Ora et Labora » s’applique ainsi à toute vie chrétienne : le travail doit être ordonné à la prière, mais la nature même du travail intervient dans la qualité de cette prière. Toute activité n’est pas propice à la prière, et la terre seule est donatrice de vérité. A ce titre, c’est sans doute l’auteur « d’Amori et Dolori sacrum » (1903), Maurice Barrès (1862-1923), qui sut le mieux résumer l’importance de ce que nous devons à l’héritage de la terre, à ceux qui l’ont travaillée et la travaillent encore : «C'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms mêmes des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience (...) Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles. » 

 

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Le sel de Guérande, le culte des saints,

et plus largement les fontaines, fours à pain etc.,

tout cela fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre vie.

 

 

En effet, à travers son patrimoine rural, c'est toute l'originalité du territoire français qui a été façonné, et ce par une longue histoire et des conditions naturelles que distribua généreusement la Providence. C’est une joie toujours renouvelée de pouvoir observer dans le détail la multiplicité des styles de vies, des coutumes, transmis au fil des générations, qui permirent qu'abriter les familles et les biens, proposant des cultures et des traditions fascinantes. Tout a sa place dans la tradition de la terre : l’Histoire, les arts, la culture, les techniques, les savoir-faire, l’agriculture, les produits de terroir, la faune et la flore ou encore l’architecture, les paysages naturels et construits. Ces véritables marques d’appartenance témoignent des relations particulières instaurées depuis des siècles par une communauté avec son territoire. C’est ainsi que le sel de Guérande, les usoirs de Lorraine, les chapeliers de Chazelles, le culte des saints, les arts de la table, mais aussi plus largement les fontaines, lavoirs, murs en pierre sèche, passerelles, architecture en terre, fours à pain, ponts, pigeonniers, etc., tout ce qui relève des coutumes et de la culture locale, en particulier les traditions orales, tout cela fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre vie, bien plus qu’on ne l’imagine, et fonde, dans son essence la plus intime, notre identité véritable.

 

 

 

 

Notes.

 

 

[1] P. Rabhi, Le Recours à la terre, Terre du Ciel, 2002.

 

[2] F. Quesnay, Analyse de la formule arithmétique du Tableau Economique de la distribution des dépenses annuelles d'une Nation agricole, 1766 in le Journal de l'agriculture, du commerce et des finances

 

[3] F. Quesnay, Observations sur le Droit naturel des hommes réunis en société, 1765. François Quesnay écrit de même dans son ouvrage : « Dans l'état de pure nature, les choses propres à la jouissance des hommes se réduisent à celles que la nature produit spontanément, & chaque homme ne peut s'en procurer quelque portion que par son travail, c'est-à-dire, par ses recherches. D'où il s'ensuit, 1°. que son droit à tout est une chimère ; 2°. que la portion de choses dont il jouit dans l'état de pure nature s'obtient par le travail ; 3°. que son droit aux choses propres à sa jouissance doit être considéré dans l'ordre de la nature & dans l'ordre de la Justice ; 4°. que dans l'état de pure nature, les hommes pressés de satisfaire à leurs besoins, chacun par ses recherches, ne perdront pas leur temps à se livrer inutilement entre eux une guerre qui n'apporterait que de l'obstacle à leurs occupations nécessaires pour pouvoir à leur subsistance  ; 5°. que le droit naturel compris dans l'ordre de la nature & dans l'ordre de la justice, s'étend à tous les états dans lesquels les hommes peuvent se trouver respectivement les uns aux autres. »

 

[4] P.-P., Le Mercier de La Rivière L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Discours préliminaire, 1767,  p. 11.

 

 

10:46 Publié dans Philosophie politique | Lien permanent | Commentaires (86) | Tags : agriculture, terre, tradition, écologie, physiocratie, économie, culture |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 18 janvier 2007

Du répit pour la planète!

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"Mais le chemin ne nous parle qu'aussi longtemps que des hommes, nés dans l'air qui l'environne, ont pouvoir de l'entendre. Ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l'artifice. C'est en vain que l'homme par ses plans s'efforce d'imposer un ordre à la terre, s'il n'est pas ordonné lui-même à l'appel du chemin. Le danger menace, que les hommes d'aujourd'hui n'aient plus d'oreille pour lui. Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu'ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu. Ainsi l'homme se disperse et n'a plus de chemin. À qui se disperse le Simple paraît monotone. La monotonie rebute. Les rebutés autour d'eux ne voient plus qu'uniformité. Le Simple s'est évanoui. Sa puissance silencieuse est épuisée."



Le chemin de campagne

Martin Heidegger