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jeudi, 20 août 2009

Nietzsche et l'antisémitisme

Les causes réelles

de la judéophilie de Nietzsche

 

ou la pernicieuse influence du philosophe Juif Paul Rée

sur la pensée nietzschéenne


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« Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide

que ces antisémites.

Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra.

Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

Freidrich Nietzsche

 

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nietzsche a.jpgL’un des principaux effets, mais non la cause comme il se dit parfois de façon erronée, de sa rupture avec Wagner en 1874, sera pour Nietzsche de prendre tout à coup position contre l'antisémitisme d’une façon radicale. Mais comment, et pourquoi, Nietzsche brusquement parviendra à ce type d’attitude, alors que la première phase de sa pensée présentait une forte composante judéophobe ?

Nietzsche et Wagner, au tout début de leur relation, participaient ensemble d’une commune adhésion de l'esprit allemand en lutte contre l'esprit Juif. La mythologie « aryenne », pour le philosophe et le musicien, devait souder la communauté des peuples indo-européens contre la barbarie asiatique à laquelle appartient la Judée. A cette époque, on trouve donc chez Nietzsche, exactement les mêmes thèmes que dans tous les ouvrages antisémites diffusés en Europe.


I. Un jeune philosophe anti-juif

Pour se convaincre de l’état d’esprit de Nietzsche, que quelques auteurs bien intentionnés voulurent nier, il suffit de se plonger dans sa correspondance. Qu’y trouve-t-on ?

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Elisabeth Förster-Nietzsche


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Dans des lettres envoyées à sa sœur Elisabeth il déclare dans un passage : « j’ai enfin trouvé une auberge où il est possible de jouir de mes repas sans avoir à subir la vue de ces espèces de mufles juifs ». Parlant ailleurs des juifs il les désigne sous le nom de « ces singes dégoûtants dépourvus d’esprit et autres commerçants ». A l’occasion d’une représentation de l’Africaine de Meyerbeer (le compositeur d’origine juive raillé par Wagner), il se désole d’être tombé sur des « Juifs et des acolytes des Juifs où qu’on tourne le regard ». Il va jusqu’à écrire, toujours à sa sœur : « Comment peux-tu exiger de moi que je commande un livre chez un antiquaire juif insolent ? » [1] Dans un de ses courriers, et après l’éreintement par la critique de son premier ouvrage La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche dit du célèbre philologue Ulrich von Willamowitz-Moellendorf, qui n’avait pas apprécié son livre et publia un pamphlet contre lui, qu’il est un « jeune homme infesté par l’arrogance juive ». [2]

On le voit, on aura du mal a pouvoir faire du jeune Nietzsche un judéophile présentable, à l’image de ce que souhaite imposer aujourd’hui nombre de nietzschéens de gauche zélés comme Michel Onfray. Ainsi, lorsque d’aucuns prétendent que l’antisémitisme de Cosima Wagner (1837-1930), aurait heurté la sensibilité du jeune Nietzsche, le conduisant à rompre ses relations avec le couple Wagner, on peut considérer qu’il s’agit d’une pure fable imaginaire assez peu crédible et relativement comique.

 


II. L’influence de Paul Rée, philosophe Juif

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Cosima Wagner
"...Pour chaque phrase que j’ai lue,
j’ai un commentaire à faire,
et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire."

ge4.jpgEn effet, Cosima n’écrit pas pour rien, après la lecture d’Humain trop humain (1878), que Nietzsche prend part au « complot juif » : « Je n’ai pas lu le livre de Nietzsche. (…) Un processus que j’avais déjà depuis longtemps vu venir, et que j’avais combattu de toutes mes modestes forces, vient de se déclencher chez l’auteur. Nombreux sont ceux qui ont collaboré à ce triste livre ! Et finalement, Israël s’y est incrusté sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée en quelque sorte séduit et asservi à Nietzsche, mais qui, en vérité, est en train de le duper ; c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie (…). Malwida, de son côté, nie absolument la mauvaise influence du Dr Rée, qu’elle a beaucoup apprécié (…). Elle me prie aussi de ne pas rejeter Nietzsche, mais pour chaque phrase que j’ai lue, j’ai un commentaire à faire, et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire. » [3]

Cosima Wagner voit juste et parfaitement; l’influence grandissante de Paul Ludwig Karl Heinrich Rée (1849-1901), commençait et allait être considérable sur Nietzsche. Les conséquences de cette relation, marqueront à jamais la pensée de Nietzsche, au point de l’amener à un changement radical d’orientation qui aboutira à une fracture définitive avec le couple Wagner. [4]

Paul Rée, va lentement entraîner Nietzsche, d’une crittique du christianisme institutionnel, à un rejet forcené de l’Evangile mais aussi, il le pousse à relativiser, voire modifier ses jugements à l’égard du judaïsme et des Juifs.

 

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Lou Salomé, Paul Rée et Nietzsche (1882)


Image91.jpgDans cette relation qui mènera les deux hommes à effectuer plusieurs voyages, de Bex à Sorrente, où ils passèrent un hiver en compagnie de la féministe Malwida von Meysenbug ils se livrent à d’interminables conversations, lectures, promenades et excursions. A Sorrente, Rée se met à l’écriture de L'origine des sentiments moraux et Nietzsche aux aphorismes d'Humain, trop humain. La publication des deux ouvrages - celui de Rée en 1877 précède d'un an celui de Nietzsche, est l'occasion d’échanges permanents. Puis, survint l’épisode clé de l’histoire de Nietzsche, à savoir la rencontre avec Lou Salomé. En février 1882, à Gênes, Nietzsche et Rée se retrouvent, et répondent à l'invitation de Malwida von Meysenbug, de venir à Rome C'est alors, le soir même de son arrivée chez Malwida, qu'il fit la connaissance d'une jeune russe qui attira immédiatement son attention : Louise von Salomé. Le choc fut puissant ; Nietzsche projette de créer entre Lou, Rée et lui, un « cercle des esprits libres », une « Trinité ». On sait ce qu’il adviendra de ce projet chimérique.

 


III. Une subite fascination pour la tradition judaïque

Il reste que ces liens feront surgir chez Nietzsche une nouvelle vision intellectuelle, fort éloignée, c’est le moins qu’on puisse dire, de celle qui, primitivement, avait été la sienne du temps de sa relation avec Wagner. D’une judéophobie initiale, Nietzsche s'engage, de par son tempérament excessif et impétueux, dans un philosémitisme surprenant. Paul Rée contribue également à orienter la pensée de Nietzsche vers l'observation et l'explication psychologiques des faits moraux.

 

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Paul Rée (1849-1901)
"Finalement, Israël s’est incrusté [chez Nietzsche]
sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée...
qui, en vérité, est en train de le duper ;
c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie"

Dans ses ouvrages, écrits à la manière des moralistes français du XVIIe et du XVIIIe siècle, il ramène les sentiments humain à l'égoïsme. Comme l’écrit René Berthelot : « L'intérêt que Nietzsche y prit nous fait comprendre comment il fut conduit à subir l'influence d'un Montaigne, d'un La Rochefoucauld, d'un Vauvenargues, que déjà Schopenhauer avait admirés et imités. Il leur emprunta leurs procédés d'analyse psychologique, leurs idées sur l'universalité de l'égoïsme; la forme littéraire que ces maîtres de la maxime et de l'aphorisme avaient su donner à leur pensée. C'est Rée aussi qui, sans doute, attira l'attention de Nietzsche sur les théories de l'école anglaise et spécialement de Spencer, relativement à l'origine des sentiments moraux. »

Il poursuit :

« Les ouvrages de cette époque nous révèlent des altérations également profondes dans les procédés intellectuels de Nietzsche et dans l'atmosphère morale où baigne sa pensée. Ce n'est plus un mélange de métaphysique et d'histoire littéraire ou d'histoire de l'art: ce ne sont plus des affirmations enthousiastes, encore un peu confuses et vagues. Ce sont des analyses psychologiques, c'est, l'attitude critique et satirique d'un esprit lucide et désabusé : critique impitoyable de la religion, de la métaphysique, de ce qu'on nomme communément la morale, de la foi dans un «-idéal-» contraire à la nature et à la vie réelles, de la croyance au « génie », à l' «-inspiration », comme à des mystères inexplicables par les causes psychologiques et physiologiques par ou s'expliquent les autres faits spirituels; critique en un mot de toutes les illusions consolantes et amollissantes, qui sont un signe d'affaiblissement. » [5]

C’est ainsi que vont naître des « affirmations nouvelles » et de « nouveaux enthousiasmes », très éloignés de ceux qui étaient les siens auparavant. De la sorte, Matthias Schubel, dans son Nietzsche, le philosémite européen [6], est autorisé à mettre en lumière ce qui devint les positions originales de l’auteur de Zarathoustra à propos de l’antisémitisme.

 


IV. Un étonnant enthousiasme philosémite


On y découvre, pour certains avec surprise, un Nietzsche de la seconde période, extrêmement philosémite, ne cachant plus son admiration pour4541601mieux-connaitre-israel-jpg.jpg le peuple Juif qu’il regarde alors comme porteur d’innombrables qualités, peuple supérieur même, selon lui, aux européens en bien des domaines. Jesua Amar, est allé jusqu’à recenser tous les textes philosémites et germanophobes de Nietzsche [7] après sa rupture d’avec Wagner, contribuant ainsi à expliquer l'intérêt qu’eut pour lui le philosophe d’origine juive Vladimir Jankélévitch (1903-1985). Le résultat est pour le moins démonstratif.

001_Nietzsche.jpgNietzsche professe ouvertement, influencé par Rée, une très forte sympathie à l’égard des Juifs, de la culture Juive, de l’économie Juive, de l’esprit Juif. Dans les aphorismes 197 et 205 de Morgenröte (Aurore) (1881), Nietzsche se révèle résolument philosémite et partisan de l'accomplissement de la pensée moderne par les Lumières françaises. Plus encore, Nietzsche en vient à manifester fortement parfois, son attachement à une certaine tradition judaïque, et s’élève contre, selon sa formule, « les ânes nationalistes antisémites de l’Europe » [8]. Yodel Yirmayahu, qui enseigne la philosophie à l'université de Jérusalem, montre que Nietzsche, de plus en plus, s’affirma dès lors comme un « anti-antisémite » passionné et ardent. Il se fit, déployant des arguments définitifs, un admirateur fervent du judaïsme ancien et des Juifs de la diaspora, qui jouèrent et doivent jouer, d’après ses nouvelles analyses, un rôle fondamental dans l'Europe à venir.

Ses coups les plus rudes, ses charges assassines, seront uniquement réservées au judaïsme « sacerdotal » du Second Temple, ancêtre du christianisme, et au message qu’il considère comme décadent et corrupteur de Jésus, soit cette « inversion des valeurs » qu'il voyait bizarrement dans le Nouveau Testament, et qui faisait pour lui la « maladie » de l'Europe.

D’ailleurs, ce nouvel amour du judaïsme chez Nietzsche, bien à tort présenté comme un précurseur du national-socialisme, fait la joie de certains Juifs qui ne s’en cachent pas.

Reb Weisfish, grand lecteur et admirateur de Nietzsche, déclarait : « La seule chose que Nietzsche adorait, c'était le judaïsme et les Juifs. Jusqu'à sa fin, il a révéré le judaïsme. Il l'a compris mieux que les plus grands rabbins du monde: "Sans les Juifs, point de Salut... Les Juifs sont éternels’’. C'est lui aussi qui écrivait à propos des Allemands: "Une race irresponsable qui porte sur sa conscience les grands désastres de la culture. (…) Le judaïsme est un ensemble d'individus. Ce n'est ni un parti, ni une nationalité, ni rien d'autre. Nietzsche dit que c'est une race, la race supérieure. D'après Nietzsche, il n'existe aucun peuple qui soit destiné à vivre toujours en dehors du judaïsme. » [9]

 


V. Un soudain « dégoût » pour l’antisémitisme

 

Et, il faut le reconnaître, Reb Weisfisn ne trahit pas la pensée du Nietzsche qui avait profondément rompu avec Wagner.

 

 

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"Ce que l'Europe doit aux Juifs ?
Beaucoup de choses : le grand style dans la morale (...)
le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral,
[qui] rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat."

 

Il écrit en effet, dans Par delà le bien et le mal (1886) :

 

- «Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux, et par conséquent ce qu'il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes - reconnaissants aux Juifs. » [10]

 

Ailleurs, il soutient avec force, écrivant en 1888 :

 

« Définition de l'antisémite : envie, ressentiment, rage impuissante comme leitmotiv de l'instinct, la prétention de l'« élu » : la plus parfaite manière moralisante de se mentir à soi-même - celle qui n'a à la bouche que la vertu et tous les grands mots. Et ce trait typique : ils ne remarquent même pas à qui ils ressemblent à s'y méprendre. Un antisémite est un juif envieux - c'est à dire le plus stupide de tous... » [11]

 

Dans une lettre à Theodor Fritsch (1852-1933), le 29 mars 1887, il lui explique en détail les motifs de sont rejet de l’antisémitisme, critiquant au180px-Fritsch.jpg passage, une nouvelle fois, Richard Wagner, le génial compositeur de Parsifal qui demeure une permanente obsession :

 

- « Croyez-moi : cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la "valeur" des hommes et des races, cette soumission à des "autorités" que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris ("autorités" comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde - lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire ?), ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" - tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique, avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. - Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra ? » [12]

 

180px-Fritsch.pngC’est d’ailleurs à propos de Theodor Fitsch, qui publia un Katechismus Antisemitismus (Catéchisme antisémite), et fut le premier traducteur allemand des Protocoles des Sages de Sion, qu’il disait : « Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide que ces antisémites. Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra. Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

 

 


 

VI. Rejet violent des positions antisémites

 

Dans La généalogie de la morale (1887), il parlait de l’antisémitisme comme étant une : « difformité », et rajoutait, afin d’être mieux compris : « Disons le tout d'abord à l'oreille des psychologues, à supposer que l'envie leur vienne d'étudier le ressentiment de plus près : c'est aujourd'hui chez les anarchistes et les antisémites que cette plante fleurit le mieux, ainsi qu'elle a toujours fleuri d'ailleurs, dans l'ombre, comme la violette, mais son odeur est différente. »[13]

 

Un jour, il écrit même à sa mère, souhaitant expliquer pourquoi il rejeta violemment les propositions de son éditeur : « Ce parti [des antisémites] a pourri à ma suite mon éditeur, ma réputation, ma sœur, mes amis – rien ne répugne plus à mes tendances que cet enchaînement du nom de Nietzsche à celui d’antisémites tels qu’E. Dühring : il ne faut donc pas me tenir rigueur d’employer la légitime défense. Je mettrai violemment à la porte de chez moi quiconque me soupçonnera sur ce point. » [14]

 

 

 

 

Conclusion : ultime dérive d’un philosémite hébété !

 

 


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«  Il n’existe pas d’engeance plus impudente et crétine que ces antisémites. »

Point n’est donc besoin d’y insister outre-mesure, les idées, l’influence, la personnalité de Paul Rée, ont fait de Nietzsche, peu à peu, mais de façon définitive, un philosémite convaincu et quasi hystérique en certains de ses jugements [15]. Il n’est pas possible de le nier.

Le drame, c’est que plus croissait ce philosémitisme parfois irrationnel, plus s’amplifiait, parallèlement, sa haine terrifiante du christianisme et de l’Eglise. La violence de ses charges antichrétiennes, ce qui lui permettait sans doute inconsciemment de se distinguer radicalement de Wagner, lui donnait aussi l’occasion de flétrir vigoureusement, par une germanophobie équivalente, ceux qui tentaient de défendre la grandeur de l’esprit allemand. Nietzsche, de par un fatal mouvement de désorientation grandissant, s’approchait à grands pas de la folie qui le guettait et qui sera la conclusion de cette lente et inexorable dérive humaine, intellectuelle et spirituelle.

Son jugement final, définitif, ne laisse place à aucune ambiguïté : « L'antisémitisme est l'une « des aberrations les plus maladives de l’auto-contemplation hébétée et fort peu justifiée du Reich allemand. » Le problème, c’est que l’hébétude maladive évoquée par Nietzsche, c’est lui qui en fut à court terme, comme il était prévisible, la malheureuse et triste victime directe, ceci en raison d’une incompréhension tragique de l’essence des valeurs chrétiennes qui fondèrent l’Europe, et contre lesquelles, dans sa folie aveugle, il s'était mis en guerre.

 

Notes.

 

[1] Cf. Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, Naumann, 1895-1904, vol. II, p. 176.

[2] Wilamowitz-Möllendorff, Zukunftphilologie ! eine Erwidrung auf Friedrich Nietzsche (Philologie de l’avenir ! Réplique à Friedrich Nietzsche), 1872.

[3] Cosima Wagner, Lettre à Maris von Schleinitz, 9 mai 1879, in KSA 15, pp. 83-84.

[4] Les peu crédibles avocats d’une ingratitude de Wagner à l’égard de Nietzsche se trompent lourdement. Wagner eut en très haute estime Nietzsche, il s’était attaché à lui de façon très privilégiée. En 1872, Wagner écrit par exemple à Nietzsche, comparant son amitié aux liens qui le rattachent à son propre fils Siegfried surnommé « Fidi » : « A dire vrai, vous êtes, selon mon épouse, l’unique cadeau que m’ait fait la vie : fort heureusement, il y a aussi Fidi ; mais il manque, entre lui et moi, un maillon que vous êtes le seul à pouvoir former, en quelque sorte celui qui lie le fils au petit-fils. Je n’éprouve aucune crainte concernant Fidi, mais pour vous, je me fais du soucis, dans la même mesure que je pourrais m’en faire pour Fidi. Un soucis vulgairement bourgeois : j’aimerais vous voir retrouver votre santé habituelle. » (Lettre de Richard Wagner à Nietzsche, 24 juin 1872, in KSB 4, 233, p.16.) Ce que l’on ignore, ou passe sous silence également, c’est que Wagner fut alerté par le médecin de Nietzsche de l’existence chez lui de penchants immoraux, penchants « contre-nature » expliquant son état maladif « préfigurant la pédérastie ». Dans une lettre de Richard Wagner à Hans von Wolzogen, du 23 octobre 1877, Wagner, inquiet de la santé de Nietzsche, s'enquit auprès du médecin de son ami des causes de sa maladie. Celui-ci affirma en effet à Wagner que la maladie de Nietzsche pouvait être la conséquence d'une vie de célibataire ; Wagner comprit que Nietzsche souffrait des conséquences pathologiques que l'on attribuait, à la pédérastie, mais aussi à la masturbation. (Cf. É. Blondel Le Cas Wagner Flammarion).

[5] R. Berthelot, Un romantisme utilitaire, étude sur le mouvement pragmatiste, I. Le Pragmatisme chez Nietzsche et chez Poincaré, Félix Alcan, 1911.

[6] M. Schubel, Nietzsche, le philosémite européen, Faculté des lettres et sciences humaines, Besançon, 2007, pp. 143-152.

[7] S. Jessua-Amar, Un souvenir... Jankélévitch et Nietzsche, Alliance israélite universelle, 1991, no 105, pp. 31-35.

[8] Y. Yirmayahu, Les juifs selon Hegel et Nietzsche, la clef d'une énigme, Seuil, 2000.

[9] Reb Weisfish, Entretien, par Avi Katzman, Réalités (revue israélienne en langue française) 1981.

[10] F. Nietzsche, Par delà bien et mal, §10.

[11] F. Nietzsche, Fragment Posthume, 21 - 7.

[12] F. Nietzsche, Lettre à Theodor Fritsch, 29 mars 1887. Peu après cette correspondance avec Nietzsche, Theodor Fritsch écrivit une recension féroce et extrêmement négative de Par-delà bien et mal. Il déclara y avoir trouvé une « exaltation des juifs » et une « âpre condamnation de l’antisémitisme ». Dès lors Fritsch qualifie Nietzsche de « philosophe superficiel » ne disposant d' « aucune compréhension pour l’essence de la nation » et cultivant « des bavardages philosophiques de vieilles commères ». Il rajoute, s’agissant des considérations de Nietzsche à propos des juifs « Ce sont des idioties superficielles d’un pauvre savant de pacotille, corrompu par les juifs. »

[13] F. Nietzsche, La généalogie de la morale, §11.

[14] Cf. Nietzsche, ,KSB 8, 967, pp.219-220.

[15] Un passage de Par delà le bien et le mal, met clairement en lumière le caractère fantaisiste des thèses de Nietzsche : « C'est un fait que les Juifs, s'ils voulaient - ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites -, pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l'Europe ; c'est un fait également qu'ils n'y travaillent pas et ne font pas de projets dans ce sens. Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés dans l'Europe et par l'Europe, ils aspirent à s'établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés, et à mettre enfin un terme à leur vie nomade de "Juifs errants". On devrait bien tenir compte de cette aspiration et de cette pression (où s'exprime peut-être déjà une atténuation des instincts juifs) et les favoriser ; et pour cela il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites.» (Par-delà le bien et le mal » (1886), OEuvres II, Friedrich Nietzsche, éd. Robert Laffont, 1990, p. 69)

 

 

 

 

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TEXTES PHILOSEMITES DE NIETZSCHE


Nous croyons utile, afin de compléter ce dossier, de mettre à disposition des lecteurs, deux textes emblématiques des analyses philosémites de Nietzsche, dans lesquels apparaît nettement ses positions philosémites et pro-judaïques après sa rupture d’avec Wagner.

- Le premier, qui tout d’abord surprendra puis scandalisa Cosima Wagner, Humain trop humain, qui n’hésite pas à soutenir une thèse très curieuse : « Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau »

- Le second est un paragraphe d’Aurore, qui donne l’occasion à Nietzsche de déclarer, de façon stupéfiante s’agissant des Juifs : « ils savent bien aussi que, comme un fruit mûr, l'Europe pourrait, un jour, tomber dans leur main qui n'aurait qu'à se tendre. »

 

 

 

TEXTES PHILOSEMITES DE NIETZSCHE.pdf

 

 

 

02:59 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : antisémitisme, judaïsme, juifs, philosophie |  Imprimer | | | | | Pin it!

samedi, 15 août 2009

Wagner : « Le Judaïsme dans la musique »

 

“Das Judenthum in der Musik”

 

ou Wagner et les Juifs

 

 

 

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« Le judaïsme est la néfaste conscience

de notre civilisation moderne. »

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wagner_breker.jpgLa question des convictions anti-judaïques de Wagner, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d‘opinions antisémites sans doute à juste titre, a donné lieu à suffisamment de recherches, d’analyses et d’études diverses, souvent passionnelles et passionnées, pour que nous croyons intéressant de nous y pencher, afin de savoir exactement qu’elles furent les idées défendues par Wagner en ce domaine controversé. On sait, également, qu’il y eut une nette divergence entre Nietzsche et Wagner sur ce sujet, l’auteur de Zarathoustra proclamant, à qui voulait l’entendre : « Je mène une guerre impitoyable à l'antisémitisme, - il est une des aberrations les plus maladives de l'auto-contemplation hébétée et bien peu justifiée du Reich allemand... » [1]. Au contraire, pour Wagner, les musiciens juifs présentaient à ses yeux le grave défaut de ne pas être en relation avec « l'esprit authentique du peuple allemand », leur musique, ainsi, ne pouvait être qu’artificielle et sans profondeur.

 

I. Wagner et les Juifs

 

Cependant, indépendamment de ses déclarations publiques contre l'influence juive dans la musique, Wagner a gardé de nombreux amis juifs,175px-Hermann_Levi.jpg même dans la dernière période de sa vie. Dans son autobiographie écrite entre 1865 et 1870, il affirme par exemple que sa relation avec le Juif Samuel Lehrs, qu'il avait connu à Paris dans le début des années 1840, est une « des plus magnifiques amitiés de sa vie ». Par ailleurs, le plus représentatif d'entre les amis juifs de Wagner, fut sans doute le chef d'orchestre Herman Lévi, Juif pratiquant que Wagner désigna pour diriger la première représentation de Parsifal ! Le compositeur souhaita d'abord que Levi se fît baptiser, sans doute en raison du contenu religieux de l’opéra, mais renonça finalement à cette exigence. Levi, qui maintint des relations très amicales avec Wagner fut même, immense honneur, sollicité à ses funérailles pour porter son cercueil.

 

La question est donc complexe, et exige d’être abordée avec grande prudence, afin d’éviter des jugements trop catégoriques et inexacts. Toutefois, il est indéniables que les opinions de Wagner sont tranchées et ne manquent pas de susciter une certaine gène, y compris chez les plus inconditionnels fidèles du compositeur. Pourtant, il apparaît évident que ce sujet, fut l’un de ceux qui tinrent le plus à cœur de Wagner, et il est difficile de prétendre pénétrer toutes les arcanes de l’œuvre sans posséder un minimum de clés référentielles sur cet aspect des choses.

 

II. Histoire d’un texte sulfureux

 

Richard+Wagner+RichardWagner.gifC’est par un texte célèbre, publié tout d’abord en 1850 dans le Neue Zeitschrift für Musik sous le pseudonyme de K. Freigedank ("Libre-penseur"), que Wagner synthétisa ses convictions anti-juives, sans pour autant les revendiquer trop ostensiblement dans un premier temps. Toutefois, la réédition de la brochure polémique en 1869, marquera le début d'une série ininterrompue d'essais et d’articles dans des journaux, essais et articles écrits par Wagner exprimant ses sentiments anti-juifs qui parurent les années suivantes, y compris l'année même de sa mort en 1883, et qui tous critiquaient avec force, soit des juifs connus dans le monde de l’art et de la musique soit, plus globalement, les Juifs dans leur ensemble.

 

De la sorte, le texte de Richard Wagner que nous publions : “Das Judenthum in der Musik”, littéralement « La judéité dans la musique », et qui fut traduit en français par « Le judaïsme dans la musique », est loin d’être un texte isolé ; des textes antijuifs Wagner en fit paraître constamment et régulièrement.

 

Dans un essai tardif, Qu'est-ce qui est allemand ? (1879), il écrivait sur le thème qui nous occupe : « Les Juifs [tiennent] le travail intellectuel allemand entre leurs mains. Nous pouvons ainsi constater un odieux travestissement de l'esprit allemand, présenté aujourd'hui à ce peuple comme étant sa prétendue ressemblance. Il est à craindre qu'avant longtemps la nation prenne ce simulacre pour le reflet de son image. Alors, quelques-unes des plus belles dispositions de la race humaine s'éteindraient, peut-être à tout jamais. »

 

III. Un antijudaïsme constant

 

On le voit, alors même qu’il déclare avoir lutté dans sa jeunesse pour l’émancipation des Juifs, non sans éprouver une « involontaire aversion à leur égard »,, les idées de Wagner, ni ne changèrent, ni s’atténuèrent avec le temps, bien au contraire, et l’on peut même dire, qu’elles prirent un aspect plus déterminé, plus profond, au point qu’antijudaïsme et Wagner, finirent peu à peu, à ne former non sans quelques raisons dans l’esprit du grand public qu’une identique chose.

 

 

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-3_3_Winifred_Wieland_et_Wolfang_pere_de_Gottfried_en_compagnie_de_Hitler_a_Bayreuth_juin_1940-ad96f.jpgIl faut d’ailleurs rajouter à cela, ce qui n’arrangea pas la vision que le public se fit de l’œuvre de Wagner, qu’à la mort deHitler_et_les_freres_Wagner-2.jpg Cosima et Siegfried Wagner en 1930, la responsabilité du festival de Bayreuth et de la villa Wahnfried échut à la veuve de ce dernier, Winifred Wagner, amie personnelle d'Adolf Hitler [2]. Or Hitler était un zélateur inconditionnel de la musique de Wagner, et il contribua à conférer une lecture national-socialiste aux principaux thèmes germaniques qui jalonnent l’œuvre, au point que plusieurs des grandes ouvertures servirent aux messes politiques organisées en l’honneur du IIIe Reich.

 

Wagner reproche principalement aux Juifs, avec parfois des accents authentiquement racistes et des arguments biologiques, d’être étrangers à la culture européenne, d’être restés à l’écart de ce qu’elle représente véritablement : « Pour le Juif, toute la civilisation et tout l'art européens sont restés choses étrangères, car il n'a pas plus participé à la formation de la première qu'au développement du deuxième et il est le plus souvent resté un spectateur froid, sinon hostile ». La conviction que ne cesse de reprendre et distiller sous divers modes Wagner, peut se résumer à cette phrase : « Ce qui caractérisera donc le mieux les créations artistiques juives et cela jusqu'à la trivialité et au ridicule, sera un cachet de froideur et d'insensibilité et par conséquent, la période historique de la musique juive de notre société peut être considérée comme celle de la stérilité complète et du déséquilibre », montrant que derrière la féroce critique du Juif, se cache surtout chez Wagner une volonté de démontrer qu’il n’y a pas et ne peut y avoir d’art juif proprement dit, et que pour le reste, les juifs se contentent d’imiter maladroitement ce qu’ils ont découvert comme étant l’essence de l’Art européen.

 

 

 

Présentation du

« Judaïsme dans la musique »

 

 

portrait.jpgL’essai de Richard Wagner, “Das Judenthum in der Musik”, cas unique dans l’histoire de la musique, attaque les Juifs en général et plus particulièrement les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Felix Mendelssohn Bartholdy avec une rare férocité. Il explique en quoi le monde des lettres et des arts est tombé entre des mains selon lui impures, qui corrompent l’essence de la pensée, il développe une thèse extrêmement radicale : « Il n'existe pas d'art juif, par conséquent point non plus de vie créatrice d'art chez les juifs ». La conviction de Wagner est que « Pour un musicien juif, il ne peut donc exister qu'une seule source d'art populaire juif : celui qui a cours dans les synagogues et qui a pour thème le culte de Jéhovah. »

 

On retiendra également, que sa critique de Mendelssohn lui donne l’occasion de louer le génie musical de Beethoven, incomparablement supérieur selon lui à Bach. Il en profite immédiatement après, pour souligner ce qui correspond à la fois à un constat et une terrible et désolante situation pour la musique : « Il était impossible aux Juifs de s'emparer de [la musique] avant que celui-ci fût devenu une chose sans vie ; aussi longtemps que la musique possédait en soi une vie organique intense, c'est-à-dire jusqu'à Mozart et Beethoven, nous ne trouvions pas trace de Juifs dans la musique. Ce n'est que lorsque la vie organique de celle-ci périclita, que les éléments extérieurs prirent suffisamment d'empire pour s'en rendre maîtres et la décomposer. La chair d'un tel cadavre, grouillant de vers, peut se dissoudre, mais il n'est personne qui puisse pour autant le considérer comme une chose vivante. »

 

Ainsi, une seule solution permettrait de redonner la vie au corps musical vidé de son énergie et de sa vérité, que le Juif cesse d’être Juif : « …devenir homme, correspond pour le Juif à ne plus être Juif. Pour atteindre [ce but], il faut peiner ; Prenez part, en toute loyauté, à cette œuvre rédemptrice et nous serons alors unis et tous pareils. Mais songez bien qu'une seule chose peut vous conjurer de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d'Ahasvérus : l'anéantissement. » [3]

 

On le constate, les thèses sont sans concession, et méritent un examen attentif afin de mieux connaître ce que pensait Wagner qui se révèle à la fois plus radical, plus purement antisémite et irrationnel qu’on ne l’imaginait, et parfois plus généreux, voire même carrément ouvert à certaines possibilités pour les Juifs : « Nous avons souhaité qu'il se crée un jour un royaume juif à Jérusalem… »

 

Il est donc instructif, alors que ce texte célèbre objet de tant de commentaires, publié deux fois pendant la période nazie (Berlin en 1934, puis Leipzig en 1939), a été soigneusement et volontairement omis pour les raisons que l’on imagine lors de l’édition des « Œuvres Complètes » en allemand de Wagner en 1983, et reste difficilement accessible en français, en étant donc largement méconnu de la plupart de ceux qui s’intéressent à la pensée de Wagner et par écho, tant leur relation fut importante dans la vie de l’un et de l’autre, de Nietzsche.

 

Soucieux donc, de contribuer à une meilleure connaissance de Wagner, nous pensons utile de mettre à disposition du lecteur contemporain ce texte objet de tant de fantasmes et de multiples interprétations, texte souvent évoqué mais quasiment jamais cité, lecteur contemporain que nous croyons capable de lire, nous semble-t-il, instruit par l’Histoire, et de juger de la validité avec toute la distance nécessaire et la prudence qu’il convient, des conceptions de Wagner au sujet de l’Art.

 

Notes.

 

[1] Nietzsche, Fragments posthumes, XIV, 24 [1], 6.

 

[2] Hitler déclara un jour : « Le national-socialisme n'a qu'un seul prédécesseur légitime : Richard Wagner. »

 

[3] Allusion au mythe du juif errant, qui ne pouvait mourir car ayant perdu jusqu’à la faculté de disparaître. C’est un moine bénédictin, Matthieu Pâris, qui relatera le récit d'un évêque arménien en visite au monastère de s. Alban, où le personnage est assimilé au juif Cartaphilus. La légende devint populaire en Europe à la fin de la période médiévale, et le juif errant reçut le prénom d'Ahaswerus (ou Ahasvérus).

 

 

 

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RICHARD WAGNER

 



«
LE JUDAÏSME

DANS

LA MUSIQUE »

Traduction de B. de TREVES

 

 

 

 

“Das Judenthum in der Musik”.pdf 

 

01:05 Publié dans De la musique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : musique classique, antisémitisme, philosophie |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 12 mars 2009

LETTRE DE SA SAINTETÉ BENOÎT XVI AUX ÉVÊQUES DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

 

 

 

 

Nous publions in extenso, en raison de son importance et de son caractère exceptionnel, la lettre que le pape vient de faire parvenir à l’ensemble des évêques de l’Eglise, dans laquelle il s’explique sur sa décision de lever l'excommunication des prélats consacrés par Mgr Lefebvre en 1988.

 

Le pape ne cache pas avoir été durement blessé par la «véhémence» de la polémique suscitée par cette mesure, se disant d’ailleurs profondément choqué par le fait que certains catholiques « aient pensé devoir l’offenser avec une hostilité prête à se manifester », alors même que le Vatican ignorait les déclarations négationnistes de Mgr Richard Williamson au moment de la décision.

 

Le pape souligne dans ce courrier : « Le fait que le cas de Williamson se soit superposé à la levée de l'excommunication a été une mésaventure imprévisible. Mon petit geste de miséricorde envers les quatre évêques a été déformé. » Benoît XVI consacre ainsi l'essentiel de ses lignes à justifier la levée de l'excommunication, précisant que sa décision ne donnera pas de pouvoir aux quatre évêques au sein de l'Eglise, mais qu'il ne peut abandonner les fidèles de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X. L'unité de l'Eglise, conclut-il, n'a pas de prix.


 

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LETTRE DE SA SAINTETÉ BENOÎT XVI

AUX ÉVÊQUES DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE

 

 

au sujet de la levée de l’excommunication

des quatre Évêques consacrés par Mgr Lefebvre


 

 

Chers Confrères dans le ministère épiscopal !

 

 

La levée de l’excommunication des quatre Évêques, consacrés en 1988 par Mgr Lefebvre sans mandat du Saint-Siège, a suscité, pour de multiples raisons, au sein et en dehors de l’Église catholique une discussion d’une véhémence telle qu’on n’en avait plus connue depuis très longtemps.

 

Cet événement, survenu à l’improviste et difficile à situer positivement dans les questions et dans les tâches de l’Église d’aujourd’hui, a laissé perplexes de nombreux Évêques. Même si beaucoup d’Évêques et de fidèles étaient disposés, à priori, à considérer positivement la disposition du Pape à la réconciliation, néanmoins la question de l’opportunité d’un tel geste face aux vraies urgences d’une vie de foi à notre époque s’y opposait. Inversement, certains groupes accusaient ouvertement le Pape de vouloir revenir en arrière, au temps d’avant le Concile : d’où le déchaînement d’un flot de protestations, dont l’amertume révélait des blessures remontant au-delà de l’instant présent.

 

C’est pourquoi je suis amené, chers Confrères, à vous fournir quelques éclaircissements, qui doivent aider à comprendre les intentions qui m’ont guidé moi-même ainsi que les organes compétents du Saint-Siège à faire ce pas. J’espère contribuer ainsi à la paix dans l’Église.

 

Le fait que le cas Williamson se soit superposé à la levée de l’excommunication a été pour moi un incident fâcheux imprévisible. Le geste discret de miséricorde envers quatre Évêques, ordonnés validement mais non légitimement, est apparu tout à coup comme totalement différent : comme le démenti de la réconciliation entre chrétiens et juifs, et donc comme la révocation de ce que le Concile avait clarifié en cette matière pour le cheminement de l’Église. Une invitation à la réconciliation avec un groupe ecclésial impliqué dans un processus de séparation se transforma ainsi en son contraire : un apparent retour en arrière par rapport à tous les pas de réconciliation entre chrétiens et juifs faits à partir du Concile – pas dont le partage et la promotion avaient été dès le début un objectif de mon travail théologique personnel.

 

Que cette superposition de deux processus opposés soit advenue et qu’elle ait troublé un moment la paix entre chrétiens et juifs ainsi que la paix à l’intérieur de l’Église, est une chose que je ne peux que déplorer profondément. Il m’a été dit que suivre avec attention les informations auxquelles on peut accéder par internet aurait permis d’avoir rapidement connaissance du problème. J’en tire la leçon qu’à l’avenir au Saint-Siège nous devrons prêter davantage attention à cette source d’informations.

 


 

 

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« J’ai été peiné du fait que même des catholiques,

qui au fond auraient pu mieux savoir ce qu’il en était,

aient pensé devoir m’offenser avec une hostilité prête à se manifester… »

 


 

 

 

J’ai été peiné du fait que même des catholiques, qui au fond auraient pu mieux savoir ce qu’il en était, aient pensé devoir m’offenser avec une hostilité prête à se manifester. C’est justement pour cela que je remercie d’autant plus les amis juifs qui ont aidé à dissiper rapidement le malentendu et à rétablir l’atmosphère d’amitié et de confiance, qui – comme du temps du Pape Jean-Paul II – comme aussi durant toute la période de mon pontificat a existé et, grâce à Dieu, continue à exister.

 

Une autre erreur, qui m’attriste sincèrement, réside dans le fait que la portée et les limites de la mesure du 21 janvier 2009 n’ont pas été commentées de façon suffisamment claire au moment de sa publication. L’excommunication touche des personnes, non des institutions.

 

 


 

 

 

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« La levée de l’excommunication vise le même but auquel sert la punition :

inviter encore une fois les quatre Évêques au retour. »

 


 

 

Une ordination épiscopale sans le mandat pontifical signifie le danger d’un schisme, parce qu’elle remet en question l’unité du collège épiscopal avec le Pape. C’est pourquoi l’Église doit réagir par la punition la plus dure, l’excommunication, dans le but d’appeler les personnes punies de cette façon au repentir et au retour à l’unité. Vingt ans après les ordinations, cet objectif n’a malheureusement pas encore été atteint. La levée de l’excommunication vise le même but auquel sert la punition : inviter encore une fois les quatre Évêques au retour.

 

Ce geste était possible une fois que les intéressés avaient exprimé leur reconnaissance de principe du Pape et de son autorité de Pasteur, bien qu’avec des réserves en matière d’obéissance à son autorité doctrinale et à celle du Concile. Je reviens par là à la distinction entre personne et institution. La levée de l’excommunication était une mesure dans le domaine de la discipline ecclésiastique : les personnes étaient libérées du poids de conscience que constitue la punition ecclésiastique la plus grave. Il faut distinguer ce niveau disciplinaire du domaine doctrinal.


 

 

 

 

« …tant que les questions concernant la doctrine ne sont pas éclaircies,

la Fraternité [Sacerdotale S.Pie X] n’a aucun statut canonique dans l’Église,

et ses ministres – même s’ils ont été libérés de la punition ecclésiastique –

n’exercent de façon légitime aucun ministère dans l’Église. »


 

 

Le fait que la Fraternité Saint-Pie X n’ait pas de position canonique dans l’Église, ne se base pas en fin de comptes sur des raisons disciplinaires mais doctrinales. Tant que la Fraternité n’a pas une position canonique dans l’Église, ses ministres non plus n’exercent pas de ministères légitimes dans l’Église. Il faut ensuite distinguer entre le niveau disciplinaire, qui concerne les personnes en tant que telles, et le niveau doctrinal où sont en question le ministère et l’institution. Pour le préciser encore une fois : tant que les questions concernant la doctrine ne sont pas éclaircies, la Fraternité n’a aucun statut canonique dans l’Église, et ses ministres – même s’ils ont été libérés de la punition ecclésiastique – n’exercent de façon légitime aucun ministère dans l’Église.

 

À la lumière de cette situation, j’ai l’intention de rattacher à l’avenir la Commission pontificale " Ecclesia Dei " – institution compétente, depuis 1988, pour les communautés et les personnes qui, provenant de la Fraternité Saint-Pie X ou de regroupements semblables, veulent revenir à la pleine communion avec le Pape – à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il devient clair ainsi que les problèmes qui doivent être traités à présent sont de nature essentiellement doctrinale et regardent surtout l’acceptation du Concile Vatican II et du magistère post-conciliaire des Papes.

 


 

 

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« Vatican II renferme l’entière histoire doctrinale de l’Église… »

 


 

 

 

Les organismes collégiaux avec lesquels la Congrégation étudie les questions qui se présentent (spécialement la réunion habituelle des Cardinaux le mercredi et l’Assemblé plénière annuelle ou biennale) garantissent l’engagement des Préfets des diverses Congrégations romaines et des représentants de l’Épiscopat mondial dans les décisions à prendre. On ne peut geler l’autorité magistérielle de l’Église à l’année 1962 – ceci doit être bien clair pour la Fraternité. Cependant, à certains de ceux qui se proclament comme de grands défenseurs du Concile, il doit aussi être rappelé que Vatican II renferme l’entière histoire doctrinale de l’Église. Celui qui veut obéir au Concile, doit accepter la foi professée au cours des siècles et il ne peut couper les racines dont l’arbre vit.

 

J’espère, chers Confrères, qu’ainsi a été éclaircie la signification positive ainsi que les limites de la mesure du 21 janvier 2009. Cependant demeure à présent la question : cette mesure était-elle nécessaire ? Constituait-elle vraiment une priorité ? N’y a-t-il pas des choses beaucoup plus importantes ? Il y a certainement des choses plus importantes et plus urgentes.

 

Je pense avoir souligné les priorités de mon Pontificat dans les discours que j’ai prononcés à son début. Ce que j’ai dit alors demeure de façon inaltérée ma ligne directive. La première priorité pour le Successeur de Pierre a été fixée sans équivoque par le Seigneur au Cénacle :

 

- « Toi… affermis tes frères » (Lc 22, 32). Pierre lui-même a formulé de façon nouvelle cette priorité dans sa première Lettre : « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en vous » (I P 3, 15).

 

À notre époque où dans de vastes régions de la terre la foi risque de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus à s’alimenter, la priorité qui prédomine est de rendre Dieu présent dans ce monde et d’ouvrir aux hommes l’accès à Dieu. Non pas à un dieu quelconque, mais à ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï ; à ce Dieu dont nous reconnaissons le visage dans l’amour poussé jusqu’au bout (cf. Jn 13, 1) – en Jésus Christ crucifié et ressuscité. En ce moment de notre histoire, le vrai problème est que Dieu disparaît de l’horizon des hommes et que tandis que s’éteint la lumière provenant de Dieu, l’humanité manque d’orientation, et les effets destructeurs s’en manifestent toujours plus en son sein.

 

Conduire les hommes vers Dieu, vers le Dieu qui parle dans la Bible : c’est la priorité suprême et fondamentale de l’Église et du Successeur de Pierre aujourd’hui. D’où découle, comme conséquence logique, que nous devons avoir à coeur l’unité des croyants. En effet, leur discorde, leur opposition interne met en doute la crédibilité de ce qu’ils disent de Dieu. C’est pourquoi l’effort en vue du témoignage commun de foi des chrétiens – par l’oecuménisme – est inclus dans la priorité suprême. À cela s’ajoute la nécessité que tous ceux qui croient en Dieu recherchent ensemble la paix, tentent de se rapprocher les uns des autres, pour aller ensemble, même si leurs images de Dieu sont diverses, vers la source de la Lumière – c’est là le dialogue interreligieux. Qui annonce Dieu comme Amour "jusqu’au bout" doit donner le témoignage de l’amour : se consacrer avec amour à ceux qui souffrent, repousser la haine et l’inimitié – c’est la dimension sociale de la foi chrétienne, dont j’ai parlé dans l’encyclique Deus caritas est.

 

Si donc l’engagement ardu pour la foi, pour l’espérance et pour l’amour dans le monde constitue en ce moment (et, dans des formes diverses, toujours) la vraie priorité pour l’Église, alors les réconciliations petites et grandes en font aussi partie. Que l’humble geste d’une main tendue soit à l’origine d’un grand tapage, devenant ainsi le contraire d’une réconciliation, est un fait dont nous devons prendre acte. Mais maintenant je demande : Était-il et est-il vraiment erroné d’aller dans ce cas aussi à la rencontre du frère qui "a quelque chose contre toi" (cf. Mt 5, 23 s.) et de chercher la réconciliation ?

 

La société civile aussi ne doit-elle pas tenter de prévenir les radicalisations et de réintégrer – autant que possible – leurs éventuels adhérents dans les grandes forces qui façonnent la vie sociale, pour en éviter la ségrégation avec toutes ses conséquences ? Le fait de s’engager à réduire les durcissements et les rétrécissements, pour donner ainsi une place à ce qu’il y a de positif et de récupérable pour l’ensemble, peut-il être totalement erroné ?

 


 

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« Une communauté dans laquelle se trouvent 491 prêtres,

215 séminaristes, 6 séminaires, 88 écoles, 2 instituts universitaires,

117 frères, 164 soeurs et des milliers de fidèles

peut-elle nous laisser totalement indifférents ? »

 


 

 

 

Moi-même j’ai vu, dans les années qui ont suivi 1988, que, grâce au retour de communautés auparavant séparées de Rome, leur climat interne a changé ; que le retour dans la grande et vaste Église commune a fait dépasser des positions unilatérales et a atténué des durcissements de sorte qu’ensuite en ont émergé des forces positives pour l’ensemble. Une communauté dans laquelle se trouvent 491 prêtres, 215 séminaristes, 6 séminaires, 88 écoles, 2 instituts universitaires, 117 frères, 164 soeurs et des milliers de fidèles peut-elle nous laisser totalement indifférents ? Devons-nous impassiblement les laisser aller à la dérive loin de l’Église ? Je pense par exemple aux 491 prêtres. Nous ne pouvons pas connaître l’enchevêtrement de leurs motivations.

 

Je pense toutefois qu’ils ne se seraient pas décidés pour le sacerdoce si, à côté de différents éléments déformés et malades, il n’y avait pas eu l’amour pour le Christ et la volonté de L’annoncer et avec lui le Dieu vivant. Pouvons-nous simplement les exclure, comme représentants d’un groupe marginal radical, de la recherche de la réconciliation et de l’unité ? Qu’en sera-t-il ensuite ?

 

Certainement, depuis longtemps, et puis à nouveau en cette occasion concrète, nous avons entendu de la part de représentants de cette communauté beaucoup de choses discordantes – suffisance et présomption, fixation sur des unilatéralismes etc. Par amour de la vérité je dois ajouter que j’ai reçu aussi une série de témoignages émouvants de gratitude, dans lesquels était perceptible une ouverture des coeurs. Mais la grande Église ne devrait-elle pas se permettre d’être aussi généreuse, consciente de la grande envergure qu’elle possède ; consciente de la promesse qui lui a été faite ? Ne devrions-nous pas, comme de bons éducateurs, être aussi capables de ne pas prêter attention à différentes choses qui ne sont pas bonnes et nous préoccuper de sortir des étroitesses ? Et ne devrions-nous pas admettre que dans le milieu ecclésial aussi sont ressorties quelques discordances ? Parfois on a l’impression que notre société a besoin d’un groupe au moins, auquel ne réserver aucune tolérance ; contre lequel pouvoir tranquillement se lancer avec haine. Et si quelqu’un ose s’en rapprocher – dans le cas présent le Pape – il perd lui aussi le droit à la tolérance et peut lui aussi être traité avec haine sans crainte ni réserve.

 

Chers Confrères, durant les jours où il m’est venu à l’esprit d’écrire cette lettre, par hasard, au Séminaire romain, j’ai dû interpréter et commenter le passage de Ga 5, 13-15. J’ai noté avec surprise la rapidité avec laquelle ces phrases nous parlent du moment présent : "Que cette liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme ; au contraire mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi atteint sa perfection dans un seul commandement, et le voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres !"

 

J’ai toujours été porté à considérer cette phrase comme une des exagérations rhétoriques qui parfois se trouvent chez saint Paul. Sous certains aspects, il peut en être ainsi. Mais malheureusement ce "mordre et dévorer" existe aussi aujourd’hui dans l’Église comme expression d’une liberté mal interprétée. Est-ce une surprise que nous aussi nous ne soyons pas meilleurs que les Galates ? Que tout au moins nous soyons menacés par les mêmes tentations ? Que nous devions toujours apprendre de nouveau le juste usage de la liberté ? Et que toujours de nouveau nous devions apprendre la priorité suprême : l’amour ? Le jour où j’en ai parlé au grand Séminaire, à Rome, on célébrait la fête de la Vierge de la Confiance.

 

De fait : Marie nous enseigne la confiance. Elle nous conduit à son Fils, auquel nous pouvons tous nous fier. Il nous guidera – même en des temps agités.

 

Je voudrais ainsi remercier de tout coeur tous ces nombreux Évêques, qui en cette période m’ont donné des signes émouvants de confiance et d’affection et surtout m’ont assuré de leur prière. Ce remerciement vaut aussi pour tous les fidèles qui ces jours-ci m’ont donné un témoignage de leur fidélité immuable envers le Successeur de saint Pierre.

 

Que le Seigneur nous protège tous et nous conduise sur le chemin de la paix ! C’est un souhait qui jaillit spontanément du coeur en ce début du Carême, qui est un temps liturgique particulièrement favorable à la purification intérieure et qui nous invite tous à regarder avec une espérance renouvelée vers l’objectif lumineux de Pâques.

 

Avec une particulière Bénédiction Apostolique, je me redis Vôtre dans le Seigneur

 

BENEDICTUS PP. XVI

Du Vatican, le 10 mars 2009

 

 


17:43 Publié dans Benoît XVI | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : mgr williamson, antisémitisme, antijudaïsme, holocauste, shoah, catholicisme, modernisme |  Imprimer | | | | | Pin it!

dimanche, 15 février 2009

L’affaire Mgr Williamson et ses enjeux cachés

  

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L'affaire Williamson met à jour le combat à l'intérieur de l’Eglise

entre le parti conciliaire crispé sur Vatican II, et  la Tradition catholique

 

 

Chacun sait, du moins s’il est honnête, instruit, et pense véritablement en ne se satisfaisant pas de clichés préfabriqués, que stricto sensu l’antisémitisme, qui relève de théories raciales, darwiniennes, matérialistes et athées, est impossible pour un chrétien [1] et n'a strictement rien à voir avec l'antijudaïsme théologique auquel se rattache la Tradition catholique, et sans doute également Mgr Richard Williamson, cela dit indépendamment de ses déclarations portant sur la Shoah, qui n’ont absolument rien à voir avec l’exercice de son ministère épiscopal [2]. Dès lors, la tempête stupéfiante provoquée par ses propos, provenant d’une très grave confusion entre des domaines, théoriquement, fort étrangers l’un à l’autre, soit celui des questions théologiques et doctrinales, et celui des idées relatives à l’Histoire contemporaine dont, en particulier, le sujet, délicat et sensible s’il en est, de la Shoah, ne pouvait que prendre des dimensions absolument gigantesques.

Cette confusion désastreuse, suite à la diffusion des affirmations de Mgr Williamson, qui est sorti un court instant de son rôle d’évêque en s’exprimant sur un point, qui n’est certes pas un dogme de l’Eglise mais qui s’est invité étrangement dans une question totalement dénuée de rapport avec son ministère ecclésial, ne pouvait engendrer que des troubles conséquents, qui créent à présent une atmosphère parasite autour de l’événement majeur que représente la levée de la sentence d’excommunication qui pesait sur les quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre en juin 1988, empêchant qu’un saint climat de dialogue puisse s’instaurer entre Rome et la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X.

 

 

 

 

 

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La Rome conciliaire se sent menacée par l’arrivée

au sein de la communion ecclésiale des tenants de la Tradition catholique

 

Comme le fait remarquer avec pertinence Polémia , et c’est en cela qu’il y a quelque chose de troublant dans cet affaire : « La décision préparée par Benoît XVI relevait à la fois de la théologie et du gouvernement de l’Eglise : les non catholiques auraient donc pu ne pas se sentir concernés, ou à tout le moins rester sur la réserve. Tel n’a pas été le cas : un déluge médiatique s’est abattu sur le Vatican. Il faut en comprendre les causes. Les sociétés occidentales vivent sous l’emprise d’une idéologie dominante de plus en plus tyrannique. Cette idéologie dominante repose sur quatre piliers :

- l’antiracisme ;

- le mondialisme ;

- la rupture de la tradition ;

- la « gauche » meilleure que la « droite ».

Or la décision de Benoît XVI pouvait apparaître comme un coup de balancier vers la « droite ». Surtout, et c’est là l’essentiel, elle revenait à renouer avec la tradition et à marquer un intérêt pour des rites liturgiques antérieurs à la rupture de Vatican II (la messe de Saint-Pie V, notamment). Pour les élites en révolte contre les formes traditionnelles de la foi et de la civilisation européenne et chrétienne, contre les valeurs familiales et la loi naturelle, la décision de Benoît XVI signifiait une insupportable rupture avec l’idéologie dominante. Tout a donc été entrepris pour faire revenir le pape sur sa décision. Avec les moyens habituels de ce genre d’entreprise : la campagne de diabolisation médiatique dirigée cette fois contre le Saint-Père. Opération d’ailleurs déjà tentée après son grand discours de Ratisbonne sur la foi et la raison.

On pourrait, d’ailleurs, rester littéralement stupéfait devant l’énorme et invraisemblable publicité qui fut donnée aux déclarations de Mgr Williamson, alors qu’il est, sur ces questions, d’usage constant de ne point trop s’étendre et d’éviter de répandre à grande échelle les arguments négationnistes de sorte de ne pas contribuer à la diffusion de ces thèses, dont la simple publication tombe d’ailleurs sous le coup de la loi, mais qui furent, en la circonstance et pendant plusieurs semaines, l’objet d’une intense et très large reproduction qui frise allègrement avec l’indécence dans la plupart des journaux ou hebdomadaires hexagonaux et européens, ceci ayant à l’évidence, en générant un authentique séisme dans l’opinion, pour but de contraindre Benoît XVI de revenir sur sa décision, et l’obliger à retirer son décret annulant les excommunications de 1988 sous la pression du pouvoir médiatique, instrumentalisé en la circonstance par le courant moderniste et progressiste qui est aujourd’hui à la tête du clergé en Europe, et surtout compte bien y rester le plus longtemps possible en ne lâchant rien sur Vatican II [3].

Ainsi, si l’on examine de façon un minimum dépassionnée cet épisode, on s’aperçoit aisément que de façon indirecte, l’attitude de Mgr Williamson réveille, avec une force inouïe difficilement contrôlable qui fragilisa même un instant le Souverain Pontife, sommé autoritairement de s’expliquer en un mauvais remake de la « Querelle des investitures » par la fille du pasteur Horst Kasner qui exerça son ministère avec l’accord des autorités de l’ex RDA communiste, à savoir la chancelière allemande Angela Merkel, une problématique extrêmement vive et non résolue, soit l’orientation idéologique et doctrinale de la Rome conciliaire qui se sent dangereusement menacée par l’arrivée de plus en plus irrésistible, du fait du renouvellement des générations, au sein de la communion ecclésiale des tenants de la Tradition catholique.

 

Sur le plan purement canonique un fait comme celui de la Shoah n’a pas encore été intégré au corpus dogmatique de l’Eglise, et ne peut, malgré son importance, être placé sur un plan de similitude avec le Credo, ce que traduit, de manière excellente l’article déjà cité de Polémia : « D’un point de vue catholique, il peut paraître surprenant de placer un fait d’histoire, certes douloureux, dans le corpus théologique du mystère de Dieu et de la Croix. Sans doute s’agit-il de diplomatie vaticane. Car un simple père, fut-il « communiquant », ne peut faire évoluer le dogme catholique et y incorporer la Shoah. Et rien ne permet de penser que, pour les autorités de l’Eglise en tout cas, Auschwitz ait vocation à remplacer la crucifixion du Christ comme événement ontologique central. De tels bouleversements du credo catholique exigeraient à tout le moins un concile, ce qui ne semble guère d’actualité. D’autant que l’Eglise, qui incarne l’éternité, n’a pas vocation à céder à l’immédiateté. » Et ce raisonnement est fort juste, car il serait dangereux d’en arriver à confondre la valeur salvifique du Sacrifice du Christ avec un autre événement de l’Histoire, aussi criminel et scandaleux soit-il [4].

 

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Mgr Richard Williamson

 

Mais dans ce qui vient de se passer, ce que beaucoup ne voient pas, c’est qu’il s’agit de bien autre chose au fond que d'un débat sur la Shoah qui ne joue en la circonstance qu'un rôle de pur prétexte - au-delà des complexes relations diplomatiques du Vatican avec l’Etat hébreu mises à mal depuis des mois, et dont les évènements de la bande de Gaza, territoire qualifié récemment par Le cardinal Renato Martino, ministre de la Justice et de la Paix du Vatican de « camp de concentration » référence qui a dû être plus que modérément appréciée par Israël - il s’agit disions-nous, de bien autre chose effectivement, à savoir de la lutte entre deux tendances antagonistes et irréconciliables à l’intérieur de l’Eglise, d’un côté le parti conciliaire crispé jusqu’à la névrose sur une défense féroce et furieuse de Vatican II, et de l’autre les fidèles de la Tradition catholique qui furent durement marginalisés après le dernier Concile et que beaucoup souhaitent tenir définitivement et pour toujours à grande distance de Rome.

Cette analyse nous donne de mieux comprendre en quoi, les propos de Mgr Williamson, volontairement ou involontairement instrumentalisés jusqu’à plus soif, et habillement utilisés par quelques rusés manipulateurs, mettent à jour une lutte terrible entre la Tradition catholique et le parti conciliaire, précipitant, avant même que des discussions théologiques approfondies aient été engagées entre la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X et la Curie romaine, sous les feux les moins propices d’une actualité qui se délecte du scandale, en particulier lorsqu’il s’agit de salir la religion, les confrontations doctrinales dont on sait qu’elles verront s’affronter en un combat sans merci, deux visions, deux conceptions, deux tendances que tout oppose radicalement, tendances qui sont engagées dans une lutte impitoyable dont l'enjeu réel n'est rien d’autre que le devenir même de l’Eglise.

 

 

Notes

 

[1] On méditera avec attention les termes de la lettre du 10 décembre 2008, dans laquelle l’abbé Franz Schmidberger, déclarant « qu’aucun chrétien véritable ne peut être antisémite », avait précisé en quoi consistait la doctrine catholique à l’égard du peuple Juif, et du Judaïsme. Ce rappel, exprimé par l’actuel Supérieur de District de la FSSPX d’Allemagne, est extrêmement instructif, et éclaire les fondements spirituels de la théologie traditionnelle de l’Eglise :

 

« Avec la mort du Christ le rideau du temple s’est déchiré, l’alliance ancienne fut abolie et l’Eglise qui contient tous les peuples, cultures, races et différences sociales, cette Eglise est née de par le côté transpercé du rédempteur. En cela les Juifs de nos jours ne sont pas nos frères aînés comme le prétendait le pape lors de sa visite à la synagogue à Rome en 1986 le Pape Jean-Paul II. Les juifs sont complices du déicide aussi longtemps qu’ils ne se distancent pas de la culpabilité de leurs pères en reconnaissant la divinité du Christ et en acceptant le baptême.

Le Concile Vatican II en revanche déclare qu’on ne peut charger les Juifs de notre temps ni tous ceux ayant vécu à l’époque des évènements de la souffrance du Christ. Est-ce conforme avec l’enseignement du premier pape, Saint Pierre qui interpelle les Juifs sans distinction, selon lequel ils seraient les assassins du Sauveur ? Les Juifs croyants de l’Ancien Testament Abraham, Isaac et Jacob sont eux nos frères aînés dans la foi. Nous chrétiens sommes leurs fils spirituels car nous croyons au Messie qui s’est manifesté parmi nous et qui demeure parmi nous dans son Eglise. Abraham, Isaac, Jacob ont cru en son avènement, ils l’ont espéré et désiré. Nous voyons avec tristesse que le pape Jean-Paul II et maintenant aussi le Pape Benoît XVI entrent dans un synagogue Juive. L’assertion selon laquelle les Juifs d’aujourd’hui portent la faute de leurs pères doit être limitée aux Juifs qui approuvent la mise à mort de Jésus-Christ. Elle est inexacte dans les généralisations citées.

Jésus-Christ, Dieu fait homme est pour les Juifs aussi le Rédempteur et la seule Voie pour le Salut : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie : personne ne peut aller au Père si ce n’est par Moi. » (Jn, 14,6). Il n’y a pas pour eux de chemins de salut séparés. C’est pourquoi Saint Pierre, un Juif, le premier Pape, appelle déjà ses auditeurs à se convertir et à se faire baptiser au Nom de Jésus Christ (Act. Ap. 2, 38). Nous trouvons ici l’enseignement de l’Eglise qui est resté constant à travers tous les siècles. Notre Seigneur Jésus-Christ est par Sa nature humaine Juif, Sa Très Sainte Mère est Juive, tous les Apôtres sont Juifs. Ne serait-ce qu’à cause de cela, aucun Chrétien véritable ne peut être antisémite. »

 

Abbé Franz Schmidberger,

Supérieur de District de la FSSPX d’Allemagne,ancien supérieur général de la FSSPX.

 

[2] Le scandale que suscita, deux jours avant le décret pontifical, la déclaration de Mgr Williamson face à une télévision suédoise : « Je crois qu'il n'y a pas eu de chambres à gaz (...) Je pense que 200 000 à 300 000 Juifs ont péri dans les camps de concentration mais pas un seul dans les chambres à gaz », fut considérable. Le Vatican, selon lequel le pape, affirma qu’il ignorait tout des propos négationnistes de l'évêque britannique, et exhorta ce dernier à « prendre sans équivoque et publiquement ses distances » avec ses déclarations sur la Shoah. Or, Mgr Williamson refusa de renier ses propos dans une interview publiée par l'hebdomadaire "Der Spiegel", estimant qu'il lui fallait étudier d'abord les « preuves historiques » avant d'éventuellement retirer ses déclarations. Tout cela provoque des vagues jusqu’à Rome, au point de mettre Benoît XVI dans une situation inconfortable, et qu’une plainte devant la justice fédérale argentine pour apologie du négationnisme a été déposée mardi à l'encontre de Mgr Williamson qui vit au séminaire de La Reja, à 40 km à l'ouest de Buenos Aires, plainte déposée par le responsable de l'édition argentine du magazine américain « Newsweek », et qu’il devra également répondre à l'Institut national contre la discrimination (INADI) qui lui a officiellement demandé « d'infirmer ou de confirmer ses propos », l'évêque étant invité selon la directrice de cet organisme, Maria José Lubertino, « à clarifier la véracité de ses propos, et s'il les confirme, nous déposerons une plainte, ce qui pourrait déboucher sur une condamnation à trois ans de prison ».

 

[3] La Déclaration du Conseil permanent des évêques de France à propos de levée de l'excommunication, le 28 janvier, est à ce titre significative :

 

« La levée, par le Saint-Siège, de l’excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X suscite de nombreuses réactions dans l’opinion catholique et dans la société.

 

- La simultanéité de cette annonce avec la révélation des propos de Mgr Williamson, niant le drame de l’extermination des juifs, provoque une réprobation on ne peut plus légitime. Les évêques de France condamnent fermement les paroles inacceptables et scandaleuses de Mgr Williamson.

- Ils redisent à la communauté juive de France leur engagement indéfectible au dialogue et à l’amitié. Ils rappellent que Benoît XVI ne cesse de signifier son attachement à une relation fructueuse entre juifs et chrétiens.

- Ils précisent instamment que la levée de l’excommunication n’est pas une réhabilitation. Elle constitue le point de départ d’un long chemin qui supposera un dialogue précis.

- En aucun cas, le Concile Vatican II ne sera négociable. Aucun groupe ecclésial ne peut se substituer au Magistère

- Les évêques saluent la volonté du Saint-Père d’aller jusqu’au bout de ce qu’il pouvait faire comme invitation à une réconciliation.

- Ils sont en communion avec lui dans l’exercice de la vigilance épiscopale.

- Ils expriment leur soutien et leur reconnaissance aux prêtres, diacres, religieux et laïcs qui composent l’Eglise catholique en France et animent fidèlement les communautés chrétiennes vivantes et proches des hommes de ce temps. »

 

[4] Comme l’écrivit l’abbé Curzio Nitoglia : « L'Holocauste a été le fer de lance de la nouvelle doctrine du concile Vatican II sur le déicide ("Nostra Aetate"), de la réforme de Paul VI de la prière de vendredi Saint (1970), de la théorie de "l'Alliance ancienne jamais révoquée" de Jean Paul II à Magonza (1981). De plus la théologie du "silence de Dieu" est née précisément grâce aux réflexions sur l’Holocauste. Certains théologiens (suivant les traces de Hans Jonas et Jean Baptiste Metz) nièrent la Providence, la Bonté de Dieu et mirent en doute son existence même, en arguant du fait que Dieu aurait autorisé l'Holocauste. L'Holocauste est donc devenu pour le judaïsme talmudique une métahistoire absolue, un acte sacrificatoire à valeur salvifique. Après la destruction du Temple (70 ap JC.), l'exégèse rabbinique a remplacé la Foi mosaïque dans le Messie personnel par celle du "messie collectif" qui est le peuple juif. Le Christianisme ne peut donc pas accepter cette sacralisation de l'Holocauste juif, sous peine de renier sa propre foi : l'unique Holocauste est le Sacrifice du Christ. Admettre un autre "Holocauste" salvifique et métahistorique à côté de celui de Jésus, serait un acte d'apostasie. Malheureusement la nouvelle théologie dirigeant le Concile Vatican II a mis le pied dans la mouvance catholique progressiste, nous espérons que la Tradition catholique ne soit pas polluée par elle. C'est par conséquent le devoir du Pasteur d'en admonester les fidèles. »

 

 

 

17:38 Publié dans Religion | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : mgr williamson, antisémitisme, antijudaïsme, holocauste, shoah, catholicisme, modernisme |  Imprimer | | | | | Pin it!