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lundi, 05 janvier 2009

Homélie de Benoît XVI en mémoire du pape Pie XII

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Pie XII (1876-1958)

 

 

 

 

S'inscrivant dans le cheminement en vue d'aboutir à la béatification de Pie XII, le Saint-Père Benoît XVI a célébré une Messe dans la Basilique Saint Pierre, 50 ans après la mort du pape Pie XII, au matin du 9 octobre 1958. Dans son homélie Benoît XVI a souligné le rôle et la mission et l'enseignement de Pie XII, dans une période particulièrement difficile de l'Histoire. Le chant d’entrée qui accompagnait les rites d’introduction de la Célébration eucharistique était: “In pace factus est locus eius, et in Sion habitatio eius” (Son repos est dans la paix et son habitation en Sion).



HOMÉLIE DE BENOÎT XVI :

 

 


Messieurs les Cardinaux, Vénérés Frères dans l’Épiscopat et le Sacerdoce, Chers frères et soeurs,



Le passage du livre du Siracide et le prologue de la Première Lettre de saint Pierre, proclamés comme première et deuxième lecture, nous offrent de significatives occasions de réflexion dans le cadre de cette célébration eucharistique, au cours de laquelle nous faisons mémoire de mon vénéré prédécesseur, le Serviteur de Dieu Pie XII. Cinquante ans se sont exactement écoulés depuis sa mort, survenue aux premières heures du 9 octobre 1958. Le Siracide, comme nous l’avons écouté, a rappelé à ceux qui veulent suivre le Seigneur qu’ils doivent se préparer à affronter des épreuves, des difficultés et des souffrances. Pour ne pas succomber à ces dernières – exhorte-t-il – il faut un coeur qui soit droit et constant, une fidélité à Dieu et une patience qui soient unies à une inflexible détermination à avancer sur le chemin du bien. La souffrance affine le coeur du disciple du Seigneur, comme l’or est purifié dans la fournaise. “Tout ce qui t’advient, accepte-le et, dans les vicissitudes de ta pauvre condition, montre-toi patient, car l’or est éprouvé dans le feu, et les élus dans la fournaise de l’humiliation.” (2,4-5).

Saint Pierre, de son côté, dans la péricope qui a été proposée, en s’adressant aux chrétiens des communautés d’Asie mineure qui étaient “affligés par diverses épreuves”, va encore plus loin: malgré tout, leur demande-t-il, “Vous en tressaillez de joie” (1P 1, 6). L’épreuve est en effet nécessaire, observe-t-il, “afin que, bien éprouvée, votre foi, plus précieuse que l’or périssable que l’on vérifie par le feu, devienne un sujet de louange, de gloire et d’honneur, lors de la Révélation de Jésus Christ(1P 1, 7). Ensuite, pour la deuxième fois, il les exhorte à être joyeux, et même à exulter “d’une joie indicible et pleine de gloire(v 8). La raison profonde de cette joie spirituelle réside dans l’amour envers Jésus et dans la certitude de sa présence invisible. C’est Lui qui rend inébranlable la foi et l’espérance des croyants, même au cours des phases les plus complexes et les plus dures de l’existence.

À la lumière de ces textes bibliques, nous pouvons lire le parcours terrestre du Pape Pacelli et son long service envers l’Église, commencé sous Léon XIII et poursuivit sous Pie X, Benoît XV et Pie XI. Ces textes bibliques nous aident surtout à comprendre la source à laquelle il a puisé son courage et sa patience au cours de son ministère pontifical qui s’est déroulé durant les douloureuses années du second conflit mondial et la période suivante, non moins complexe, de la reconstruction et des difficiles rapports internationaux, passés à l’histoire sous la significative appellation de “guerre froide”.

Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam”: c’est avec cette invocation extraite du Psaume 50/51 que Pie XII débutait son testament. Et il poursuivait: “Ces mots que je prononçai, conscient d’être sans mérites et non à la hauteur, au moment où je donnai, en tremblant, mon acceptation à l’élection comme Souverain Pontife, je les répète maintenant avec plus de raison”. Deux années manquaient alors à sa mort. S’abandonner dans les mains miséricordieuses de Dieu : telle fut l’attitude que cultiva constamment mon Prédécesseur vénéré, le dernier des Papes nés à Rome, appartenant à une famille en relation avec le Saint-Siège depuis de nombreuses années.

En Allemagne, où il exerça les fonctions de Nonce Apostolique, d’abord à Munich puis à Berlin jusqu’en 1929, il laissa derrière lui un souvenir emplit de gratitude, surtout pour avoir collaboré avec Benoît XV à la tentative de mettre fin à l’“inutile massacre” de la Grande Guerre, et pour avoir décelé, dès son avènement, le danger constitué par la monstrueuse idéologie nationale-socialiste, avec ses pernicieuses racines antisémite et anti-catholique. Créé Cardinal en décembre 1929, et devenu peu après Secrétaire d’État, il fut un fidèle collaborateur de Pie XI pendant neuf ans, à une époque caractérisée par les totalitarismes: le fascisme, le nazisme et le communisme soviétique, condamnés respectivement par les Encycliques Non abbiamo bisogno, Mit Brennender Sorge et  Divini Redemptoris.

Celui qui écoute ma parole et croit (...) a la vie éternelle(Jn 5, 24). Cette assurance de Jésus, que nous avons écoutée dans l’Évangile, nous fait penser aux moments les plus durs du pontificat de Pie XII lorsque, sentant s’évanouir toute sécurité humaine, il ressentait fortement le besoin d’adhérer au Christ, unique certitude qui ne passe pas, et ce aussi au travers d’un constant effort ascétique. La Parole de Dieu devenait ainsi lumière sur son chemin, un chemin sur lequel le Pape Pacelli dut consoler les réfugiés et les persécutés, essuyer les larmes de douleur et pleurer les innombrables victimes de la guerre. Seul le Christ est la véritable espérance de l’homme; seulement en se confiant en Lui, le coeur humain peut s’ouvrir à l’amour qui gagne sur la haine. Cette conscience accompagna Pie XII au cours de son ministère de Successeur de Pierre, ministère commencé justement alors que s’accumulaient sur l’Europe et sur le reste du monde les nuages menaçants d’un nouveau conflit mondial qu’il tenta d’éviter par tous les moyens: “Le péril est imminent, mais il est encore temps. Rien n’est perdu avec la paix. Tout peut l’être avec la guerre”, s’était-il écrié dans son radio-message du 24 août 1939 (AAS, XXXI, 1939, p. 334).

La guerre mit en évidence l’amour qu’il nourrissait pour sa “Rome bien-aimée”, un amour témoigné par son intense oeuvre de charité qu’il accomplissait en faveur des persécutés, sans tenir compte d’aucune distinction de religion, d’ethnie, de nationalité, d’appartenance politique. Lorsqu’à maintes reprises, on lui conseilla de laisser le Vatican pour se mettre à l’abri, la ville étant occupée, sa réponse fut toujours la même, identique et décisive, poursuit Benoît XVI : “Je ne laisserai pas Rome et mon poste, même si je devais en mourir(cf. Summarium, p. 186). Ses familiers et autres témoins firent, en outre, part de ses privations de nourriture, de chauffage, de vêtements, de commodités, qu’il s’imposait volontairement pour partager la condition de la population durement éprouvée par les bombardements et par les conséquences de la guerre (cf. A. Tornielli, Pie XII, Un uomo sul trono di Pietro). Et comment oublier son message radio-message pour Noël, en décembre 1942 ? Avec une voix brisée par l’émotion, il déplora la situation des “centaines de milliers de personnes qui, sans aucune culpabilité de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement” (AAS, XXXV, 1943, p.23), se référant très clairement à la déportation et à l’extermination perpétrée contre les juifs. Souvent, c’est dans le secret et le silence qu’il a agi parce que, justement, à la lumière des situations concrètes de la complexité de ce moment historique, il avait eu l’intuition que c’est seulement de cette manière que l’on pouvait éviter le pire et sauver le plus grand nombre possible de juifs. Pour ses interventions, de nombreuses et unanimes attestations de reconnaissances lui furent adressées à la fin de la guerre, ainsi qu’au moment de sa mort, par les plus importantes autorités du monde juif, comme par exemple, par le Ministre des Affaires Extérieures d’Israël Golda Meir, qui lui écrivit: “Quand le martyre le plus épouvantable a frappé notre peuple, durant les dix années de terreur du nazisme, la voix du Souverain Pontife s’est élevée en faveur des victimes”, concluant avec émotion: “Nous pleurons la perte d’un grand serviteur de la paix”.

Malheureusement, le débat historique, qui n’a pas toujours été serein, sur la figure du Serviteur de Dieu, Pie XII, a oublié de mettre en lumière tous les aspects de son polyédrique pontificat. Très nombreux ont été les discours, les allocutions et les messages qu’il a adressés aux scientifiques, aux médecins, aux responsables des plus diverses catégories de travailleurs, dont certains d’entre eux sont, encore aujourd’hui, d’une extraordinaire actualité et qui continuent d’être un point ferme de référence. Paul VI, qui fut son fidèle collaborateur pendant de nombreuses années, le décrivit comme un érudit, un chercheur attentif, ouvert aux voies modernes de la recherche et de la culture, restant fermement, et avec cohérence, fidèle tant aux principes de la rationalité humaine, qu’à l’intangible dépôt des vérités de la foi. Il le considérait comme un précurseur du Concile Vatican II (cf. Angelus du 10 mars 1974). Dans cette perspective, un grand nombre de ses documents mériteraient d’être rappelés, mais je me limiterai à n’en citer que quelques-uns. Avec l’Encyclique Mystici Corporis, publiée le 29 juin 1943 alors que la guerre faisait encore rage, il décrivait les rapports spirituels et visibles qui unissent les hommes au Verbe incarné, et proposait d’intégrer, dans cette perspective, tous les principaux thèmes de l’ecclésiologie, offrant pour la première fois une synthèse dogmatique et théologique sur laquelle se baserait la Constitution dogmatique conciliaire Lumen Gentium.

Quelques mois après, le 20 septembre 1943, avec l’Encyclique Divino Afflante Spiritu, il fixait les normes doctrinales pour l’étude des Saintes Écritures, en mettant en relief son importance et son rôle dans la vie chrétienne. Il s’agit d’un document qui témoigne d’une grande ouverture à la recherche scientifique sur les textes bibliques. Comment ne pas rappeler cette Encyclique, alors que se déroulent les travaux du Synode qui a justement pour thème “La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église”? C’est à l’intuition prophétique de Pie XII que nous devons la première étude sérieuse des caractéristiques de l’historiographie antique, pour mieux comprendre la nature des livres sacrés, sans en affaiblir ou en nier leur valeur historique. L’approfondissement des “genres littéraires”, pour mieux comprendre ce que l’auteur sacré avait voulu dire, avait été, jusqu’en 1943, considéré comme suspect, du fait aussi des abus qui y avaient été commis. L’Encyclique ne reconnaissait pas sa juste application, déclarant illégitime son usage pour l’étude non seulement de l’Ancien mais aussi du Nouveau Testament. “Aujourd’hui, cet art - explique le Pape - que l’on a l’habitude d’appeler critique textuelle et qui est, valablement et fructueusement, utilisée dans les éditions des auteurs profanes, s’applique de plein droit aux Livres Sacrés en fonction justement du respect qui est dû à la Parole de Dieu”. Et, il ajoute: “Son objectif est, en effet, de restituer, avec toute la précision possible, sa première teneur au texte sacré, le débarrassant des déformations introduites par les fautes des copistes et le libérant des gloses et des lacunes, des transpositions de mots, des répétitions et des défauts similaires de tout ordre, qui dans les écrits transmis à la main pendant de nombreux siècles, s’infiltraient couramment.” (AAS, XXXV, 1943, p. 336).

La troisième Encyclique que je voudrais mentionner est la Mediator Dei, consacrée à la liturgie, publiée le 20 novembre 1947. Avec ce Document, le Serviteur de Dieu donna l’impulsion au mouvement liturgique, insistant sur l’”élément essentiel du culte”, qui “doit être celui interne: il est, en effet, nécessaire – écrit-il – de vivre toujours en Christ, de se dédier à Lui, afin qu’en Lui, avec Lui et pour Lui on glorifie le Père. La sainte Liturgie exige que ces deux éléments soient intimement liés... Autrement, la religion devient un formalisme sans fondement et sans contenu”. Ensuite, nous ne pouvons pas, non plus, ne pas évoquer l’importante impulsion que ce Souverain Pontife donna à l’activité missionnaire de l’Église avec les Encycliques Evangelii praecones (1951) et Fidei Donum(1957), mettant en relief le devoir pour chaque communauté d’annoncer l’Évangile aux personnes, comme le fera, avec une courageuse vigueur, le Concile Vatican II. L’amour pour les missions, le Pape Pacelli l’avait, du reste, manifesté dès le début de son pontificat quand, au mois d’octobre 1939, il avait voulu consacrer personnellement douze Évêques provenant de pays de mission, dont un indien, un chinois, un japonais, le premier Évêque africain et le premier Évêque de Madagascar. Enfin, l’une des ses constantes préoccupations pastorales fut la promotion du rôle des laïcs, pour que la communauté ecclésiale puisse compter sur toutes les énergies et les ressources disponibles. Pour cela aussi, l’Église et le monde lui sont reconnaissants.

Chers frères et soeurs, alors que nous prions pour que la cause de béatification du Serviteur de Dieu, Pie XII, se poursuive normalement, il est bon de rappeler que la sainteté fut son idéal, un idéal qu’il ne manqua pas de proposer à tous. Pour cela, il donna une forte impulsion aux causes de béatification et de canonisation de personnes appartenant à des populations diverses, de représentants de tous les états de vie, fonctions et professions, réservant une vaste place aux femmes. C’est Marie justement, la Femme du salut, qu’il montre à l’humanité comme signe de ferme espérance, en proclamant le dogme de l’Assomption durant l’Année Sainte de 1950. À notre époque qui est, comme alors, assaillie de préoccupations et d’angoisse pour son avenir; en ce monde où, peut-être encore plus qu’alors, l’éloignement de tant de personnes de la vérité et de la vertu laisse entrevoir des scénarios privés d’espérance, Pie XII nous invite à tourner notre regard vers Marie qui est montée dans la gloire céleste. Il nous invite à l’invoquer avec confiance, pour qu’elle nous fasse apprécier toujours plus la valeur de la vie sur la terre et nous aide à diriger notre regard vers le vrai but auquel nous sommes tous destinés: cette vie éternelle qui, comme Jésus nous l’assure, est déjà possédée par celui qui écoute et suit sa parole.

 

 

Amen !

14:17 Publié dans Benoît XVI | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : religion, théologie, culture, philosophie, actualité, benoït xvi |  Imprimer | | | | | Pin it!

mercredi, 12 novembre 2008

Rodney Starck : Le triomphe de la déraison idéologique

 

« ou le modèle économique occidental, fruit du libéralisme matérialiste athée »

 

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Les nouveaux habits des sinistres avocats de la peste noire

de la déraison idéologique 

 

De très curieux propos ont été, il y a quelques jours, écris sur un blog naturiste au sujet des positions doctrinales de « LA QUESTION » !


Passons sur la valeur plus que ridicule et stupide des notes indigentes qui ont suscité quelques échanges à notre sujet, notes dont la nullité et la débilité ne méritent pas qu’on s’y attarde outre-mesure, même s’il est triste de voir s’y égarer, et surtout s’y corrompre en se laissant aller à des commentaires hasardeux, des plumes qui furent, à une époque encore récente, plus heureusement inspirées. Nous mettrons donc volontairement de côté les notions de théologie, assez malmenées, abordées par certains ignorants radicaux, n'ayant qu'un goût fort modéré pour les conversations de comptoir, préférant nous pencher, pour faire suite à notre précédente note, sur une thèse qui semble avoir la faveur de quelques incultes écervelés  : les liens supposés entre christianisme et capitalisme.


En effet, s’appuyant sur un ouvrage "Le triomphe de la raison",  publié par un piètre sociologue des religions Rodney Starck [1], enseignant à Baylor University (Etats-Unis), on en vient à prétendre que le christianisme serait à l’origine du capitalisme.

Paraphrasons le titre de ce bouquin, en l'intitulant le "Triomphe de la déraison idéologique", afin de résumer brièvement sa thèse :

« La réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme, parce que le christianisme contient en lui-même "la possibilité du progrès". Nous pouvons ainsi identifier la base de la différence entre le christianisme et toutes les autres religions : « Progrès, dans la connaissance de Dieu, mais aussi de la nature qui, parce qu’elle a été créée par lui a nécessairement une structure rationnelle, légitime, stable qui attend que l’homme la comprenne mieux.»

On voit le niveau assez médiocre du raisonnement général de l'ouvrage, qui fait peu de cas de ce que représente comme folie pour la sagesse des hommes le scandale de la Croix, oubliant ce qui  excède radicalement la raison dans la Révélation  !

Le plus hilarant, c’est que ce sociologue incompétent en vient à citer saint Augustin lorsqu’il vante le développement de la technique dans la "Cité de Dieu" : « Quels progrès merveilleux, et on pourrait dire stupéfiants, l’industrie humaine a faits dans les techniques du tissage, de la construction, de l’agriculture et de la navigation ! (…) la maîtrise acquise en ce qui concerne les mesures et le calcul ! ». ( La Cité de Dieu, 22, 24). Son incompétence est telle que, sans s’en apercevoir, il commet une erreur gigantesque en confondant science et économie, imaginant que le développement de la technique est dû à la monnaie ! Sombre idiotie.

Cette erreur est confirmée lorsque par la suite il soutient sottement : « (...) non l’Europe n’a pas connu de progrès économique en dominant et en exploitant le reste du monde par la conquête et la colonisation ; elle a dominé le monde grâce à ses progrès économiques. » Or, il aurait fallu apprendre à l’inculte sociologue, qui débite âneries sur âneries, que l’Europe a d'abord dominé le monde par ses armées et par le PROGRES SCIENTIFIQUE ! non par son économie. Ce qui n’est pas du tout la même chose !

Pour achever de peindre sa grotesque fresque ultra-libérale fantaisiste, Rodney Starck nous affirme plus loin, confirmant sa tragique méprise  : « Ce que l’on a appelé l’ «impérialisme » est la conséquence et non la cause du progrès économique de l’Europe. Le capitalisme a commencé à se développer dans les zones qui échappaient au despotisme étatique, à savoir les cités italiennes, Venise, Gênes, Milan, Florence pour se répandre ensuite là où il était faible : les Pays-Bas, puis l’Angleterre… »


Or ce que ne voit pas, ou ne sait pas Rodney Starck, c'est que ce sont ces zones, précisément, qui les premières mirent en place l’usure et la spoliation et créèrent une économie mafieuse qui plongea l’Europe dans les guerres, la ruine et la domination des lobbys. On ignore, en effet, que la peste noire qui décima la population européenne vers 1350 fut la conséquence du plus grand effondrement financier de l’histoire, en comparaison, de laquelle la Grande crise de 1929 n’a été qu’un épisode transitoire, de peu de conséquence. En effet, en 1345, l’effondrement des grandes maisons bancaires florentines des Bardi et Peruzzi conduisit à une véritable désintégration financière et à une régression sans précédent puisque d’après les meilleures estimations, pendant la période 1300-1450, la population européenne, suite à la famine, aux épidémies et aux guerres, fut réduite de 35 à 45% et c elle du monde de 25%.


La dévastation causée par les banquiers marchands vénitiens et leurs « alliés » dans la seconde moitié du XIVe siècle fut terrifiante. En Europe, en Chine et en Inde (presque trois-quarts de la population mondiale), la tendance démographique positive s’inversa après quatre à six siècles d’augmentation régulière de la population. Famines, pestes bubonique et pulmonaire, épidémies et guerres, tous ces facteurs firent disparaître de la terre 100 millions d’être humains [2].

 

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Masque vénitien rappelant l'épidémie de peste noire

qui fit suite à l’effondrement du système bancaire de 1345


 

Venise qui était une ville sans industrie, "à la seule exception de la construction navale militaire, réussira à dominer le monde méditerranéen et à contrôler un empire simplement à travers ses entreprises commerciales. Fernand Braudel nota : « On disait du Vénitien : "Non arat, non seminat, non vendemiat" (il ne laboure pas, ne sème pas, ne vendange pas). Construite dans la mer, manquant totalement de vignes et de champs cultivés, ainsi le doge Giovanni Soranzo décrit-il sa ville, en 1327. » De son côté Frederick Lane précisera également : « Les patriciens vénitiens étaient moins intéressés par les profits provenant de l’industrie que par ceux provenant du commerce entre les régions où l’or et l’argent avaient des cours différents »."

 

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"Non arat, non seminat, non vendemiat"

 


Ainsi, entre 1250 et 1350, "les financiers vénitiens mirent sur pied une structure de spéculation mondiale sur les monnaies et sur les métaux précieux qui rappelle par certains aspects l’immense casino moderne des « produits dérivés ». Les dimensions de ce phénomène dépassaient de très loin la spéculation plus modeste sur la dette, sur les marchandises et sur le commerce des banques florentines. Les Vénitiens parvinrent ainsi à enlever aux monarques le monopole de l’émission et la circulation de la monnaie [3]. Les historiens « de rite libre-échangiste » maintiennent que les banquiers florentins firent beaucoup de bien à la communauté de l’époque, en ne s’occupant que de leurs intérêts égoïstes. En accumulant des fonds, en bâtissant des monopoles financiers, ils développèrent le commerce et ouvrirent la voie à l’industrie capitaliste en concurrence pacifique avec d’autres marchands, prenant soin d’expier quelques petits péchés dûs à l’usure par de généreuses donations aux institutions religieuses. Selon cette version mensongère de l’histoire, le serpent s’introduisit dans ce paradis terrestre, sous la forme des rois centralisateurs du pouvoir [4]."

 

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La peste symbolisée par la mort du Tarot de Marseille



On voit très bien où veut en venir Rodney Stark : « Les pays en retard ont exactement été ceux qui ont été dominés par des monarchies absolues : l’Espagne, qui a exporté son despotisme en Amérique du Sud, et la France qui en a fait de même dans ses colonies. Par contre, le capitalisme a fleuri là où la liberté et le droit de propriété étaient les mieux respectés, à savoir les Etats-Unis d’Amérique qui ont dépassé l’Europe dès la fin du 19e siècle. Le monde moderne, a pris son essor seulement dans les sociétés chrétiennes. »

De la sorte, s’il faut en croire les conceptions de Starck, auxquelles de petits esprits prêtent une fallacieuse autorité, l’Espagne catholique d'Isabelle et Ferdinand n’aurait pas été chrétienne, la France de Jeanne d'Arc et Charles VII non plus ? On rêve ! Et c’est l’Angleterre et son or, à l'époque, puis aujourd'hui les Etats-Unis, dominés, domestiqués, asservis par les puissances d’argent, qui eux seraient chrétiens puisque authentiquement capitalistes. Mais c’est de la démence totale !


Le peu sérieux bouquin de Rodney Starck, qui sciemment glisse allègrement en créant d’évidentes confusions entre les notions de «science » et de « finance », qui sont pourtant bien différentes voire même antagonistes, est en fait un texte idéologique au service des intérêts de la voyoucratie internationale, ce qui a d'ailleurs était parfaitement démontré par Bruno Michon dans son analyse critique, qui déclare que cette étude : « constitue plus un travail idéologique que véritablement historico-sociologique » [5] .


Ce livre est éminemment américain, il est un apologue servile du libéralisme et du capitalisme truffé de raccourcis grossiers, de patentes contrevérités. Ce tissu ridicule d’absurdités consternantes, est un ouvrage navrant et fou, qui mérite de figurer parmi les pires productions de la déraison intellectuelle contemporaine ; un texte de basse et vulgaire propagande au service des plus sinistres forces obscures anonymes et pestilentielles de l’argent roi.

 

Notes.

 

[1] Rodney Starck, « Le triomphe de la raison. Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme », Presses de la Renaissance, 2007.

[2]  Cf. Frederick C. Lane, « Money and Banking in Medieval and Renaissance Venise », John Hopkins University Press, 1985.

[3]  Cf. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 1979, tome III.

[4] Cf. Paul B. Gallagher, Comment Venise orchestra le plus grand scandale financier de l'Histoire, Fidelio, hiver 95.

[5] Bruno Michon, qui doute à juste titre, de la validité scientifique du livre de Starck, chose rare à ce niveau universitaire ce qui doit nous inviter à regarder les thèses de ce livre avec une extrême prudence, considère que cette étude « constitue plus un travail idéologique que véritablement historico-sociologique ». D’ailleurs dans sa recension, publiée dans les Archives de sciences sociales des religions, il met très nettement en garde contre les thèses simplificatrices de l’auteur et, de nombreuses fois, fait la lumière sur les limites théoriques et les significatives erreurs de cet ouvrage, comme en témoignent les extraits suivants :

 

« Il s’agit là d’un discours normatif pour lequel l’auteur sacrifie la complexité de l’histoire à une sélection arbitraire d’exemples plus ou moins pertinents. »

 

« Encore une fois, sans poser la question du véritable progrès que constitue ce ‘pré-capitalisme’, l’auteur joue avec l’histoire en relativisant, par exemple, l’interdiction de l’usure par l’Église et en affirmant qu’au contraire si l’islam fermait les yeux sur l’usure, ce n’était pas dans le but d’investir mais dans celui de consommer. Une telle preuve d’orientalisme (la passivité des Orientaux est un des topos de ce type d’argumentaire), pose à nouveau la question de la validité scientifique de l’ouvrage. »

 

- « En ayant recours à des ‘preuves’ historiques souvent constituées d’anecdotes légères, l’auteur montre que le despotisme empêche la fondation d’une société libre et capitaliste implicitement considérée comme le modèle politique idéal. La performativité d’un tel discours n’a pas besoin d’être établie. »

 

- « L’ouvrage heurte par ses positions normatives qui semblent être le pendant ‘sociologique’ des réflexions du cardinal Ratzinger sur la foi et la raison. Pourtant, contrairement aux assertions de l’ancien préfet de la congrégation de la foi, le discours de Starck se rapporte plus à la rhétorique des ‘faucons’ américains réécrivant l’histoire afin de donner corps à une certaine forme d’idéologie impérialiste. »

 

- « S’il est évident que le capitalisme est né en Europe, il semble beaucoup plus sujet à caution que celui-ci soit issu d’une « théologie rationnelle chrétienne ». Bien que L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme soit l’objet de critique légitime, il est aberrant que Rodney Starck passe cet ouvrage capital sous silence, évitant d’aborder la théorie bien documentée et bien discutée de Weber. »

 

- « Nier aux traditions juive, grecque, bouddhiste ou islamique l’idée de théologie voire de science ressemble plus à une aberration qu’à une véritable recherche historique. »

 

- « Finalement, ce qui gêne dans cet ouvrage est l’ambiguïté consentie par l’auteur entre un discours savant et une idéologie politique. Max Weber nous a pourtant, depuis longtemps, mis en garde contre les dangers d’une telle dérive. »

 

 

Archives de sciences sociales des religions, 140 (2007) - Varia,  mis en ligne le 02 juillet 2008.

 

 

 

07:08 Publié dans Réflexion | Lien permanent | Commentaires (158) | Tags : france, europe, actualité, ump, parti socialiste, usa |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 23 octobre 2008

Sœur Emmanuelle : « Les Confessions d’une religieuse » victime de l’impudeur moderne

 

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« A l'heure où ces lignes seront publiées, j'aurai trouvé en Dieu une nouvelle naissance », écrivait Sœur Emmanuelle avant de quitter ce monde.  En effet, pendant près de 20 ans, Soeur Emmanuelle a rédigé un livre de mémoires, sur lequel elle travailla inlassablement, le reprenant, le corrigeant, l’amendant, afin qu’il exprime le plus exactement sa pensée, et ce jusqu’aux derniers mois de son existence.

L’éditeur nous explique : « Les Confessions d'une religieuse sont  le livre le plus important qu'elle ait écrit : le premier, car elle l'a débuté avant tous les autres, alors même qu'elle était encore en Egypte ; et aussi le dernier parce qu'elle l'a voulu posthume, afin de dire des choses qu'elle n'avait jamais dites auparavant, par pudeur naturellement, mais aussi par souci de rester libre. »


Or que dit en réalité Sœur Emmanuelle post mortem, qu’elle n’ait osé révéler de son vivant ? Celle qui en quelque sorte était devenue une star des plateaux télévisés et des studios de radio, où elle n'hésitait pas à se rendre, surtout pour faire vendre ses livres dont les bénéfices étaient destinés à ses œuvres (ainsi tiré à 40.000 exemplaires à sa sortie, «J'ai 100 ans et je voudrais vous dire...», a été réimprimé deux fois depuis pour un tirage global de 100.000 exemplaires, selon les éditions Plon. En 2004, «Vivre à quoi cela sert» (Flammarion) s'était vendu à 200.000 exemplaires pour la seule édition originale et «Richesse de la pauvreté» (Flammarion) à 80.000 exemplaires en 2001), aurait-elle dissimulé un secret ? 

Michel Drucker admet : «Elle n'avait pas le langage classique d'une religieuse, elle parlait sans langue de bois. Elle avait en plus une voix très caractéristique, une présence indiscutable, un oeil bleu très rieur, beaucoup d'humour, une grande culture et une très grande connaissance des hommes et de leurs drames». De son côté Marc-Olivier Fogiel déclare :  «Elle savait pourquoi elle venait : délivrer son message pour sensibiliser aux plus pauvres, sans faire tout et n'importe quoi, elle n'avait aucune idée préconçue et avait compris que dans la télévision moderne, les religieux, pour faire passer leurs messages, ne pouvaient pas être cantonnés aux émissions religieuses. »

Et tel est bien le problème !  car si avouer : « Je veux, une dernière fois, confesser la foi en l'homme et la foi en Dieu qui ont soulevé toute ma vie. Quoi qu'il advienne, finalement, c'est toujours le temps du plus grand Amour ! », est une déclaration somme toute attendue, même si elle pourrait donner lieu à bien des commentaires surtout s’agissant de cette prétendue « foi en l’homme » (sic) dont Vatican II nous a rebattu les oreilles ; si confesser qu’un temps elle pouvait être frivole :  « J'aimais beaucoup danser. Beaucoup, beaucoup. Avec de jolis garçons de préférence. Ma mère me le répétait : "Tu veux que les garçons t'aiment bien, t'approuvent, t'entourent, t'admirent. Et si tu te fais religieuse..." Je lui répondais : "Pour Dieu, je laisserai les jolis garçons." [...] », n’est pas blâmable, beaucoup plus graves et inquiétants, en revanche, les ultimes propos, incroyablement décomplexés, portant sur le « plaisir solitaire » que s’accorda, semble-t-il, celle qui allait devenir la bienfaitrice des chiffonniers du Caire.

On imagine déjà les grandes trompettes médiatiques avocates éperdues du libertinage, s’emparer avidement de ces déclarations qui sont, normalement, réservées aux confesseurs, et qui vont servir, à la faveur de la mode du temps, d’argument à tous les idiots patentés, catholiques ou non, afin de louer les vertus du dévergondage en matière de mœurs, et faire les ravages que l’on sait sur les âmes fragiles dont le trouble sera sans doute significatif à la lecture de tels aveux. Quelle éclatante démonstration des conséquences dramatiques de cette fameuse et hérétique « théologie du corps » vantée par Jean-Paul II (reprise avec le succès que l’on sait par de nombreux et médiocres littérateurs contemporains) pseudo-théologie qui, sous couvert d’en finir avec le rigorisme, se précipite objectivement dans une scandaleuse dérive complaisante à l’égard des forces les plus puissantes de la libido, relayée par un étrange souci de « transparence ».

Ainsi Sœur Emmanuelle apparaît à présent, indirectement et après l’abbé Pierre sur des sujets voisins, sous prétexte d’une bien improbable nécessité du « parler vrai », l’une des pauvres victimes les plus emblématiques de la désorientation de l’Eglise moderne, faute d’avoir bénéficié du rappel à conserver un minimum de réserve sur ces questions par un directeur spirituel digne de ce nom, livrée tristement en pâture aux charognards impudiques du lamentable spectacle de la modernité faisandée.

 

07:43 Publié dans De l'amour, Des femmes, Polémique | Lien permanent | Commentaires (39) | Tags : femme, presse, société, actualité, littérature |  Imprimer | | | | | Pin it!