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dimanche, 01 août 2010

LA DOCTRINE DU SAINT EMPIRE

La théocratie pontificale selon Joseph de Maistre

 

 

théocratie pontificale.jpg

 

Aigle Saint Empire.jpg

L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire,

ne demeure que le « Sacerdoce Suprême »

pour se voir dévolu l’archétype éternel

du Saint Empire et le restaurer.

 

 

 

 

Joseph de Maistre.jpgTout le courant réactionnaire prend sa source chez Joseph de Maistre (1753-1821), catholique ultramontain théoricien par excellence de la contre-révolution. Nombreux sont ses héritiers se réclamant directement de sa pensée, dont il nous faut citer, parmi les plus connus : Louis de Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso-Cortés, Mgr Gaume, le cardinal Pitra ou encore Louis Veuillot, sans oublier Dom Guéranger (1806-1875), le célèbre abbé de Solesmes, qui publia un livre d'essence purement maistrienne : « La Monarchie pontificale » (1870). [1]

 

La position de Maistre, à savoir la suprématie absolue du spirituel sur leDom Guéranger.jpg temporel, position remarquablement exprimée par Dom Guéranger, est d’une grande force de par son caractère évident pour un catholique : le pouvoir ecclésiastique est la source de toute autorité, c’est l’institution la plus vénérable et sainte qui fut jamais donnée aux hommes, parce qu’elle détient la mission, du point de vue surnaturel, de la garde de la « Révélation », dépôt sacré confié par le Christ lui-même à l’apôtre Pierre, Evêque de Rome et premier Pape.

 

I. Infaillibilité et Souveraineté

 

Saint Pierre.jpgAinsi donc, et il importe d’y insister, il ne saurait y avoir pour la perspectiveS. Pierre tiare.jpg contre-révolutionnaire authentique, alors que l’ensemble des structures anciennes se sont effondrées, de politique qu’exclusivement religieuse, ceci impliquant que toutes les autres préoccupations (de niveau national, régional, social, économique, humain, moral, culturel, etc.), qui ne concernent pas directement le rayonnement de l’Eglise et le triomphe de la Croix, aussi légitimes soient-elles - et même nécessaires selon les circonstances si elles relèvent d’impératifs vitaux immédiats - ne présentent en réalité aujourd’hui que des objectifs périphériques et subordonnés par rapport au combat essentiel puisque, de par l’absolue suprématie du spirituel sur le temporel, le seul élément sacré véritable dont tout dépend du point de vue de l’avenir européen, et qu’il faut défendre avec ferveur en concourant à en établir au plus vite le règne en une sorte de sainte croisade de chrétienté, ou de « Reconquista » à l’échelle du continent, est la Papauté.

 

chasuble-ihs.jpg

 

 

Seul importe aujourd'hui,

dans un mode en ruine livré au chaos,

le rayonnement de l’Eglise

et le triomphe de la Croix !

 

 

santa-sede_.jpgLe Pape est en effet « l’origine de l’unité sacerdotale » selon saint Cyprien, le « Patriarche universel », pour saint Léon, le « Souverain Prêtre » d’après le concile de Chalcédoine, ce qui lui confère, non en tant qu’homme mais en tant que « Vicaire de Jésus-Christ » comme le dira saint Jérôme, certes l’infaillibilité en matière théologique, mais surtout l’autorité supérieure sur le plan temporel et en premier lieu, de manière incontestable, le pouvoir suprême.

 

Il faut d’ailleurs ici faire intervenir une notion centrale chez Joseph de Maistre telle qu’exprimée dans son ouvrage Du Pape, celle de Tradition. En effet, Maistre considère que la Tradition, c’est-à-dire la vraie religion « qui naquit le jour où naquirent les jours » unique fondement des lois directrices et du pouvoir, est appelée à dominer sur les institutions politiques - qui doivent être chrétiennes - tenues de se conformer aux enseignements de la Révélation divine. Il écrit : « On ne peut attaquer une vérité théologique sans attaquer une loi du monde.» (Du Pape, I, chap. I). C’est pourquoi le Pape, le « Pontife romain », garant du dogme et de la Tradition, est l’arbitre ultime, celui qui, au-dessus des Rois, des Princes et Empereurs chrétiens, détient l’autorité suprême et veille au respect du droit en œuvrant pour la paix universelle. « L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes », souligne avec fermeté Maistre qui, adhérant entièrement aux vues de Grégoire VII exprimées en 1075 dans ses Dictatus papae, s’appuie également sur les thèses de l’augustinisme politique telles que développées par Méliton de Sardes (IIe siècle) Eusèbe de Césarée (v. 265–339), et les partisans médiévaux de la théocratie pontificale dont, en particulier, Gilles de Rome (1247-1316), connu sous son nom latin d’Ægidius Colonna, désigné par l’Eglise comme doctor fundatissimus et theologorum princeps, auteur du De ecclesiastica potestate. [2]

 

De la sorte, dans la pensée maistrienne, infaillibilité et souveraineté ne vont pas l'une sans l'autre, il s'agit de deux principes parfaitement identiques et équivalents devant exercer une domination totale sur l’ordre politique ici-bas, sachant que c’est l’Eglise, et elle seule, qui détient, maintient et a la possibilité de réveiller lorsque les temps adviendront, le Saint Empire.

 

Tiare papale.jpg
Pape empereur.jpg

 

 

Le pape est le maître absolu,

il est le seul titulaire légitime de l'Empire,

il est le vicaire du Christ,

l'empereur suprême !

 

 

Canossa Henri IV.jpgSoulignons que dans les Dictatus papae, Grégoire VII, qui sut s’imposer face aux velléités de l’empereurgregoire-vii.jpg Henri IV qu’il obligea à s’amender à Canossa, affirmait que la plénitude de pouvoir (plenitudo potestatis) est en possession du souverain pontife. En 27 points précis, le pape expliquait en quoi, dans la société chrétienne fondée sur la foi de l’Eglise, le pouvoir est détenu en propre par le sacerdoce auquel est soumis toute forme de pouvoir temporel. Grégoire VII affirmait que le pape est, de par le Christ dont il est le représentant sur cette terre, le seul et unique à détenir un pouvoir universel, incomparablement supérieur à celui des souverains, qu'il couronne, mais qu’il peut également déposer ou excommunier si nécessaire : « Dans la société chrétienne, dont la foi cimente l'unité, l'ordre laïque n'a d'autre fonction que l'exécution des commandements formulés par l'ordre sacerdotal. De cet ordre le pape est le maître absolu, il est le seul titulaire légitime de l'Empire, puisqu'il est le vicaire du Christ, l'empereur suprême. » Le pape rappelle, ce qui est fondamental sur le plan politique, qu’il est l'héritier, par Constantin, du cadre civilisateur de l’Empire romain et par là même, représente le Pontifex maximus, « l'Empereur suprême », faisant que tous les détenteurs d’un pouvoir temporel qui ne sont à la tête que de charges laïques au sein de la chrétienté, et en premiers les empereurs du Saint Empire qui, comme les Rois de France, péchèrent par orgueil, lui doivent soumission et obéissance. A ce titre, Grégoire VII dira à l'abbé de Cluny : « Nous portons le poids énorme des affaires spirituelles et séculières. » [3]

 

Clef-St-Pierre.jpgDe toute manière insiste Joseph de Maistre, si l’on y réfléchit, l’autorité transmise par Jésus à Pierre ne saurait faire l’objet d’une remise en question, car qui serait assez sot ou insensé pour contester la Parole du Seigneur. Toute l’Histoire, depuis des siècles, plaide largement en faveur de la suprématie pontificale et nous montre, dans tous les domaines où elle exerça son ministère, son attention scrupuleuse du respect de la loi divine et sa formidable capacité à réaliser l’Unité des nations. De leur côté, les rois et empereurs se sont tous montrés incapables, divisés par leurs vanités nationales, dévorés par leur orgueil, aveuglés par des chimères, à assurer l’harmonie en Europe, démontrant, par l’exemple contraire, que tout pouvoir qui ignore sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est un pouvoir vain, illusoire et vide de sens, ne pouvant agir que d’une façon désordonnée en se précipitant, inévitablement, vers sa perte

 

II. La Royauté française a perdu sa légitimité

 

Philippe le bel.jpg

 

La monarchie française est coupable

depuis Philippe le Bel et son rejet

de la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

 

 

Boniface VIII.jpgAu titre de l’œuvre destructrice de l’Unité de la chrétienté, outre les empereurs germaniques qui portent une lourde responsabilité dans le chaos politique européen, passé et présent, et furent justement condamnés par Rome, la monarchie française, qui en a payé le prix fort en 1789, a, elle aussi, commis des fautes considérables, dont notamment le rejet par Philippe le Bel de la bulle Unam Sanctam (1302) de Boniface VIII, le pontife qui canonisa saint Louis [4], sans même s’étendre sur l’attitude scandaleuse d’un François Ier et son alliance coupable avec les Turcs, où sur l’apostrophe impie de Louis XIV à l’encontre d’Innocent XI lui déclarant, sans honte : « Vous êtes sacré avec une huile venant de la terre, et moi avec une huile venant du ciel !»

Ainsi Joseph de Maistre, très critique envers la monarchie française, considéra que la Révolution fut doncExécution Louis XVI.jpg un « Sermon de la Providence prêchait aux Rois », et signalera expressément que c’est l’Eglise, par les évêques, qui fit le Royaume de France : « Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui des évêques, qui furent constamment, mais bien plus dans l'antiquité que de nos jours, les conseillers du roi en tous ses conseils. Les évêques ont fait le royaume de France ; rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie comme les abeilles construisent une ruche. » [5]

St-Remy-BaptemeClovis2.jpgCertes, la France est dépositaire d’une haute dignité religieuse de par son « élection divine » qu’elle reçut lors du baptême de Clovis en 496 le jour de Noël et fit d’elle la fille aînée de l’Eglise, le Royaume aimé et chéri du Christ, la nation - « Tribu de Juda de l’ère nouvelle (…) choisie pour la protection de la foi catholique » selon s. Pie X [6], dotée de grâces magnifiques et d’un amour particulier de la part du Ciel. Mais ses actions indignes et son comportement orgueilleux, ont conduit ce pays à sa ruine ; non peut-être définitivement, mais actuellement et jusqu’à sa repentance, sans l’ombre d’un doute. Par ailleurs, ne l’oublions-pas, si la monarchie est de “droit divin”, comme le rappellera justement Bossuet, cela implique une conséquence directe : le monarque de droit divin se doit d'obéir à Dieu, sous peine de perdre sa légitimité ! [7]

République.jpg

En raison de sa rébellion envers l’Eglise,

et parce qu’elle ne s’est pas libérée

du poison révolutionnaire,

la France a perdu sa dignité religieuse

et son élection divine !

 

liberté.jpgPourquoi l’a-t-elle perdue cette légitimité ? En raison de sa rébellion à l’égard de l’Eglise, mais aussi parce que le poison révolutionnaire, injecté lentement bien des siècles avant la chute de Louis XVI par des comportements royaux inexcusables envers la Papauté, est encore, comme il est aisément vérifiable, de partout présent dans les esprits et les institutions en France.


Voici l’explication que donne Maistre, montrant les deux causes de l’indignité actuelle de la nation française : « Des préjugés détestables avaient totalement perverti cet ordre admirable, cette relation sublime entre les deux puissances [monarchie et papauté]. A force de sophismes et de criminelles manœuvres, on était parvenu à cacher au roi très-chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de présider (humainement) le système religieux, et d'être le protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin s'honora jadis du titre d'évêque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charlemagne; et cet emploi, offert par la Providence, était vacant! Ah ! si les rois de France avaient voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des miracles ! » [8] Puis, Maistre se penche sur l’essence diabolique de la Révolution :  « Renversée à la fin par un orage surnaturel, nous avons vu cette maison, si précieuse pour l'Europe, se relever par un miracle qui en promet d'autres, et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage ; mais le comble du malheur pour eux serait de croire que la révolution est terminée, et que la colonne est replacée, parce qu'elle est relevée. Il faut croire, au contraire, que l'esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu'il ne l'était il y a peu d'années. Le puissant usurpateur ne s'en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer, et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d'avoir peur ; et au lieu de s'agiter dans un foyer unique, il a produit de nouveau une ébullition générale sur une immense surface. »[9]

Declaration des droits de l'homme.jpg

L’esprit de la Révolution, par la France,

a, hélas ! pénétré de partout

et s’est répandu dans toute l’Europe.

 

cocarde révolutionnaire.jpgL’esprit de la Révolution a donc pénétré l’ensemble de la nation, et s’est ensuite répandu dans tous les Etats européens. Est-ce qu’à présent, à plus de deux siècles de distance, cet esprit infect n’est plus ? Bien au contraire écrit Maistre, il est plus encore redoutable car la France persiste plus que jamais dans son erreur républicaine et, comme il est aisé de le constater, ne s’est absolument pas repentie de ses horribles péchés : « Je demande la permission de le répéter : la révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence. Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils aient reconnu cette vérité. Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. » [10]


Révolution arbre.gifCette dernière phrase, après l’affirmation de la déchéance de la France tant qu’elle ne se sera pas purgée de l’esprit satanique qu’elle a généré depuis des siècles, est de la plus haute importance car elle signifie que l’éventuelle perspective de rétablissement de l’Ordre traditionnel, en France et en Europe, relève à présent d’un mouvement porté par une action de nature étroitement et exclusivement religieuse.

 


III. Les erreurs de Charles Maurras

 

Royalisme.jpgCette position originale, qui tranche d’avec toutes les autres théories politiques, en particulier avec la pensée de Charles Maurras (1868-1952) et de l'Action Française [11], va être à l’origine d’un certain nombre de visions pour le moins arrêtées, reprises par les penseurs contre-révolutionnaires, au sujet du rôle qui revient à l’institution catholique qui, face à  l’effondrement de la monarchie dont on constate qu’elle est incapable de se régénérer - même si sur le plan de la « raison politique » la royauté reste le meilleur régime pour la France – doit reconstruire et réédifier l’ancien ordre détruit et brisé.

 

Charles Maurras.jpg

Le providentialisme de Joseph de Maistre,

s’oppose radicalement aux conceptions

de Charles Maurras.

 

Auguste Comte.jpgD'essence profondément monarchiste, le providentialisme maistrien est cependant très éloigné des conceptions de Charles Maurras, agnostique, marqué par le positivisme philosophique d'Auguste Comte, s’appuyant sur une analyse tirée de la raison naturelle, car il participe d'un constat simple, mais cependant obligeant du point de vue doctrinal, c'est qu'il ne peut plus être question, en toute logique, d'envisager, pour les sociétés humaines, une « politique » basée sur l'expérience, ou de se référer à la validité d'une prétendue « loi » organique qui viendrait légitimer, aidée par la raison empirique, c'est-à-dire pervertie et obscurcie puisque l’ordre naturel a été souillé par le péché, une constitution ou un régime. Ainsi Joseph de Maistre, loin d'être le théoricien de la « politique expérimentale » fut, bien au contraire, celui par excellence du caractère rigoureusement irrationnel de la science politique. La valeur de l'expérience, la logique empirique et la force de la démonstration sur ces sujets, constatera-t-il, ne comptent absolument pas ; le monde est agi par des forces d'une « autre » nature, il est soumis à des lois inaccessibles à l'entendement classique, guidé, entraîné malgré lui, vers des destinations imprévisibles sous la conduite de la Divine Providence.

 

Maistre, et c’est là un aspect important de sa pensée, ne fonde pas sa doctrine de la légitimité politique, contrairement à Maurras, sur la « naturalité » ou la raison, mais sur le caractère sacré et religieux du pouvoir dans son lien à l’Eglise. S’il eut recourt, de rares fois, aux leçons de la politique expérimentale pour renforcer son discours, il ne se laissa jamais abuser par les leçons qu’elle donne, comme il le mit en lumière par cette courte sentence : « Le réel est traversé par tant d’irrationalité qu’on trouve presque toujours la théorie la plus plausible contredite et annulée par l’expérience. » [12]

 

Dès lors, c’est précisément cette irrationalité du réel qui est, selon Maistre, la marque même de laJoseph de Maistre portrait.jpg volonté divine au sein de l’Histoire. Le caractère incompréhensible du développement historique sera donc à l’origine de la théorie maistrienne de l’intervention providentielle. La politique pour Maistre, contrairement à ce que prétendit Maurras, n’est pas une science raisonnée, mais le constat de l’ignorance des plans divins et l’aveu, par les hommes, d’une impossibilité à en maîtriser la logique. La perspective politique selon Joseph de Maistre devint ainsi très claire : le divin se manifeste dans l’Histoire en n’obéissant à aucune loi humaine. Cette notion est non seulement en radicale opposition avec les Lumières qui voulurent placer la « Raison » et le « Contrat » au centre de la cité, puisque pour Maistre « l’état de nature » est une fiction et « une contre nature. » [13], mais elle s’oppose également en tous points, en particulier de par sa conception de la théocratie pontificale fondatrice de l’Empire, à la pensée de l’auteur de l’Enquête sur la monarchie (1900) et à son royalisme fondé sur la raison le limitant aux frontières de la nation.

 

burke.jpgLa politique selon Maistre n’eut jamais pour objet, comme dans l’empirisme de Burke, l’adéquation avec les vérités naturelles ; elle n’a pas pour finalité de devenir le fondement d’une connaissance concrète, mais, bien au contraire, de faire apparaître notre profonde ignorance des desseins surnaturels : « En déroutant la raison, l’expérience montre l’étrangeté du réel. Elle fait apparaître le monde comme un mystère qui doit rester mystère, j’ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir [14] S'inscrivant intégralement dans l’étonnement métaphysique, la politique pour Maistre est, selon ses propres termes, une « métapolitique », c’est-à-dire une métaphysique de la souveraineté dans la mesure où celle-ci s’exprime par l’intermédiaire de Dieu au cœur de l’Histoire ; Dieu dont le Pape est le représentant en ce monde, le « Vicaire » par excellence, et le Saint Empire l’incarnation organique la plus aboutie du point de vue politique.

 

 

III. Infaillibilité et Souveraineté

 

 

Saint Pie V.jpg

« Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu

ne peut jamais être Empereur ! »

S. Pie V

 

pie_v.jpgQue soutient Maistre, d’ailleurs, pour être plus précis encore ? Tout simplement que le seul horizon politique véritable pour un membre de l’Eglise c’est la chrétienté, c’est-à-dire « l’Unité spirituelle des nations européennes » à laquelle il convient de travailler, et que les monarques français, pas plus que le empereurs germaniques, n’ont ni su ni voulu édifier. Cette unité doit être préparée, construite, élaborée par une bénéfique union des différents pouvoirs nationaux - bienfaisante et souveraine harmonie unificatrice qui ne peut être exercée que par l’autorité suprême du sacerdoce : la Papauté. Les pontifes romains furent d’ailleurs toujours attachés à la dignité de l’Empire, et n’hésitèrent pas, tel s. Pie V, à reprendre vertement les empereurs ou les monarques français lorsqu’ils oublièrent la valeur du titre d’Empereur. En effet, lorsque Charles IX donna, dans une lettre envoyée à Rome, le titre d’Empereur au chef des turcs, le Pape lui répondit ceci : « Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu ne peut jamais être Empereur ! Donner le titre d’Empereur à un tyran et à un infidèle, ce n’est pas autre chose que d’appeler le mal, bien, et le bien, mal. »

 

 

Pape souverain.jpgL’attachement de Joseph de Maistre au Pape, à « L’Héritier des Apôtres » comme le souligne saintSaint bernard de claiveaux.jpg Bernard, relève donc d’une idée fort précise qui transparaît sous chacune de ses lignes, et que l'on peut résumer de la manière suivante  : le Pape est le seul qui possède encore l’autorité nécessaire capable de restaurer, dans une Europe livrée au chaos des égoïsmes nationaux et au venin révolutionnaire, l’unité du Saint Empire. L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeure que le Sacerdoce Suprême pour se voir dévolu l’archétype éternel du Saint Empire et le restaurer.

 

Pie IX.jpg

« L’infaillibilité dans l’ordre spirituel

et la souveraineté dans l’ordre temporel

sont deux mots parfaitement synonymes.»

 

 

Pie IX tiare.jpgDe ce fait, l’insistance sur l’infaillibilité, source de toute souveraineté légitime, notion spirituellePapauté.jpg fondamentale qui fait l’objet d’un important développement dans le livre Du Pape, fut, à la suite de Joseph de Maistre, l'idée centrale des penseurs catholiques après la Révolution qui constatèrent l’échec des nations et des souverains à édifier la chrétienté, au point que les évêques firent en sorte que cette notion soit adoptée le 18 juillet 1870 par la deuxième constitution dogmatique Pastor Æternus du Concile de Vatican I.

Il faut donc comprendre le sens politique de l’infaillibilité, qui n’a d’autre objet que d’asseoir l’incontestable autorité du Pontife romain par dessus toutes les autres formes de souverainetés. Maistre est sur cette question très clair : « Le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle. » [15]

 

Conclusion

charlemagne couronné.jpg

Il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui

que religieuse et continentale,

s’exerçant par un pouvoir reçu

de l’autorité spirituelle.

 

 

 

Ordre impérial.gifLa perspective de restauration contre-révolutionnaire, telle que théorisée par Joseph de Maistre est donc, comme nous le voyons, traversée par une vision : le Pape est le seul garant, de par l’évidente supériorité de sa fonction et sa dimension d’infaillibilité, d’un possible retour sur le continent de l’unité politique et spirituelle. Il incarne l’espoir d’une restauration véritable de l’ordre traditionnel, entre ses mains sacrées repose l’ultime possibilité d’un redressement futur du Saint Empire. Le Principe de la suprématie du spirituel, que Maistre expliquera en 1814 dans sa Préface à l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, et que Pie IX rappellera dans le Syllabus en 1864, n’est pas de nature uniquement « politique », car il est tout d'abord établi sur une évidence sacrée d'ordre métaphysique, il est placé sous la dépendance d'une perspective étroitement et rigoureusement transcendante et religieuse. D’où l’idée maistrienne, caractéristique, qu’il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui que religieuse et continentale, s’exerçant par un pouvoir temporel reçu par délégation de l’autorité spirituelle.

De la sorte, ne croyons pas que cette doctrine de la primauté absolue de l’autorité spirituelle soit uneTriregnum.jpg simple vue de l’esprit, une position idéologique parmi d’autre. Ce serait là une grave erreur. En effet, la question de l'origine divine du droit sur le plan politique, fonde et donne en réalité sa légitimité à la doctrine catholique de l'infaillibilité, car elle touche à la Vérité originelle de la Révélation dont la Sainte Eglise Universelle, par Jésus-Christ, est l'humble dépositaire, et son Chef visible, le « Prince des Evêques », le très soumis et très fidèle serviteur. Si l'autorité spirituelle redevient un jour, et il faut l’espérer, témoigner, œuvrer et prier en ce sens, la source de toute souveraineté en Europe, il en résultera une solide et salvatrice cohésion politique, une unité durable où les différentes nations, et leurs Souverains, participant enfin d’un projet commun sous les bannières frappées du signe de la Croix de la Rome catholique et éternelle, donneront naissance à une nouvelle chrétienté rayonnant sur le monde, par le rétablissement du Saint Empire, des Lumières de l’Evangile et des Vérités de la sainte religion du Christ.

Aigle bicéphale Saint empire.jpg

Notes.

 

1. L'influence de Joseph de Maistre dans les milieux d'Eglise, se remarque nettement dans l'œuvre du Cardinal Pitra (1812-1889), ardent défenseur d'une « Tradition » unique se transmettant depuis la Révélation fondée sur la connaissance sacrée du symbolisme, et trouvera chez Gustave de Bernardi (1824-1885), écrivain comtadin, un très fervent avocat se signalant par la publication d'un livre remarquable : « La Vérité divine et l’idée humaine ou Christianisme et révolution » (1870), dans lequel est clairement montré la contradiction irréductible qui sépare « l’homocentrisme » révolutionnaire et le théocentrisme contre-révolutionnaire.

2. On le sait, tout un courant moderniste dans l’Eglise au XXe siècle, et ce avant même Vatican II, oeuvra à dénoncer l’augustinisme politique. De nombreux clercs mirent ainsi un point d’honneur à affirmer, en critiquant les conceptions médiévales, que du point de vue de l’autorité temporelle, la perspective spirituelle devait se retirer et se conserver dans une distante réserve. Beaucoup critiquèrent la tendance, propre à s. Augustin, qui tendait  à effacer “la séparation formelle de la nature et de la grâce” qui spécifie, en effet, la pensée politique de l’évêque d’Hippone, et qui eut pour conséquence l'intégration dans ses finalités de l'ordre naturel dans l'ordre surnaturel, du droit naturel dans la justice surnaturelle, du droit de l'Etat dans celui de l'Eglise, intégration qui s’opéra lors de la réforme grégorienne. Dans son ouvrage : L'augustinisme politique, essai sur la formation des théories politiques au Moyen-Âge, Vrin, 1934, dont l'intention était d’écarter de l'Église toute prétention théocratique, Henri Xavier Arquillière soutiendra que l'augustinisme politique ne fut pas respectueux de l'autonomie de l'ordre temporel, erreur caractéristique de s. d'Augustin d’après-lui, et que seul s. Thomas put délivrer l'Eglise des pièges conceptuels forgés par l'auteur de la Cité de Dieu. Cette thèse contestable est, hélas ! devenue celle de l’Eglise moderne, qui a abandonné ses conceptions traditionnelles au profit de vues démocrates en contradiction d’avec les principes séculaires qu’elle observa jadis. A signaler, parmi les critiques les plus virulents de l’augustinisme politique, Henri de Lubac, qui n’hésitera pas à aller jusqu’à contester la pertinence historique et théologique de la notion même d’augustinisme politique : Augustinisme politique ?, in Théologies d’occasion, DDB, 1984, pp. 255-308. Pourtant, n’en déplaise à Henri de Lubac et aux critiques contemporains de l’augustinisme politique, la théocratie pontificale est une théorie, comme le démontrent les nombreuses références à Augustin chez les auteurs du Moyen Age - il suffit de lire le De ecclesiastica potestate deGilles de Rome - qui trouve effectivement ses racines dans la Cité de Dieu dont la position est simple : l'Eglise est la figure sur la terre de la Cité du ciel, son rôle est de faire régner ici-bas la paix et la justice véritables, et pour atteindre ce but doit subordonner les nations chrétiennes à son autorité. De fait, et on ne peut nier que s. Augustin ait jugé légitime le recours au bras séculier pour lutter contre les hérétiques et les schismatiques, l’évidence d’une soumission du pouvoir temporel aux perspectives de l’Eglise se trouve bien sous la plume de l’auteur des Confessions, ce que souligne d’ailleurs explicitement Etienne Gilson : “Que l'Etat puisse, et doive même être éventuellement utilisé pour les fins propres de l'Eglise, et, à travers elle, pour celles de la Cité de Dieu, c'est un point sur lequel Augustin n'aurait certainement rien à objecter (...) Bien qu'il n'en ait jamais expressément formulé le principe, l'idée d'un gouvernement théocratique n'est pas inconciliable avec sa doctrine, car si l'idéal de la cité de Dieu n'implique pas cette idée, elle ne l'exclut pas non plus.” (E. Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1943, p. 239-240). Gilles de Rome, déjà évoqué, qui fut sans doute le rédacteur de la bulle Unam Sanctam (1302) promulguée par Boniface VIII, était donc parfaitement fondé lorsqu’il écrivait : « Cette Eglise, une et unique, n'a qu'un corps, une tête, non deux têtes comme les aurait un monstre : c'est le Christ et Pierre, vicaire du Christ, et le successeur de Pierre. Quiconque résiste à cette puissance ordonnée par Dieu résiste à l'ordre de Dieu (Rm 13, 2) ».

3. Avant Grégoire VII, c’est le pape Gélase 1er (492-496) qui exerça une influence déterminante sur la pensée politique du Moyen Âge, qui établira la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, affirmant l’infinie supériorité du spirituel par ce principe : « Devant Dieu, le pape est responsable de l’empereur. » Ainsi donc, lors de la querelle des Investitures qui opposa la papauté et le Saint Empire romain germanique, entre 1075 et 1122, les déclarations de Grégoire VII dans ses Dictatus papae de 1075, vont prendre une importance considérables, et définir la position de Rome pour les siècles à venir qui s’imposera lors du Concordat de Worms en 1122. Cette querelle va avoir des conséquences considérables sur l’Eglise. En effet, à partir de Victor II, les souverains pontifes vont imposer à ce que le Pape soit élu par le collège des cardinaux et non plus désignés par l'empereur. Une fois ce principe acquis, ils luttèrent ensuite contre l'investiture des évêques par l'empereur - évêques, avec les ordres monastiques, qui furent la clef de voûte du pouvoir impérial. L'enjeu était donc clair : l'Occident devait devenir une théocratie pontificale. D’ailleurs, en 1139, Innocent II convoqua le deuxième concile de Latran, faisant valoir le caractère légitime de la domination du sacerdoce sur le pouvoir temporel et de sa revendication de la couronne impériale de Constantin.. Le concile proclamera dans ses actes : « Rome est à la tête du monde. »  En 1198, dans la lettre Sicut Universitatis Conditor adressée par Innocent III au Consul de Toscane, fut donc parfaitement décrit ce que le pape considérait comme devant être le rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir pontifical. Comparant le pouvoir pontifical au soleil et le pouvoir temporel à la lune, il affirmait que le pouvoir temporel reçoit sa lumière du pouvoir pontifical, en soulignant que la dignité du pouvoir temporel perd de sa splendeur si elle ne prend pas sa lumière de l'autorité pontificale. L’ultime épisode de la lutte du sacerdoce et de l’Empire opposera Frédéric II et les papes Grégoire IX et Innocent IV, ce dernier, réunissant à Lyon un concile en 1245, y déposera l’empereur et déliera ses sujets de leur serment de fidélité à son égard - ce qui créa une désorganisation totale dans ses Etats - le pape montrant ainsi qu’il était bien le maître du pouvoir temporel puisque capable de priver un souverain de son pouvoir politique. Le concile de Lyon sera le point culminant de la définition comme de l’imposition des vues politiques et théologiques de la papauté. Rappelons que sur le plan historique, l'Empire, tissu monarchique et corporatif dirigé par l’empereur porteur de l’idée d’unité provenant de l’Empire romain, est né à Noël de l'an 800 lors du couronnement de Charlemagne par Léon III, établissant ce que les clercs nommeront la translatio imperi selon laquelle la toute-puissance temporelle de l’Imperium passa des Romains aux Germains. Mais c'est sous la dynastie des Ottoniens, au Xe siècle, que se forma véritablement l’Empire à partir de l'ancienne Francie orientale carolingienne, ou Regnum Francorum orientalium. La désignation Sacrum Imperium fut utilisée pour la première fois en 1157, et le titre Sacrum Romanum Imperium (Heiliges Römisches Reich) semble apparaître vers 1184 pour être employée de manière définitive à partir de 1254. Le complément Deutscher Nation (Nationis Germanicæ) ne fut ajouté qu’au XVe siècle. Sur le plan symbolique, le Saint-Empire romain germanique cessa d’exister le 6 août 1806, lorsque François II déposa solennellement sa couronne, déclarant dans son acte d’abdication : « Nous considérons comme dissous les liens qui, jusqu'à présent, Nous ont attaché au corps de l'Empire germanique, (…) Nous sommes libéré de tous Nos devoirs envers cet Empire. » Depuis cette date, mais ceci était vrai dès l’origine, c’est le pape qui reste seul en Europe détenteur de la légitimité de l’Empire.

4. Nous l’avons déjà dit plusieurs fois, mais il importe d’y insister fortement tant ce fait aura de terribles conséquences, la Royauté française est gravement coupable et s’est maintenue en état de rébellion vis-à-vis de Dieu depuis le refus scandaleux de Philippe le Bel de se soumettre aux justes demandes de Boniface VIII qui, conscient des lois principielles qui devaient s'imposer dans toute la chrétienté pour préserver l'unité de la religion et des Etats, fit publier en 1302 la bulle Unam Sanctam dans laquelle il développait, en des termes précis et sages, la fameuse théorie des « deux glaives » en déclarant : « Dans l'Eglise il y a deux glaives, le spirituel et le temporel. L'un de ces glaives doit être soumis à l'autre, l'autorité temporelle doit s'incliner devant l'autorité spirituelle. » L’attitude, extrêmement fautive de Philippe le Bel, aura ensuite des conséquences désastreuses, puisqu'en revendiquant une fallacieuse indépendance à l’égard de Rome à l'intérieur de son royaume, et rentrant en conflit avec le Pape, le Roi de France sera à l'origine du morcellement fratricide et stérile de l'empire chrétien, puis de l’hostilité continuelle du Royaume envers la Papauté ce qui l’aura conduit de la Révolution de 1789 à sa présente ruine.

5. J. de Maistre, Du Pape, livre premier, ch. II, Librairie catholique Emmanuel Vitte, 1928. Maistre poursuit : « Les conciles, dans les premiers siècles de la monarchie [française], étaient de véritables conseils nationaux. (…) Le christianisme pénétra de bonne heure chez les Français, avec une facilité quine pouvait être que le résultat d'une affinité particulière (…) Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d'avoir constitué humainement l'Église catholique dans le monde (…) Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Constantinople. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi l'Europe, repousse l'islamisme et suffoqué le schisme ; malheureusement il ne sut pas se maintenir. Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle souveraineté n'employa plus avantageusement pour elle un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. La plus haute noblesse de France s'honorait de remplir les grandes dignités de l'Église. Qu'y avait-il en Europe au-dessus de cette Église gallicane, qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes : la vertu, la science, la noblesse et l'opulence ? » (Ibid.)

6. S. Pie X, Allocution, 13 décembre 1908, in Marquis de la Franquerie, La Mission divine de la France, p. 16. Dans Nobilissima Gallorum Gens, Léon XIII s’adressait également aux français en déclarant : « Vos ancêtres ont signalé leur vertu en défendant par toute la terre le nom catholique, en propageant la foi chrétienne parmi les nations barbares, en délivrant et protégeant les saints-lieux de la Palestine, au point de rendre à bon droit proverbial ce mot des vieux temps : ‘‘Gesta Dei per Francos’’. » (Lettre Apostolique, t. I, p. 227.) Il y a d’ailleurs au sujet de la royauté française, de par le miracle de la descente du saint chrême lors du sacre de Clovis, un refus chez certains légistes et clercs médiévaux de considérer le pouvoir royal comme subordonné à la papauté puisque dépendant directement de Dieu. D’aucuns virent même dans la cérémonie du sacre, comparable à quelques égards à l’onction que reçoivent les évêques, une sorte de huitième sacrement, qui confèrerait au Roi une dimension quasi sacerdotale, sacrement non transmis mais simplement administré par l’Eglise, faisant que la conception de la source de l’autorité dans le royaume fut de regarder que le pouvoir politique français, contrairement aux Empereurs du Saint-Empire romain germanique, ne provenait pas du Pape. Cette situation, que l’Eglise désigna sous le nom de « Privilège de Reims » (cf. Victor II, Urbain II et Innocent III), est à l’origine d’une attitude, qui ne sera pas sans créer bien des difficultés, visant à ne reconnaître en droit politique aucune autorité ecclésiale au-dessus du monarque français. Il est à noter que saint Thomas d’Aquin, dans le De Regno – dans lequel il montre que c’est bien par le Pape que s’effectua le passage de la couronne de l’Empire : « le pape Adrien transféra l’empire [par Charlemagne] des Grecs aux Germains » (De Regno, liv. III, ch. XVII), s’est élevé avec fermeté contre cette prétention française, quelque peu exagérée, et refusa avec force l’idée que le sacre royal puisse consister en un « sacrement », affirmant : « Les roys n’ont aucun pouvoir sur les choses spirituelles ; ils ne reçoivent donc pas la clef du Royaume des cieux, mais seulement une autorité sur le temporel, autorité qui, elle aussi, ne peut venir que de Dieu (…). L’onction du sacre ne leur confère aucun ordre sacré, mais signifie que l’excellence de leur pouvoir descend du Christ, de telle sorte que c’est sous l’autorité du Christ qu’eux-mêmes règnent sur le peuple chrétien. » (IV Sent., D. XIX, q. 1, a 1, ad. 2.)

7. J.B. Bossuet, La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte, 1679.

8. Du Pape, op.cit.

9. Ibid.

10. Ibid.

11. Maurras.jpgSi nous ne pouvons que déplorer la scandaleuse condamnation de l'Action française en 1926, par le pape Pie XI, qui alla jusqu’à classer certains écrits de Maurras dans la catégorie des « Livres Interdits », condamnation heureusement levée en 1939 par Pie XII, alors que Maurras, et ceci fort légitimement eu égard à son talent littéraire, venait d’être élu à l'Académie française, néanmoins on fera difficilement de l’auteur d’Anthinéa (1901) ou Kiel et Tanger (1910), un « descendant intellectuel » de Joseph de Maistre comme il a pu être écrit un peu rapidement. En effet, admirateur de la philosophie positiviste d’Auguste Comte dans laquelle il voyait une réponse à l'idéalisme allemand, Maurras avait une conception purement utilitariste de la religion catholique. Voyant dans l'Église une simple composante organique de la nation intimement liée à l'Histoire de France, il ne considéra en elle que sa possibilité d’unification structurelle du corps social national n’accédant, évidemment, ni à sa dimension d’universalité fédératrice de la chrétienté, ni à son mystère spirituel. Ainsi affirmer, comme le soutient un récent ouvrage, qui pèche par bien des approximations, une méthodologie plus que discutable et des légèretés inexcusables, que Maurras se serait livré à une captation d’héritage des théocrates les utilisant comme de « véritables masques (…) qu’il a lui-même modelés pour séduire des publics proches de ces autorités contre-révolutionnaires » (T. Kunter, Charles Maurras, la Contre-révolution pour héritage, Nouvelles éditions latines, 2009, p. 194), n’est cependant pas entièrement faux. Toutefois, reconnaissons à Maurras une influence plus que positive sur le national-catholicisme au Mexique, le catholicisme brésilien, le mouvement Cursillos de la Cristiandad fondé en 1950 par l'évêque de Ciudad Real, Mgr Hervé, sans oublier Salazar au Portugal, dont la doctrine politique de l’Estado Novo fut élaborée en s’inspirant ouvertement des idées maurassiennes, ce qui est tout de même d’excellents fruits à mettre au crédit du théoricien du nationalisme intégral.

12. J. de Maistre, Préface de l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Cattier, 1882.

13. J. de Maistre, Oeuvres Complètes, t. VII, 1854, p. 526.

14. J. de Maistre, Les Soirées de St. Pétersbourg, X, Œuvres Complètes, t. V, p. 188.

15. Du Pape, op.cit. La constitution dogmatique Pastor Æternus (1870),affirmera en des termes extrêmement forts la primauté du pontife romain en matière doctrinale : « Le Pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra (…) jouit, par l'assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu'elle définit la doctrine sur la foi et les moeurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Église. Si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition, qu'il soit anathème. l'Église est un seul troupeau sous un seul pasteur. Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont personne ne peut s'écarter sans danger pour sa foi et son salut. (…) le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église, nous enseignons et déclarons encore qu'il est le juge suprême des fidèles (...) Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n'est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n'a le droit de juger ses décisions. » (Constitution dogmatique Pastor Æternus, publiée par le premier concile du Vatican, votée lors de la quatrième session, proclamée solennellement par le pape Pie IX le 18 juillet 1870).

16. J-Y. Pranchère, Qu’est-ce que la royauté ? Vrin, 1992, p. 65.

17. Du Pape, op.cit., ch. IV.

18. Ibid.

19. Ibid.

20. Ibid.

21. Ibid., ch. VI.

 

 

 

 L e  p r o b l è m e   d u  s é d é v a c a n t i s m e

 

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« Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. »

    Du Pape, Joseph de Maistre, 1819

 

En écho à un débat sur La Question Actualités, nous croyons nécessaire de souligner ici, en marge de notre article, une certitude fondée en raison naturelle et en conviction surnaturelle, certitude que nous recevons du célèbre auteur Du Pape, le comte Joseph de Maistre, qui fit tant pour défendre l’institution de la Papauté, et qui se résume à cette affirmation :

 « Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. » 

C'est pourquoi, notre conviction profonde, explique la raison de notre position légitimiste en matière d’autorité ecclésiale, qui rejoint entièrement celle de Joseph de Maistre : la monarchie romaine fonde, fait et établit l’Eglise, et nul ne peut de sa propre volonté, du haut d'un imaginaire tribunal surgi de son jugement subjectif de simple laïc, voire de prêtre, d’évêque ou même de cardinal, décider de son propre chef de ne plus reconnaître le Souverain Pontife. Certes les erreurs modernistes considérables soutenues lors du concile Vatican II ont, légitimement, de quoi troubler bien des âmes catholiques. Cependant rien ne dépasse en valeur, la nécessité, par économie de suppléance vitale, la préservation absolue de l'institution Pontificale, d’autant en temps de crise extrême telle que nous la connaissons aujourd'hui, car une cessation de la visibilité de la charge pétrinienne conduirait à un mal plus grand encore facteur d’une destruction certaine pour l’Eglise.

Ainsi, la thèse sédévacantiste ne permet pas de résoudre une interrogation majeure et centrale, celle de savoir comment l’Église peut-elle continuer d’exister sans un pape à sa tête ? Si l’on suit la conviction des partisans de la vacance du Saint-Siège l’Eglise n’existerait plus.

Mais dès lors qu’il y a l’Eglise, et Eglise il y a, il y bien un Pape qui la gouverne.

 Cajetan d’ailleurs considère qu’il faut une déclaration officielle d’un concile pour déposer un pape ! La religion conciliaire subvertit l’Eglise, mais la position sédévacantiste, en tant qu’elle conduit à un ecclesiovacantisme, est beaucoup plus subversive car elle fait mourir l’Eglise, et elle aboutirait, si elle était suivie massivement, à ce qu’il n’y ait il n’y a plus de combat possible dans l’Eglise, hormis le combat pour avoir raison sur le papier, combat qui est finalement stérile du point de vue religieux.

 

Notre analyse du sujet : 

LE SEDEVACANTISME EST UN PECHE MORTEL !

(fichier pdf téléchargeable de 33 pages)

 

 

REPONSE AU DEFI DE L’ABBE HERVE BELMONT

 

 

 

vendredi, 12 mars 2010

L'antijudaïsme chrétien

ou

 

L’histoire de la réaction

contre la conjuration anticatholique en Europe

 

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« Les tempêtes qui assaillent l'Eglise 

sont les mêmes que celles subies à ses origines;

elles étaient alors provoquées par les Gentils,

par les gnostiques et par les Juifs

et les Juifs y sont aussi présentement. » 

 

- Sa Sainteté Pie IX, Discours, le 12 février 1874  -

  

 

 

Pape Pie IX.jpgSi saint Pie X pouvaient s’appuyer sur les textes des docteurs de l’Eglise, dans lesquels apparaît clairement une ferme dénonciation des erreurs judaïques, et ceux de l’Ecriture sainte elle-même (s. Jean, s. Pierre et s. Paul se distinguent par leurs propos sévères), jusqu’à s. Jérôme, s. Augustin, s. Jean Chrysostome, en passant par s. Bernard, s. Thomas d’Aquin et s. Dominique, étrangement, dans les écrits des auteurs chrétiens précédant le milieu du XIXe siècle, le problème Juif, et celui du judaïsme plus globalement, n’occupera plus une place éminente et centrale dans les ouvrages, comme cela avait été le cas auparavant.

 

On l’évoque certes, mais de façon quasi auxiliaire et périphérique. Il n’est pas situé, ou présenté, comme cela adviendra plus tard, au centre des dangers encourus par la civilisation occidentale. Il faudra le traumatisme violent et terrifiant de la Révolution française, qui s’étendit à toute l’Europe en peu de temps, ayant pour conséquence l’abandon des lois protectrices dont s’étaient dotés les Etats chrétiens et l’entrée massive des Juifs dans la société, notamment en France, pour que s’impose l’idée d’une conjuration ourdie depuis fort longtemps, et qu’apparaisse de manière centrale le thème d’une volonté très lointaine de la Synagogue d’abattre la chrétienté. 

 

 

I - Joseph de Maistre : précurseur de l’antijudaïsme catholique

 

Joseph de Maistre.jpgL’un des plus grands analystes de la Révolution et de ses causes, Joseph de Maistre, a parfaitement théorisé la nature de cet événement saisissant, le définissant comme étant : « Satanique dans son essence, satanique parce que rebelle à l’autorité, c’est-à-dire à Dieu. » [1]. L’unique alternative possible, pour Maistre, face à un monde ruiné et détruit, déchu de sa souveraineté, était le recours à la papauté : si “la Révolution est l’erreur”, dira-t-il, si elle “est satanique dans son essence, elle ne peut donc être tuée que par la papauté, qui est la vérité, puisqu’elle est le Christ en terre”. Il faut donc réunir à nouveau l’Eglise et l’Etat, le trône et l’autel.

 

Ce qui est tout à fait extraordinaire avec Joseph de Maistre, c’est qu’il fut sans doute le premier, parmi les penseurs contre-révolutionnaires (Bonald, Lamennais, Blanc de Saint-Bonnet, etc.), à un moment où aucun auteur ne soulevait ce problème, à dénoncer la menace judaïque, exposant longuement dans ses écrits, la nécessité pour les Etats chrétiens de maîtriser les fils d’Israël afin d’éviter qu’ils ne parviennent, par leurs manœuvres et funestes industries, à corrompre les fondements de l’ordre social chrétien.

Lamennais.jpg

Hugues-Félicité Robert de Lamennais (1782-1854),

disciple de Joseph de Maistre et contre-révolutionnaire

dans les premiers temps de son activité doctrinale.

 

 

 

Augustin_Barruel.pngD’ailleurs, dans son étude, G. Miccoli, sur lequel s’est appuyé l’abbé Curzio Nitoglia lors de son examen approfondi ettapis maître.gif remarquable du sujet : « Contre-révolution et judéo-maçonnerie » [2], affirme : “Dans la conspiration des sophistes, des philosophes, des impies, des francs-maçons dépositaires du secret suprême de la secte, des jacobins, telle qu’elle est reconstruite et racontée par Barruel [Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, Londres 1797-98], les Juifs n’ont pas de part. Tout comme ils ne figurent pas dans les autres analyses contemporaines qui décrivent et découvrent les caractères de la “révolution”: cela vaut pour toutes Les Considérations sur la France [1797] de Joseph de Maistre… La polémique antimaçonnique qui fit rage parmi les émigrés français ne connaît pas trace des Juifs, sinon pour dénoncer les faveurs qui leur furent concédées. La liste des conspirateurs qui ont comploté pendant des décennies contre le trône et l’autel devient le lieu commun de toute une presse d’actualité secondaire : elle ignore les Juifs.” [3] Ainsi que le fait voir l’abbé Nitoglia : « Le Judaïsme est encore totalement absent dans l’excellent travail, en douze volumes, que Mgr Jean-Joseph Gaume dédie à La Révolution, entre 1856 et 1858. Il y approfondit le problème du césarisme ou gibelinisme, comme retour de la philosophie politique païenne, qui en niant la subordination du Souverain temporel au Pape est source de la Révolution ou de désordre, de l’Humanisme et de la Renaissance comme étapes fondamentales du réveil de l’esprit païen, non seulement dans le domaine politique mais également dans celui des tendances et passions humaines, qui portera au Protestantisme et à la Révolution française. » (J. Gaume, La Révolution. Recherches historiques sur l’origine et la propagation du mal en Europe depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, Paris, 1856-1858.) » [4]

 

II -  Les contre-révolutionnaires anti-judaïques

 

Cependant très vite, en raison d’évènements inquiétants, dont l’accroissement de la population juive et l’entrée des israélites dans les divers rouages de la société civile à la faveur de l’abandon des anciennes législations protectrices [5], le thème va s’imposer de façon constante et régulière, au point de devenir, ceci en conformité avec les orientations du Saint-siège, l’élément principal de la critique contre-révolutionnaire, qui regardera désormais le Judaïsme comme la cause principale des désordres du temps.

 

 Joseph Lemann.gifParmi les auteurs qui, au XIXe siècle, dénoncèrent le rôle nocif exercé par la Synagogue, il faut citer Mgr Léon Meurin s.j., expert en hébreu et en sanscrit (évêque in partibus d’Ascalona, puis archevêque titulaire de Nisibi et évêque résident de Port-Louis), qui publia  La franc-maçonnerie synagogue de Satan (1893), les abbés, puis évêques, Joseph et Augustin Lemann, et bien sûr Gougenot des Mousseaux avec son ouvrage : Le Juif, le Judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens (1869). On notera toutefois que dès 1830, un abbé italien, Luigi Chiarini [6], enseignant d’Antiquités Orientales à Varsovie,  publiait à Paris un ouvrage en deux volumes, intitulé “Théorie du Judaïsme” dans lequel il révélait le visage authentique du Judaïsme talmudique (c’est sur cet ouvrage que s’appuyèrent Giuseppe Oreglia et Gougenot des Mousseaux).

 

Le Judaïsme devenait sous la plume de ces auteurs, le symbole de la nouvelle civilisation sécularisée qui avait apostasié, précisément parce que par formée par l’Eglise, après de longues années de conjuration antichrétienne et de complot : « La conspiration antichrétienne devenait ainsi l’œuvre éminente des Juifs pour abattre l’Eglise du Christ et les porter à la domination du monde. » [7]

 

III -  Les déclarations anti-judaïques de Pie IX

 

Ce qui est intéressant pour notre sujet, c’est de voir que l’ensemble des études effectuées par les penseurs contre-révolutionnaires, vont être accueillies avec attention par Rome, au point même que les thèses qui avaient été publiées sous forme d’ouvrages destinés à un large public, vont se retrouver, quasi intégralement, sous la plume des papes.

 

Saint Michel archange.jpgA cet égard, les discours de Pie IX, après 1870, sont tout à fait significatifs. En effet, Pie IX ne manquera pas de prononcer des paroles très dures, et éminemment explicites, contre les Juifs, dont on sait qu’ils prirent la tête, ou furent à l’origine tout au moins, de tous les actes révolutionnaires de brigandage visant à abattre l’Eglise. Le Saint Père ira jusqu’à qualifier les Juifs d’un terme très sévère, surtout dans la bouche d’un pape, puisqu’il les nommera des “chiens” : « Ils sont devenus tels de “fils” qu’ils étaient, pour leur dureté et incrédulité, et de ces chiens - ajoute le pontife - il y en a malheureusement trop aujourd’hui à Rome, et nous les entendons aboyer par toutes les rues, et ils nous harcèlent partout. » [8] 

 

 

 

 

 

 

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Le pape Pie IX déclara que les Juifs
représentaient aujourd'hui la "Synagogue de Satan"

 

 

 

a) Etsi multa luctuosa

 

Pius IX.jpgMais le pape ne s’arrête pas à ces paroles d’une impressionnante dureté, il poursuit ainsi, au moment où la presse anticléricale laissait publier d’authentiques ordures à l’encontre de l’Eglise catholique : « Les juifs sont des “bœufs”, qui ne connaissent pas Dieu, et écrivent des blasphèmes et des obscénités dans les journaux, mais viendra un jour, terrible jour de la vengeance divine, où ils devront rendre compte des iniquités qu’ils ont commises. » [9]

 

On le constate, les déclarations pontificales sont, à cette époque qui venait de subir les outrages scandaleux de l’esprit révolutionnaire au point de menacer le Vatican et de mettre en péril l’Eglise, très éloignées du discours politiquement correct et des ellipses stylistiques [10]. Pie IX exposera  ainsi, avec une solide intransigeance, les responsabilités des milieux judaïques, et ne craindra pas de désigner, avec une force extraordinaire, le danger pour la civilisation chrétienne que représente l’esprit judaïque et les Juifs en général : « Peuple dur et déloyal, comme on voit aussi dans ses descendants, qui faisait de continuelles promesses à Dieu et ne les maintenait jamais. » [11]

 

Il faut dire que jamais dans l’Histoire, on avait assisté à un tel déchaînement de haine envers la sainte Eglise de Jésus-Christ, et depuis 1789, c’était comme si une fièvre folle de détestation des prêtres, des religieux et de l’ensemble du clergé, s’était emparée des consciences. Les partis républicains mettaient tout en œuvre pour détruire le christianisme, et l’on voyait nettement qui était à l’origine de ces idées funestes qui à présent oeuvraient à transformer la chrétienté en une société désacralisée et apostate.

 

jesus_tombe_pour_la-premier.jpg

- Jésus tombe pour la première fois -

Ve Station

 

« En cette circonstance le Seigneur ne permit pas qu’un Juif l’aidât.

Cette nation était déjà réprouvée, et dure dans la réprobation, (...)

Jésus-Christ voulut plutôt être aidé par un païen,

donnant ainsi une preuve qu’à la nation juive dépravée

d’autres nations se substitueraient pour connaître et suivre Jésus-Christ. »

 

 

 

C’est pourquoi, le 23 mars 1873, Pie IX, faisant référence à Simon le Cyrénéen, revint dans une déclaration officielle sur la réprobation dont les Juifs étaient l’objet : « En cette circonstance le Seigneur ne permit pas qu’un Juif l’aidât. Cette nation était déjà réprouvée, et dure dans la réprobation, (...) Jésus-Christ voulut plutôt être aidé par un païen, donnant ainsi une preuve de ce qui avait été prédit, c’est-à-dire qu’à la nation juive dépravée d’autres nations se substitueraient pour connaître et suivre Jésus-Christ. » [12]. Puis une nouvelle fois, dans un discours daté du 12 février 1874 destiné aux curés de Rome, le pape Pie IX, établira un parallèle entre la situation que traversait l’Eglise romaine et celle qu’elle avait connue lors des premiers siècles : « Les tempêtes qui l’assaillent sont les mêmes que celles subies à ses origines; elles étaient alors provoquées par les Gentils, par les gnostiques et par les Juifs et les Juifs y sont aussi présentement. » [13]

 

b) La  Synagogue de Satan''

 

Ce n’est donc pas pour rien, ni sans de justes motifs que Pie IX, voulant conférer une image correspondant à ce qui animait l’esprit pervers despreteur-juif-anglais.jpg complots judaïques contre Rome, recourut dans sa lettre Encyclique Etsi multa luctuosa (1873), à la figure de la “Synagogue de Satan”, pour désigner les ennemis de l’Eglise, incluant sous cette expression, tous ceux qui, de près ou de loin, travaillaient sans relâche à ruiner la civilisation chrétienne. [14]  On le comprend donc aisément, lorsque Rome eut perçu distinctement les causes réelles de la tragédie révolutionnaire, elle n’hésita pas à désigner clairement les responsables du vertige destructeur qui s’était emparé de l’Europe, en l’occurrence les Juifs. Ainsi, La Civiltà Cattolica, fondée en 1850, intervint dès 1858 sur la question juive. Environ dix ans après, en 1869, Gougenot des Mousseaux exposa amplement, dans Le Juif, le Judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, les mécanismes qui pourraient détruire la chrétienté. Pie IX, en 1870, entrevit dans le Judaïsme la cause première de la Révolution, puis Léon XIII, plus encore, désigna les Juifs comme étant le moteur principal de la corruption contemporaine.

 

 IV – Les Juifs : agents de la révolution

 

kabbale-copie-1.jpgLes abbés Joseph et Augustin Lémann comprirent également, eux qui venaient par le sang de la souche d’Israël, qu’ilmenorah.jpg fallait absolument préserver la chrétienté du péril Juif, et qu’accorder aux Juifs l’égalité des droits civils représentait un terrifiant danger pour le devenir de la société : « Nous connaissons les tendances de notre nation; ses bonnes comme ses mauvaises qualités. (…) Le suprême danger de Rome... ce ne sont pas les hommes de la Révolution, ils passeront. Le suprême danger de Rome c’est vous, ô messieurs, qui ne passez pas. Armés du droit, avec votre habileté… et votre puissance, avant que le siècle n’arrive à sa fin, vous serez les maîtres... » [15]

 

Les Juifs, comme l’on démontré Joseph et Augustin Lémann, furent les avocats absolus de la Révolution et de la laïcisation de l’Europe, les Etats modernes et la Synagogue pharisaïque, ayant en commun un identique refus du Règne Social du Christ et de son Eglise. Les nouvelles lois de la société, au fond, étaient très anciennes : elles participaient du même rejet obstiné de Jésus-Christ, tel que l’avait désiré le Sanhédrin et la majeure partie du peuple Juif. Cette analyse s’appuie sur la “théologie de l’Histoire” propre à l’Eglise. Mgr Delassus  écrit à ce sujet : « Le Calvaire a séparé en deux la race juive: d’une part, les disciples qui ont appelé à eux et se sont incorporé tous les chrétiens; de l’autre, les bourreaux, sur la tête desquels, selon leur vœu, est retombé le sang du Juste, les vouant à une malédiction qui durera autant que leur rébellion. » [16]  

 

 

V -  Le sionisme : héritier de l’idée révolutionnaire juive

etoile_david.gifIl est d’ailleurs à noter, pour aller au bout de notre examen de la question, que le mouvement national Juif qui apparaîtra au XIXe siècle, à savoirancien-temple-jerusalem.jpg le sionisme, fondé lors de ses trois premiers congrès constitutifs à Bâle, en août 1897, août 1898 et août 1899, par des hommes imprégnés de laïcisme, de conceptions révolutionnaires, républicaines et athées, voulut imposer cette idée saugrenue et impie que la venue de Jésus-Christ n’avait modifié en rien la situation pour le peuple d’Israël, et qu’il restait, malgré son crime, sa réprobation et l’exil, propriétaire de la Terre sainte. Les Archives israélites, organe le plus important du judaïsme français à l’époque, dira ceci, montrant bien en quoi le sionisme se positionnait en contradiction directe d’avec l’Eglise : «.La reconstitution de la nationalité juive, nous l'avons dit et nous ne cesserons de le redire, est d'ordre providentiel….Quand l'heure de la patrie juive, devenue la patrie de toute l'humanité, sonnera, quand il faudra battre le rappel de tous les dispersés d'Israël, le souverain Maître de l'univers suscitera les agents de ce mouvement de ralliement… » [17]

              Or, cette idée était, et reste une chimère, une vision illusoire, comme le soulignera Joseph Lémann :

- « [C’est une] chimère, encore une fois, d'attendre la restauration matérielle d'un État juif à Jérusalem. Il ne faut pas transporter à une nouvelle Jérusalem terrestre les promesses qui appartiennent à l'Église de Jésus-Christ. Cette Jérusalem à laquelle les Juifs seront ramenés un jour de l'Orient et de l'Occident, et vers laquelle tous les peuples accourront avec eux, n'est point une Jérusalem matérielle, qui jamais ne pourrait être assez vaste pour contenir une si grande multitude dans son sein ; c'est l'Église même de Jésus-Christ, qui, comme l'annonce Zacharie dans une autre prophétie, est comparée à une ‘‘ville sans murs’’ (Zacharie II, 4-5), parce qu'elle est ouverte à tous, et qu'il n'y a point de multitude, si grande qu'elle puisse être, que l'Église ne Puisse contenir dans son Sein. » [18]

On comprend mieux pourquoi, le projet national Juif, élaboré par les sionistes au XIXe siècle, participe d’une intention forgée à la même période où Rome tremblait sous les coups de la Révolution, où le pape était enfermé comme un prisonnier dans le Vatican. Il participe donc, précisément, d’un objectif antichrétien en ce sens qu’il souhaitât faire comme si le Christ n’avait pas changé la Loi et aboli, en en modifiant le sens et la lecture, les promesses. En un mot, du point de vue catholique, du point de vue même de Dieu, le sionisme et son ambition de reconstitution d’un Royaume Juif en Israël représentait et représente toujours, concrètement, l’ignoble négation de la Croix et du Golgotha !

Conclusion

 

 

Saint_Thomas,_Fontaine_de_la_Sagesse,_Antoine_Nicolas,_v__1648.jpg

 "Synagogue ! Reviens et quitte l’erreur de ton intelligence,

reviens et quitte ton sens charnel ! Reviens en adhérant à la vérité ! "

- S. Thomas d'Aquin -

 

antijudaïsme synagogue.jpgAinsi, il n’est pas vrai - et c’est ce sur quoi voulurent insister les auteurs contre-révolutionnaires qui étaient effrayés par les fruits pervers que la Révolution venait de produire, discours repris, et même parfois amplifié par le Magistère ecclésiastique qui s’appuya également sur les pères de l’Eglise et ses principaux docteurs et théologiens - que les agents de la révolution aient changé. Non, après le déicide, l’agent principal, l’agent invisible et actif, le suppôt privilégié de Satan, fut et reste, insisteront tous les auteurs catholiques au XIXe siècle, le Judaïsme talmudique, qui voulut, pendant des siècles, détruire l’Eglise et la chrétienté, comme il a tué Jésus-Christ.

Tant qu’il ne se convertira pas au christianisme, tant que cet agent ténébreux travaillera à mettre en œuvre son projet criminel, le risque sera grand pour la civilisation chrétienne et la menace très importante pour elle. Dans l’Expositio in Cantica Canticorum, attribuée à s. Thomas d’Aquin, on trouve cette phrase : « Synagogue ! Reviens et quitte l’erreur de ton intelligence, reviens et quitte ton sens charnel ! Reviens en adhérant à la vérité ! Jerusalem, Jerusalem, revertere ad Dominum Deum tuum ! »

Espérons et prions effectivement pour que ce retour, le seul vrai et authentique « Retour » qui soit, advienne au plus vite. Et alors, quand il sera entièrement accompli par la grâce du Ciel, un cantique nouveau remontera dans l’âme des fils d’Israël, mais un cantique désormais pur et décanté, qui passera pour l’éternité du cœur aux lèvres afin de louer et glorifier Jésus-Christ !

 

Notes

 

1. J. de Maistre, Considérations sur la France, Lyon 1884, p. 67.

2. C. Nitoglia (abbé), Contre-révolution et judéo-maçonnerie, Sodalitium, n° 50, juin-juillet 2000,  pp. 5-16.

3. G. Miccoli, Santa Sede, questione ebraica e antisemitismo, in Storia d’Italia, Annali vol. 11 bis, Gli ebrei in Italia, Einaudi, Torino 1997, p. 1388.

4. C. Nitoglia (abbé), op. cit., p. 5.

5. Cf. Le Chef des Juifs : l’Antéchrist, ch. II. « La croissance non « miraculeuse » de la race Juive au XIXe siècle en Europe », La Question, 2009, pp. 18-25. 

6. Notice biographique selon deux encyclopédies : [Luigi Chiarini] : “(1789-1832), prêtre italien, orientaliste et écrivain antisémite. Invité à venir de Toscane en Pologne, Chiarini obtint la chaire de Langues Orientales à l’Université de Varsovie grâce à la protection de Potocki, ministre de l’éducation. En 1826, il devient membre du Jewish Commitee dont les membres sont nommés par le gouvernement. Dans sa Théorie du Judaïsme (1830), Chiarini calomnia le Talmud et le rabbinat et tenta de raviver la diffamation du sang [meurtre rituel]. Il considérait que l’Etat devait aider les Juifs à se libérer eux-mêmes de l’influence du Talmud. Il commença une traduction française du Talmud de Babylone, avec l’appui du Tsar Nicolas Ier, dont deux volumes ont été publiés (1831). Chiarini fut contraint d’abandonner son projet à cause de l’insurrection polonaise. Ses autres travaux sont une grammaire d’Hébreu en Latin; un dictionnaire Hébreu-Latin, et un article: Dei funerarii degli ebrei polacchi (Bologne 1826)”. (Cf. Encyclopedia Judaica, Gerusalemme s. d., vol 5, pp. 409-410). [Luigi Chiarini] : “né a Montepulciano le 26 avril 1789, mort à Varsovie le 28 février 1832... Il publia Théorie du Judaïsme (1830)... ce livre est divisé en trois parties: dans la 1re, il établit les difficultés pour connaître le vrai visage du Judaïsme, dans la 2e, il explique la théorie du Judaïsme, dans la 3e, il traite de la réforme du Judaïsme et examine en détail les moyens de supprimer ses éléments “pernicieux”. En résumé, Chiarini s’efforce de prouver que les prétendus maux du Judaïsme trouvent leur origine principalement dans les enseignements soi-disant antisociaux et nuisibles du Talmud. Il soutient que l’Etat devrait aider les Juifs à se libérer eux-mêmes de l’influence du Talmud, et qu’ils devraient retourner à la simple foi mosaïque. Ce but peut être atteint de deux manières: d’abord par la fondation d’écoles où l’on donne l’enseignement de la Bible et où l’on étudie la grammaire hébraïque; ensuite par une traduction française du Talmud de Babylone avec des notes d’explication et des réfutations”. (Cf. The Jewish Encyclopedia, New York - London 1905-1912, IV vol., pp. 21-22.)

7. G. Miccoli, op. cit., p. 1394.

8. Ibid., Discorsi del Sommo Pontefice Pio IX pronunziati in Vaticano ai fedeli di Roma e dell’orbe dal principio della sua prigionia fino al presente, Roma 1874-1878, pp. 1404-1405.

9. Ibid., p. 1405.

10. Alors que Pie IX avait commencé son pontificat, en juin 1846, par une conception plutôt libérale de l’autorité pontificale, les événements qui vont survenir, peu après son accession au trône de Pierre, vont modifier du tout au tout son état d’esprit. En effet, le 15 novembre 1848, le chef du gouvernement du Saint Siège, Pellegrino Rossi était assassiné par les révolutionnaires italiens, les insurgés proclamant la République romaine. Le 24 novembre, Pie IX quitte de nuit dans la voiture à cheval du duc d'Harcourt son palais du Quirinal, après que les partisans de Giuseppe Mazzini eurent attaqué le palais tuant Mgr Palma. Il se réfugie à Gaète, dans le Royaume des Deux-Siciles. Il lance alors un appel aux puissances européennes pour retrouver son trône. La France intervient en sa faveur. Le général Oudinot s'empare de Rome à la bataille du Janicule le 30 juin 1849 et chasse les révolutionnaires en juillet. De retour à Rome, le 12 avril 1850, Pie IX mène dès lors une politique de répression contre les idées républicaines. Un nouveau secrétaire d’État, le cardinal Giacomo Antonelli, est nommé, renouant avec la politique conservatrice de Grégoire XVI. Quelques années plus tard, la prise de Rome, le 20 septembre 1870 par les troupes piémontaises, constitue un aboutissement à l’unification de la péninsule en faisant de la cité du pape la nouvelle capitale du royaume d’Italie, une loi des Garanties, votée le 15 mai 1871, accorde au Saint Siège une simple extraterritorialité sur quelques palais et le droit de souveraineté uniquement sur sa cité du Vatican. Le pape Pie IX se considère désormais comme prisonnier à l’intérieur du palais du Vatican. Dans l’Église, l’émotion est grande. En France, la politique italienne de Napoléon III suscite l’indignation des catholiques pour qui le pouvoir temporel du pape garantissait son indépendance spirituelle. Pie IX apparaît alors comme « le pape-martyr ». Il ne se fait pas faute, dans sa Lettre pastorale Etsi Multa Luctuosa, de dénoncer en des termes vigoureux l’action des révolutionnaires, et de désigner ceux qui en sont les animateurs secrets, soit la judéo-maçonnerie : « Les lugubres attentats qui se poursuivent et se consomment sous les yeux même du successeur de Pierre, sont naturellement le premier objet de ses plaintes. Les choses en sont venues à ce point, que la mort semble préférable à une vie si violemment et si constamment agitée, et que, les yeux levés au ciel, nous sommes parfois contraint de nous écrier : ‘‘Il nous vaut mieux mourir qui d’assister ainsi à la destruction des choses saintes’’ (I Macchab., III, 59). Pas un jour, en effet, ne s’est écoulé depuis l’invasion de la ville sainte, sans que quelque nouvelle blessure fût portée au coeur déjà si ulcéré de Pie IX. L’expulsion et la spoliation des religieux de l’un et l’autre sexe ravivent et augmentent chaque matin les plaies de la veille. Toucher à cette portion choisie du troupeau, c’est toucher le pasteur à la prunelle de l’oeil. Si, conformément à la parole du grand Antoine rapportée par son historien saint Athanase, le diable, qui est l’ennemi de tous les chrétiens, ne peut en aucune façon supporter les moines animés de l’esprit de leur saint état et les épouses virginales du Christ, en retour, l’Église a pour eux et pour elles des tendresses toutes spéciales. N’est-ce point d’ailleurs une énormité flagrante que l’observation des conseils évangéliques soit désormais proscrite dans la capitale du christianisme, c’est-à-dire dans le lieu du monde où les vertus chrétiennes DOIVENT s’épanouir le plus librement et arriver à leur développement le plus vigoureux ? […] La guerre ainsi allumée contre l’Église dans toutes les parties du monde, est excitée et alimentée, en plus d’un pays, par les sociétés secrètes, le saint-père recommande aux pasteurs des peuples d’avoir sous les yeux et de rappeler aux fidèles les condamnations dont ces sociétés ont été frappées par le siége apostolique. Plût à Dieu que cette voix des sentinelles de l’ordre comme de la vérité eût été entendue avant que le mal eût pris tous ses développements ! Que de malheurs, que de larmes, que de ruines, que de sang eussent été épargnés au genre humain ! Faut-il donc désormais désespérer des choses, et les enfants de Dieu doivent-ils se résigner à ne plus traverser les sentiers de l’Église militante qu’à travers le deuil et l’humiliation ? La religion ne comptera-t-elle plus de jours propices sur la terre, et la fille du ciel s’apprête-t-elle à secouer la poussière de ses pieds sur un monde dont la corruption ne peut plus être lavée que par la flamme ? Le vicaire de Jésus-Christ nourrit et inspire des espoirs meilleurs. » (Pie IX, Lettre pastorale Etsi Multa Luctuosa, 21 nov. 1873).

11. Discorsi del Sommo Pontefice Pio IX, op. cit., p. 1405.

12. Discorsi di Pio IX, vol. II, p. 294. On remarque que la position de Pie IX est absolument contredite par ce qui est affirmé, de façon fallacieuse, par le Concile Vatican II dans Nostra Ætate : “Les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Ecriture”.

13. Ibid.,  vol. III, p. 149.

14. Etsi multa luctuosa, Encyclique du 21 nov. 1873. Cf. aussi la Lettre de 1865, de Pie IX à Mgr Darboy, archevêque de Paris, in La Documentation catholique, t. VI, juillet-décembre 1921, p. 139.

15. A. et J. Lémann (abbés), Lettre aux Israélites dispersés, sur la conduite de leurs coreligionnaires de Rome durant la captivité de Pie IX au Vatican, Roma 1873.

16. H. Delassus (Mgr), La conjuration antichrétienne. Le temple maçonnique voulant s’élever sur les ruines de l’Eglise Catholique, t. III, 1910, p. 1117.

17.Archives Israéliennes, 2 septembre 1897.

18. J. Lémann, (abbé), L’Avenir de Jérusalem, IIe Part., ch. II, 1901.

 

 

 

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Révélation sur les sources cachées

de Vincent Morlier !

 

 

Un aimable correspondant, ayant suivi avec attention le débat qui nous opposa ces derniers mois à Vincent Morlierdébat qui vient de s’achever par sa piteuse déroute, ses arguments ayant été systématiquement contredits, brisés et réduits à néant un à un, alors qu’il était venu défendre avec véhémence sur La Question la thèse absurde du sionisme chrétien - nous a fait remarquer, fort justement, ce dont nous le remercions très vivement, que les idées erronées, téméraires, blasphématoires et hérétiques défendues aujourd’hui par Vincent Morlier, avaient été en réalité déjà exprimées par Hubert Le Caron dans un ouvrage publié sous le titre : « Dieu est-il antisémite ? l'infiltration judaïque dans l'Eglise conciliaire, Fideliter, 1987, ouvrage dans lequel il écrivait ceci, qui n’est pas sans nous rappeler certaines divagations délirantes qui nous sont à présent bien connues, et qui ont sans doute été discrètement « empruntées » à Le Caron, comme on peut le constater :   

 

« J'ai exposé dans le "Mystère d'Israël" que le rassemblement d'Israël sur la terre de ses ancêtres, après deux mille ans de dispersion, était un fait unique dans l'histoire de l'humanité et un signe des temps. Ce fait miraculeux avait été annoncé par les prophètes d'Israël, spécialement par Ezéchiel, par Notre Seigneur lui-même et par l'Apôtre saint Paul. (…)

 [La] conversion d'Israël marquera le terme "de la fin du temps des nations" annoncée par le Seigneur lui-même quand il montait à Jérusalem pour y subir sa passion. Cette fin du temps des nations qui a commencé en 1967 avec la reconquête de Jérusalem par les Juifs (guerre des Six Jours) et qui correspond à la période du rassemblement doit finalement aboutir à la conversion, comme cela a été prophétisé par Ezéchiel (Chap. XXXVII):

Voici que je vais ouvrir vos tombeaux

et je vous ferai remonter hors de vos tombeaux

O mon peuple et je vous ramènerai

sur la terre d'Israël. (Rassemblement)

Je mettrai mon esprit en vous (conversion)

et vous vivrez (de la vie de la foi).

            Si la prochaine période de l'histoire de l'humanité, après les convulsions du monde actuel fondé sur l'orgueil de l'homme, est celle du triomphe du Coeur Immaculé de Marie et du Sacré Coeur, triomphe annoncé par la Vierge elle-même, (rue du Bac, à Pellevoisin et à Fatima), il est très probable que la mère de Dieu convertira ceux de son peuple qui constituent la véritable postérité d'Abraham.

            D'ailleurs, nous l'avons dit, l'heure de la fin des temps des nations, c'est-à-dire du privilège religieux des nations sur Israël a sonné lors de la reconquête de Jérusalem par les Juifs en 1967.

            Il est à remarquer que le rassemblement d'Israël et la reconquête de Jérusalem se sont effectués dans un laps de temps assez réduit puisque la déclaration Balfour autorisant les Juifs à retourner en Terre sainte date de 1917. La deuxième phase, c'est-à-dire la conversion ne devrait plus maintenant tellement tarder»

 

[H. Le Caron, Dieu est-il antisémite ? Ed. Fideliter, 1987, pp. 174 ; 184-185.]

 

Ce discours inexact, mais qui a au moins pour lui, chez Hubert Le Caron, d’être original, présentant fautivement la Déclaration Balfour du 2 novembre 1917 - qui visait à l'établissement d'un foyer national juif en Palestine - comme étant la réalisation des Prophéties, participe d’une terrible confusion et d’une incompréhension totale du sens spirituel des Ecritures, au profit d’une conception littéraliste, charnelle et judaïsée que nous avons longuement dénoncée.

Mais le plus grave, ou plus exactement « tragique » dans ces fredaines illusoires, vient surtout du fait qu’elles entraînent certains chrétiens déraisonnables à encourager le sionisme, sous prétexte qu’il serait d’essence divine. Or, s’il est évident que le sionisme, loin d’être divin, est une entreprise satanique, comme il le fut démontré dans Le Chef des Juifs : l’Antéchrist !, on imagine, non sans trembler, ce à quoi seront appelés à se convertir les Juifs qui se sont emparés militairement de la Terre sainte, avec l’intention d’y rebâtir un troisième Temple à l’intérieur duquel il ne pourront rendre un culte, l’Ancienne Loi ayant été définitivement renversée par Jésus-Christ et remplacée par la Nouvelle Alliance, qu’à l’Antéchrist !

 

Beaucoup de naïfs, catholiques ou non, qui ont été tristement bernés par les nuisibles mensonges du sionisme, risquent donc à terme, de tomber de très haut, en s’apercevant que leur action qu’ils croyaient juste était en réalité perverse et ténébreuse, et se trouvait dirigée invisiblement et de main de maître, par le « Très-Bas » !

 

vendredi, 23 octobre 2009

L’antijudaïsme philosophique

La « Question Juive » de Marx et la mise en lumière de

l’essence judaïque du capitalisme

par Radek

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« L'Argent est le dieu jaloux d'Israël

devant qui nul autre dieu ne doit subsister. »

(Karl Marx)

 

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L'évolution du rapace au financier

 

Karl Marx, auteur que l’on ne présente plus, âgé de 25 ans, promu récemment docteur en philosophie, rédigea un article qui parutMarx II.jpg en février 1844 dans l’unique numéro d’une revue qu’il avait tout juste contribué à fonder à Paris, Deutsch-Französische Jahrbücher. Son titre ? Zur Judenfrage « A propos de la Question Juive » – et non « La Question Juive », comme on s’est accoutumé à l’indiquer en France, texte qui était d’ailleurs une réponse au livre éponyme de Bruno Bauer [1].

L’originalité de Marx, dans ce texte polémique, venait du fait qu’il percevait non seulement le judaïsme comme une forme d’obscurantisme religieux, ce qu’il dénonça très violemment en de nombreuses occasions, mais qu’il allait jusqu’à le présenter comme étant, concrètement, une vivante métaphore du capitalisme moderne ; sa source ontologique, son origine véritable, son agent actif délétère. Pour Marx, si la société voulait se libérer de la domination capitaliste, il lui fallait d’abord s’émanciper du judaïsme et de l’esprit Juif.

I. Marx antisémite ?

zimmermann_propagandafilm_html_m4939d860.jpgContrairement à Bruno Bauer, Marx, avec une pertinence supérieure d’autant qu’il connaissait bien son sujet, définissait lesbruno4.jpg Juifs par leur religion qu'il identifiait avec le culte pratique de l'argent : « Le monothéisme du juif est donc en réalité le polythéisme des besoins multiples », il ajoutait : « L'Argent est le dieu jaloux d'Israël devant qui nul autre dieu ne doit subsister. [...] Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l'utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L'argent. Eh bien, en s'émancipant du trafic et de l'argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l'époque actuelle s'émanciperait elle-même.» [2]

 

 

 

 

 

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« La nationalité chimérique du Juif

est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent. »

 

 

 

LIBRE PAROLE ILLUSTREE 71-1.jpgPour lui, judaïsme et bourgeoisie étaient donc équivalents, d'où découlera le devoir politique selon-lui, de supprimer le judaïsme pour supprimer la société bourgeoise. Sa critique est pour le moins radicale :

 

- « Le dieu des Juifs s'est sécularisé et est devenu le dieu mondial. Le change, voilà le vrai dieu du Juif. Sonren.jpg dieu n'est qu'une traite illusoire. (…) L'idée que, sous l'empire de la propriété privée et de l'argent, on se fait de la nature, est le mépris réel, l'abaissement effectif de la religion, qui existe bien dans la religion juive, mais n'y existe que dans l'imagination. C'est dans ce sens que Thomas Münzer déclare insupportable e que toute créature soit transformée en propriété, les poissons dans l'eau, les oiseaux dans l'air, les plan­tes sur le sol : la créature doit elle aussi devenir libre

Ce qui est contenu sous une forme abstraite dans la religion juive, le mépris de la théorie, de l'art, de l'histoire, de l'homme considéré comme son propre but, c'est le point de vue réel et conscient, la vertu de l'homme d'argent. Et même les rapports entre l'homme et la femme deviennent un objet de commerce ! La femme devient l'ob­jet d'un trafic. La nationalité chimérique du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent. » [3]

Marx aurait ainsi, d’après certaines interprétations, écrit un pamphlet non pas simplement antijudaïque mais antisémite qui devait peser lourdement sur les théories des mouvements révolutionnaires face aux Juifs.

Ainsi, de l’Histoire de l’antisémitisme de Léon Poliakov, en 1951 [4], au Marx de Jean Ellenstein, en 1981 [5], et à la Géographie de l’espoir de Pierre Birnbaum, en 2004 [6], Karl Marx, l’auteur du Capital fut désigné comme « antisémite ». Ce petit-fils de rabbin, fils d’un converti au protestantisme et lui-même baptisé protestant par son père en 1824, se serait empêtré dans la « haine de soi ». Robert Misrahi, dans un Marx et la Question Juive, en 1972, avait été jusqu’à l’accuser d’avoir écrit « un des ouvrages les plus antisémites du XIXe siècle », où serait même lancé, suggérait-il, un « appel au génocide » [7]. Qu’en est-il réellement, que soutint et défendit véritablement Marx dans cet ouvrage ?

II. L’antisémitisme philosophique en Allemagne

 

14-05.jpgW. Marr, dans un pamphlet qui eut un certain retentissement, même en France : « La victoire du Judaïsme sur le Germanisme »,Feuerbach.jpg déclarait : « l'Allemagne était la proie d'une race conquérante, celle des Juifs, race possédant tout et voulant judaïser l'Allemagne, comme la France d'ailleurs », il concluait en disant « la Germanie est perdue ». [8] Max Stirner, anarcho-individualiste à la radicalité plus encore brutale, écrivait des Juifs : « Ces enfants vieillottement sages de l'antiquité, n'ont pas dépassé l'état d'âme nègre. Malgré toute la subtilité et toute la force de leur sagacité et de leur intelligence qui se rend Maîtresse des choses avec un facile effort et les contraint à servir l'homme, ils ne peuvent découvrir l'esprit qui consiste à tenir les choses pour non avenues. » [9]

 

Une autre forme de l'antisémitisme philosophique se retrouve chez Duhring qui, en plusieurs traités, pamphlets et livres, attaquait l'esprit sémitique et la conception sémite du divin et de la morale, qu'il opposait à la conception des peuples du Nord. Poussant logiquement jusqu'au bout les conséquences de ses prémisses, et non sans quelques exagérations et inexactitudes, il attaquait injustement le christianisme qui était pour lui la dernière manifestation de l'esprit sémitique : « Le christianisme, disait-il, n'a surtout aucune morale pratique qui, non susceptible de double interprétation, serait utilisable et saine. Par conséquent, les peuples n'en auront fini avec l'esprit sémitique que lorsqu'ils auront chassé de leur esprit ce deuxième aspect actuel de l'hébraïsme. »

 

Nous le voyons, c’est donc l’ensemble de la philosophie allemande qui combattait à l’époque l'esprit juif qu'elle considérait comme essentiellement différent de l'esprit germanique et qui figurait pour elle le passé en opposition avec les idées du présent. Tandis que « l'Esprit » se réalisait dans l'histoire du monde, tandis qu'il marchait, les Juifs restaient à un stade inférieur, le mercantilisme usurier. Telle était la pensée de Hegel et celle de ses disciples de gauche, Feuerbach et Arnold Ruge. [11]

 

III. Schopenhauer et le foetor judaïcus

 

Schopenhauer.jpgSchopenhauer, de son côté, ne modérait pas sa plume et refusait aux Juifs les droits politiques, parce qu'ils « sont et restent un peuple étranger » [11]. Il allait jusqu’à parler à leur sujet de « puanteur juive » ! Il écrit : « Il faut vraiment être bouché, avoir été endormi comme au chloroforme par le foetor judaïcus pour méconnaître celte vérité : que dans l'homme et la bête, c'est le principal, l'essentiel qui est identique, que ce qui les distingue, ce n'est pas l'élément premier en eux, le principe, l'archée, l'essence intime, le fond même des deux réalités phénoménales, car ce fond, c'est en l'un comme en l'autre la volonté de l'individu; mais qu'au contraire, cette distinction, c'est dans l'élément secondaire qu'il faut la chercher, dans l'intelligence, dans le degré de la faculté de connaître chez l'homme, accrue qu'elle est du pouvoir d'abstraire, qu'on nomme Raison, elle s'élève incomparablement plus haut; et pourtant, cette supériorité ne tient qu'à un plus ample développement du cerveau, à une différence dans une seule partie du corps, et encore, cette différence n'est que de quantité. » [12]

 

Ailleurs, allant plus loin, il explique, en raison de son pessimisme athée : « Un Dieu comme ce Johavah (sic), qui animi causa, pour son bon plaisir et de gaîté de cœur produit ce monde de misère et de lamentations et qui encore s'en félicite, voilà qui est trop. Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples civilisés, ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu'elle est aussi la seule qui n'ait absolument aucune trace d'immortalité. » [13]

III. L’essence judaïque de la société selon Marx

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« L’émancipation sociale du juif,

c’est l’émancipation de la société du judaïsme. »

 

1818%20YoungerMarx.jpgMarx, beaucoup plus froidement, et avec une distance analytique qui caractérisera ses ouvrages futurs, décrivait lagws_rothschild_01-775580.jpg situation du Juif en Europe à son époque. Il est enfermé dira-t-il, dans « le trafic » et « l’argent », suscitant de par son comportement bassement vénal une inévitable caricature sociale du « judaïsme ». Vu sa place dans la société bourgeoise, le Juif incarne donc l’essence judaïque de cette société, il montre en quoi l’ensemble du système capitaliste libéral est une construction qui ne s’explique, et ne trouve d’explication que par le « judaïsme ». La société contemporaine pour Marx est une monstruosité car elle vit courbée devant le dieu Mammon, elle est érigée sous « l’empire de la propriété privée et de l’argent ».

Alexis Lacroix soutient, s’interrogeant sur le texte de Marx : « L’humanisme réel » déployé dans « La Question juive » est révolutionnaire dans ce sens qu’il fusionne une promesse d’émancipation de l’humanité avec un programme d’éradication du judaïsme – c’est-à-dire du juif dans son identité. Non pas que Marx sous-entende que, par soi, la « suppression » du juif entraînerait la fin du capitalisme. Mais un impensé organiciste anime secrètement ses diatribes : à ses yeux, protéger la communauté, c’est d’abord la protéger du juif, puisque le juif est le premier responsable du capitalisme qui la corrompt. » [14] Lacroix, relaye volontairement la thèse contemporaine selon laquelle toute critique du judaïsme est de l’antisémitisme. Ce n’est pas nouveau : le philosophe américain Dagobert Runes publiait en 1960 le texte de Marx en l’intitulant : A world without Jews (Un monde sans Juifs) de manière à faire croire que Marx était un adepte de la « solution finale ». [15]

Conclusion

LA FEUILLE 7.jpgCe discours, qui ne brille pas par son intelligence, s’empêche, concrètement, de voir ce que dénonçait exactement Marx, ce qu’il mettait en lumière dans « La Question Juive », à la suite de Schopenhauer, Hegel et Feuerbach, à savoir qu’il y a un problème interne au judaïsme qui fait de sa présence au sein de la société un facteur de corruption, puisque participant au développement non contrôlé de l’argent et des puissances usurières qui en arrivent à dominer tous les secteurs de la vie sociale.

C’est ce qu’il décrit en des lignes relativement explicites dans « La Question Juive » :

- « La ténacité du Juif, nous l'expliquons non par sa religion, mais plutôt par le fondement humain de sa religion, le besoin pratique, l'égoïsme.

 

C'est parce que l'essence véritable du Juif s'est réalisée, sécularisée d'une manière générale dans la société bourgeoise, que laLa feuille3.jpg société bourgeoise n'a pu convaincre le Juif de l'irréalité de son essence religieuse qui n'est précisément que la conception idéale du besoin pratique. Aussi ce n'est pas seulement dans le Pentateuque et dans le Talmud, mais dans la société actuelle que nous trouvons l'essence du Juif de nos jours, non pas une essence abstraite, mais une essence hautement empirique, non pas en tant que limitation sociale du Juif, mais en tant que limitation juive de la société. Dès que la société parvient à supprimer l'essence empirique du judaïsme, le trafic de ses conditions, le Juif est devenu impossible, parce que sa conscience n'a plus d'objet, parce que la base subjective du judaïsme, le besoin pratique, s'est humanisée, parce que le conflit a été supprimé entre l'existence individuelle et sensible de l'homme et son essence générique.

 

[...]

 

Nous reconnaissons donc dans le judaïsme un élément antisocial général et actuel qui, par le développement historique auquel les Juifs ont, sous ce mauvais rapport, activement participé, a été poussé à son point culminant du temps présent, à une hauteur où il ne peut que se désagréger nécessairement.

 

Dans sa dernière signification, l'émancipation juive consiste à émanciper l'huma­nité du judaïsme. » [16]

S’appuyant sur ce raisonnement, où les conditions mêmes qui pourraient entraîner la libération de la société sont nettement indiquées, la conclusion de Marx sera logiquement sans appel : « L’émancipation sociale du juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme. »

 

Notes.

1. En 1843, Bruno Bauer, qui venait de perdre son enseignement à l’université de Bonn en raison de ses diatribes antireligieuses, publia deux livres : La Question Juive, et L’Aptitude des juifs et des chrétiens d’aujourd’hui à devenir libres. Il s’y interrogeait sur les prétentions des juifs d’Allemagne à revendiquer leur émancipation politique.

2. K. Marx, La Question Juive, 10/18, 1968.

3. Ibid.

4. Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, réédition en 2 volumes, coll. « Pluriel/Hachette », 1981.

5. Jean Ellenstein, Marx, Fayard, 1981.

6. Pierre Birnbaum, Géographie de l’espoir. L’exil, les Lumières, la désassimilation, Gallimard, 2004.

7. Robert Misrahi, Marx et la question juive, Gallimard, 1972.

8. W. Marr, Der sieg das Judenthum uber das Germanthum, Berne, 1879.

9. M. Stirner, Der Einzige und sein Eigenthum, 1882.

10. L. Feuerbach, L'essence du christianisme ; Arnold Ruge, Zwei Yahre.

11. A. Schopenhauer, Ethique, droit et politique,

12. A. Schopenhauer, Fondement de la morale, trad. d'Auguste Burdeau [1879], introd. et notes d'Alain Roger, Le Livre de poche, 1991, p. 194 sqq.

13. A. Schopenhauer, Parerga und Paralipomena, t. Il, chap. XII, 1874, p. 312.

14. Alexis Lacroix, Le Socialisme des imbéciles, La Table ronde, 2005.

15. H. Draper, Karl Marx’s theory of revolution, v. 1, 1977.

16. K. Marx, La Question Juive, op. cit.

 

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LA QUESTION JUIVE

 

Nous mettons à la disposition des lecteurs le dernier chapitre de conclusion de « La Question Juive » (1844), texte peu connu et rarement édité, pour les raisons que l’on imagine aisément, que Marx écrivit afin de proposer une solution à la résolution du problème posé par la présence du judaïsme à l’intérieur des sociétés modernes.

Marx n’hésite pas à mettre en relation l’aliénation et la domestication des peuples et des nations par les puissances mercantiles et usurières, et ce qu’il nommait clairement comme étant la domination universelle de « l’esprit Juif ».

On notera que ce dernier chapitre s’intitule : « la capacité des juifs et des chrétiens actuels de devenir libres ». Pour Marx, cette capacité à recouvrer la liberté passait par un unique remède qu’il n’est pas inutile de rappeler : « émanciper l’humanité du judaïsme ».

 

LA QUESTION JUIVE.pdf

 

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dimanche, 23 août 2009

Nietzsche inspirateur du Sionisme

 

 

ou Zarathoustra à Jérusalem

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« Le “nouvel Hébreu” sera l’homme nouveau […]
de stature majestueuse, il avancera vers son indépendance
sur la terre de ses ancêtres sous le ciel pur et divin de la renaissance,
la démarche altière et assurée comme l’antique Hébreu »
Jacob Cohen (1881-1960)
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« La jeunesse juive doit s’élever aux sommets de Zarathoustra,

là où règne un air pur et vif,

non seulement pour le plaisir esthétique,

mais aussi pour apprendre ce que signifiait être un homme libre. »

 

Israël Eldad

 

 

 

nie.jpgNietzsche, comme il a été démontré, voit dans le peuple juif le symbole de la puissance, en « opposition à tous les décadents ». Son admiration pour le judaïsme de l’époque biblique et pour celui de la Diaspora est bien connue. Sa répugnance à l’égard du judaïsme institutionnel, découle  simplement du fait que celui-ci a constitué le fondement historique du christianisme, qu’il en était arrivé, par l'effet d'une désorientation spirituelle et philosophique tragique, à mépriser.[1]

 

Ses réflexions sur le judaïsme et sur le peuple juif sont récurrentes dans la totalité de son œuvre. Dans La418px-Coat_of_arms_of_Israel_svg.png volonté de puissance, par exemple, il écrit à propos des Juifs : « L’instinct juif du “peuple élu”, toutes les vertus du monde lui appartiennent, le reste du monde n’est que son contraire ». [2] Ses déclarations contre les antisémites : "Les antisémites ne pardonnent pas aux Juifs d'avoir de l'esprit - les antisémites - autre nom des 'pauvres d'esprit' ", lui attirent, comme il est normal, la sympathie des milieux Juifs. Toutefois, ce que l’on ignore, c’est que l’influence nietzschéenne s’est très vite infiltrée profondément dans les principaux courants de la pensée juive, dans les idées politiques et le débat culturel, ainsi que dans la littérature et la poésie hébraïques contemporaines mais surtout, et en particulier, elle devint l'une des sources principales du Sionisme, faisant de Nietzsche une référence importante chez les intellectuels et militants Juifs à l'origine du mouvement nationaliste israélien.

 

 

 

nietzsche1864.jpg

 

 

La présence de Nietzsche dans le kibboutz n’est pas étonnante :

des « bataillons du travail »

où l’on lisait des chapitres entiers de Nietzsche

en passant par l’Hachomer Hatzaïr,

jusqu’au Cercle sioniste "Nietzsche"

tout ceci explique pourquoi

Nietzsche est aimé en Israël.

 

 

 

sionism.jpgDès l’apparition du mouvement de renaissance de l’État hébreu, à la fin du XIXe siècle, Nietzsche a particulièrement marqué les principaux précurseurs du sionisme, de gauche et de droite, religieux et laïques, pionniers des seconde et troisième vagues d’immigration. De toute façon, son hostilité au christianisme, son exaltation de la volonté, ne pouvaient que séduire les jeunes Juifs. Son influence se fait sentir chez les combattants du Lehi (en hébreu – sigle de Lohamé Hérout Israël : Combattants pour  la liberté d’Israël – groupuscule radical armé) ou chez les partisans du mouvement cananéen, jusqu’à la génération de la guerre d’Indépendance en 1948. Avec l’établissement de l’État d’Israël, le « nouvel Hébreu » nietzschéen devint le Sabra.

 

 

 

  I. L’homme nouveau du sionisme : le nouvel Hébreu

 

betar2.jpgIdéologie contemporaine, le sionisme tente de définir la notion « d’homme nouveau ». David Neumark (1886-1924) publie un premier essai en langue hébraïque sur l’oeuvre de Nietzsche : De l’Orient à l’Occident : Nietzsche – Introduction à la théorie de l’être supérieur [3]. De dix ans plus jeune que Ahad Ha’Am et l’un de ses familiers, Neumark, rabbin et philosophe, compte parmi les premiers disciples de Herzl. Il prend part au premier congrès sioniste. Un de ses projets est de façonner un « nouvel Hébreu » à l’image de « l’être supérieur » nietzschéen. Réuven Brainin écrit à ce propos : « Car la génération future ne sera ni faible ni chétive, ni brimée et maladive comme cette génération de nains. Ce sera une génération forte et vigoureuse, une génération de grands et de géants, qui saura insuffler de nouvelles forces, tant corporelles que spirituelles, une génération comme nous n’aurions pu nous l’imaginer, la génération des fils de “l’homme supérieur” [4]. » Neumark est le premier à traduire Übermensch par « homme supérieur » (en hébreu : Adam Elion). À ce propos, il est intéressant de noter que le livre kabbalistique du Zohar parle de « l’homme suprême » – en hébreu : Adam Ila’a – ce qui est pratiquement le même terme.[5] La terminologie nietzschéenne a légué un lexique conceptuel devenu familier dans une large gamme d’idéologies, qui constitue bien souvent la base commune de nombreux débats. Comment les philosophes des principaux courants nationalistes, religieux et culturels du judaïsme ont-ils interprété Nietzsche et comment l’ont-ils utilisé à leurs fins idéologiques et politiques ?

 

Friedrich Nietzsche.jpg
Nietzsche aspirait à élaborer de nouvelles Tables de la Loi.
Il a placé Dionysos face à Jésus crucifié
et institué son « surhomme »
comme l’héritier terrestre du dieu détrôné

 

 

 

327564867.jpgQuelles notions nietzschéennes (la volonté de puissance, « l’homme supérieur », la transmutation des valeurs, la morale des maîtres et la moraleil^etzel.jpg des esclaves, la révolte dans l’histoire) ont-ils choisi de mettre en valeur et lesquelles ont-ils délibérément choisi d’ignorer ? L’oeuvre nietzschéenne est composée, comme tout texte littéraire, de concepts philosophiques, de métaphores, d’archétypes et de mythes. Cette esthétique nietzschéenne constitue un ensemble de points de vue, de métaphores communes et de cristallisation culturelle, adoptés à un dosage différent par divers penseurs ayant participé à la construction de la nouvelle culture hébraïque.

 

Mais qu’est-ce qui, dans les textes de Nietzsche, exhorte à une lecture à ce point suggestive ? Il semble qu’ils constituent un espace verbal commun d’associations évocatrices qui a influencé maints milieux du nationalisme juif contemporain. Nietzsche a lui-même contribué à sa popularité par le fait qu’il écrivit, outre ses œuvres philosophiques per se, des textes poétiques, aphoristes, (presque) abordables à tout un chacun. L’œuvre nietzschéenne est radicale, tant par sa forme que par son contenu, et son mode d’expression métaphorique et symbolique incite à diverses interprétations et évoque différents mythes. Par contre, le contenu de sa « philosophie de la vie » (Lebensphilosophie), le volontarisme, la volonté, la vitalité et le mythe, a favorisé la radicalisation des positions dans les milieux qui désiraient sortir des sentiers battus pour en tracer un nouveau.

 

II. La séduction nietzschéenne en Europe

 

41190-004-A4299CD0.jpgLa publication des œuvres de Nietzsche dans les pays européens fut une puissante source d’inspiration à une époque où le positivisme prédominait dans les universités, ne laissant aucune place à l’intuition, à l’émotion et à l’imagination. Nietzsche fut un souffle d’air frais dans un climat où régnaient le pessimisme et la passivité, associés à un sentiment de stagnation. Ses exhortations « à s’affranchir des valeurs établies » se sont infiltrées dans l’image d’un ordre nouveau. Il n’est donc pas étonnant que ses opposants aient vu en lui un personnage démoniaque, l’émissaire du diable, le pionnier de l’immoralité et le symptôme de la décadence, comme le décrit Marx Nordau dans sa Dégénérescence, publiée en 1892 et traduite en russe un an plus tard. [6]

 

Les concepts nietzschéens ont servi de cadre intellectuel aux préoccupations psychologiques et esthétiques de l’époque. Le dualisme entre Dionysos et Apollon dans L’origine de la tragédie a stimulé la résistance au positivisme et à l’utilitarisme. L’élément dionysiaque servit de symbole aux besoins religieux, psychologiques et esthétiques et ouvrit la porte aux exigences les plus profondes de l’homme : l’âme et l’esprit. Les Symbolistes avaient su identifier l’art de la musique avec Dionysos, mais ils ne s’étaient pas aperçus que l’admiration de Nietzsche pour Wagner s’était peu à peu dissipée.

 

 

III. Nietzsche et les jeunes hébreux

 

kovno4.jpgLes poètes Saül Tchernikhovsky (1875-1943) et Zalman Schnéor (1886-1959) ont décrit dans leurs œuvres la révolte du mouvement des Jeunes Hébreux – menée par Berdichevsky et Ehrenpreis – préférant eux aussi « la vie aux livres ». Leurs écrits comprennent de nombreux éléments nietzschéens, empruntés pour la plupart au jeune Nietzsche qui considérait les mythes grecs et les hymnes de louange à la vitalité dionysiaque comme l’antithèse de la culture basée sur l’histoire qui paralysait l’Europe du XIXe siècle.

 

Dans Ha’Shiloah, Ahad Ha’Am n’avait publié que deux des poèmes de Tchernikhovsky. Cependant, en 1903, lorsque Klausner le remplace au poste de rédacteur en chef, Tchernikhovsky peut exprimer régulièrement ses positions vitalistes, en particulier le parallélisme existant entre les héros de la Grèce antique et ceux du judaïsme, Bar-Kokhba par exemple (Poèmes d’exilés, Face à la mer), ou publier de crispants hommages aux faux prophètes.  Face à la statue d’Apollon (1899) est le plus nietzschéen de ses poèmes. Vue sous cet angle, la phrase : « Puis ils l’attachèrent avec des bandes de phylactères » rappelle la lacération de la Thora par le héros du roman (jamais publié) de Berdichevsky.

 

En écrivant dans Sur les bords de la Seine : « Dieu est mort, mais l’homme n’a pas encore vu le jour », Schnéor n’était-il pas le plus nietzschéen des poètes de la renaissance hébraïque ? À l’instar de Berdichevsky et de Tchernikhovsky, on retrouve dans ses Tablettes cachées le rituel païen et la nostalgie de la beauté opposés à la culture des prêtres et des prophètes : « Que fais-tu ici, toi, le créateur de beauté ? Dans le coeur de ces marchands, jamais tu ne parviendras à allumer la flamme. » (L’apport). En ce qui concerne l’adoption de la théorie de « l’homme supérieur » par Schnéor, son poème J’ai compris est particulièrement intéressant : « La brume pour moi s’est dissipée, et le singe est devenu homme ». [7]

 

IV. Nietzsche et le renouveau juif

 

frishman.jpgBien que David Frishman (1859-1922), écrivain et critique, traducteur et partisan de l’esthétique, fût favorable à certains des idéaux du renouveau juif, il était foncièrement opposé au mouvement sioniste, alléguant que ce projet ne méritait pas d’être réalisé. Ainsi parlait Zarathoustra dans la traduction de Frishman fut publié pour la première fois en hébreu de 1909 à 1991. Frishman voyait dans l’œuvre de Nietzsche une Bible tardive qu’il considérait comme le Troisième Testament, suite logique de l’Ancien et du Nouveau. Fondamentalement, son intention ne divergeait pas de celle de Nietzsche, bien que l’objectif du Zarathoustra nietzschéen était de lutter contre l’éthique judéo-chrétienne en brandissant l’étendard d’une civilisation nouvelle.

 

Dans la traduction de Frishman, la dissonance de l’original se transforme en harmonie quelque peu trop classique. Pour des partisans de l’esthétique tel Frishman qui souhaitait remplacer le « vieux Juif » par son opposé, le « nouvel Hébreu », l’histoire du peuple juif devait être lue dans les textes de la Bible et non pas dans les annales de la Diaspora.[8]

 

Le premier poème de Jacob Cohen (1881-1960), poète, dramaturge et traducteur, fut publié en 1901 dans la revue Notre génération dirigée par Frishman. Cohen aspirait à la création d’un « nouvel Hébreu » et, en 1812, il s’en expliqua dans les pages du périodique qu’il dirigeait à Varsovie, intitulé bien à propos : Le nouvel Hébreu : « Le “nouvel Hébreu” sera l’homme nouveau […] de stature majestueuse, il avancera vers son indépendance sur la terre de ses ancêtres sous le ciel pur et divin de la renaissance, la démarche altière et assurée comme l’antique Hébreu » [9]

 

L’approche de Cohen telle qu’elle apparaît dans La révolution hébraïque (1912) soutient le nationalisme juif moderne perçu comme la renaissance de l’antique peuple juif : « Le passé lointain constitue le fondement de toute renaissance, il en est le symbole, le modèle, la devise. » Cohen associe des thèmes nietzschéens liés au renouveau et à l’autonomie au retour aux sources du judaïsme historique.

 

14358.jpgQuant à Herzl, il cite Nietzsche dans son journal, le 28 juin 1895. [10] Par ailleurs, Max Nordau mentionne Nietzsche dansweizmann.jpg son Entertung publié à Berlin en 1892. Plus surprenante sera la déclaration du futur premier président de l’État d’Israël, Chaïm Weisman, en faveur de Nietzsche et la chaleureuse recommandation qu’il lui réserve dans une lettre destinée à sa future femme. [11] De leur côté, Ernest Müller, dans l’organe international officiel du mouvement sioniste [12], et Gustave Witkovsky, dans le bulletin sioniste de la communauté juive allemande, s’adressent à Nietzsche pour lui demander de clarifier certaines notions fondamentales du sionisme. [13]

 

V. Dionysos face à Jésus crucifié

 

L’une des tentatives les plus sérieuses de la littérature hébraïque de traiter la problématique nietzschéenne fut faite par Joseph Haïm Brenner1881%20Y_H_Brener.jpg (1981-1921). Ses héros méditent sur l’absurdité de l’existence et leurs réflexions abondent en citations et thèmes nietzschéens [14]. Dans son Autour d’un point, Abramson préfère la folie au suicide, Fireman lui (En hiver) pense que le choix doit se faire entre « la déraison et une mort volontaire : optez plutôt pour la mort », préconise-til. Dans Le deuil et l’échec, Jacob Hefetz se demande : « Trouvera-t-il enfin cette force intérieure qui lui permettra d’extirper de lui-même cette bourbe infernale par le biais d’un néant rédempteur ? » La note optimiste n’est présente que dans l’idée des communautés ouvrières qui, d’après lui, constituent la fusion des théories de Tolstoï et de Nietzsche.

 

Zeitlin.jpgHillel Zeitlin (1877-1942) publiciste en langue yiddish, issu d’une famille hassidique à forte tendance mystique, s’installa à Homel d’où il fut envoyé en 1901 comme délégué au cinquième congrès sioniste. Sa préférence pour le peuple d’Israël plutôt que pour la Terre Sainte le fit opter pour l’établissement d’un foyer juif en Ouganda. Quatre ans plus tard, il publia une monographie détaillée de Nietzsche dans la revue Le temps. Il ne s’agit pas là d’un ouvrage supplémentaire désireux de faire connaître les théories nietzschéennes au lecteur hébreu, comme l’avait fait Neumark, mais de l’explication de l’attirance qu’exerçait sur lui la personnalité de Nietzsche qui, à ses yeux, avait vécu « l’expérience sainte et intérieure des grands hommes ». En 1919 paraît son deuxième essai, Surhomme ou surdieu ? où il fait part à ses lecteurs de son intention de revenir sur ses erreurs de jeunesse, tout en parant les idées de Nietzsche d’un fond religieux et mystique : « Il nous faut passer du “surhomme” au “surdieu” ». [15]

 

De ce point de vue, l’attraction des théories nietzschéennes sur des penseurs religieux tels que Neumark, Zeitlin, le rabbin Kook, Martin Buber et, de nos jours, Arieh Leib Weisfish – issu des milieux ultra de Jérusalem, mérite une attention spéciale, car elle témoigne de l’affinité du débat existentialiste religieux avec les doctrines du père de l’existentialisme agnostique.

 

gershom-scholem.jpgLes mouvements hassidiques et kabbalistiques furent deux tentatives modernes de raviver le judaïsme rabbinique par le renouvellement des mythes. Les recherches de Martin Buber et de Guershom Sholem sont intimement liées à ces deux phénomènes historiques, d’où la place centrale accordée au mythe dans leurs œuvres. Leur conception est révolutionnaire principalement du fait de leur critique de la théorie considérant le judaïsme comme une religion essentiellement anti-mythique visant, selon les termes de Guershom Sholem, à supprimer le mythe. Voici donc deux érudits pour qui le mythe représente un élément de renouveau du judaïsme traditionnel. Nietzsche eut une influence primordiale sur l’approche de Buber et de Sholem à l’égard du mythe en réhabilitant son statut d’élément vital et créateur dans toutes les cultures.

 

Dans ce contexte, les propos de Shalom relatifs à l’influence de Nietzsche sur Buber sont édifiants : « Parallèlement à son discours à l’égard du mysticisme qu’il estime être l’un des constituants sociaux du judaïsme, Buber étudie avec un intérêt non moindre les fondements mythiques, ce qui l’amène à une volte-face qui fut vitale à la juste évaluation du mythe. Cette nouvelle appréciation, commune à Buber et à nombre de ses contemporains, découlait directement de l’influence de Nietzsche». [16]

 

Nietzsche aspirait à élaborer de nouvelles Tables de la Loi. Il a placé Dionysos face à Jésus crucifié et institué son « surhomme » comme l’héritier terrestre du dieu détrôné. En 1895, le jeune Martin Buber, à l’instar des jeunes de sa génération, lisait avec admiration les œuvres de Nietzsche, au point de traduire en polonais le premier chapitre de Ainsi parlait Zarathoustra « L’influence qu’a eu sur moi ce livre », confesse-t-il, « n’a pas été celle d’un cadeau qui m’eut été offert, mais celle d’une incursion soudaine et massive qui m’a brusquement séparé de ma propre liberté, et il m’a fallu beaucoup de temps jusqu’à ce que je sois capable de m’en remettre. »

 

VI. Nietzsche et la seconde immigration en Israël

 

irgun.jpgL’idéologue de la seconde Aliyah (vague d’immigration. La seconde Aliyah fut caractérisée par la venue en Palestine des premiers pionniers), s’était joint au début du XXe siècle au débat relatif à l’influence de Nietzsche sur la culture hébraïque. Gordon a parlé le langage du mystique, non pas celui du psychologue. Il élabora une nouvelle éthique dans laquelle se produisait le passage du « surhomme » nietzschéen à une version gordonienne de « l’homme saint ». Dans la notion de « religion du travail », Gordon associe l’homme créateur à sa création et, dans la notion de la « nation-homme » qui n’est autre que la résultante sociale du « surhomme saint », il associe le juif créateur à sa mission humanitaire. [17]

 

Gordon élargit son interprétation du « surhomme» nietzschéen à un cadre social porteur d’une mission à la fois nationale et universelle. Fuyant la décadence de la culture bourgeoise de l’Europe, Gordon part à l’âge de 47 ans en Palestine où il commence une vie de fondateur pionnier. Selon lui, la « connaissance cognitive » qui domine la « connaissance itale » est la cause de l’éloignement de l’homme de la nature et de l’élaboration ’une culture faussée. Par conséquent, les anciennes notions de référence de la orale bourgeoise, tant méprisées par Nietzsche, ont fait faillite.

 

Dorénavant, l’homme sera jugé selon un nouveau critère de référence : l’épanouissement ou ’amoindrissement de la vie. La « connaissance vitaleimage_42178935.jpg » est conscience du fait qu’un individu ou une société en situation de crise souhaitent une solution d’authenticité : un vif désir de revenir à son peuple, de redevenir soi-même.[18] Gordon et Brenner ont tous deux tenté de réaliser en Palestine cette idéologie. Le sionisme naissant lui aussi se considérait comme un mouvement de « pupilles de la nation », dans le sens où ses membres étaient pleinement conscients d’appartenir à une génération de jeunes indépendants, non pas définis par leur âge, mais par leur état d’orphelins. L’un des chroniqueurs de la seconde Aliyah, Mouky Tsour, déclare que les dirigeants et les immigrants de cette vague d’immigration se définissaient comme des personnes sans enfance, n’ayant pas eu droit à l’enseignement des adultes, à qui le sionisme a permis de se créer une nouvelle enfance. Gordon met en garde contre le langage utilisé par Nietzsche, considérant qu’il pourrait briser des individus faibles de caractère.

 

La présence de Nietzsche dans le kibboutz n’est pas étonnante : des « bataillons du travail » où l’on lisait des chapitres entiers de Nietzsche en passant par l’Hachomer Hatzaïr jusqu’au Cercle Nietzsche des années 70 du XXe siècle.

 

 

VII. Nietzsche et le mouvement sioniste

 

Au sein du mouvement sioniste, les principaux thèmes nietzschéens foisonnent et le nom du philosophe est très souvent cité. Dans son autobiographie, Jabotinski reconnaît l’influence prédominante de la culture européenne sur lui et sur le Cercle hébreu dont il était devenu membre dans sa jeunesse, où l’on débattait des différents thèmes de la morale nietzschéenne et non pas des problèmes relatifs à l’avenir du peuple juif.

 

UZG1967.jpgUn autre nietzschéen fut le poète Uri Zvi Greenberg qui immigra en Israël en 1924. Deux ans plus tard, âgé de trente ans, il publie un recueil qu’il intitule La virilité en marche, contrairement à La grande frayeur et la lune et à ses premiers poèmes en yiddish où il rejetait sa judéïté, La virilité en marche est un recueil de poèmes existentialistes à la gloire du judaïsme et des ses symboles : « Si un jour, là-bas, j’ai rejeté mes frères, les Juifs aux papillotes [...] ici, loin d’eux, au temps de la purification des Hébreux sur la terre de leur race et dans la divinité de Jérusalem, je jure devant Dieu de ne plus renier mes frères, les Juifs aux papillotes. » Greenberg déclare son mépris à l’égard de l’Europe chrétienne et son aversion pour l’écriture latine : « Qu’importe si c’est par ces lettres que s’est révélée à moi la vision du surhomme de Nietzsche !  » Sa poésie est empreinte de la « philosophie vitale » nietzschéenne. Toutefois, contrairement à Berdichevsky et aux Jeunes Hébreux qui prônaient une européanisation de la culture juive, Greenberg dirige l’esthétisation de la puissance contre la culture européenne. Dans L’organiste, Greenberg parvient au paroxysme de l’illumination, dans un désir ardent de transformer l’homme juif en être supérieur. [20]

 

En 1944, l’année du centenaire de la naissance de Nietzsche, Israël Eldad – le futur traducteur de Nietzsche en hébreu – exhortait la jeunesse juive à s’élever « aux sommets de Zarathoustra, là où règne un air pur et vif, non seulement pour le plaisir esthétique, mais aussi pour apprendre ce que signifiait être un homme libre. »

 

Cet article, intitulé Le contenu et le contenant dans la théorie nietzschéenne, parut sans nom d’auteur et fut imprimé dans l’organe d’un groupusculeil^lehi.jpg clandestin armé, le Lehi. Yaïr, le chef du Lehi, lui-même nietzschéen, écrivit le manifeste de ce mouvement clandestin Les racines de la renaissance. Son sixième principe porte nettement l’empreinte du nietzschéen Eldad : « Par le courage de mettre sa vie en danger au combat […] “de marcher heureux vers lamort” […] et avec tout ça, un monde qui danse et qui chante, stupéfait et sidéré face à la volonté de vivre que recèle la chair des torturés et des opprimés. Par eux tu vivras, par eux tu ne mourras point car tu as choisi la vie.» [21]

 

golomb.jpgLe nom de Nietzsche a également été cité à l’époque qui a précédé la création de l’État, dans le débat qui suivit le meurtre de Lord Mayne par les activistes du Lehi. Lors d’une réunion restreinte du comité exécutif du mouvement sioniste tenue en 1944, Eliyahu Golomb fit le rapport entre l’attentat perpétré contre Lord Mayne et l’enthousiasme du Lehi, particulièrement celui d’Eldad, pour l’idée du « surhomme » de Nietzsche. [22]

 

L’examen chronologique et thématique de l’impact de Nietzsche, l’un des principaux philosophes des temps modernes sur le nationalisme juif contemporain, nous éclaire ainsi sur un chapitre décisif de l’évolution idéologique du sionisme, riche en mythes, coulés et forgés dans le creuset de fusion des théories nietzschéennes.

 

 

Source : David Ohana,  Zarathusrta in Jerusalem, Controverses, n° 8, mai 2008.

 

 

Notes.

 

[1] Esther Bat Mordehaï, « L’attitude de Nietzsche à l’égard du peuple d’Israël, ou dans quelle mesure la décadence profite-t-elle ou nuit-elle à la vie », Mémoire de maîtrise, Université de Tel-Aviv, 1989 ; Duffy F. Michael et Willard Mittelman, Nietzsche’s Attitude Towards the Jews, Journal of History of Ideas, XLIX (1) (1988) : 301-317.

 

[2] Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, version hébraïque : Israël Eldad, éd. Shoken, Tel-Aviv, 1995, paragraphe 197.

 

[3] David Neumark, « Nietzsche – Introduction à la théorie du surhomme », De l’Orient et de l’Occident (1894) (1ère année) : 116-124.

 

[4]  Le mât (éd. Tamuz, 1924) : 74.

 

[5] Yehuda Liebes, Chapitres du dictionnaire du livre du Zohar, Dissertation, Université Hébraïque de Jérusalem, Jérusalem, 1977, pp. 59, 71-73.

 

[6] S. E. Ascheim, Max Nordau, « Friedrich Nietzsche and Degeneration », Journal of Contemporary

History 28 (4) (1993) : 643-658.

 

[7] Zalman Schnéor, Oeuvres, vol. I-II, éd. Devir, Tel-Aviv, 1960.

 

[8] J. H. Brenner, Oeuvres, vol. IV, éd. HaKibboutz HaMeouhad et Sifryat Hapoalim, Tel-Aviv, 1985, p. 3646.

 

[9] Yaacov Cohen (éd.), Le nouvel Hébreu, Varsovie, 1912.

 

[10] Bruce E. Ellerin, « Nietzsche et les sionistes : tableau d’une réception », in De Sils-Maria à Jérusalem : Nietzsche et le judaïsme : Les intellectuels juifs et Nietzsche, D. Bourel et J. Le Rider (eds.), Cerf, 1991, pp. 111-119.

 

[11] Leonard Stein, ed., The Letters and Papers of Chaim Weizmann, vol. I : Letters, London, 1968.

 

[12] Ernst Müller, « Gedanken Über Nietzsche und sein Verhältnis zu den Juden », Die Welt 5 (Oktober 1900) : 4-5.

 

[13] Gustav Witkowsky, « Nietzsches Stellung zum Zionismus », Jüdische Rundschau 2 (Mai 1913).

 

[14] Cf. particulièrement, Menachem Brinker, « Les thèmes nietzschéens dans l’oeuvre de Brenner », Jusqu’aux ruelles de Tibériade, éd. Am Oved – Sifryat Ofaquim, Tel-Aviv, 1990, pp. 139-149. Dans l’œuvre  de Brenner, deux personnages sont particulièrement liés à Nietzsche : le vieux Lapidote, dans D’ici et de , qui est en fait l’incarnation artistique de A. D. Gordon et l’image même du labeur purificateur, et Uriel Davidovski dans Autour du pot, qui n’est autre que Cendar Baum, un ami intime de Brenner. Au début du XXe siècle, Brenner, Baum et Hillel Zeitlin formaient le noyau dur du Cercle Nietzsche de Homel.

 

[15] Hillel Zeitlin, « Friedrich Nietzsche (sa vie, sa poésie et sa philosophie) », HaZeman, 1905 ; «L’homme supérieur ou le surhomme (critique de l’homme) », À la frontière de deux mondes, éd. Yavné, 1965.

 

[16] Guershom Shalom, Et une chose encore, éd. : Avraham Shapira, Am Oved, Sifryat Ofaquim’ Tel- Aviv, 1989, p. 383. Peut-être n’est-ce là que le témoignage de Sholem sur lui-même : lui aussi a assigné à Nietzsche un rôle prédominant dans la revalorisation du mythe. Notons à ce propos que Sholem a participé, en collaboration avec Mircea Éliade, l’historien des religions, et le psychologue Carl Jung, aux débats du Cercle Eranos où l’on prônait l’importance intrinsèque du mythe dans la compréhension des phénomènes religieux et culturels. La célèbre déclaration de Nietzsche : « Dieu est mort » n’est en aucune manière en contradiction avec la dimension religieuse de son œuvre. D’ailleurs, Zarathoustra lui-même possède le souffle biblique.

 

[17] Elyezer Shavid, L’individu - Le monde d’A. D. Gordon, éd. Am Oved, Tel-Aviv, 1970.

 

[18]  Mouky Tsour, Conférence au Cercle Nietzsche de Jérusalem, « Hebrew Union College », 1990.

 

[19] Ouri Tsvi Greenberg, La virilité en marche, éd. Sadan, Tel-Aviv, 1926.

 

[20] Yaacov Bahat, « Étude du poème : L’organiste » de Ouri Tsvi Greenberg, Ouri Tsvi Greenberg - Choix d’articles critiques sur son oeuvre, éd. : Yéhouda Friedlander, Am Oved, Tel-Aviv, 1974, pp. 208-226.

 

[21]  À propos des « Racines de la renaissance », cf. Josef Heller, Lehi - Idéologie et politique 1940-1949, vol. I, Keter et Centre Zalman Shazar d’histoire de l’État d’Israël, Jérusalem, 1989, pp. 117-119, 121.

 

[22] Ibid., p. 206.

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vendredi, 12 juin 2009

L’écologie spirituelle radicale

ou la contre-révolution conservatrice

 

 

 

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 L’écologie, à la faveur du succès électoral de la liste « Europe écologie », conduite par Daniel Cohn-Bendit lors du dernier scrutin européen, quelle que soit la valeur réelle du personnage, montre qu’il y a une prise de conscience montante de la population vis-à-vis du devenir de la planète. Cela n’est pas mauvais en soi, et représente même un certain avertissement, quoique timide, que quelque chose est en train de changer peu à peu dans l’esprit de la population, qu’une troisième voie alternative au délire consumériste de la société libérale s’impose comme étant inéluctable. Evidemment, la large diffusion du documentaire « Home », à la veille du scrutin des élections européennes, a sans aucun doute contribué au succès d'Europe écologie. Toutefois, cette explication un peu courte, masque le profond malaise que traverse notre civilisation.

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Certes ceci n’est pas nouveau, dès 1931, Oswald Spengler (1880-1936) avait déjà dit, non sans quelques raisons, que la « civilisation occidentale » produisait « un monde artificiel [qui] pénétrait le monde naturel et l’empoisonnait : « La Civilisation est elle-même devenue une machine, faisant ou essayant de tout faire mécaniquement. Nous ne pensons plus désormais qu’en termes de “chevaux-vapeur”. Nous ne pouvons regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique »  [1]. 

I. La terre est malade

 

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 Le productivisme industriel,

est en train de dévorer toute la création avec ses dents de fer.

  

Tout le monde en convient, la terre est malade, elle souffre et meurt sous les traitements qu’on lui fait subir, elle agonise de la violence qu’on lui inflige, elle se corrompt sous les coups répétés et réitérés d’une industrie monstrueusement mortifère. Il est donc temps de se réveiller, afin que nos enfants puissent, demain, et avant qu’il ne soit trop tard, toujours entendre battre le cœur de la terre !  En effet, interrogeons-nous. Qu’est devenue la vie de l’homme aujourd’hui ? lui qui voit couler à présent, à grande vitesse et tristement ses sombres heures, domestiqué dans les enfers urbains, parqué dans des habitations qui sont une insulte à l’architecture, soumis à des cadences de travail délirantes, devenant fou en s’enfermant dans des moyens de transport insensés, bruyants, dangereux et polluants. Sans même parler de faits évidents, comme le réchauffement climatique qui n’est pas un leurre [2]  Pollution, espèces en voie de disparition, réchauffement climatique, CO2, couche d’ozone, appauvrissement des ressources d’eau douce, montée des eaux, fonte des glaciers, industrialisation frénétique, urbanisation sauvage, sommes-nous donc certains de rester passifs devant la destruction par une humanité désorientée, de ce que Dieu nous a confié, à savoir la terre qui est notre mère commune. Loin du discours idéologique d’un mouvement Vert qui draine les pires égarements politiques,  nous savons cependant que nous n’avons plus que quelques dizaines d’années en réserve de pétrole, de gaz ou d’uranium, seul le charbon est plus abondant mais il est plus difficile à utiliser et très polluant. Que faire ?

 

II. Réveil de la conscience

 

Un élément peut surprendre. Le monde catholique ne se sensibilise que très lentement. « L’Église s’est beaucoup mobilisée pour le respect de lamun00.jpg vie humaine de la conception à la mort naturelle. On peut répéter cette conviction, mais à condition qu’il y ait encore une vie humaine ! » plaide Jean-Marie Pelt, pour qui « la protection de la vie tout court est une priorité absolue ». Pourtant, comme le signale Patrice de Plunkett, auteur de «  L’écologie, de la Bible à nos jours - Pour en finir avec les idées reçues »  : le réchauffement climatique fut prédit dès 1880 par l’abbé Stoppani (géologue de l’Académie royale des sciences de Milan), et en 1900 par Arrhenius (Suédois, prix Nobel de chimie). Le souci de l’environnement, des conditions de vie fut une idée que l’on retrouve déjà chez René de La Tour du Pin ,  Frédéric Le Play, ou encore Albert de Mun. Mais l’écologie naît véritablement, même si le courant de la Révolution conservatrice en Allemagne avant-guerre se signala par ses positions novatrices en la matière, qu'à la fin des années 1960, quand l’opinion prend conscience des effets du productivisme industriel sans frein. Vers 1970, on voit naître l’écologie « politique », qui veut amener les gouvernements à prendre en compte la responsabilité de l’homme envers la nature. C’est bien plus qu’un « souci de l’environnement » : il s’agit de réinventer le politique pour qu’il soit à la hauteur des défis de l’avenir. »  Néanmoins ce mélange débouche sur une position qui ne répond pas aux véritables défis, elle en vient à faire de l’écologie un parti, alors que l’écologie est une voie conservatrice alternative.

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La Tradition est révolutionnaire, elle est le seul véritable progrès,

concret et durable, le seul développement intégral qui soit,

car rien ne pousse longtemps sans racines.

Comme l’écrit fort justement Georges Feltin-Tracol dans  «L’écologie : une troisième voie identitaire ? » : 

- « Tout peuple, toute civilisation naît, s’épanouit et meurt dans un espace bien précis, dans un terreau particulier différent de tous les autres. Le sol, fécondé par la psyché commune - l’égrégore chère aux ésotéristes, est la matrice des haute civilisations. La notion de biotope s’applique aussi aux communautés humaines parce que, en relation permanente avec un paysage spécifique, elles fondent toutes une existence collective. Cette existence particulière se symbolise par une gastronomie, un habillement, un habitat, des mœurs qui constituent un art de vivre original imprégné des génies du lieu. Attenter à l’intégrité de leur milieu naturel revient automatiquement à les agresser. Les Anciens appellent la symbiose existant entre les civilisations et le cosmos qui les entoure : l’harmonie. L’histoire est, hélas !, pleine des outrages faits par l’Occidental à la biosphère/culturosphère dont l’anéantissement de peuples entiers en constitue l’illustration la plus évidente. Au-delà du strict aspect environnemental, la destruction méthodique des paysages bouleverse à jamais la vie, les structures sociales et l’imaginaire des autochtones qu’ils soient d’Amazonie (voir le film de John Boorman, la Forêt d’émeraudes) d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Europe. La défense des peuples passe donc par la défense de l’endroit où ils vivent. » [3] 

044.jpgPaul Claudel sut dire également quelques sévères vérités des , « qui n’est selon-lui ni secte, ni songe, son domaine est le réalisme et le bien commun, sous une forme nouvelle (…) offrant un terrain de dialogue et d’action entre croyants et incroyants, proposant un art de vivre dont le « code génétique » est proche des Évangiles », avec une rare énergie, ce qu’était les fautes de la civilisation moderne, parlant ainsi des Etats-Unis : « La même gabegie criminelle a présidé à l’exploitation des ressources naturelles et animales, des castors, des troupeaux de bisons, des vols de canards et de pigeons sauvages radicalement exterminés, des pêcheries empoisonnées par les égouts, par les usines et par le mazout, des réservoirs de gaz naturel et de pétrole livrés sans aucun contrôle aux pirateries du premier occupant… » [4] Critiquant fermement le libéralisme capitaliste Claudel rajoutait : « Le principe de notre civilisation, c’est le numéraire, l’alchimie maudite qui volatilise toute chose et transforme en une inscription servile, sur le front de l’homme, le nom de Dieu. Autrefois, l’argent n’était qu’un appoint. Aujourd’hui, c’est l’élément universel en qui tout existe et vaut » [5]. Rappelant les devoirs de l’homme envers la nature : « Tout ce que Dieu nous donne, il y a un devoir, un ordre, un art de le ménager, pour que nous gardions cela qui n’est à nous que pour que nous ayons un moyen de payer à Dieu redevance. Il ne s’agit pas de violenter la terre […] mais de l’interroger avec douceur, et de lui suggérer le vin et l’huile ». [6] L'encyclique Centesimus annus réaffirmera à ce titre : « Seulement la terre a été donnée par Dieu à l'homme qui doit en faire usage dans le respect de l'intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l'homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté ». C'est en répondant à cette consigne, qui lui a été adressée par le Créateur, que l'homme, avec ses semblables, peut donner vie à un monde de paix. En plus de l'écologie de la nature, il y a donc une « écologie » que nous pourrions appeler « humaine », qui requiert parfois une « écologie sociale ». Et cela implique pour l'humanité, si la paix lui tient à coeur, d'avoir toujours plus présents à l'esprit les liens qui existent entre l'écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l'écologie humaine. L'expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l'environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L'une et l'autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable - toujours actuel - de cette écologie multiforme de la paix. » [7]

 

III. Pour une écologie spirituelle

 

 De ce fait, comme le rappelle très pertinemment Falk van Gaver : « Qu'est-ce donc que l'écologie intégrale ? C'est une écologie catholique au sens le plus plénier du terme. C'est avant tout reconnaître et proclamer l'aspect intrinsèquement écologique - et ce bien avant que le terme « écologie » n'existe - de la religion. Une écologie intégrale, c'est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. On en trouve de nombreux axes dans le Magistère, dans les écrits des papes, mais aussi le Catéchisme et dans la Doctrine sociale de l'Église, ainsi que dans toute la Tradition chrétienne à travers les siècles, chez tous les grands saints d'Orient et d'Occident de deux mille ans de christianisme.

 

 

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Aucun salut ni réenchantement du monde
ne se fera sans une reprise de tradition

On en trouve des bases sûres dans toute la Bible, à commencer par la Genèse bien sûr, mais aussi les Psaumes, les Proverbes, la Sagesse, et le Nouveau Testament évidemment : les Evangiles, les Epîtres, l'Apocalypse…La question écologique est, le mot en moins, centralement présente dans la religion biblique, dans toute sa pensée comme dans tous ses rites, dans toute sa liturgie et toutes ses pratiques. […] Après l'immense et permanente rupture de tradition, rupture de transmission, interruption permanente de transmission, révolution permanente qui est le fondement même de la dynamique des derniers siècles que l'on a appelé « modernité », nous savons qu'aucun salut ni réenchantement du monde ne se fera sans une reprise de tradition. (…) Mais cette arche de salut ne doit pas oublier la nature, fondement de toute culture. La culture hors-sol qui constitue sur tous les plans la base de notre civilisation moderne montre ses limites. La reprise de tradition doit s'effectuer sur tous les plans, il faut l'étendre à tous les aspects de la vie, notamment économiques et écologiques. Une reprise de tradition n'est pas un retour en arrière, une copie du passé, mais une continuation inventive des méthodes qui ont fait leur preuve à travers siècles. L'agriculture biologique et l'architecture écologique sont de bons exemples, même si encore trop minoritaires, de ce qu'une reprise de tradition peut avoir de bon et de fécond. Cette reprise de tradition, multiforme et créative, est la seule véritable révolution - au sens étymologique ainsi que l'entendait Péguy : « seule la tradition est révolutionnaire… » - et le seul véritable progrès, concret et durable, le seul développement intégral qui soit. Car rien ne pousse longtemps sans racines. » Nous avons besoin d’être reliés à une source d’énergie pour vivre (alimentation, respiration….) et nos appareils font de même (électricité, gaz, pétrole….) L’analogie est que sur le plan spirituel, nous avons aussi besoin d’être reliés, de nous connecter à une source pour faire le plein. Cette source est d’origine transcendante, c’est l’essence de la Tradition.

IV.  La contre-révolution conservatrice 

Aujourd’hui le monde se meurt faute d’avoir su conserver un lien réel et vivant avec la terre. D’ailleurs les habitations modernes ont placé au cœur des maisons la boîte à image, là où, lorsque la société était encore humaine, se trouvait la cheminée, l’âtre qui, comme il fut publié ailleurs,  dans ce qu’on nommait jadis la « chambre à feu » était le cœur de la vie domestique : on s’y chauffait, on y faisait la cuisine, et les vieillards y attendaient, non comme aujourd’hui parqués dans des maisons, baptisées pudiquement de « retraite », en fait concrètement de sinistres « mouroirs» (sic) où ils végètent abandonnés de tous en raison des conditions existentielles « paradisiaques » du monde moderne, mais entourés de leurs proches, tranquillement la mort avec l’assurance de rejoindre, lorsque leur heure dernière arrivait, leur vraie demeure qui est au Ciel.  C’est pourquoi, « outre le soutien apporté aux mouvements régionalistes, il paraît indispensable d’assurer la défense culturelle et politique des terroirs, ou, si l’on préfère, des pays, dans son acception première. La protection de la paysannerie et, plus largement, de la ruralité n’est point une action vaine. En effet, « il n y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. [...] Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. La lutte en faveur des identités et de l’environnement passe nécessairement par la renaissance du monde rural.  J’appartiens de tout mon être, remarque Georges Bernanos, de toutes mes fibres, à une vieille civilisation sacerdotale, paysanne et militaire » [8] C’est pourquoi, au moment où l’écologie politique est une autre forme du triste spectacle politicien, il nous faut revenir au combat de la terre, « aux identités culturelles, au dépassement de la Technique et à la transmission du legs ». L’écologie que nous souhaitons, doit être contre-révolutionnaire et conservatrice, source d’enracinements et de régénération des communautés organiques.  Telle sera la véritable révolution écologique conservatrice, à la fois conservatrice en ce qu'elle déplore et critique du même geste le déclin de la civilisation et les effets de la modernité aveugle à elle-même, et en même temps révolutionnaire car sa critique s'énonce d'un point de vue radical et contre-révolutionnaire antilibéral capable de balayer la forme décadente d'une société malade et agonisante. La contestation révolutionnaire-conservatrice doit désormais œuvrer pour inventer un ordre spirituel nouveau, d'où puisse renaître, s’il se peut encore, la civilisation sur son déclin. Ainsi que le déclarait Eugen Rosenstock : « Pour continuer à vivre, aller de l’avant, nous devons recourir à ce qui avait avant la césure religieuse.

Or, ce qu’il y avait avant la césure religieuse, c’est-à-dire la déchristianisation, porte un nom, un nom  conféré par Carl Schmitt  :

‘‘Ordo romanus aeternum’’ ! [9]

Notes

 

[1] Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, Gallimard, 1958, p. 143.

 

[2] La banquise disparaît et si nous ne faisons rien dans une vingtaine d'année il n'y aura plus de glace au pôle Nord ! Chaque année c'est l'équivalent de la surface de la France qui s’évapore. Entre 2000 et 2008 un tiers de la surface a disparu ! Son épaisseur se réduit également d'année en année, celle ci est passée d'une moyenne de 3.5 mètres en 1960 à seulement 2 mètres en 2008. La température a augmenté au pôle de 4° au 20e siècle,quand sur le reste du globe la température a augmenté de 0.6 °.Avec tout ces éléments qui peut nier le réchauffement climatique ? Qui peut rester indifférent devant une telle menace ?  

 

[3] G. Feltin-Tracol, L’écologie : une troisième voie identitaire ? Europe Maxima, 2005.

 

[4] P. Claudel, Contacts et circonstances, 1940.


[5] P. Claudel, Au milieu, op. cit.


[6] P. Claudel, Présence et prophétie, 1942.

 

 

[7] Le Catéchisme de l’Eglise catholique est très riche en recommandations concernant l’ordre naturel, et le respect de la terre :

 

 -   « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. Pour chacune des œuvres des 'six jours' il est dit : « Et Dieu vit que cela était bon. » C'est en vertu de la création même que toutes les choses sont établies selon leur consistance, leur vérité, leur excellence propre avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C'est pour cela que l'homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses, qui méprise le Créateur et entraîne des conséquences néfastes pour les hommes et pour leur environnement.

-    « Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l'aigle et le moineau : le spectacle de leurs diversités et inégalités signifie qu'aucune des créatures ne se suffit à elle-même.

-     « L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aux autres.

-     « La domination accordée par le Créateur à l'homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n'est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l'intégrité de la création. »

 

[8] B. Charbonneau, Sauver nos régions, Écologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1992, pp. 26-27.

 

[9] Carl Schmit, Römischer Katholizismus und politische Form (1923), lance en quelque sorte un double appel: à la forme qui est essentiellement en Europe ro­maine et catholique, c’est-à-dire universelle en tant qu’impériale, et à la Terre, socle incontournable de toute action politique, contre l’économisme mouvant et hyper-mobile, contre l’idéologie sans socle qu’est le bolchevisme, allié objectif de l’économisme anglo-saxon.

 

 

 

 

 

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jeudi, 14 mai 2009

L’ordre naturel ou l’éloge de la vie simple

 

 

La philosophie des « Alpes »

dans la pensée de Albert de Haller

 

 

 

 

 

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« Forêts, dont les noirs sapins n’entrouvrent point leurs branches à la lumière,

où dans chaque retraite se peint la nuit du tombeau ;

sources, qui fuyez lentement,

soyez pour moi une image de l’éternité. »

 

(Albert de Haller, l’Eternité)

 

 

 

Haller_portrait_watercolour.jpgUn aveu du caractère heureux et simple de la vie sous l’Ancien Régime, à une époque où la logique productiviste du libéralisme industriel bourgeois ne s’était pas encore imposée à l’ensemble des hommes, nous est fourni par Albert de Haller, (1708-1777) [1], ou Albrecht von Haller, médecin, savant, philosophe, théologien, poète et homme politique, qui publia en 1732 un poème intitulé Die Alpen - « Les Alpes » -livre qui eut un succès considérable. Dans cet ouvrage, montrant l’harmonie sereine de la société d’Ancien Régime, il établit les bases d’une critique radicale politique, sociale et morale d’un monde corrompu et en pleine décadence, il propose la sortie de ce monde artificiel et étouffant et fait du rapport à l’ordre de la Nature voulu par Dieu une libération. En effet, la Nature que nous présente Albert de Haller est celle, encore intacte, d’avant la corruption révolutionnaire, « une Nature qui est doublement naturelle : comme culture humaine et comme nature physique » [2].

 

 

 

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Albert de Haller (1708-177)

 

 

 

Dans cette Nature, incarnée par les lacs et les montagnes, les bergers et les troupeaux, les paysans sont de vrais philosophes, le peuple est heureux dans la simplicité et est paré de toutes les qualités morales,  la vie est apaisée et tranquille. Dans les fermes, de pieuses femmes, dont Huysmans peignit avec beaucoup d’amour le charme sous le portrait de Madame Bavoil dans son roman La Cathédrale, savaient utiliser les herbes médicinales, cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins et faire prier les enfants.

 

 

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Madame Bavoil savait utiliser les herbes médicinales,

cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins

et faire prier les enfants

 

 

 

 

Moisson II.jpgAinsi, opposant la vie saine et naturelle des montagnards aux mœurs dépravées des citadins et critiquant, comme Béat Louis de Muralt, les influences françaises, il développe une pensée en rupture avec les germes du matérialisme des Lumières, dans des textes sur la fragilité de la raison, la superstition du progrès et le malheur de l'incroyance, se penchant en outre sur l'origine du mal, et sur la question de l'éternité (Über Vernunft, Aberglauben und Unglauben, 1729; Über den Ursprung des Übels, 1734; Unvollkommenes Gedicht über die Ewigkeit, 1736). Il n’hésite pas à mettre en doute l’idéologie perverse des « Lumières », refusant catégoriquement les vérités admises par les penseurs révolutionnaires, cherchant des réponses dans la nature, dont l'harmonie prouve à ses yeux l'existence du Créateur.

 

 

S'opposant totalement par son approche théorique et philosophique, et plus généralement par la vie traditionnelle qu'il mène, à Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) qui s'impose à l'inverse comme un matérialiste étroit et sectaire [3], Albert de Haller prône concrètement la « vie simple » dont il fait un éloge convaincant, peignant les paysages des Alpes en les donnant comme exemple de ce que devrait être, normalement, l’existence des hommes.

 

 

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« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.»

 

 

La montagne symbolise pour Haller, la proximité de l'homme avec Dieu. Elle s'élève au-dessus de la réalité quotidienne pour se rapprocher des cieux. Si le sommet perdu dans une couronne de nuages aiguise l'imagination, il est également le générateur d'eau assurant la fertilité de la vallée. La chrétienté ne représente-t-elle pas le Juge des vivants et des morts à la fin des temps trônant sur les nuées, alors que toutes les montagnes sont aplanies.

 

Face aux conceptions catholiques d'un monde soumis à l'ordre divin, s’opposait le mouvement des Lumières dont se faisaient en France les chantres, Rousseau, Voltaire et Diderot, qui mettaient en contradiction l'autonomie de la raison et la mise en valeur des dispositions intellectuelles de l'homme, aux lois de Dieu. C’est pourquoi, l'anthropologie de Albert de Haller, (suivi en cela par Charles Bonnet ou encore Johann Jakob Scheuchzer), fidèle à l’enseignement de l’Eglise, défendait le nécessaire respect des principes qui jusqu’alors avaient présidé à l’équilibre des sociétés humaines.

 

Or il est intéressant de constater, que de Kant à Lukács en passant par les thèses de Marx sur Feuerbach, la philosophie de l'Histoire n'a cessé de critiquer l'anthropologie, et la pensée révolutionnaire se distingue d’ailleurs, dans sa négation de l’homme réel dont sut nous parler Joseph de Maistre, par une négation redoutablement assassine des fondements de la pensée anthropologique. La grossière caricature au XXe siècle, chez Sartre et d'autres qui tentèrent de donner une pseudo assise anthropologique au matérialisme historique, puis chez l'ethnologue Claude Lévi-Strauss qui élabora une anthropologie qui aboutira à la théorisation des ridicules « structures mentales » dont se sont depuis fait une spécialité les apprentis sociologues de tous poils, est loin de correspondre à la richesse de la réflexion engagée par les penseurs contre-révolutionnaires [4].

 

En tant que synthèse interdisciplinaire entre l'Histoire, la religion, les coutumes et le travail, l’anthropologie a renouvelé les interrogations et conduit à des découvertes dans plusieurs domaines qui regardent tout le champ existentiel de l’homme. L'anthropologie s'étendra ainsi, sous l’impulsion de plusieurs chercheurs chrétiens, à l'étude de la culture humaine, aboutissant à une anthropologie culturelle qui explicita le rapport entre l'évolution des sociétés rurales et la « nature humaine éternelle » [5].

 

 

Devoir naturel, travail naturel, droit naturel : voilà les idées exactes et précises, qui sont bien faciles à saisir, et qui doivent présider à l’organisation des communautés humaines. La Révolution, c’est donc bien « la révolte érigée en principe et en droit, contre l’ordre social, en réalité contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur. Cette révolte, l’homme ne l’appelle pas péché, désordre, mais « Droit de l’homme » contre Dieu, correction de l’injustice de Dieu dans le monde. Le monde n’a pas besoin de Dieu pour connaître la justice. L’homme révolté y suffira. »

 

La doctrine sociale de l’Eglise, qui constitue l’objet de plusieurs grandes encycliques : Rerum Novarum, Mater et Magistra, Populorum progressio, Laborem Exercens, Sollicitudo rei socialis et Centesimus Annus, s’appuyant sur la pensée des auteurs hostiles aux vues de la Révolution, avec justesse affirme que la société n’est pas une masse informe d’individus, mais un organisme fondé sur la complémentarité et la solidarité. Ainsi les anciennes corporations unissaient les hommes exerçant la même profession pour la défense de leurs intérêts communs [6]. De la sorte, avant même que le terme ne fut inventé, la spiritualité chrétienne insistera sur la simplicité volontaire, l’attachement aux valeurs essentielles, le partage et l’échange. Cela signifie qu’il y a effectivement une écologie spirituelle, et qu’il est possible de véritablement promouvoir un ordre social respectueux des lois de l’Evangile. La société organique, qui respecte la famille, le travail et la religion, est garante de l’équilibre des hommes ; c’est l’oubli de l’ordre naturel qui conduit aujourd’hui un monde aveuglé par les mirages de la surconsommation, vers l’abîme et la destruction dans lequel on précipite malheureusement la création de Dieu.

 

 

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Les Alpes

(1723)

Albrecht von Haller

(extrait)


Traduction de

Vicenz Bernhard von Tscharner

 

 

« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.
Le théâtre d'un monde entier s'y présente
dans un instant, au travers des vapeurs
transparentes d'un nuage léger. (...)

Près d'elle une alpe vaste et fertile
se couvre de pâturages abondants;
sa pente insensible brille
de l'éclat des blés qui mûrissent,
et ses coteaux sont couverts
de cent troupeaux. »

 

 

 

Notes.

 

[1] Bibliographie :
-C. Siegrist, Albrecht von Haller, 1967
-H. Balmer, Albrecht von Haller, 1977
-S. Valceschini, Albert de Haller, vice-gouverneur d'Aigle en 1762-1763, 1977
-M.T. Monti, éd., Catalogo del fondo Haller, 1983-1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, 1983
-F.R. Kempf, Albrecht von Hallers Ruhm als Dichter, 1986
-M.T. Monti, Congettura ed esperienza nella fisiologia di Haller, 1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Horace-Bénédict de Saussure, 1990
-U. Boschung, éd., Albrecht von Haller in Göttingen: 1736-1753, 1994
-U. Boschung et al., éd., Repertorium zu Albrecht von Hallers Korrespondenz 1724-1777, 2 vol., 2002
-H. Steinke, C. Profos, éd., Bibliographia Halleriana, 2003
-H. Steinke, Irritating Experiments, 2005
-M. Stuber et al., éd. Hallers Netz. Ein europäischer Gelehrtenbriefwechsel zur Zeit der Aufklärung, 2005

 

[2] Haller a entrepris son premier voyage dans les Alpes en juillet et août 1728 alors qu'il se trouvait à Bâle pour assister aux cours du mathématicien Jean Bernoulli (1667-1748). Haller avait suivi sa formation universitaire à Tubingen et à Leyde de mars 1723 à juillet 1727, puis avait séjourné pendant environ un mois en Angleterre et avait passé l'automne et l'hiver à Paris avant d'arriver à Bâle au printemps 1728. Si, durant ces années de formation à l'étranger, il s'est surtout consacré à l'anatomie, son intérêt pour l'étude des plantes s'est accru pendant son séjour bâlois. Dans la préface de sa seconde flore de Suisse, l'Historia stirpium publiée en 1768, soit quarante ans après son premier voyage dans les Alpes, il donne une liste de ses voyages botaniques au début de laquelle il explique qu'il a commencé à s'intéresser à l'étude des plantes afin de se procurer de l'exercice physique : « C'est à Bâle qu'au printemps 1728 je commençai à m'occuper des plantes. Je me destinais à l'importante science de la médecine ; j'aimais les livres et la vie sédentaire : je ne me dissimulais point que si je me livrais à des études non interrompues, ma santé n'en souffrît beaucoup; je réfléchis donc aux moyens de secouer cette paresse littéraire, et je n'y trouvai pas de meilleur remède que l'étude de la botanique, qui me forcerait à faire de l'exercice. »

 

 

[3] La Mettrie dédicacera d'ailleurs ironiquement à Albert de Haller son ouvrage L'Homme-Machine, dédicace que Haller refusa dans deux lettres de récusation, dont une parut dans le Journal des Savants en mai 1749.

 

[4] Paradoxalement, la pensée structuraliste contemporaine a assimilé la réflexion sur le sacré et le profane qui provient des sciences des religions (G.-L. Müller). Il est vrai que la sociologie naissante avait, à l’égard du christianisme, une position ambiguë : il est aisé de reconnaître dans la définition durkheimienne de la religion comme « administration du sacré » et comme ensemble de « croyances obligatoires » une influence même de l’Eglise. Cependant, quant à soutenir que les grilles d’analyses sociologiques faisant appel à la notion de structure relèvent de la théologie, il n’y a que quelques aimables plaisantins peu sérieux pour se donner l’illusion d’y croire.

 

[5] Dans le sillage de Haller, une chaire d'anthropologie physique s'ouvrit à Zurich en 1899. Dans sa leçon inaugurale, Rudolf Martin définira l'anthropologie comme un inventaire systématique de toutes les variations humaines dans l'espace (morphologie raciale, génétique) et dans le temps (primatologie, histoire de l'évolution); il ancra ainsi sa discipline dans la biologie; il la dota d'instruments de mesure et de méthodes précises: son manuel de 1914 fit école. Il eut pour successeur Otto Schlaginhaufen, qui fit procéder sur des recrues à des séries de mensurations, présentées dans des publications où les affinités de cette anthropologie-là avec la biologie raciale et l'eugénisme apparaissent de façon explicite. Schlaginhaufen joua un rôle déterminant dans la création de la Société suisse d'anthropologie et d'ethnologie (1920) et de la Fondation Julius-Klaus pour la recherche génétique, l'anthropologie sociale et l'hygiène raciale (1921). Son successeur, Adolf Hans Schultz, est l'un des fondateurs de la primatologie, branche qu'il développa à la faculté des sciences de l'université de Zurich en l'élargissant en direction d'autres domaines comme l'histoire de l'évolution, la biologie des populations, la croissance et la génétique humaines.

 

[6] Dans la société traditionnelle, les classes ne sont pas antagonistes, mais naturellement complémentaires. La loi Le Chapelier (14 juin 1791) en interdisant les associations, tua les corporations qui avaient été l’instrument de la paix sociale depuis le Moyen Age ; cette loi était le fruit de l’individualisme libéral, mais au lieu de " libérer" les ouvriers, elle les écrasa.

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mardi, 21 avril 2009

La civilisation d'Ancien Régime et ses bienfaits

 

L’harmonie de la société traditionnelle

face aux horreurs du capitalisme libéral

 

 

 

par Hadrien

 

 

« Dieu établit les rois comme ses ministres et règne par eux sur les peuples.

C'est pour cela que nous avons vu que le trône royal n'est pas le trône d'un homme,

 mais le trône de Dieu même.

Le modèle pour le gouvernement monarchique est l'autorité paternelle,

se trouve donc dans la nature même.

Les rois de France se font sacrer à Reims,

ce qui donne ä leur pouvoir un caractère religieux. »

(Bossuet, La politique tirée de l'Ecriture Sainte, 1679,

Extrait du livre III.)

 

 

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Sous l’Ancien Régime les ‘‘deux tiers des enfants ne mouraient pas en bas âge,

beaucoup, grâce à l’Eglise, savaient lire et écrire,

et tous ne vivaient pas dans la crasse et l’absence de soins”

 

 

 

Il faut se garder de caricaturer l’Ancien Régime, comme on le fait trop souvent, qui fut le cadre de vie de nos ancêtres pendant des siècles, et donc représente un élément respectable de notre patrimoine, avant que la terrible Révolution Française ne vienne détruire un ordre fondé sur la religion, la fidélité à l'égard des devoirs et les liens entre les générations, temps où les hommes n’étaient pas encore asservis aux durs impératifs de l’argent roi et de la société libérale , et où les quarante heures et les congés payés, obtenus lors des grèves 1936,  auraient été regardés comme une épouvantable régression sociale auprès d’un peuple qui vivait au rythme lent des saisons et des nombreuses célébrations religieuses. C’est pourquoi il faut nécessairement sur ces sujets, se libérer rapidement des clichés distillés par les manuels d’histoire de la IIIe République !

 

La société de l’Ancien Régime, où, contrairement à ce qu’on a pu lire récemment, les ‘‘deux tiers des enfants ne mouraient pas en bas âge, où beaucoup, grâce à l’Eglise, savaient lire et écrire, et où tous ne vivaient pas dans la crasse et l’absence de soins”, semble à peu près aussi exotique à nos contemporains que celle de l’Antiquité classique ou de l’Amérique précolombienne. Il convient donc d’en finir avec une vision figée par les trois siècles qui nous en séparent, et la lecture idéologique du passé de la France qui a stérilisé les recherches des historiens. Heureusement, il n’en va plus ainsi de nos jours, où de nombreux travaux d’érudition ont fait bouger les choses, et ont montré que les conditions existentielles étaient bien plus douces que ce que la propagande républicaine n’a eu de cesse d’imposer aux esprits, nous faisant découvrir une société qui avait évidemment ses imperfections et ses limites comme tout système humain, mais néanmoins participait d’un ordre général de vie plutôt harmonieux et équilibré [1].

 

 

 

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Louis XVI,  que les révolutionnaires traînèrent dans la boue,

signa tous les recours en grâce

et promulgua l'édit de tolérance du 17 novembre 1787

accordant l'état civil et un statut aux protestants.

 

 

 

 

 

En effet, cet ordre, car s’en était un, était placé sous l’influence bénéfique de l’Église catholique tant décriée de nos jours, mais qui exerçait son ministère et rayonnait par son influence morale sur l’ensemble des populations, Église qui, comme l’écrit Alexis de Tocqueville : « n'avait rien de plus attaquable chez nous qu'ailleurs ; les vices et les abus qu'on y avait mêlés étaient au contraire moindres que dans la plupart des pays catholiques ; elle était infiniment plus tolérante qu'elle ne l'avait été jusque-là et qu'elle ne l'était encore chez d'autres peuples » .

 

A notre époque où une majorité de français ne pratique plus de religion, il est difficile d’imaginer la société de jadis, totalement immergée dans la Foi. Que ce soit dans la vie quotidienne, ponctuée par les sonneries de cloches, les offices et fêtes religieux, ou dans les évènements marquants de l’existence (baptême, mariage, sépulture). Pour les chrétiens d'alors la vie sur terre n’était qu’un passage vers la vie éternelle et, pour mériter le Ciel, il fallait mettre un frein à ses mauvais instincts et racheter ses fautes.

 

 

vie_paysanne.jpgDu point de vue économique, le système seigneurial, hérité du Haut Moyen Age, était basé sur une répartition des tâches entre celui qui assurait la sécurité le seigneur, et ceux qui produisaient les richesses, paysans, artisans, etc. En revanche, ce qu’on ignore, c’est qu’il existait de très nombreux contre pouvoirs reconnus comme les Parlements, les Etats provinciaux, les coutumes, qui permettaient un équilibre qui s’avéra durable et sage, évitant les régime des opinions, sans oublier que Louis XVI, ce "tyran" comme le fit remarquer Patrick Ferner que les révolutionnaires traînaient dans la boue, a, en dix-neuf ans de règne, signa tous les recours en grâce qu'on lui soumettait, de sorte qu'aucun condamné à mort ne fut renvoyé à l'échafaud, supprima l'usage de la torture dans les interrogatoires et celui des corvées et promulgua l'édit de tolérance du 17 novembre 1787 accordant l'état civil et un statut aux protestants. »

 

De la sorte, issus des idées républicaines, le socialisme marxiste et le libéralisme  sont les deux face d’une même médaille matérialiste et athée qui fonde toute sa pensée sur une vision purement économique du monde et des hommes. Le libéralisme comme le socialisme manifestent un optimisme humaniste fallacieux, puisque la société n’évolue pas vers la réalisation du Royaume céleste, qui serait une éthique de la perfection humaine, mais est en prise avec des forces négatives qui tendent à un asservissement toujours plus important de l’esprit de l’homme. Comme le dira fort justement le cardinal Billot : « les principes du libéralisme et du socialisme sont absurdes, contre nature et chimériques » Ainsi que le rappelle nos amis du Christ-Roi  : « Le libéralisme assujettit les peuples aux forces du marché, il gère la société sans aucune préoccupation religieuse, sociale, nationale et familiale, [les livrant] à la croissance continue de la production, il est une machine infernale condamnant la morale comme anti-économique. Exemple: le travail dominical. Bientôt, à quand le retour du travail des enfants?  Quant à la gauche "socialiste" elle oppose à ce matérialisme des gouvernements qui développent la confiscation des activités politiques, économiques, éducatrices et sociales entre les mains d'une administration pléthorique, paralysante et parasite dont les militants mercenaires collaborateurs fournissent le personnel. »

 

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Les ouvriers de Caterpillar, qui survivent grâce aux antidépresseurs,

nourris de TF1 et du journal du hard de Canal+,

gavés de football,

pourris par une nourriture malsaine et irradiée achetée à Carrefour,

sont beaucoup plus aliénés que leurs parents et grands-parents !

 

 

 

Sous l’Ancien Régime, si la vie était parfois dure pour beaucoup de gens, car les rares sources d’énergie extérieures, les moulins et les animaux ou la production de richesses, reposaient uniquement sur le travail des hommes, néanmoins des réseaux de solidarité existaient et il n’y avait absolument pas de barrière étanche entre les catégories. Le paysan et l’artisan habile ou le commerçant entreprenant pouvaient s’enrichir et même acheter des seigneuries, voire pour certains, au bout de plusieurs générations, accéder à la noblesse. Ainsi la plupart des gens avaient certes peu de biens, mais les faisaient durer et s’entre aidaient à l’inverse de notre société contemporaine, que l’on considère comme plus riche mais qui est infiniment plus égoïste.

 

Par ailleurs,  de cette « société d’ordres » - et en aucun cas de classes ! comme l’explique Michel Vergé-Franceschi [2] qui a passé plus de trente ans à étudier la question, doit être observée sous un triple prisme : celui de la tradition (avec ses charges de grand veneur, grand louvetier, grand fauconnier, etc.) ; celui de l’innovation (avec par exemple ses chirurgiens, ses ingénieurs, ses officiers de marine), enfin celui de l’ouverture, car, sous Louis XIV, et contrairement aux idées reçues, un fils de pêcheur illettré pouvait devenir officier général (Jean Bart), le descendant de simples artisans champenois ministre (Colbert), et le rejeton de grenetiers au grenier à sel chanceliers de France et gardes des Sceaux (les d’Aligre père et fils). Pour reposer sur des fondements radicalement différents de ceux que nous connaissons, la société française d’Ancien Régime a ainsi été une société ouverte, capable de faire progresser dans l’échelle sociale les plus méritants.

 

Enfin, et du point de vue des conditions de vie, on sait peu, par exemple, que la seule industrie chimique signalée par Delamare avant la Révolution est celle des feux d’artifices, dont les établissements devaient, depuis la fin du XVIe siècle, être éloignés des villes pour des raisons de sécurité. Ce fut la première industrie dénoncée comme dangereuse. Et c’est à la faveur de la Révolution et du libéralisme déréglementé envoyant les femmes et les enfants dans les bagnes industriels, y compris la nuit, que l’industrie chimique polluante bientôt s’implanta en France. Ce seront d’abord les nitrières qui produiront du salpêtre et de l’acide nitrique. Ce seront surtout ensuite les soudières, qui produiront de la soude, puis de multiples produits chimiques extrêmement toxiques. Si l’eau de Javel, cette dissolution de soude inventée par Berthollet, n’est plus fabriquée à Paris sur le quai de Javel, en revanche de nombreuses soudières de cette époque ont défini l’implantation d’industries chimiques qui sont toujours en activité, et dont les nuisances seront signalées dès la première moitié du XIXe siècle et vont considérablement aggraver les conditions de santé publique, et donc la mortalité des populations.

 

 

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Saint Vincent de Paul fut l’ un des plus grands représentants

de l’action sociale chrétienne en France au XVIIe siècle,

fondateur des Lazaristes en 1625, puis les Filles de la Charité en 1634.

 

 

 

La Doctrine sociale de l’Eglise, [3] qui prendra fait et cause pour une population enchaînée à des conditions de travail inacceptables, continue donc toujours à s’élever logiquement contre les horreurs du libéralisme moderne, non par des injonctions tirées d’encycliques vieilles de plus de cent ans, mais par des analyses fondées sur l’observation des faits actuels, comme l’a déclaré Benoît XVI récemment dans son discours aux Invalides parlant des biens matériels et de l’argent comme « des idoles à fuir, des mirages de la pensée ! »

 

C’est pourquoi, c’est parler dans le vide, comme d’habitude, selon des mécanismes structurels de sociologue, sachant très bien ce qu’est l’existence effective d’amis, de parents, de voisins, mais préférant se masquer les faits pour ne pas entamer les dogmes de  leur idéologie libérale, attitude coranique et musulmane s’il en est, manifestant une incapacité à jauger le monde avec une autre mesure que celle de critères matériels, et surtout regardant la promotion consumériste de l’individu uniquement comme un progrès, alors qu’elle possède un risque majeur, comme a pu le dire Dufour, à savoir que « L’individualisme issu des Lumières s’est entre-temps retourné en son avatar postmoderne : le « troupeau schizoïde « égo-grégaire », qui, en plus de ses tares, est aussi consumériste, procédurier, ignorant et fier de l’être, constituant par là même une grave menace pour la poursuite du procès civilisateur. L’effondrement de la transcendance au 18ème siècle ayant aussitôt fait place à une nouvelle religion, celle du Marché, qui enclencha un processus de désintégration et d’aliénation de l’homme » [4], que de ne pas vouloir admettre, comme le font les partisans du libéralisme, que l’aliénation des hommes de notre temps est directement liée à l’amélioration relative de leur niveau de vie qui, si elle a produit une certaine abondance fragile des besoins immédiats, en a créé des milliers d’autres purement factices, proprement illusoires et inutiles, et a surtout détruit toute trace de religion transformant leur vie en une morne tristesse lassante et déprimante, pour tout dire « déréalisante », virtuelle et mortifère, constatant toute leur incapacité, dans le contexte matériel qui est le leur, à donner, un sens à leurs existences, et leur impossibilité, faute d’une société dévorée par l’argent et la perte radicale du sacré, de mettre leur confort matériel au service des valeurs familiales, de la charité bien ordonnée, et du salut de leur âme.

 

Ceci explique donc pourquoi aujourd’hui, effectivement, les ouvriers de Caterpillar, et des autres secteurs de l’économie devenue folle, dénués de tout sens existentiel, qui survivent grâce aux antidépresseurs, nourris de TF1 et du journal du hard de Canal+, gavés de football, pourris par une nourriture malsaine et irradiée achetée à Carrefour, sont beaucoup plus aliénés que leurs parents et grands-parents qui bénéficiaient de 80 jours chômés avant la Révolution française sans compter les fêtes locales, qui avaient un mode de vie non soumis aux cadences infernales, entourés de leurs femmes et leurs enfants, baignant dans un environnement ponctué par les cérémonies de l’Eglise et orienté vers la vie de l’âme, mourrant au terme de leurs jours, heureux de rejoindre le Ciel en paix avec leur cœur.

 

 

Notes

 

 

[1] S. Leroux, L'Ancien Régime et la Révolution de la morale naturelle à la morale républicaine (1750-1799). Paris I, 11.01.1992 . On apprend dans cet ouvrage qu’en 1789, le royaume de France est le pays le plus peuplé d'Europe avec 28 millions d'habitants. La population se concentre dans le quart nord-ouest essentiellement, près du littoral du fait d'un important développement du commerce au cours du XVIIIºs, et dans la région lyonnaise. La population est à 80% rurale, malgré la poussée urbaine qui marque tout le XVIIIºs. En effet, les villes ont vu leur population augmenter de 45% ; désormais, le royaume de France possède 4.5 millions de citadins. Entre 1740 et 1789, le taux de mortalité est passé de 40 à 35,5/1000. Cette baisse est due pour l'essentiel à une chute de la mortalité adulte (moins de guerre, moins d'épidémie, moins de mauvaises récoltes). L'accroissement naturel au XVIIIe siècle est donc important. Mieux nourrie, mieux protégée contre les maladies, la population est plus robuste et peut mieux mettre en valeur les sols, permettant ainsi le progrès économique. Les paysans possèdent une culture orale très vivante. Les classes moyennes sont constituées par les artisans et les petits commerçants. Leur travail s'organise dans le cadre des corporations qui regroupent les gens travaillant dans un même corps de métier. En 1789, le royaume de France compte 22 à 23 millions de ruraux qui représentent 85% de la population totale (petite noblesse, bas clergé, artisans et bourgeoisie rurale inclus). Les paysans représentent à eux seuls 65% de la population, soit plus ou moins 16 millions d'habitants. 95% de ces paysans sont libres. Le cadre de la vie quotidienne du paysan au XVIIIºs c'est avant tout sa famille, une famille patriarcale ou toutes les familles d'un village font partie de la communauté villageoise qui se confond avec la paroisse, l'unité de base de la vie religieuse. La vie du village (rotation des cultures, entretien des chemins, nomination du maître d'école, du garde-champêtre, du collecteur d'impôts...) est règlementée par des assemblées de village dominées par les notables ruraux, élus comme "consuls" pour un an. Le cadre de vie du paysan est donc constitué par sa famille, sa communauté villageoise, sa paroisse et sa seigneurie. Il ignore complètement les limites des circonscriptions administratives (gouvernement, intendance), judiciaires (baillages et sénéchaussées), fiscales (les généralités qui se divisaient en "pays d'élections" administrés par des élus, et en "pays d'Etats" administrés par des représentants des trois états et en "pays d'imposition", territoires conquis au XVIIIºs. et qui conservaient leur système fiscal). L'augmentation de la production agricole a pratiquement fait disparaître les famines. L'amélioration du réseau routier a permis un meilleur ravitaillement. Le faible nombre de guerres et d'épidémies, en comparaison avec les siècles précédents, a permis la croissance démographique. Enfin, du fait d'un plus grand nombre d'écoles rurales, l'analphabétisme est en voie d’être résorbé.

 

[2] Michel Vergé-Franceschi, La Société française au XVIIe siècle, Fayard, 2006, et Nouvelle vision de l’Ancien Régime : tradition, innovation et ouverture : complexité et grandeur de la société du XVII ème siècle .

 

[3] D.R., Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, éd. Denoël, 2007.

 

[4] La « Doctrine sociale de l’Eglise, n’est pas une invention du XIXe siècle. Elle est inscrite au cœur même de l’Evangile et des premiers temps de l’Eglise. Pourquoi ? Car dès les premiers temps du christianisme, l’amour du prochain a été considéré comme l’un des principaux messages de la Révélation. C’est ainsi que la charité est considérée comme l’une des trois vertus théologales, et même la plus élevée des trois selon saint Paul comme le rappellera Benoît XVI dans son encyclique “Deus Caritas est”. Ce qui a des conséquences directes et concrètes sur le plan économique, à savoir que l’on ne peut séparer sous aucun prétexte la morale du domaine de l’argent et de l’activité monétaire et financière. Si les grandes encycliques des derniers papes : Rerum Novarum, Mater et Magistra, Populorum progressio, Laborem Exercens, Sollicitudo rei socialis et Centesimus Annus ont toutes abordé la doctrine sociale de l’Église car elle est fondamentale sur le plan théologique, n’oublions pas qu’un des plus grands représentants de l’action sociale chrétienne en France, fut saint Vincent de Paul au XVIIe siècle qui, non pour répondre aux questions posées par le socialisme ou le marxisme ! mais, comme toujours dans l’esprit chrétien, à la situation des populations, après avoir aidé dès son plus jeune âge les plus démunis, fonda les Lazaristes en 1625, puis les Filles de la Charité en 1634.

 

 

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samedi, 29 novembre 2008

RÉACTIONS À LA RÉPONSE DE ZAK À JUAN ASENSIO

Par Zak

 

 

 

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« La domination ontologique de l’horreur est inscrite de façon générique

en chaque être depuis la rupture adamique »

 

 

 

 

 

 

Nous avions voulu, dans notre précédente réflexion portant sur la notion de « virtualité », proposer une interrogation sur la notion d’authenticité en convoquant, à la fois les outils de la métaphysique classique et ceux de l’anthropologie chrétienne. Notre petit texte a suscité, à notre surprise, un nombre suffisamment significatif et important de commentaires multiples et variés, pour que nous nous sentions encouragé de relever, puisqu’il ne nous apparaît pas utile d’insister sur ceux qui témoignèrent de leur intérêt à notre égard et que nous avons bien lus, ce que ce questionnement a pu recueillir comme réactions critiques.

 

 

On pourra bien évidemment tout d’abord sourire, très franchement, de l’ire colérique plutôt comique que provoqua notre initiative, ici ou là, et en particulier chez des esprits réduits et bavards soutenant une impossibilité formelle entre l’interrogation métaphysique et le christianisme, encore pénétrés d’un indigent apriorisme qui sont allés jusqu’à affirmer, sans crainte du ridicule, et comme s’y risquent encore seuls quelques positivistes attardés, qu’il n’était pas possible d’engager une question de nature philosophique si l’on accordait un crédit à l’enseignement de la Révélation[1].

 

 

 

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« La philosophie, c'est à dire l'amour de la sagesse,

n'est pas une chose et la religion une autre chose. »

(Saint Augustin, De vera religione)

 

 

 

L’énorme stupidité abyssale d’un tel affligeant discours qui relève des innombrables bêtises écrites dans les petits opuscules, écrits par des professeurs formatés, que l’on destine aux lycéens qui se préparent au baccalauréat, pourrait aisément être mise en lumière en dressant la très longue liste des philosophes et métaphysiciens chrétiens qui marquèrent de leur présence magistrale l’histoire de la pensée.

 

Mais cela serait trop facile pour deux raisons principales :

 

- Tout d’abord parce que tous les penseurs en Europe avant même l’avènement du christianisme, à de très rares expressions près, furent des croyants, païens ou chrétiens, fortement attachés à leur religion et parfois, comme Jamblique, adeptes des cultes mystériques ;

 

- Deuxièmement parce que c’est toute la métaphysique, toute l’histoire de la philosophie elle-même, qui a sa source dans un fondement religieux placé à la base du questionnement dont on sait qu’il prit naissance précisément avec Parménide et son fameux « Poème sur la nature » (Peri Physeos) où, dans cet instant matinal et natif de l’interrogation fondamentale, conduit par la Déesse, il s’approcha de l’Être, qui se dévoila comme un don et lui fut délivré comme un préconcept transmis par la divinité [2].

 

Difficile de faire plus religieux, on le constate, en ce qui concerne le domaine originel de la philosophie !

 

Mais ceci n’a rien d’exceptionnel puisque c’est l’ensemble de la pensée grecque qui fut encadrée dès ses premiers pas par la fonction essentielle des personnages divins - Themis, Dikè, les Moires – des présocratiques jusqu’à Platon et Aristote puis, plus encore chez les néoplatoniciens dont beaucoup furent chrétiens (celui connu sous le nom de Denys l’Aréopagite en est l’exemple par excellence), personnages divins accompagnant le questionnement à l’égard de la sagesse. A ce titre, le nom même de « philosophie », désigne bien cette « Sophia » aimée que les latins désigneront comme « Sapientia », ce qui fera dire à Cicéron que la pensée philosophique est « la science des choses divines et humaines et des principes qui les fondent ».

Comme l’expliquera Jean Daniélou dans son étude parue en 1944, Platonisme et théologie mystique, cette approche conduira saint Augustin, très marqué par le néo-platonisme, a réconcilier les « idées éternelles » avec l’Evangile suivi en cela par Théodoric de Chartres, Dominique Gundisalvi, Duns Scot, ou Giordano Bruno,  (saint Thomas d’Aquin faisant de même plus tard avec l’aristotélisme), se souvenant que dans son Apologie de Socrate Platon déclarait : «  je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », démontrant ainsi que la sagesse philosophique consiste d’abord à se reconnaître ignorant en avouant la limite de la raison et des facultés humaines pour atteindre le domaine, inaccessible, de la Vérité [3].

 

 

Toutefois il nous faut faire justice, par delà les invraisemblables incohérences déjà signalées, à un truisme naïf foncièrement ridicule, toujours issu des manuels destinés aux classes du secondaire et que l’on recrache sottement, consistant à soutenir que « philosopher », vaniteuse et bien ambitieuse expression au demeurant pour les cancres ignorantins qui la manipulent sans intelligence, consisterait à « inventer » des concepts et faire surgir de sa pensée de la nouveauté. Rien que ça ! Or, telle est bien l’une des plus aberrantes et insignifiantes idées participant de la piètre vision deleuzienne vidée de sens et de fondement, aimant à roucouler son éternel credo au sujet du philosophe « amant du concept ». Deleuze lui-même, dont on n'oubliera pas qu’il s'est donné la mort de façon brutale le 4 novembre 1995, déclarait dans son ouvrage « Les conditions de la question : qu'est-ce que la philosophie? » : « La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas. C'est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts, mais surtout de les créer. » Outre que tout le monde n’est pas Deleuze, et que peu d’individus sont en mesure d’éventuellement "générer du concept", il y a dans cette vue un pseudo raisonnement qui joue sur les éléments de la pensée réflexive d’une manière toute hégélienne, laissant dans l’ombre un présupposé non interrogé de la vieille doxa deleuzienne qui trouve son inspiration chez Marx et Nietzsche : le rôle de la philosophie ne consiste plus à contempler le monde mais à le changer, à l’interpréter. Dans Différence et répétition, par exemple, Deleuze reprochera, de façon très marxiste finalement, à la dialectique hégélienne sa manière abstraite de concevoir le changement qui la rend incapable de penser le mouvement réel des choses.

 

heidegger_denken[1].jpgAussi Deleuze s’écartera foncièrement de Heidegger, en s’y opposant, critiquant son approche fondée sur l’authenticité, tel que le « Dasein » doit l’expérimenter. Et c’est bien là où réside une opposition radicale, entre l’utopie deleuzienne fondant ses vains espoirs évolutifs et progressistes en la création permanente de la nouveauté conceptuelle, et la position heideggerienne, beaucoup plus en accord avec l’intuition matinale parménidienne, et dont nous n’hésitons pas à dire que nous la reconnaissons comme supérieure et beaucoup plus respectueuse de la nature même de ce qu’est l’exercice philosophique véritable, consistant à nous préparer à répondre à un appel qui nous révèle, dans un saisissement inattendu et non volontaire, "l’Être" dans la perfection de sa donation originelle.

De la sorte, pour la philosophie exigeante consciente de l’appel ontologique, l'avènement de la Vérité réintroduit la métaphysique là où le nietzschéisme deleuzien, par un subjectivisme dérisoire et fort moderne, l'avait chassée en s'imaginant être en mesure de créer du "concept". En effet, ce qu’avait tragiquement oublié la non pensée moderne, l’Etre est une nécessité impérative à l’intérieur de laquelle nous sommes placés, nous ne le créons pas. C’est pourquoi à la question de savoir « qu’est-ce que penser ? », Heidegger répondit en 1955 par une autre question beaucoup plus juste et fondamentale : « qu'est-ce que l'Être ? » Ainsi, la question « qu’appelle-t-on penser ? » signifie plutôt : qu’est-ce qui nous incite à penser ? qu’est-ce ce qui nous appelle à penser ? qu’est-ce qui nous donne à penser ? Et ce qui donne le plus à penser, c’est le « Penser » lui-même : das Bedenkliche. Heidegger pourra donc affirmer, ruinant définitivement les présupposés évolutionnistes et subjectivistes si caractéristiques du nihilisme philosophique contemporain : « A l’aube profonde du déploiement de son être, la pensée ne connaît pas le concept » [4]

 

 

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« A l’aube profonde du déploiement de son être,

la pensée ne connaît pas le concept »

 

 

 

 

Nous nous attarderons un instant également, ayant déjà dit notre opposition à leur discours et le rejet que nous ressentions face à leur méthode de dénonciation, sur les profondes confusions théoriques, à nos yeux, des frères républicains consanguins Qu'est-ce qu'un français de souche? adeptes de « l’inessentiel » et d'un certain matérialiste, qui vinrent clamer leur incompréhension des mécanismes propres au spectacle moderne au prétexte de ridiculiser anonymement un auteur, s’imaginant missionnés pour sauver le monde du péril de la domination réactionnaire technocratique biocybernétique sans comprendre leur profonde participation à cette même domination dont ils ne sont que le pôle négatif et grimaçant inclus dans ce même spectacle qui, aujourd’hui comme hier, a depuis longtemps intégré sa critique.

 

 

 

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« La lutte conduite sur la base du vieux combat de dénonciation des extrêmes

n’est, en dernière instance, qu’un amusement pénible

qui ne sert qu'à régénérer un système qui ne connaît plus de mouvement négateur. »

 

 

Ces étranges personnages épidémiologiques ne comprennent pas, comme, pourtant, le disait déjà le texte de la brochure De la misère en milieu étudiant, que : « la critique radicale du monde moderne doit avoir maintenant pour objet et pour objectif, la totalité. » En effet, la critique, si elle doit s’exercer, est donc contrainte de se pencher sur le projet de la domestication totale, non en désignant encore et toujours, en retombant dans les mêmes pièges et ornières stupides, identifiant de façon erronée de prétendus agents de la réaction, discours ultra obsolète qui cache mal une totale incapacité analytique à appréhender la nature du système et de sa matrice, dans un schéma structurel passablement inopérant focalisé stérilement sur la désignation de l’adversaire principal situé, évidemment - grande révélation - à l’extrême. A présent à l’échelle mondiale, alors même que la domination ontologique est inscrite de façon générique en chaque être depuis la rupture adamique, la convergence est absolument réalisée entre la communauté du capital et sa critique, capital qui est devenu l’être social de l’espèce, dont la pérennisation est rendue possible grâce à l’instauration de la démocratisation, l’égalisation, et l’homogénéisation poussées à leur sommet, sachant que puisque le capital, par son idéologie libérale, s’est constitué en communauté globale il peut exercer sa domination sans partage en utilisant la démocratie et la République pour parachever la domestication, et qu’il n’y a rien qui ne puisse éviter de le servir en ne participant pas de son pouvoir, n’ayant nul besoin que quelques discours, qui tiennent d’ailleurs plus de l’incantation fantaisiste que du réel danger, viennent l’aider à renforcer son contrôle.

 

De ce fait, se faire le chantre des vertus républicaines et démocratiques en dénonçant les imaginaires adversaires de ces régimes, alors même que la démocratie est l’instrument par excellence de la soumission biologique et structurelle de l’espèce, [Marx disait de la démocratie qu’elle est « l'énigme résolue de toutes les constitutions bourgeoises »] , est donc le plus sur moyen, en collaborant au jeu spectaculaire et se vouant à la lutte contre des fantômes anecdotiques, d’asseoir le règne de la domination abstraite de la valeur en se transformant en laquais objectif de la domestication libérale.

 

Alors que la démocratie, telle qu'elle s'est constituée historiquement à des périodes décisives de l'histoire politique, de la Grèce du Ve siècle aux Républiques italiennes jusqu’à la Révolution française,  qui fut depuis toujours le vecteur idéal de la caste financière s'imposant de manière hégémonique comme la forme accomplie de domination réelle du capital sur la société, n’est plus menacée et par conséquent n'a plus à être défendue contre l'éventuel retour d'un phénomène totalitaire, même au prétexte d’un « pouvoir biocybernétique » qui, pour être plus efficace, n’a dans sa nature rien d’original ni de nouveau, faisant que ce combat n'est donc pas « progressiste » ou positif, mais absolument anachronique et régressif, c'est-à-dire réactionnaire. Déjà dans les années 1920, Bordiga, prévenait des ambiguïtés du slogan socialiste et républicain « la démocratie en danger » qui entraîna sur les champs de bataille des millions d’hommes qui se livrèrent une guerre criminelle, aussi inutile que vaine. La démocratie est une communauté illusoire, une communauté de la séparation parce qu'elle sanctionne politiquement, juridiquement et idéologiquement la soumission des hommes dans l'échange marchand où chaque individu, agissant pour lui-même, est devenu pour l'autre un représentant de la marchandise. La démocratie est donc actuellement "l'esprit" de la société, sa "religion".

Ainsi, si le nihilisme n’est que l'idéologie de soutient à la forme achevée de la domination, le prétendu reflet du mal dans lequel s’enferme les membres de la « Confrérie », nous assénant interminablement des injonctions sur la démocratie, la liberté, les Droits de l'Homme, réduisant concrètement l'horizon à l'alternative démocratie / totalitarisme, s'avère incantatoire et vain alors qu’il importe de démasquer le pivot du paradigme libéral pour montrer que son visage est multiforme, plastique et mouvant, utilisant pour son service l’ensemble des mécanismes trompeurs du champ politique pour mieux instrumentaliser, et son éloge et sa critique. La République, la démocratie, le totalitarisme et le marxisme ont permis l'universalisation du mode de production capitaliste, de sorte que la lutte conduite sur la base du vieux combat de dénonciation des extrêmes n’est en dernière instance qu’un amusement pénible, un travail contestable qui ne sert, d’une certaine manière, qu'à régénérer le système lui-même puisque le développement de la valeur a fini par cannibaliser les lois structurelles du système qui ne connaît plus de mouvement négateur.

La seule attitude authentique, c’est-à-dire authentiquement en rupture, est donc uniquement d’ordre supérieur, elle relève du spirituel et du transcendant.

A ce sujet, Augustin d’Hippone expliqua clairement que la « Question » porte sur la notion des "deux cités", des deux principes antagonistes depuis la Chute, dans la mesure où le monde est le lieu où se déroule depuis l’origine une incessante lutte entre deux volontés, deux projets antagonistes, où s’affrontent deux « voies », deux orientations aux perspectives radicalement différentes. Telle est l’authentique division toutes les autres étant factices et superficielles. C’est pourquoi, celui qui a compris que la seule extériorité critique est uniquement de nature spirituelle et qu’il n’y a pas, fondamentalement, de différence, de clan, de tendance dans la cité de la terre puisque toutes les forces possèdent la même et identique racine de désorientation viciée et corrompue, doit, alors qu’il est placé au cœur d’une confrontation métaphysique gigantesque qui voit s’affronter deux puissances irréconciliables, se positionner clairement en faveur de l’une ou l’autre des deux Cités, l’amenant, certes, à relativiser les gloires et puissances terrestres, mais surtout regarder les fausses luttes politiques ou idéologiques d’ici-bas comme vaines et stériles, dans la mesure où le combat véritable, l’unique combat, se mène contre « l’Adversaire », et non contre des mirages passagers au nom d’orientations politiques intramondaines.

 

 

Redisons-le, il ne peut y avoir qu’une seule communauté en ce monde, c’est celle des forces ténébreuses qui n’appartiennent à aucune communauté si ce n’est celle de l’abomination et de l’horreur ontologique. Le combat contre le mal est donc d’ordre métaphysique et spirituel : métaphysique car il touche à la nature pervertie de l’homme et à l’essence fétide de ce monde ; spirituel car il ne peut emprunter, et comme arme et pour finalité, que l’Absolu : « Il n’y a que deux cités, l’une criminelle descendant d’un homicide jusqu’à un homicide, […] et l’autre, sainte, fondée par celui qui mit sa confiance à invoquer le nom de Dieu. Voilà, en effet, quelle doit être l’unique occupation des membres de la Cité de Dieu, étrangers en ce monde pendant le cours de leur vie mortelle… » (S. Augustin, La Cité de Dieu, Livre XV, Ch. XXI.)

 

 

En conclusion, toutes ces réactions, parfois puériles, qui firent suite à la note : « Métaphysique de la virtualité », témoignent donc clairement de la tragique impasse dans laquelle se trouve enfermée une pensée indigente, totalement incapable d’affronter l’exigence ontologique, qui se contente de fonctionner en utilisant le slogan ou l’autocongratulation narcissique et le bavardage comme ultime recours face à sa tragique impuissance théorique. Mais au final rien d’étonnant, puisque tout ceci est relativement conforme au misérable niveau dans lequel croupit la modernité contemporaine désacralisée et son monde de toute façon condamné depuis l’origine à la déréalisation inessentielle, en raison de causes objectives qui conservent un pourvoir de nuisance terrifiant, utilisant, avec un art consommé, les êtres comme autant de marionnettes inconscientes afin qu’ils servent son nocturne objectif.

 

Rien n’était donc plus nécessaire que de se confronter à la notion d’inauthenticité en examinant l’essence de la virtualité. Comprendre et mettre à jour la réalité du lien secret et pervers qui unit ces deux notions, tel était, et reste donc, l’objet de notre réflexion.

 

 

 

Notes.

 

[1] On ne sera point trop cruel en relevant dans ce billet L'absence de question hautement fantaisiste publié sur un site naturiste que nous avions déjà incidemment évoqué, à l’intérieur des quelques lignes maladroites dont l’alacrité trahissait surtout un piteux dépit et qui se voulait une poussive et dérisoire réponse à notre texte, les réitérations d’un plaisantin écolâtre  se voulant philosophe mais possédant de curieux « soubassements » aprioriques, et qui n’hésita pas à proférer des affirmations sentencieuses - encouragé dans sa risible initiative par un hilarant cordonnier La haine du mouvement qui déplace les lignes jouant au singe savant qui ne cesse, à la moindre occasion, de crier furieusement du fond de son échoppe en lui imputant la responsabilité de l’arrivée au pouvoir à la tête de l’Empire du bien du candidat démocrate : « à bas Bush ! » -  composant son mot en l’accompagnant d’un babillage assez comique, puisque parlant ridiculement, dans son sabir, d’un : « cadre [pré-déterminé] », « des limites … qui renverraient infiniment à [elles-même] », expliquant « le [sous-bassement] chrétien supposé dès le départ» , et  le « thomisme vaguement [rebricolé] » , une nouvelle fois le « [sous-bassement] chrétien ne doit pas être atteint » , les  « fondements [inquestionnables] »  s’avouant comme « fondement [inquestionnable] ». - Ouf ! on est effectivement renversé, mais vraiment peu rassuré, par l’étalage d’une telle science orthographique génératrice de concepts.

[2] Cf. Couloubaritsis, L., du Peri Physeos, in Mythe et philosophie chez Parménide, Ousia, 1986.

 

[3] Les rapports entre néo-platonisme et christianisme sont très étroits; les néo-platoniciens connaissaient les chrétiens et certaines de leurs doctrines. En outre, des personnalités aussi importantes que des Pères de l'Eglise se sont tourné vers le platonisme, et la doctrine augustinienne comporte des composants éminemment platoniciens. Saint Augustin ne cachera d'ailleurs pas son immense dette envers les platoniciens dans la Cité de Dieu : il y affirme qu'ils sont proches du christianisme. Il reconnaît sans peine par exemple que les Libri platonicorum et le Prologue johannique, présentent une doctrine pratiquement identique. Ce parallèle entre des écrits platoniciens et le Prologue écrit par saint Jean, se remarque de même dans l’Introduction aux Confessions de saint Augustin, où Solignac cite Amélius évoquant une ressemblance entre le logos de saint Jean et le logos d'Héraclite :

- « Et tel était le Logos, par qui tout ce qui devient a été fait, tandis qu'il est lui-même éternel, ainsi qu'Héraclite l'a proclamé : et, par Zeus, c'est ce Logos, le Barbare (i.e. saint Jean) l'a reconnu, qui, étant établi au rang et à la dignité de principe, était en Dieu et était Dieu : par lui, tout absolument a été fait ; en lui ce qui a été fait, était, originellement vivant, vie et être ; et c'est ce même Logos qui est descendu jusque dans les corps et, ayant revêtu la chair, il est apparu comme l'homme, mais de telle sorte que, même alors, il montrât la majesté de sa nature ; et naturellement, après avoir été délié du corps, il est à nouveau divinisé et il est Dieu, comme il était avant d'être répandu dans les corps, dans la chair et dans l'homme. »

Rappelons qu’Augustin fut instruit de ces rapprochements par Simplicianus, et on trouve dans le livre VII des Confessions de l'évêque d'Hippone, une indication de sa lecture des Libri Platonicorum, affirmant que les textes se rapprochant de l'Evangile figurent en particulier dans les Ennéades de Plotin.

 

[4 ] Heidegger, M., Qu’appelle-t-on penser, PUF, 1992, p. 8.

 

 

 

15:05 Publié dans Philosophie, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (114) | Tags : philosophie, réflexion, politique, société, métaphysique |  Imprimer | | | | | Pin it!

mercredi, 05 novembre 2008

LE LIBÉRALISME : HÉRÉSIE SPIRITUELLE ET ERREUR TRAGIQUE !

 

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Le Prince de ce monde, maître véritable des forces d'argent

"Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent "

(Luc 16, 13)

 

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« Le libéralisme n'est pas une hérésie ordinaire,

c'est l'hérésie propre, personnelle de Satan,

puisqu'elle consiste, pour la créature, à usurper à son profit

l'indépendance et la souveraineté qui n'appartiennent qu'à Dieu, de toute éternité,

et dans l'ordre des temps à Notre Seigneur Jésus-Christ.

(…) On voit par là en quoi le libéralisme moderne diffère

de tout ce qui l'a précédé en fait de révolte et de péché.

C'est le péché lui-même, le dernier terme et le plus haut degré du péché.

Le libéralisme appelle "l'homme de péché", il prépare les voies à l'Antéchrist. »



(Mgr Henri Delassus, La Conjuration antichrétienne, 1910)

 

 

Comme il est plaisant de voir les niais admirateurs de littérateurs incompétents, confondant la science-fiction avec la vérité concrète [1], qui s’enthousiasmaient il n’y a pas si longtemps de la folle stratégie de l’Amérique, se réveiller aujourd’hui en s’apercevant que leurs rêves piteux se sont transformés en un hideux cauchemar. En fait, mais cela n’est pas étonnant, leur Amérique était une illusion pour salonards désoeuvrés, et leur libéralisme d’opérette une coquetterie ridicule pour esprits incapables de comprendre l’essence des lois intangibles qui gouvernent, depuis des siècles, le monde et président au devenir des hommes, des peuples et des nations.

Les risibles pamoisons adolescentes devant les excursions guerrières des U.S.A., symptôme caractéristique de juvéniles impuissants intoxiqués par trop de surf sur la toile qui s’extasiaient devant les geôles, d’ailleurs bientôt désertes et désaffectées, de Guantanamo [2], trouvent à présent leur risible conclusion, à savoir que les lendemains qui s’annoncent, suite au résultat de l’élection présidentielle outre-atlantique, vont ruiner, jour après jour et définitivement, chacun des mythes usés qui firent l’excitation puérile de leur faible pensée. Il y a d’abord eu l’effondrement des bourses mondiales, qui laissa clairement entrevoir la prochaine déroute définitive d’un système économique moribond, ruinant leurs trémolos à la gloire de l’économie de marché qui résonnaient inlassablement et comme une pénible ritournelle sous la plume de ses microscopiques idéologues du tout libéral. Maintenant, suite à un revirement prévisible, c’est à l’écroulement de la factice stratégie militaire et géopolitique de l’empire américain, suicidaire au demeurant depuis des années, à laquelle nous allons assister pour leur plus grande confusion.

 

 

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Pie IX, condamna le libéralisme lors du Concile Vatican I

 

 

Mais tout cela n’est au fond que justice pour plusieurs raisons objectives.

Tout d’abord, sur le plan purement théorique, le présupposé du libéralisme est d’une plate indigence erronée. Pourquoi ? Tout simplement, par ce qu'en raison de sa croyance en la prétendue bonté de la «Loi naturelle» qui serait « inscrite au cœur de l'homme » et des choses, il évacue le fait que l’homme n’est pas libre, mais au contraire prisonnier d’un déterminisme ontologique qui trouve sa source dans le "péché des origines" qui place chaque créature sous la dépendance directe de l’esclavage de passions incontrôlées, esclavage que nous recevons tous en naissant en tant qu’enfants d’Adam. De la sorte le libéralisme souffre d’un vice rédhibitoire : l’optimisme idéaliste. Dès lors, sous prétexte d’une croyance absurde dans les possibilités de l’auto équilibre des forces contradictoire, et en proclamant l'autonomie absolue de l'homme sur le plan moral, social, économique et spirituel, le libéralisme est, positivement, une idéologie mortifère, impie, négatrice des conséquences de la Chute, et donc oublieux du caractère abîmé du monde dans lequel nous nous trouvons, et donc du caractère foncièrement surnaturel de la Révélation qui excède toutes les données mondaines.

Ainsi à terme, et logiquement, le libéralisme conduit à une double négation, l’une pratique, par un excès d’optimisme, des nécessaires lois régulatrices qui doivent régler, arbitrer et maintenir les activités humaines qui sans cela deviennent rapidement folles ; l’autre, théorique, car en mettant l'humanité divinisée au niveau providentiel de Dieu, elle installe la dialectique du devenir en tant qu’idole effective remplaçant le Créateur. Ceci explique qu’en tant que doctrine constituée, le libéralisme ait été radicalement censuré et condamné par l’Eglise, qui l’a qualifié sous les termes de « rationalisme » et de « naturalisme » - la condamnation la plus explicite de cette hérésie, figurant dans la Constitution « De Fide » du Concile de Vatican I, en 1870.

Une variété de nuances de la pensée libérale existe bien sûr, et il a, au fil du temps changé de forme mais jamais de caractère ni varié sur son fond. Ainsi les distinctions entre le libéralisme en Europe et en Amérique du Nord, même si elles sont significatives, n’ont pas été modifiées puisque les principales caractéristiques demeurent intactes :

- 1°) Le désir d'adapter des idées religieuses à la culture moderne et les modes de pensée, les libéraux insistant sur le fait que le monde a changé depuis l'époque où le christianisme a été fondé de sorte que la terminologie biblique est incompréhensible pour les gens aujourd'hui.

2°) Le rejet de la croyance religieuse fondée sur la seule autorité, toutes les croyances devant être comprises par la raison et l'expérience et l'esprit ouvert aux nouveaux faits. Dès lors, pour cette idéologie, aucune question n’est fermée ou résolue, et la religion ne doit pas surtout pas se protéger contre un examen critique. « L'essence du christianisme » remplace ainsi l'autorité de l'Écriture, les croyances, et l'Eglise. Cela signifie qu'il n'existe aucune contradiction inhérente entre les royaumes de la foi et du droit naturel, la révélation et la science, le sacré et le séculier, ou la religion et la culture.

- 3°) L'immanence divine. Dieu étant considéré comme présent dans le monde, il n’est pas élevé au-dessus du monde comme un être transcendant. Il est son « âme » en tant que Créateur, il est présent en tout ce qui se passe, il n’y a donc plus, selon cette théorie impie, aucune distinction entre le naturel et surnaturel. La présence divine est indiquée dans les choses telles, beauté artistique (on voit les séductions qu’un paganisme rémanent peu tirer de cette notion avec un culte évident pour l’érotisme et le sensualisme), et bien moral.

- 4°) Enfin, sur le plan économique, le domaine de l’activité productrice et financière est libérée du poids contraignant de l’Etat pour en laisser la pleine administration aux seuls acteurs du secteur qui, évidemment, animés par un inextinguible esprit de lucre, se livrent à une concurrence féroce dont le seul objet est une course effrénée à toujours plus de profit au détriment total du bien commun.

 

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Nicolas Poussin, l'Adoration du Veau d'or, (1634).

 

 

De la sorte, bien que la plupart des libéraux tentent, maladroitement, de se revendiquer de la doctrine chrétienne, en réalité se référant au principe d'immanence ils tendent inévitablement vers le panthéisme païen.

Pour traquer les premiers signes de l’émergence des idées libérales, saint Augustin qui voyait en quoi cette idéologie néfaste était en opposition avec la religion et la tradition, par une revendication du pur utilitarisme prônant l’augmentation constante des plaisirs et la diminution des peines, au profit de la jouissance individuelle, aboutissait à la création d’un homo oeconomicus, dont l’homme de la société moderne est la figure résultante, soit un être désirant et calculateur toujours en quête de la maximisation de son intérêt personnel, ne sachant pas quoi faire, dénué de morale, quand il ne l’ignore pas purement et simplement, hypocrite, lâche et mesquin.

 

 

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Saint Pierre Fourrier transmettant la règle de saint Augustin

 

Saint Augustin, puis de nombreux Pères de l’Eglise, n’auront donc de cesse d’en appeler, contre ce danger, au rôle de l’État et au contrôle de la monnaie [3]. Ceci explique pourquoi, davantage que les modes de production, c’est la prédominance des rapports utilitaristes qui éclaire la malheureuse situation actuelle. Comme le dit Alain Accardo dans "Le petit bourgeois gentilhomme" : « le « mal » se loge tout autant en nous et entre nous qu’autour de nous. »

Ce qui est réaffirmé par Dufour : « L ’individualisme issue des Lumières s’est entre-temps retournée en son avatar postmoderne : le « troupeau schizoïde « égo-grégaire », qui, en plus de ses tares, est aussi consumériste, procédurier, ignorant et fier de l’être, constituant par là même une grave menace pour la poursuite du procès civilisateur. Dans "On achève bien les hommes" (…) l’effondrement de la transcendance au 18ème siècle a aussitôt fait place à une nouvelle religion, celle du Marché, qui enclencha un processus de désinstitutionnalisation.» (Dufour,D.-R., Le divin marché. La révolution culturelle libérale, éd. Denoël, 2007).

 

*

 

Le libéralisme manifeste donc un optimisme humaniste fallacieux, puisque la société n’évolue pas vers la réalisation du Royaume céleste, qui serait une éthique de la perfection humaine, mais est en prise avec des forces négatives qui tendent à un asservissement toujours plus important de l’esprit de l’homme. Comme le dira fort justement le cardinal Billot, « le principe du libéralisme est absurde, contre nature et chimérique » .

 

A cet optimisme libéral Bossuet ne souscrivit pas, son pessimisme s’ancrant dans la dénonciation de l’individualisme (quoique le terme lui soit postérieur), puissance corruptrice qui est la cause de la déliquescence de la société contemporaine : « Qui saurait connaître ce que c'est en l'homme qu'un certain fonds de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens, qui ne tend à rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés. » (Bossuet , Maximes et réflexions sur la comédie).

La pluralité des intérêts et la pluralité des opinions qui s’enracinent dans l’individualisme sensualiste qui sous-tend le libéralisme, manifestait pour lui la corruption sociale. De fait dans L’histoire des variations des Eglises protestantes Bossuet montrera que dans toute distance à l’égard du catholicisme se trouve l’inévitable la source d’un émiettement infini des opinions et d’une chute dans l’indifférence au vrai - et d’une complaisance pour l’immoralité, la jouissance et le profit – thème que reprendra ensuite Lamennais dans son Essai sur l’indifférence. (Cf. Lucien Jaume, Echec au libéralisme, Paris, Editions Kimé, 1990.

 

Ceux qui ne comprennent pas les erreurs axiomatiques de leur propre culture, sont inévitablement condamnés à répéter les erreurs de l’Histoire. Tel est le sort qui guette aujourd’hui les tenants du libéralisme, comme les oligarchies imbéciles. Après cinquante ans de pillage par le FMI et la Banque mondiale, aggravé par l’émergence de bulles financières incontrôlables, le système court rapidement à sa perte. L’écroulement de l’URSS, en 1989, et la guerre en Irak, a fait revivre la dangereuse illusion d’un « moment unilatéral », capable d’engendrer l’utopie d’un empire mondial que tout vient contredire à présent.

 

 

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César se rendant au Sénat le jour des ides de mars

 

La bataille qui s’engage est de nouveau celle de saint Augustin contre les valeurs de l’Empire romain décadent et paganisé symbolisé par la « Pax Americana », car cet empire touche à sa fin et ce n’est pas une nouvelle croisade, qui vient d’ailleurs de s’achever, qui le fera perdurer.

A la nouvelle administration américaine, nous disons donc volontiers ce que le devin disait à Jules César dans la pièce de Shakespeare :

« Prends garde aux ides de mars » [4] .



Notes.

[1] Exemplaires de cette tendance, les hasardeux propos de Maurice Dantec, devenus le médiocre vade mecum de quelques ramolis du cerveau, qui proclamait avec vigueur : "La guerre en Irak était justifiée depuis 1991. Je n'ai jamais eu de doute à ce sujet. (...) Face aux dictatures des pays arabes, j'ai toujours eu la même position... : il faut leur casser la figure, les foutre dehors et, éventuellement, placer des régimes qui soient à notre botte." Pontifiant de façon hilarante sur la nature de l'économie américaine  : "On peut dire ce qu’on veut sur l’Amérique, moi je suis un défenseur acharné du judéo-capitalisme américain. Sans problème. (...) oui je suis un suppôt du saint-empire germano-américain. Evidemment, on essaye de nous dire ah, le capitalisme, l’ultra-libéralisme, (...) Quel est l’homme le plus riche des Etats-Unis ? C’est un type qui avait dix dollars en poche il y a vingt ans. C’était Bill Gates. Alors qu’on essaye pas de me dire que c’est le même système. C’est pas vrai. Ce n’est pas le même système. En Europe, on n’est pas dans un système ultra-libéral, on est dans un système national-socialiste. Voilà ce que je pense. Un système de grandes entreprises publiques qui a complètement foiré toutes les révolutions technologiques depuis vingt ans. Evidemment, ce sont des bureaucrates, des fonctionnaires. En France, on a voulu créer la Silicon Valley, par exemple. Aux Etats-Unis, elle s’est créée toute seule, là où il fallait qu’elle soit. Je ne dis pas que là-bas il n’y a pas de racisme. Mais tu crois qu’il n’y en a pas ici ? Mais là-bas, il y a un turn-over réel des générations, même si c’est dur, même si c’est une société sauvage, violente, tout ce que tu veux. Mais aujourd’hui, l’industrie américaine, c’est l’industrie de la communication et de la culture." (Entretien, 18 mars 1996). http://www.les-ours.com/novel/dantec/dantec5.htm

[2] “La guerre en Irak n’était pas justifiée.” (Barak Obama, 27 septembre 2008)

[3] Ces idées ont été transmises depuis saint Augustin à Dante Alighieri et aux Frères de la vie commune, dont le fondateur, Gerhard Groote, créa de nombreuses écoles en Allemagne, en Suisse, en Bourgogne, en Flandre, aux Pays-Bas et dans certains endroits en France. Ces écoles réunissaient des élèves issus de familles modestes ou pauvres pour leur enseigner l’histoire des découvertes passées, éveillant ainsi leurs pouvoirs créateurs. « L’imitation de Jésus-Christ » et la copie des textes classiques — notamment des pères de l’Eglise -. De 1374 à 1417, les Frères de la vie commune formèrent des milliers de jeunes gens à Cologne, Trèves, Louvain, Utrecht, dans le Brabant, en Flandre, Westphalie, Hollande, Saxe, etc. Leur oeuvre se heurta à une très forte opposition, mais fut défendue par les milieux de l’Eglise qui luttaient pour surmonter le Grand Schisme, ainsi que par Nicolas de Cuse. Cette méthode d’éducation ainsi que les initiatives politiques et militaires prises par Jeanne d’Arc, jetèrent les bases d’un Etat-nation en France, que le fils de Charles VII, Louis XI, réalisa magnifiquement. Sur un peu plus de 50 ans (1461-1510), Louis XI (1423, 1483) et ses successeurs purent ainsi créer les institutions d’éducation nécessaires au développement de l’Etat-nation en muselant l’usure et l’appétit corrupteur des financiers.

 

 

 

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Louis XI en prière

 

 

 

 

[4] César : Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi ? J'entends une voix, plus perçante que tous les instruments de musique crier –César ! Parle, César se tourne pour entendre.

Le Devin : Prends garde aux ides de mars.

César : Quel est cet homme ?

Brutus : Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars.

(Shakespeare, Jules César, Acte Premier, Scène II.)

 

 

 

 

 

20:22 Publié dans Réflexion | Lien permanent | Commentaires (44) | Tags : politique, amérique, société, littérature, barak obama |  Imprimer | | | | | Pin it!