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dimanche, 02 septembre 2007

Heidegger contre Ricoeur, par Mundilfari

 

 

 

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 "Soit nous prêtons attention à ce qu'il nous faut,

soit nous prêtons attention à ce dont nous pouvons nous passer"

 Concepts fondamentaux

 NRF Gallimard, 2001- p.17
    
 
 
« Soi-même comme nul autre »

Ou la force intransigeante de la pensée authentique,
face aux platitudes de l’humanisme insignifiant.  

 
 
         Paul Ricoeur (1913-2005), naïf ou idéaliste, affirmait que  « la philosophie est une méditation de la vie et non de la mort », prenant ainsi par cette déclaration quelques importantes et significatives distances vis-à-vis de l’ontologie de Martin Heidegger (1889-1976) qui, comme nous le savons, associe intimement l’expérience du futur et l’«être-pour-la-mort». Ricœur en effet ne pouvait envisager le futur qu’à partir de la promesse et sous le signe de la vie, d’un « être-pour-la-vie ».
Le décalage est évidemment manifeste – radical – quasi inconciliable : alors que Ricœur envisage le futur à partir de la promesse placée sous le signe de la vie, Heidegger, lui, envisage l’avenir à partir de l’ « être-pour-la-mort ».
Que faut-il en penser ? Heidegger se serait-il trompé en plaçant le Dasein dans une projection déterminée par l’horizon de la finitude et de la limite ? Participe-t-il d’une vision pessimiste dans laquelle le négatif occupe une place par trop pesante et écrasante ? Si l’on en croit les pieuses louanges dispensées à foison aujourd’hui à l’égard de Ricoeur par tous les chœurs éperdus de bons sentiments du discours intellectuel dominant, on serait presque tenté de se laisser aller à quelques interrogations dubitatives et l’on en viendrait parfois à regarder Heidegger comme un philosophe triste ce qui, comme il arrive toujours, aboutirait rapidement à imposer de lui à l’opinion l’image d’un triste philosophe.
Certes, refusant une « ontologie sans éthique », Ricoeur, le penseur par excellence de « l’extrême centre » à l’axe introuvable, pâmé, et quasi en permanente « extase » devant les sempiternelles sirènes de la « sainte différence » et du respect de l’autre, qui, à présent, occupent et monopolisent jusqu’à l’écœurement l’ensemble des discours représentatifs du prêchi-prêcha de l’humanisme post-conciliaire, ne cessa de vouloir mettre en valeur la notion « d’affirmation originaire » ; l’éthique étant pour lui enracinée dans une tradition ontologique qui n’est pas celle de la « substance » mais celle de « l’acte » conjuguant attestation et injonction : «Si l’injonction de l’autre, disait-il,  n’est pas solidaire de l’attestation de soi, elle perd son caractère d’injonction, faute de l’existence d’un être-enjoint qui lui fait face à la manière d’un répondant.»
              On préfèrera cependant, n’en déplaise aux timides agitateurs du renouveau ecclésial « en église » à la sauce « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », l’analyse plus intransigeante et incomparablement profonde de la perspective proposée par Martin Heidegger, car un simple constat de la valeur des relations existentielles, n'emporte pas, qu’on le veuille ou non et l’expérience dans ce domaine, lorsque l’âge de la maturité a fait son œuvre, est sans appel, la conviction de la pauvre réalité des relations elles-mêmes, ou du moins de leur réelle « invalidité » catégorique.

               Il faut donc se convaincre qu'il n'y a pas d'une part, les êtres et d'autre part, l'être qui devrait s’enquérir de leur richesse. C'est dans une même nécessité que le Dasein constate de la pauvreté de son être et de l'être des autres. Il appartient à sa « facticité » commune et collective d'être jetée, livrée, abandonnée, dans l'être (Geworfenheit). Toutefois cette propriété essentielle et existentiale, pour douloureuse qu’elle soit tout d’abord, est beaucoup moins une perte, que la marque de l'appartenance inconfortable de l'homme à l'être, "la facticité du fait contraignant l'homme à prendre lui-même son être en charge ou, plus nettement : l'être-là comme livré à son là" (M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Aubier, 1957, p. 184.) Il n’y a donc rien à trouver dans l’autre, ni lui, qui ne s’est pas encore découvert, ni soi-même ; il n’y a rien, si ce n’est le vide d’une interrogation à jamais introuvable

                 La relation d'inclusion d'un être dans un autre : "est une détermination catégoriale qui ne peut, comme telle, s'appliquer à l'être-là. L'être-dans-le-monde est un existential, c'est-à-dire une détermination constitutive de l'exister humain, un mode d'être propre à l'être-là. (...) L'être-dans-le-monde, en tant qu'existential, est une relation originaire. L'être-là n'existe pas d'abord isolément, à la façon du sujet cartésien par exemple, pour entrer ensuite en relation avec quelque chose comme le monde, mais se rapporte d'emblée au monde qui est le sien. Le phénomène de l'être-dans-le-monde n'est pas assimilable, en particulier, à la connaissance d'un objet par un sujet. Loin d'être interprétable comme une relation gnoséologique, l'être-dans-le-monde est bien plutôt ce qui précède et rend possible toute connaissance, c'est-à-dire la saisie thématique de l'étant comme tel" (A. Boutot, Heidegger, PUF, 1989, p. 27.)

                  Exister c'est donc subir sa différence d'avec soi-même, c'est ne pas être à soi-même son être, tout en étant semblable à un autre. Drame existentiel éternel, auquel il n'y aura jamais de terme. La fracture ne sera jamais refermée, le fossé jamais comblé. Rien en nous n'est de nous, vient de nous ni va vers l’autre. Ceci explique pourquoi chaque être est incapable, à lui-seul, d'aller au bout de l'être, ni du sien ni des autres. Il est freiné par son manque constitutif d'être. L'unique forme du possible pour l'être est donc le non-sens, le sens sans nom, l'absence de nom du moi ; à l'oubli de l'être répond très exactement, fait écho, la non-existence du Je, le moi innommable et l’absence de l’autre tout aussi perdu et égaré.

                    L'être de l'exister est donc insaisissable, car ce qui est relatif, produit, dépendant, soumis, dominé, n'est pas véritablement. L'être n'est nulle part. L'expérience authentique est donc de réaliser son dénuement. "Je saisis en sombrant que la seule vérité de l'homme, enfin entrevue, est d'être une supplication sans réponse" (G. Bataille, L'Expérience intérieure, Gallimard, 1943, p. 25.). Il nous faut donc accepter le mouvement inexorable du non-savoir, du non-pouvoir. dans un monde vide et absent, le Dasein n'est rien.

                      Ce qui signifie clairement, que l'existence est soumise à la limite radicalement, foncièrement. Qu'il n'y a rien à comprendre du mystère existentiel, rien à conquérir,  qu'il n'y a rien à dépasser, car l'être n'est jamais atteint. Sans accès possible, l'être est présent dans son absence et absent en tant que présent. Lorsque Heidegger écrit, que "l'essence du Dasein consiste en son existence" (M. Heidegger, L'Être et le Temps, Gallimard, 1964, p. 42. ), il faut laisser de côté le sens qu'a ce mot dans la philosophie classique : acte premier qui situe un être hors du néant, hors de ses causes, et le comprendre comme cette possibilité qui caractérise l'homme d'expérimenter une ouverture (non-lieu) où il doit se soumettre dans le dépouillement de toute chose, lieu "dans l'ouverture duquel l'être lui-même se dénonce et se cèle, s'accorde et se dérobe" (M. Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique? Questions, I, Gallimard, 1989, p. 33.).

                      Cet espace, ce lieu, est celui où règne le silence nocturne des vérités impensables, inexprimables, là où la pensée retourne en son silence originel ; l'existence dans la plénitude de son inexistence. Moment non manifesté, non-né, non-advenu. Temps inexistant pour un lieu sans localisation. Pour une parole vide de son silence, un dire vide du vide lui-même. Un inconnu à jamais indicible et obscur, une « ténèbre » insondable et invisible. L'intense abîme du néant en son rien. En cet informulable où prend source toute pensée de la non-pensée, où s'origine le contact ontologique fondamental, où s'enracine les premières lumières de la pensée matinale du logos philosophique. La patrie nécessairement oubliée de l'être.
   
                      En ce sens, la réalité de l'acte philosophique total est l'affirmation de l'impossibilité philosophique. De l'impossible philosophie.

                      La révélation de l'inexistence de l'être, n'est qu'un moyen de sombrer plus avant dans l'absence de l'être. L'intolérable ne peut se comprendre, mais il est certain qu'une seule chance par lui nous reste offerte : celle d'accepter le non-sens. L'existant, le sujet, se retournant sur lui-même doit donc impérativement affronter dans l'angoisse, la nuit vide, l'absence cruelle, son ex-pulsion hors de lui-même et des autres vers le néant. Le sujet n'est rien d'autre que cette ouverture au néant, à l'innommable Autre, au Tout Autre, face  auquel il affronte, tout en rencontrant, sa tragique limite.

                      Il n'est donc d'autre mission véritable pour le Dasein, comme l’explique Heidegger ce qui en fait vraiment le penseur essentiel de la recherche absolue, il n'est d'autre fin authentique pour lui, qu'une souveraine perte définitive de lui-même et des autres, perte qui le condamne, dans un premier temps, au non-savoir et aux ténèbres de la nuit, mais lui donne finalement s’il le peut ou plus exactement en reçoit la grâce, dans un ultime renoncement, d’entendre secrètement le silence ineffable de l’éternelle Parole du Verbe.

 

 

 

 

 

 

 

 


09:35 Publié dans Réflexion | Lien permanent | Commentaires (138) | Tags : Martin Heidegger, Paul Ricoeur, Philosophie, Littérature, Reflexion |  Imprimer | | | | | Pin it!