jeudi, 05 janvier 2012

L’Eglise est une monarchie de droit divin

Tomb_Gregorius_XV_Sant_Ignazio II.jpg 

« La fonction juridique et la mission du Saint-Esprit

se complètent et s'achèvent mutuellement,

elles proviennent d'un seul et même Sauveur. »

Pie XII, Mystici Corporis, 1943.

 

 

Première Partie : 

1. La nature ontologique de l’Eglise

 

 

 

Armes pontificales.jpgL’une des plus graves erreurs contemporaines, erreur si caractéristique de notre siècle dans lequel triomphent l’individualisme et le subjectivisme, est sans conteste l’hérésie schismatique connue sous le nom de « sédévacantisme », qui substitue aux critères catholiques du droit divin ecclésial les fausses lumières du raisonnement privé et du libre-examen, conférant qui plus est à ces lumières erronées surgies de l’intelligence personnelle incompétente en ces matières touchant à l’infaillibilité, un pouvoir juridictionnel, une autorité délibérative et une puissance exécutoire au mépris de toutes les lois traditionnelles de l’Eglise catholique.

 

Pourtant, c’est oublier que l’Eglise a été fondée sur un droit lui-même fondateur et constitutif : le « droit divin » par lequel Jésus a confié à Pierre la garde de son Eglise (Matthieu XVI, 16), ce qui explique pourquoi tout est soumis au droit divin dans l’Eglise, les hommes, les sacrements, les institutions, et en premier lieu  l’élection pontificale elle-même, ceci signifiant que toute expression de la foi de l’Eglise dépend, est codifiée, régie par le droit divin qui est la source ontologique de la légitimité de la sainte société instituée par Jésus-Christ, et que nul ne peut, sous peine de péché grave, du haut d’un imaginaire tribunal individuel, s’y soustraire ou ne pas en respecter les saintes règles sans contredire coupablement le principe sacré d’autorité.

 

 

 

I. L’Eglise est fondée sur de droit divin

 

Mgr Gousset.jpgMgr Thomas Gousset (1792-1866) qui fut cardinal-archevêque de Reims, de pieuse mémoire, a su rappeler en son temps les principes fondateurs du droit divin : «La religion chrétienne est divine c’est Jésus-Christ lui-même qui a fondé l’Eglise qui porte son nom, et cette Eglise doit, aux termes des prophètes et de l’Evangile, durer autant que le monde ; elle est pour tous les temps et pour tous les peuples. L’Eglise est une société ; elle a par conséquent un gouvernement, un ordre hiérarchique qui distingue ceux qui enseignent de ceux qui sont enseignés, ceux qui gouvernent de ceux qui sont gouvernés. Cette société est nécessairement extérieure et visible ; elle est d’ailleurs une, sainte, catholique et apostolique. […] Les principales propriétés de l’Eglise sont l’autorité, la visibilité et la perpétuité, l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité. Ces propriétés sont toutes renfermées, les trois premières implicitement, les quatre dernières explicitement, dans ces paroles du symbole du premier concile œucuménique de Constantinople de l’an 381 : ‘‘Je crois en l’Eglise, une, sainte, catholique et apostolique’’… la visibilité et la perpétuité sont donc, comme l’autorité, des propriétés de l’Eglise. » [1]

 

 

Saint Pierre au ciel.jpg

 

« La visibilité et la perpétuité sont donc,

comme l’autorité, des propriétés de l’Eglise. »

 

- Mgr Thomas Gousset -

 

 

Mais de quelle forme de gouvernement Jésus a-t-il souhaité pour son Eglise ? La réponse tout fidèle catholique devrait la connaître : le Christ, dans sa sagesse, en confiant à Pierre l’autorité (Matthieu XVI, 17-19), a institué une monarchie absolue comme forme de gouvernement de son Eglise, et cette monarchie établie par Jésus-Christ, nul ne peut la contester ou s’y opposer sous aucun prétexte, c’est une loi sacrée instituée divinement. C’est ce que rappellera le cardinal Cajetan (1469-1534), héritier d’une longue tradition de théoriciens du « droit divin », face à Martin Luther (1483-1546) qui, méprisant la tradition établie par le Christ, voulut s’écarter de Rome en allant jusqu’au schisme.

 

L’Abbé Boulanger l’exprime ainsi : « Jésus-Christ a fondé une Église monarchique en conférant à saint Pierre une primauté de juridiction sur toute l'Église. Jésus-Christ avait constitué à la tête de son Église un chef suprême, saint Pierre, que l'Évêque de Rome, c'est-à-dire le Pape, était le successeur de saint Pierre dans la primauté et que, de ce fait, il avait la plénitude des pouvoirs conférés par Jésus -Christ à son Église. » [2]

 

De ce fait que représente le pape qui est à la tête de l’Eglise ?

 

Saint Pierre apotre.jpgLa réponse est évidente : « Pierre, et tous ses successeursSaint Pierre.jpg représentent la personne de Jésus-Christ, comme le vice-roi représente le roi. Pierre et ses successeurs président l’Eglise universelle en monarques ; c’est pourquoi ils sont le principe de l’unité de l’Eglise, qui est le royaume de Jésus-Christ. Car de même qu’il n’y a qu’un empire là où il n’y a qu’un empereur, qu’un royaume là où ne règne qu’un roi, un monde que Dieu a fait et gouverne, un ciel qu’éclairci un soleil ; ainsi l’Eglise ne serait pas le seul royaume visible de Jésus-Christ, si elle n’avait un seul chef visible, à qui tout entière elle se soumît, et qui la gouvernât ; ce chef, c’est Pierre et chacun de ses successeurs. Le privilège de Pierre est que son pouvoir passe d’âge en âge à ses successeurs ; les autres patriarches disparaissent, lui demeure le même, il traverse les siècles et demeurera jusqu’à la fin du monde. » [3]  

 

II. Le droit divin est la source de tout pouvoir dans l’Eglise

 

Ceci exposé, comment s’établit la source de la légitimité juridique au sein de l’Eglise, permettant de légiférer, décider, ordonner et gouverner ? 

 

De nouveau Mgr Gousset nous l’explique : « La puissance spirituelle du pape vient de Jésus-Christ ; c’est l’Esprit-Saint qui a établi le pape pour gouverner l’Eglise de Dieu. Or, c’est un dogme catholique que le pape, une fois légitimement élu, reçoit immédiatement de Jésus-Christ, avec le titre de successeur de saint Pierre, les clefs du royaume des cieux, avec le plein pouvoir de paître les agneaux et les brebis, de régir et de gouverner, non une partie de l’Eglise ou une Eglise particulière, mais toutes les Eglises ou l’Eglise universelle. […] L’Eglise, dont le pape est le chef, est une vraie monarchie. Gerson n’hésite point à déclarer hérétique et schismatique quiconque nierait que le pape a été institué de Dieu surnaturellement et immédiatement, et qu’il possède une primauté monarchique et royale dans la hiérarchie ecclésiastique. Il enseigne que l’Eglise a été fondée par Jésus-Christ sur un seul monarque suprême ; que la puissance ecclésiastique dans sa plénitude est formellement et subjectivement dans le seul pontife romain, et qu’elle a été donnée surnaturellement par Jésus-Christ à Pierre comme vicaire et au souverain monarque, pour lui et pour ses successeurs, jusqu’à la fin des siècles (De potestate ecclesiastica, consid. X.). » [4]

 

De son côté Cajetan écrit :

green1.jpg« Pour comprendre la nature du régime de l’Eglise, il n’y a qu’à regarder ses commencements. Elle n’a point débuté par quelques individus ni par une communauté quelconque. Elle s’est groupée autour de Jésus-Christ, son chef, sa tête, de même nature qu’elle, d’où lui venaient la vie, la perfection, la puissance. Ce n’est pas vous, dit-il, qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. Dès la naissance de l’Église, son régime apparaît donc nettement. L’autorité ne réside point dans la communauté, on ne la voit point se transporter, comme dans l’ordre civil, de la communauté jusqu’à un ou jusqu’à plusieurs chefs. Par nature et primordialement, elle réside dans un seul prince reconnaissable. Comme ce prince est le Seigneur Jésus, qui hier, aujourd’hui et dans tous les siècles doit vivre et régner, il résulte qu’en droit naturel c’était à lui, et pas à la communauté ecclésiastique, qu’il appartiendrait au moment de l’Ascension de se choisir un vicaire, dont le rôle serait non pas de représenter la communauté ecclésiastique née pour obéir, non pour commander, mais de représenter un prince dominateur par nature de la communauté ecclésiastique. Voilà donc ce qu’a daigné faire notre Sauveur lui-même lorsque, après être ressuscité, avant de s’en retourner dans les cieux, il élut, comme le marque saint Jean, l’unique apôtre Pierre pour son vicaire. Et de même qu’en droit naturel le prince de l’Église ne tient pas son autorité de l’Église; pas davantage son vicaire, qui relève de lui, non de l’Église. » (Apologia de comparata auctoritate papce et concil11, cap. I, n 450- 452).

Saint Pierre et le Christ.jpg

 

« Le gouvernement de l’Eglise est monarchique

en vertu même de sa constitution, qui est divine… »

 

 

Quelle est la conséquence d’une telle origine surnaturelle de l’Eglise ?

 

St-Athanasius.jpgTout simplement que l’Eglise, fondée sur le droit divin, obéit à des principes monarchiques lui conférant un caractère invariable, permanent, intangible et constant : « Il faut donc reconnaître que l’Eglise est, de droit divin, une vraie monarchie ; que le pape en est le chef suprême et le souverain, duquel découle tout pouvoir spirituel. (…) Le gouvernement de l’Eglise étant, comme l’Eglise elle-même, essentiellement un, perpétuel, invariable, est nécessairement toujours le même, c’est-à-dire toujours et nécessairement monarchique ; car il est monarchique en vertu même de sa constitution, qui est divine…Il est aujourd’hui ce qu’il était hier, et sera, jusqu’à la consommation des siècles, et ce qu’il a toujours été depuis le commencement, depuis le jour où Jésus-Christ a fait de saint Pierre le fondement de son Eglise, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront point, en même temps qu’il lui a confié les clefs du royaume des cieux, c’est-à-dire, le gouvernement de son Eglise. L’autorité vivante et infaillible ne se trouve que dans cette Eglise que Jésus-Christ a établie sur Pierre, le chef, le prince et le pasteur de toute l’Eglise. » [5]

 

Ceci implique nécessairement une vérité essentielle : « L’Eglise est constituée de telle manière qu’elle a toujours à sa tête et dans sa chaire immuables ses pontifes légitimes, qui remontent sans interruption jusqu’à Pierre, étant héritiers de la même doctrine, de la même dignité, du même rang et de la même puissance.  Où est Pierre, là est l’Eglise. Pierre parle par la bouche du pontife romain ; il vit toujours dans ses successeurs. C’est dans la chaire du bienheureux Pierre que Jésus-Christ a placé l’indestructible fondement de son Eglise. » [6]

 

St. Pierre Jésus.jpg

 

 

« L’Eglise est constituée de telle manière

qu’elle a toujours à sa tête et dans sa chaire immuables

ses pontifes légitimes,

qui remontent sans interruption jusqu’à Pierre… »

 

 

C’est cette doctrine du droit divin que l’on retrouve au cœur du dogme de l’infaillibilité promulgué lors du concile Vatican I, ainsi formulé dans Pastor Aeternus : « Si donc quelqu’un dit que ce n’est pas par l’institution du Christ ou de droit divin que saint Pierre a, et pour toujours, des successeurs dans sa primauté sur l’Eglise universelle, ou que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » (Pie IX, Pastor Aeternus, 1870).

 

III. Le droit divin irrigue le Corps de l’Eglise comme réalité intrinsèque

 

Les sources scripturaires, patristiques et dogmatiques de l’Église montrent la liaison intime entre l’essence spirituelle de la société fondée par Notre Seigneur, et la loi de cette société, son droit qui est précisément, en raison de son caractère surnaturel : « droit divin ». Et ce « droit » ne provient pas de l’extérieur, il ne vient pas se greffer, s’agréger, se fixer sur l’Eglise, mais surgit, émane d’elle, est constitutif de l’organisation conférée par le Christ à son épouse. : « Les dénominations ordinaires des Livres Saints, tous ces Livres ensemble sont appelés ou entendus simplement par le mot Canon, d’où vient l’expression de Livres canoniques employée dans les Conciles. On voit dans le titre premier du premier Livre de ces Institutes, que Canon signifie règle : or les Livres qu’on appelle de ce nom, ‘‘canoniques’’, ne sont autre chose que la règle de notre Foi. » [7]

 

Nul rapport de dissociation entre le droit et l’être de l’Eglise, nulle fracture ontologique entre le « droit » et la « foi », aucune barrière théologique entre le fondement décisif et la règle juridique positive régissant la structure ; le lien intime est à ce point insécable, inséparable, que la foi de l’Eglise découle de son droit divin, de même que son droit, est issu de sa foi en Jésus-Christ reconnu en tant que Vrai-Homme et Vrai-Dieu.

 

Pie VI.jpgPie VI le dira avec force :

 

« La discipline de l’Église est l’expression de sa doctrine (…), il est bon d’observer d’abord la liaison intime que la discipline a souvent avec le dogme, combien elle contribue à conserver sa pureté…Tant d’exemples d’anathèmes lancés contre les infracteurs de la discipline, prouvent que l’Église a toujours cru qu’elle était étroitement liée avec le dogme. »  (Pie VI, Quod Aliquantum, 10 mars 1791).

Ceci explique pourquoi la dimension institutionnelle de l’Eglise et sa juridicité sont intégrées, comme l’histoire du droit canon, dans l’examen de la constitution divine de l’Eglise catholique. Est-ce le respect de cela qui relèverait d’un « oubli » des critères de la vie surnaturelle ? Etrange idée en vérité, car la substance de la vie surnaturelle de l’Eglise lui est conférée par son Divin Fondateur qui l’assiste, lui insuffle cette vie et la transmet à chaque instant de son être propre, par la communication permanente et mystérieuse de sa grâce sur le plan existentiel et mystique. Ceci depuis la Pentecôte jusqu’à aujourd’hui, sans interruption, car cette assistance est une promesse du Seigneur.

D’ailleurs le Concile Vatican I affirme que Dieu a institué l'Église pour une fin surnaturelle, pour rendre éternelle l'œuvre de la ré­demption des hommes, et explique que sa finalité détermine sa nature juridique et hiérarchique :

 

Pape Pie IX.jpg« Le Pasteur éter­nel et l'évêque de nos âmes (I Pierre II, 25), afin de rendre perpétuelle l'œuvre sa­lutaire de sa rédemption, résolut d'édifier la Sainte Église en laquelle, comme dans la maison du Dieu vivant, tous les fidèles se­raient unis par le lien d'une même foi et d'une même charité... De même donc qu'il a envoyé les Apôtres qu'il s'était choisi dans le monde (Jn XV, 19), comme Lui-même avait été envoyé par le Père (Jn XX, 21), de même il a voulu des pasteurs et des docteurs dans son Église « jusqu'à la consommation des siècles » (Matth. XXVIII, 20). » (Pie IX, Pastor Aeternus, 1870).

Léon XIII, rappelant que l’Eglise est le Corps du Christ, affirme également que les éléments juri­diques, institutionnels de l'Église, sont unis et liés à la vie surnaturelle par la communication permanente de la grâce divine :

« Il s'ensuit que ceux-là sont dans une grande et pernicieuse erreur, qui, façonnant l'Église auLeon XIII.jpg gré de leur fantaisie, se l'imaginent comme cachée et nullement visible ; et ceux-là aussi qui la regardent comme une institution humaine, munie d'une organisation, d'une discipline, de rites extérieurs, mais sans aucune communication permanente des dons de la grâ­ce divine, sans rien qui atteste, par une manifestation quotidienne et évidente, la vie surnaturelle puisée en Dieu. L'une et l'au­tre de ces deux conceptions est tout aussi incompatible avec l'Église de Jésus-Christ que le corps seul ou l'âme seule est incapa­ble de constituer l'homme. L'ensemble et l'union de ces deux éléments est absolu­ment nécessaire à la véritable Église, à peu près comme l'intime union de l'âme et du corps est indispensable à la nature humai­ne. L'Église n'est pas une sorte de cadavre : elle est le corps du Christ, animé de sa vie surnaturelle. Le Christ Lui-même, Chef et Modèle de l'Église, n'est pas entier, si on regarde en Lui, soit exclusivement la natu­re humaine et visible, comme font les parti­sans de Photin et de Nestorius, soit unique­ment la nature divine et invisible, comme font les Monophysites ; mais le Christ est un par l'union des deux natures, visible et invisible, et il est un dans toutes les deux ; de la même façon, son corps mystique n'est la véritable Église qu'à cette condition, que ses parties visibles tirent leur force et leur vie des dons surnaturels et des autres élé­ments invisibles ; et c'est de cette union que résulte la nature propre des parties extérieures elles-mêmes. » (Léon XIII, Satis Cognitum, 1896).

Enfin Pie XII explique que l'Église possède son droit et ses éléments juridiques voulus par Notre-Seigneur, ce qui lui confère une vie supé­rieure de par l'Esprit surnaturel :

Pie XII bénissant.jpg«En consé­quence, la signification exacte de ce mot nous rappelle que l'Église, qui doit être re­gardée comme une société parfaite en son genre, n'est pas seulement composée d'éléments et de principes sociaux et juridiques. Elle surpasse, et de beaucoup, toutes les autres communautés humaines ; elle leur est supérieure autant que la grâce surpasse la nature, et que les réalités immortelles l'emportent sur toutes les réalités périssa­bles. Les communautés de cette sorte, sur­tout la société civile, ne doivent pas être méprisées, certes, ni traitées comme des choses de peu de valeur ; cependant l'Égli­se ne se trouve pas tout entière dans des ré­alités de cet ordre, pas plus que l'homme ne consiste tout entier dans l'organisme de notre corps mortel. Ces éléments juri­diques, il est vrai, sur lesquels l'Église, elle aussi, s'appuie et qui la composent, pro­viennent de la constitution divine donnée par le Christ, et servent à atteindre la fin surnaturelle ; néanmoins ce qui élève la so­ciété chrétienne à un degré qui dépasse ab­solument tout l'ordre de la nature, c'est l'Esprit de notre Rédempteur qui, comme source des grâces, des dons et de tous les charismes, remplit à jamais et intimement l'Église et y exerce son activité. L'organis­me de notre corps est, assurément une œu­vre merveilleuse du Créateur ; mais com­bien est-il dépassé par la haute dignité de notre âme ! De même la structure sociale de la communauté chrétienne, qui procla­me d'ailleurs la sagesse de son divin archi­tecte, est cependant d'un ordre tout à fait inférieur, dès qu'on la compare aux dons spirituels dont elle est ornée et dont elle vit, et à leur source divine. » (Pie XII, Mystici Corporis, 1943).

IV. L’élection du  Pontife est un acte infaillible

Ainsi donc, si l’assurance pour l’Eglise et son institution de cette assistance de la grâce divine permanenteOrdo Rituum Conclavis.jpg et perpétuelle est une vérité affirmée par le Christ, l’Ecriture Sainte et les enseignements dogmatiques des papes, comment imaginer que le lors de l’acte le plus solennel de sa vie, à savoir l’élection du successeur de saint Pierre, l’Esprit-Saint puisse faire défaut aux membres du Sacré-Collège ? Cette supposition absolument impie, réfutée par tous les docteurs de l’Eglise, est pourtant celle qui se retrouve dans les thèses schismatiques qui poussent certains à soutenir, avec une audace prodigieuse : « Dieu ne donne que sa grâce actuelle lors de l’élection et peut permettre l’élection d’un imposteur », ce qui, on en conviendra, relève de la plus épouvantable des erreurs sacrilèges anticatholiques !

 

 

Conclave.jpgLe troisième concile de Latran en 1179, s’occupant des lois à suivre pour l’élection des papes, fixera des règlements plus sévères encore que pour tout autre siège ministériel de l’Eglise. La raison qu’il en donnait étaient que, « lorsqu’il s’agit du pape de l’Eglise de Rome, il faut quelque chose de particulier, parce qu’il n’est point de supérieur auquel on puisse avoir recours. » Ainsi, « l'Ordo Rituum Conclavis » fera du Conclave tout entier un office liturgique, établissant des règles qui instituent des temps de prière et des précautions de clôture quasi-conventuelles, règles telles qu’on peut les retrouver dans des retraites fermées pour accomplir un discernement spirituel. Les lieux sont circonscrits et protégés (de Sainte Marthe à la Chapelle Sixtine, en passant par les jardins du Vatican), la communication extérieure supprimée (même la presse écrite), les communications internes codifiées et insérées dans un règlement précis, les rôles et responsabilités préétablis, les services nécessaires circonscrits dans le même enfermement. Le tout est encadré, jusque dans les plus petits détails, par des propositions de célébrations liturgiques habituelles (messes et liturgie des heures), ou adaptées aux divers événements, et les cardinaux chantant les paroles : «Imple superna gratia, quae tu creasti pectora», poursuivent leur invocation à l'Esprit Saint, qui suit le chant des litanies avant chaque scrutin.

Saint-Esprit.jpgIl est donc en effet une certitude absolue dans l’Eglise depuis toujours, c’est quepapal-mass.jpg tout ce qui entoure l’élection du successeur de Pierre est garanti par l’assistance de l’Esprit-Saint, assistance de nature infaillible.

C’est une vérité intangible, fondamentale, car elle touche aux fondements de l’édifice de la catholicité, dont la négation hypothétique émise par les schismatiques, reprise à présent par les sédévacantistes égarés, fut rejetée avec la plus extrême fermeté par tous les théologiens et docteurs de l’Eglise, car venant contredire une vérité qualifiée, à juste titre, d’indestructible par Mgr Louis Billot(1846-1931) : « Quoi qu’on puisse penser de la possibilité ou de l’impossibilité de l’hypothèse susdite, au moins un élément doit être maintenu comme indestructible et absolument certain : l’adhésion universelle de l’Eglise sera toujours en elle-même le signe infaillible de la légitimité de la personne du Pontife et de l’existence de toutes les conditions requises pour la légitimité même. La raison d’une telle vérité ne nécessite pas de longues argumentations. En effet, elle est immédiatement démontrable à partir de l’infaillibilité promise par le Christ et par sa Providence : “Les Portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle”, et encore : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles”. De cela il s’ensuit que si l’Eglise adhérait à un faux pontife ce serait comme si elle adhérait à une fausse règle de la foi, le Pape étant la règle vivante de la foi que l’Eglise doit suivre et de fait suit toujours, comme il apparaîtra clairement de ce que par la suite nous dirons. Si Dieu peut permettre que parfois la vacance du Siège apostolique se prolonge longtemps, s’Il peut aussi permettre qu’un doute se lève sur l’un ou l’autre élu, en revanche il ne peut pas permettre que toute l’Eglise reconnaisse comme Pontife un pape qui ne soit pas vrai et légitime. Dès l’instant où il est reconnu, il est uni à l’Eglise comme la tête l’est au corps ; aucune difficulté ne doit plus être soulevée quant à une éventuelle anomalie dans la procédure de l’élection ou quant à l’absence d’une des conditions nécessaires à la légitimité, car la reconnaissance de l’Eglise ôte à la racine toute éventuelle anomalie dans l’élection et elle manifeste infailliblement la présence de toutes les conditions requises. » (Cardinal L. Billot,, De Ecclesia Christi, Quaest. XIV Th. 29, § 3).

 

Et cet acte de « reconnaissance universelle », ceci est une loi effectivement issue, liée indéfectiblement auPius_XII_Coronation.jpg « droit divin », est de nature absolument infaillible ! Cette certitude de l’infaillibilité absolue de l’acte écarte de la sorte radicalement toute supposition insensée au sujet de la légitimité de l’élu : « L'acceptation pacifique de l'Église universelle s'unissant actuellement à tel élu comme au chef auquel elle se soumet, est un acte où l'Église engage sa destinée. C'est donc un acte de soi infaillible, et il est immédiatement connaissable comme tel. » (Cardinal L. Billot, De Ecclesio, t. XXIX, § 3, p. 621).

 

Refuser ce principe, c’est-à-dire ne pas reconnaître comme pape celui élu par le conclave comme authentique Pontife de l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine, légitime successeur de Pierre, c’est être « anathème » selon les termes de Vatican I : « Si donc quelqu’un dit que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » (Pastor Aeternus, 1870).

 

 

V. Le droit divin, issu de la Révélation, fonde l’Eglise

 

Sainte Trinité.jpgDe ce fait le droit, le « droit divin », entoure, préside, régit la succession, la transmission, l’autorité, la représentation, et jusqu’à la conservation de la foi dans l’Eglise, conservation qui est entourée par un luxe de précautions. Y aurait-il, en reconnaissant cette situation, « création d’une réalité divine », d’une « pseudo substance » originale et nouvelle, parce que le droit divin, depuis toujours, communique la vie surnaturelle à l’Eglise ? Voila une idée plus que surprenante, montrant l’ignorance des sources de la formation de l’Eglise et la profonde méconnaissance de la nature même de ce qu’est le « droit divin », propre à la divine institution fondée par le Christ, droit qui est très loin du juridisme profane et se rattache à la Personne même de Jésus.

Pie XII a déjà répondu à ce type d’objection, montrant que le droit divin, la partie juridique de l’Eglise, comme la foi, est constituée de par le caractère surnaturel de l’Eglise : « C'est pourquoi Nous déplorons et Nous condamnons l'erreur funeste de ceux qui rêvent d'une prétendue Église, sorte de so­ciété formée et entretenue par la charité, à laquelle - non sans mépris - ils en opposent une autre qu'ils appellent juridique. Mais c'est tout à fait en vain qu'ils introduisent cette distinction : ils ne comprennent pas, en effet, qu'une même raison a poussé le divin Rédempteur à vouloir, d'une part, que le groupement des hommes fondé par lui fût une société parfaite en son genre et munie de tous les éléments juridiques et so­ciaux, pour perpétuer sur la terre l'œuvre salutaire de la Rédemption. » (Pie XII, Mystici Corporis, 1943).

Aucune opposition, aucune distinction entre juridique et dogmatique, aucune création d’une « pseudo substance » à l’image d’une superstructure hétérogène plaquée sur un corps étranger, mais imbrication pour la perpétuation de l'œuvre salutaire de la Rédemption. 

 

thomas_bonnaventure.jpg

« La fonction juridique et la mission du Saint-Esprit

se complètent et s'achèvent mutuellement,

elles proviennent d'un seul et même Sauveur »

Pie XII - Mystici Corporis, 1943.

 

Resurrection-.jpgPie XII rajoute : « Il ne peut donc y avoir aucune opposition, aucun désaccord réels entre la mission dite invisi­ble du Saint-Esprit et la fonction juridique, reçue du Christ, des Pasteurs et des Doc­teurs ; car - comme en nous le corps et l'âme - elles se complètent et s'achèvent mutuellement, elles proviennent d'un seul et même Sauveur, qui n'a pas seulement dit en insufflant l'Esprit divin : « Recevez le Saint-Esprit » (Jn XX, 22), mais qui a enco­re ordonné hautement et clairement : « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie » (Jn XX, 21), et « Celui qui vous écoute, m'écoute » (Lc X, 16).» Mystici Corporis, 1943).

Les mots de Pie XII sont extrêmement forts : « La fonction juridique et la mission du Saint-Esprit se complètent et s'achèvent mutuellement, elles proviennent d'un seul et même Sauveur », le Droit et la Foi, selon Pie XII, se complètent et s’achèvent mutuellement, nul rapport de degré d’autorité, mais de complémentarité permettant d’aboutir au même achèvement. Et ceci en raison d’un fait évident : le Droit divin et la Foi proviennent d'un seul et même Sauveur faisant que le caractère divin du droit de l’Eglise procède, de par sa nature positive de droit voulu et conçu par le Seigneur, ne se contentant pas d’organiser « la communication humaine de la Vie divine » (sic), mais à pour mission sacrée, selon Pie XII,  de « perpétuer sur la terre l'œuvre salutaire de la Rédemption. » 

Alors en effet, comme la foi, le droit irrigue le Corps de l’Eglise comme le sang le corps humain, et le Souverain Pontife, parce qu’il est un « élu de droit divin », devient de la sorte, concrètement, « l’Elu direct de Dieu ». Il ne détient son autorité et son pouvoir que du Ciel, recevant, comme un  « monarque » de « droit divin », mais plus encore car son élection lui vient du Christ dont il est le Vicaire sur cette terre, l’autorité législative et judiciaire, ce que confirme Mgr Henri Sauvé (1817-1896), prélat de la Maison de sa Sainteté, théologien pontifical et consulteur de la Sainte Congrégation de l’Index : «La souveraineté de l'Eglise se personnifiant dans le Pape, l'Eglise n'est souveraine que par le Pape, et par conséquent il n'y a en réalité d'autre souveraineté ecclésiastique que la souveraineté pontificale. Le Pape, en sa qualité de souverain, a été investi par Dieu non seulement du pouvoir législatif, mais encore du pouvoir judiciaire, corollaire du pouvoir législatif. » [8]

 

Dogme.jpg Voilà pourquoi l’Eglise, établie sur le « droit divin » du Pape, est fondée sur un droit devant lequel tous les autres droits, sans exception aucune, et notamment le droit disciplinaire, s’effacent absolument. La monarchie romaine fonde, fait et établit l’Eglise, monarchie qui est une donnée révélée à laquelle aucun fidèle ne peut s’opposer. Le même Mgr Sauvé insistait donc : « Le concile du Vatican, en proclamant la souveraineté du Pape, a déclaré par là même quelle est la constitution de l'Egliseou sa forme gouvernementale.  Cette constitution est simple et admirable, comme toutes les oeuvres de Dieu. L'unité devant être un des caractères distinctifs de la société des croyants, Jésus-Christ a voulu assurer cette unité au moyen de l'unité de gouvernement, personnifié dans l'unité de chef. De tous les régimes, en effet, le régime d'un  seul étant, sans contredit, le plus apte à maintenir  l’unité dans une société quelconque, Notre-Seigneur a préféré pour son Eglise la forme monarchique aux autres formes de gouvernement. Tant qu'il est resté sur cette terre, le Christ a été le chef unique, le monarque visible, comme homme, et invisible, comme Dieu, de l'Eglise fondée par lui. Depuis sa glorieuse ascension, il n'a pas cessé d'en être le roi invisible et de verser sur elle ses célestes influences; mais en emportant au ciel sa chair glorifiée, il a dû laisser à sa place quelqu'un qui tînt les rênes du gouvernement visible de la société chrétienne. Ce quelqu'un, qui est son lieutenant, son vicaire, c'est le Pape, fondement, tête et centre de l'Eglise. Le Pape est donc le dépositaire visible de la puissance spirituelle du Christ : c'est lui que le divin Sauveur a établi, dans la personne de saint Pierre, le fondement, la base, la pierre angulaire de la société des croyants; c'est à lui que Notre-Seigneur a donné les clefs de son royaume, c'est-à-dire la souveraine puissance; c'est lui qu'il a établi le pasteur suprême de son troupeau. (…) Ce qui revient à dire que la puissance ecclésiastique se trouve à son plus haut degré concentrée dans les mains du souverain Pontife…monarque suprême et n'ayant ni égal, ni associé dans sa souveraineté (…) Le Pape donc est le suprême monarque de l'Eglise, investi par Dieu du droit de la gouverner d’une façon souveraine et indépendante de qui que ce soit ici-bas… » (Mgr Sauvé, Le Pape, Son Autorité suprême - Son Magistère infaillible, 1890).

 

 

Christ Roi de l'univers.jpg

 

 

Fin de la Première partie.

 

 

Suite : L’Eglise et la doctrine catholique du droit divin

 

 

 

 

Notes.

 

1. Cardinal Gousset, Théologie dogmatique, t. I, Jacques Lecoffre, 1866, pp. 495-496.

 

2. Abbé A. BOULENGER, Manuel d’Apologétique : Introduction à la doctrine catholique, éd. Emmanuel Vitte, Paris Lyon, 1937.

 

3. Abbé Barbier, Les trésors de Cornelius a Lapide, commentaires sur l’Ecriture Sainte, Julien, Lanier, 1836, vol. I, p. 693 ; 695.

 

4. Cardinal Gousset, op. cit., pp. 594-595.

 

5. Ibid., pp. 723-724. 

 

6. Ibid.

 

7. M. Durand, Histoire du Droit Canon, Jean-Marie Bruyset, 1770, Part I. Ch. I, p. 5.

 

8. Mgr Sauvé, Le Pape, Son Autorité suprême - Son Magistère infaillible, 1890. Dans ce même texte Mgr Sauvé explique : « La papauté, telle que Dieu a voulu qu'elle soit, et telle qu'il la conserve en fait, n'est pas une institution humaine, abandonnée à ses propres caprices et pouvant faire tout ce qui lui plaît, sans règle aucune, sans limites de quelque nature qu'elles soient. (…) Le droit divin, naturel ou positif, dont la papauté est la gardienne et l'interprète légitime [la dirige] (…) le collège des cardinaux qui, suivant la belle et juste pensée de Sixte V, représentent les personnes des apôtres, « quand ils prêtaient leur ministère au Christ Sauveur prêchant le royaume de Dieu et opérant le mystère du salut de l'homme » (In Uonsf. Poslquam verum) et qui, après l'Ascension de Jésus-Christ, assistaient Pierre dans son office de Pasteur universel de l'Eglise. » (Mgr Sauvé, Le Pape et le concile du Vatican, 1890, pp. 426-430).

 

 

 

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L’Eglise et la doctrine catholique du droit divin

Deuxième Partie :

"L’Eglise est une monarchie de droit divin"

Saint Pierre Rome.jpg

« A la base de tout dans l’Eglise,

il y a le droit divin et la loi éternelle.

Le droit divin se confond avec la loi éternelle. »

(St Thomas, Somme théologique, II, II, q. 57, a. 2)

 

2. L’Eglise, société surnaturelle, éternelle et divine

 

Triregnum.jpgCe qui est valable pour l’ordre humain relève du droit naturel voulu par Dieu, du droit positif divin inscrit dans l’Ancien et le Nouveau Testament, du droit positif humain, mais n’a strictement rien à voir avec le droit divin inaccessible à l’homme et sur lequel seule en ce monde l’Eglise est fondée. C’est pourquoi, l’Eglise catholique, qui est régie par le droit divin, édifiée par ce droit, soutenue en permanence dans son être par le droit divin, est la seule détentrice de cette essence.

 

De ce fait entre Magistère et droit divin il n’y a aucune différence, pas la moindre. En conséquence, puisque le Magistère tire son autorité du droit divin – la « foi » est indissociablement liée à ce « droit », car la foi sans le lien avec le canal de l’autorité ecclésiale est une foi imaginaire, détachée de son objet qui est l’Eglise.

I. Fondements théologiques du droit divin

Saint Thomas d’Aquin insiste sur la primauté fondatrice du droit divin dans l’Eglise, établissant son lien avec la Loi éternelle : « A la base de tout dans l’Eglise, il y a le droit divin et la loi éternelle. Le droit divin se confond avec la loi éternelle. D'après Saint Augustin (Lib. XXII, Contra Faustum) il est la raison divine, c'est-à-dire la volonté de Dieu, qui commande de conserver l'ordre naturel. Puisque Dieu est le principe de tout être, tout part de lui et tout revient à lui. Le droit divin embrasse tout l'ordre créé, et de lui découlent toutes les autres lois : les lois naturelles et les lois humaines. Le droit naturel issu de la loi éternelle doit avoir une influence déterminante sur tous les droits positifs qui en dehors de lui ne peuvent être que sans valeur. Le droit naturel est donc gravé dans la conscience de chaque individu et s'impose à l'ensemble de l'humanité. Il ne peut souffrir aucune dispense car étant l'œuvre de Dieu, nulle autorité humaine laïque ne peut le supprimer ou le faire oublier. On parle de droit divin à propos de ce qui est promulgué par Dieu, et ce peut être soit ce qui est naturellement juste, mais dont la justice échappe à l'homme, soit ce qui devient juste par décret divin. » (St Thomas, Somme théologique, II, II, q. 57, a. 2, ad I, 2, 3. q.60, a. 5, ad 1, 2).

Saint_Thomas_Aquin.jpg

 

« Dieu est le principe de tout être,

tout part de lui et tout revient à lui.

Le droit divin embrasse tout l'ordre créé,

et de lui découlent toutes les autres lois… »

(St Thomas, Somme théologique, II, II, q. 57, a. 2)

 

a) La distinction des ordres

 

Le système normatif de saint Thomas d’Aquin comprend les catégories suivantes, dans l’ordre hiérarchique :

1.- Le droit divin, appréhendé par la Raison divine est inaccessible à l’Homme, mais c’est celui sur lequel l’Eglise est fondée.

2.- Le droit naturel, voulu par Dieu et appréhendé par la raison humaine.

3.- Le droit positif divin, inscrit dans la Bible.

4.- Le droit positif humain, légal parce qu’accepté par tous et légitime parce qu’ayant pour but la réalisation du “Bien Commun” tel qu’il est défini par l’Eglise chrétienne.

 

Les trois catégories connaissables, agissantes dans l’homme et participant de l’acte de Foi, sont les catégories 2, 3 et 4, le droit divin, plaçant en 1 dans l’ordre des catégories, étant supérieur, n’obéit pas au mêmes règles. Le droit divin est inscrit dans la Bible, dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament (Somme Théologique, Ia IIae, qu. 98 et s.), cependant lorsque le Christ fonde son Eglise il lui communique son essence en vertu de ce « droit divin ». Il l’établit par ce droit, la place dans l’Histoire comme instituée, composée et dépositaire de ce droit, Il la qualifie en raison précisément de ce droit divin dont Lui, et Lui seul, est la source, l’origine et la finalité. En ce sens, le Mystère de l’Eglise se rapporte directement au Mystère du Verbe incarné. C’est ce qu’expliquera magnifiquement le R. P. Humbert Clérissac, o.p. (1864-1915), dans Le Mystère de l’Eglise (1918), ouvrage qui éclaire avec une rare profondeur la nature mystérique et mystique de l’Eglise, écrit :

 

« La vie de l'Église c'est la vie même du Christ; la vie de l'âme c'est la grâce sanctifiante. Le ravitaillement de ces deux cités se fait du dedans et d'en haut. Allons donc à l'Eglise par des raisons éternelles et divines. Connaissons et aimons l'Église dans l’idée même en laquelle Dieu Ta voulue, Dieu la connaît, Dieu l'aime. Cette idée n'appartient qu'à Dieu; elle n'est point une déduction de notre raison, ni un postulat de notre nature ; elle est surnaturelle. Et malgré que nous en puissions goûter la beauté et la richesse, nous ne la pénétrerons pas en son fond ; car elle enferme un mystère. Il ne faut chercher rien de moins dans le mystère de l'Église : c'est un mystère exemplaire et type; et c'est un mystère opérant. » [1]

 

b) Le droit divin est lié à la Révélation

 

Poursuivant son analyse le R.P. Clérissac souligne :

 

Trinité.jpg« L’idée en laquelle Dieu voit et aime l'Église, c'est son Fils - « In Ipso benedicentur omnes gentes. » [En Lui seront bénies toutes les nations.] Cette bénédiction date de plus loin qu'Abraham et Adam. Le regard éternel qui fixe les complaisances du Père dans le Fils, voit en lui le chef d'un immense corps et se repose aussi sur l'Eglise qui est ce corps. Cette place, l'Eglise la tient dans la Pensée divine, tout d'abord, parce qu'elle participe plus intimement et plus largement que la Création naturelle, à la perfection du Fils en qui Dieu se contemple. Le Fils, c'est lui la Pensée et la Raison vivante de Dieu, où resplendit non pas précisément la multitude éparse des exemplaires des êtres, mais leur ordre, c'est-à-dire leurs perfections et leurs fins, à tous, harmonisées selon un dessein unique : « In ipso constant. » Et qu'est-ce qui représente plus que l'Eglise la perfection de cet ordre ? Le Fils, il respire l'amour qui fait l'unité des divines Personnes, «Verbum spirans amorem » [Le Verbe dont procède l’Amour] : et qu'est-ce qui représente plus d'amour et plus d'unité que l'Église ? Elle s'enracine donc, pour ainsi dire, dans les plus grandes profondeurs de l'être divin. Avant de naître du côté percé du Seigneur sur la Croix, elle était éternellement conçue dans le Verbe. L'intérêt même de la Révélation que Dieu voulait nous faire de Sa Vérité par son Verbe appelait l'Église et la mettait en première ligne dans le plan divin. Tout le mystère de l'Église gît dans l'équation et la convertibilité de ces deux termes : le Christ et l'Église. Ce principe éclaire tous les axiomes théologiques concernant l'Église. Par exemple : Hors de VÉglise, point de salut, — ne signifie réellement autre chose que : Hors du Christ, point de salut. De même, ce principe éclaire ou plutôt il appelle et exige les quatre grands attributs de la vraie Église : pourquoi l'unité si ce n'est parce que la Vérité est dans l'Église, et l'Église dans la Vérité ? Pourquoi la sainteté, si ce n'est parce que la Grâce est dans l'Église et l'Eglise dans la Grâce ? Pourquoi la catholicité, si ce n'est parce que l'universelle Rédemption se fait par l'Eglise, et que l'Eglise se fait par l'universelle Rédemption ? Pourquoi l’apostolicité, sinon parce que le Christ est dans les Apôtres, et les Apôtres dans le Christ ? »

 

Il conclut :

 

« L'Eglise, c'est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ répandu et communiqué. Voilà l'unité vivante et infrangible du Corps mystique du Christ. Voilà l'importance capitale de l'Eglise : ma jus est omnibus. Elle est unie au Fils du même lien qui unit le Fils au Père, elle est dans la main du Père comme dans la main du Fils, son Epoux. Voilà le mystère du Christ dans l'Eglise et de l'Église dans le Christ. La personnalité de l'Église: cette personnalité ne peut se concevoir sans un Chef visible, sans Pierre et le Pape. » [2]

 

Christ roi et Seigneur.jpg

Toute l'Église, Corps mystique du Christ,

est considérée par saint Thomas d’Aquin

comme une seule per­sonne avec le Christ, son Chef.

 

 

 

reginald_garrigou-lagrange.jpgDe son côté le R.P. Garrigou-Lagrange, o.p., (1877-1964) nous explique : « Dieu, dit saint Paul, a constitué le Christ la Tête de toute l'Église, l'Église est le Corps du Christ et sa pléni­tude (Eph., 1, 22-23.) Dans ces paroles de l'apôtre se trouve conden­sée toute la doctrine du Corps mystique de Jésus-Christ. Cette doctrine si profonde a depuis lors occupé la pensée des Pères, fixé l'attention des grands théologiens et nourri la piété des fidèles. Aujourd'hui plus que jamais l'Esprit de Dieu invite l'Épouse du Christ à contempler et à vivre intensément ce beau mystère. (…) A Jésus, Chef mystique de l'Église, [saint Thomas] rattache tout le mystère de la prédestination et de la distribution des grâces, selon le mot de saint Paul : Praedestinavit nos in adoptionem filiorum per Jesum Christum (Eph., 1, 5, et Som. Théo., III, q. 24, a. 3 et 4). En effet, toute grâce donnée aux hommes, toute vie surnaturelle, dans l'ordre actuel de la Providence, est un fruit de la Rédemption. Or la Rédemption, saint Thomas ne la conçoit qu'en relation avec la divine solidarité du Corps mystique, qui fait de Jésus notre Chef et notre répondant. « C'est comme Chef, dit saint Thomas, et non pas à titre privé et personnel, que Jésus a reçu la grâce, pour la répandre sur tous les hommes. Aussi par ses oeuvres le Christ a-t-il mérité pour Lui et pour tous ses membres, autant qu'un autre homme pour lui seul. » (Som. Théo., III, q. 48, a. I). On objecte parfois que Notre-Seigneur ne pouvait pas souffrir pour nous, ni expier des fautes qu'il n'avait pas; commises, puisque la réparation doit venir de celui qui a commis l'offense. Saint Thomas a connu cette objection, et c'est la doctrine du Corps mystique qui lui fournit la réponse : « Le Chef et les membres, dit-il, ne forment ensemble qu'une seule personne mystique; et c'est pour­quoi la satisfaction du Christ appartient à tous les fidèles comme aux membres de Jésus-Christ. » (Som. Theo., III, q. 48, a. 2, ad 1um)… toute l'Église, Corps mystique du Christ, est considérée comme une seule per­sonne avec le Christ, son Chef (Som. Théo., III, q. 49, a. I). » [3]

Quant à Saint Thomas, il écrit : « Toute l'Église, est un seul Corps mys­tique... et le Christ en est la Tète. Or dans la tête nous pouvons considérer trois choses : la place qu'elle occupe, sa perfection et son influence; sa place : elle est la partie la plus éminente de l'homme... ; sa perfection : elle ren­ferme tous les sens intérieurs et extérieurs... ; son in­fluence : d'elle procèdent la force et le mouvement des autres membres et le gouvernement de leur activité. Cette triple prééminence appartient au Christ d'une façon spi­rituelle. D'abord, par sa proximité de Dieu, il a reçu une grâce qui prime celle de toute créature..., car tous les autres ont reçu le don de la grâce en vue de la grâce du Christ, selon cette parole de l'Apôtre aux Romains (VIII, 29) : Ceux qu'il a connus d'avance, Dieu les a prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit le premier-né parmi beaucoup de frères. En second lieu, le Christ l'emporte en perfection, parce qu'il possède la plénitude de toutes les grâces d'après ce que dit saint Jean (Jo., 1, 14) : Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité. En troisième lieu, il a le pouvoir d'influer et de produire la grâce dans tous les mem­bres de l'Église, selon ce mot de saint Jean (Jo., I, 16) Nous avons tous reçu de sa plénitude. C'est donc à bon droit que le Christ est appelé la Tête de l'Église. » (Somme théologique, III,q.8.a.1).

II. Exercice du droit divin sur le Pape

Ainsi donc, au lieu de penser, très coupablement, que l’Eglise édifie un doctrine du droit divin selon saChaire de Pierre.jpg fantaisie, ses vues et ses interprétations, ou « fabrique une théologie du conclave infaillible » (sic), il importe de s’incliner devant la volonté du Ciel et les lois de la société constituée par le Christ, comme le demande d’ailleurs le concile de Vatican I.

 

Car c’est cette doctrine du « droit divin » et de l’infaillibilité du conclave que l’on retrouve au cœur des formulations dogmatiques promulguées lors du concile Vatican I : « Si donc quelqu’un dit que ce n’est pas par l’institution du Christ ou de droit divin que saint Pierre a, et pour toujours, des successeurs dans sa primauté sur l’Eglise universelle, ou que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » (Pastor Æternus, 1870).

 

st_ peters cope.JPGCeci ayant pour conséquence directe, montrant que l’élection est garantie par l’assistance du Saint-Esprit, et prodigue donc, non seulement sa grâce suffisante mais sa grâce actuelle à l’élu, lui conférant la plénitude de la primauté juridictionnelle en toutes les causes : « Le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église, nous enseignons et déclarons encore qu'il est le juge suprême des fidèles et que, dans toutes les causes qui touchent à la juridiction ecclésiastique, on peut faire recours à son jugement. Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n'est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n'a le droit de juger ses décisions. » (Pastor Æternus, 1870).

Notre-Seigneur aurait donc souhaité, ceci de manière formelle, constituer un « imperator théocrate divinisé à l’antique » (sic) en plaçant son représentant sous la grâce du « droit divin » et le situant comme son Vicaire en ce monde ? Etrange question à vrai dire qui frise avec l’impiété, d’autant plus pour des catholiques, montrant une grande distance d’avec la compréhension de ce que signifie la Révélation. Autant se demander si le Christ peut se tromper, s’il est possible qu’il puisse faire erreur. Si les choses sont ainsi c’est que Dieu les a voulues telles ! Et ces choses, les lois de cette sainte société fondée par Jésus-Christ, sont absolument parfaites.

Pourquoi cette perfection ? En raison du « droit divin » précisément :

« De droit divin surnaturel encore, l'Eglise est une société publique parfaite, c'est-à-dire qu'elle a le droit de posséder tous les organes et toutes les institutions dont elle a besoin pour atteindre sa fin propre, qui est l'avancement du Règne de Dieu ; au nombre de ces organes et institutions. Dans le vocabulaire de la philosophie chrétienne, on appelle société parfaite non point une société dont tous les membres seraient sans péché, toutes les mœurs sans défaillance et tous les usages excellents, ‑ mais une société qui, par sa nature, a en elle tous les moyens nécessaires pour atteindre sa fin propre. C'est en ce sens l'Eglise est une société parfaite. »  (Léon XIII, Satis Cognitum, 1896).

Saint Gregoire VII.jpgEt parce que de droit divin surnaturel, l'Eglise est une société publique parfaite l’élu du conclave, après son élection comme Pontife, est fait saint selon saint Grégoire VII (+1085), qui édicta afin de préciser la nature de l’éminent pouvoir d’origine divine dont était détenteur le Pape, les Dictatus papae (1075), où furent énoncés les principes du droit divin et de la théocratie pontificale, principes qui président à l’édification de la doctrine de la Papauté, jusque et y compris, dans l’élaboration du droit canon moderne, posant l’origine de l’Eglise fondée par Dieu, le droit divin du Pontife interdisant à quiconque de le juger, sa sainteté étant de droit indubitable, c’est-à-dire ne pouvant être mise en doute par personne, du moins qui se veut ou souhaite demeurer catholique :

 

« 1. L’Eglise romaine a été fondée par Dieu seul.

(Quod Romana ecclesia a solo Domino sit fundata).

2. Seul le Pontife romain peut seul être appelé de droit universel.

(Quod solus Romanus pontifex iure dicatur universalis)

11. Le Pape est le seul nom dans le monde.

(Quod hoc unicum est nomen in mundo).

18. Un jugement prononcé par lui ne peut être annulé par quiconque; et seul lui-même, parmi tous, peut le faire.

(Quod sententia illius a nullo debeat retractari et ipse omnium solus retractare possit).

19. Le Pape ne peut être jugé par personne.

(Quod a nemine ipse iudicari debeat). 

23. Le pontife Romain, s’il a été canoniquement élu, est fait saint, de manière indubitable, par les mérites de saint Pierre et saint Ennode, évêque de Pavie, qui témoignent pour lui, beaucoup de saints pères étant d’accord avec lui. Ainsi qu’il est écrit dans les décrets du pape Symmaque. (Quod Romanus pontifex, si canonice fuerit ordinatus, meritis beati Petri indubitanter effecitur sanctus testante sancto Ennodio Papiensi episcopo ei multis sanctis patribus faventibus, sicut in decretis beati Symachi pape continetur). »

On le voit, selon Grégoire VII, dont on ne pourra penser que le saint Pontife médiéval ait été frappé de « légalisme borné, messianisme clérical ou d’illuminisme savant », le nouvel élu par l’effet du conclave, est lavé, blanchi, rendu saint de manière indubitable, ceci expliquant pourquoi la légitimité du nouveau pape ressort sans aucune contestation  possible, du fait dogmatique. S’il est élu, celui choisi par le Sacré-Collège agit infailliblement sous la motion du Saint-Esprit et est fait saint par les mérites de saint Pierre, vrai et authentique Pape de l’Eglise de « droit divin ». [4]

Messe pontificale.jpg

 

« Le Christ, Jésus, Fils de Dieu,

consacre son Eglise et la marque du signe du Saint Esprit

comme de son caractère et de son sceau… »

(S. Thomas, Contra errores Graecorum, Pars IIIe. Ch. XXXII).

 

  

 

Ceux qui douteraient de cette vérité, sont sévèrement blâmés par saint Thomas : « L’erreur de ceux qui prétendent que le vicaire de Jésus-Christ, le Pontife de Rome, n’a pas la primauté de l’Eglise universelle ressemble à celle de ceux qui prétendent que le Saint Esprit ne procède point du Fils. Car le Christ, Jésus, Fils de Dieu, consacre son Eglise et la marque du signe du Saint Esprit comme de son caractère et de son sceau… »  (S. Thomas, Contra errores Graecorum, Pars IIIe. Ch. XXXII).

 

Saint Thomas rajoute d’ailleurs :

 

Christ-Roi.jpg« Il ne peut y avoir un seul corps, s’il n’y a point une seule tête : ni une seule réunion de fidèles, s’il n’y a un seul maître. Ce qui a fait dire à saint Jean, chap. X, 16 : "il n’y aura qu’un seul troupeau et un seul Pasteur." » On prouve que saint Pierre étant le vicaire de Jésus-Christ et le Pontife romain successeur de saint Pierre, ce dernier a dû hériter de son pouvoir. Il est écrit au Canon du concile de Calcédoine : "Si quelque évêque est noté d’infamie, qu’il ait la liberté d’en appeler au bienheureux évêque de l’antique Eglise de Rome. Car nous avons Pierre comme pierre de refuge, et c’est à lui seul qu’appartient le droit, à la place de Dieu, de connaître, par un libre pouvoir, la criminalité d’un évêque accusé, en vertu du pouvoir des clefs que Dieu lui a données." Et plus bas : "Que tout ce qu’il décide, soit accepté comme du vicaire du trône apostolique." Saint Cyrille, patriarche de Jérusalem, dit en parlant au nom de la personne du Christ : "Toi pour un temps, et moi éternellement, je serai avec tous ceux que je mettrai à ta place, pleinement et parfaitement, par l’autorité et les sacrements, de même que je suis avec toi." Saint Cyrille dit, dans son livre des Trésors, que "les Apôtres ont affirmé, dans l'Evangile et dans leurs Epîtres, que, pour la doctrine, Pierre et son Eglise tenaient la place de Dieu, lui donnant la préséance dans toute réunion et dans toute assemblée, dans toutes les élections et dans toutes les décisions." Et plus bas " Tous inclinent la tête devant lui (Pierre), de droit divin, et les primats du monde lui obéissent comme au Seigneur Jésus." Saint Chrysostome dit, en parlant au nom de la personne du Fils : "Pais mes brebis," c’est-à-dire, sois à la tête de tes frères, en mon lieu et place. " Il est également prouvé qu’il est de nécessité de salut, d’être soumis au souverain Pontife. Saint Cyrille écrit dans son livre des Trésors : "C’est pourquoi, mes frères, nous imitons Jésus-Christ, afin que nous, ses brebis, nous entendions sa voix, en demeurant dans l’Eglise de saint Pierre, et que nous ne soyons point enflés du souffle de l’orgueil, de peur que le perfide serpent ne nous chasse hors de l’Eglise, à cause de notre entêtement, comme il chassa Eve du paradis." Et Maxime dans son Epître aux Orientaux : "Nous soutenons que l’Eglise universelle est réunie et fondée sur la pierre de la confession de saint Pierre, selon les paroles du Sauveur, dans laquelle il faut vivre pour le salut de nos âmes et lui obéir, en gardant fidèlement sa foi et sa religion". »  (Contra errores Graecorum, Pars II. ch. XXXV & ch. XXXVIII).

 

 

III. L’Eglise est, et « pour toujours », une société divine

 

 

Mgr de Ségur.jpgMgr L.G. de Ségur (1820-1881) sut le dire avec force : « JÉSUS-CHRIST et l'Église forment un tout indivisible »,  l'unique souverain, le Chef suprême de l'Eglise est le Seigneur Jésus-Christ.L'Eglise a été créée par Jésus-Christ Lui-même. Elle existait dans la pensée de Dieu, de toute éternité.L'Église, société surnaturelle, a été constituée par Notre Seigneur pour continuer sur la terre Sa mis­sion surnaturelle. C’est cette conviction que rappelle Léon XIII :  « Par son origine, l'Église est donc une so­ciété divine : par sa fin, et par les moyens immédiats qui y conduisent, elle est surna­turelle. » (Léon XIII Satis Cognitum, 1896).

 

Jésus parle de l'Eglise dans l'Évangile selon saint Matthieu : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela (Simon venait de déclarer à Jésus : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant »), mais c'est mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre et que sur ce roc, Je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clés du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » (Matthieu XVI, 18-19). Jésus parle ici de son Église, par où Il entend, à n'en pas douter, la société surnaturelle qu’il fonde jusqu'à la fin des temps. L'Eglise forme le Corps Mystique dont le Christ est la tête (Ephésiens I, 22-23), C'est par elle que : « Les autorités et les dominations dans les lieux célestes connaissent aujourd'hui la sagesse infiniment variée de Dieu, selon le dessein éternel qu'il a mis à exécution par Jésus-Christ, notre Seigneur. » (Ephésiens III, 10-11). L’Eglise, qui est l'épouse de Christ, saint Paul nous révèle : « Il l'a aimée et s'est livré Lui-même pour elle, afin de la sanctifier par la Parole après l'avoir purifiée, par le baptême d'eau, afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible(Ephésiens V, 22-27). Saint Jean disant : « Ce mystère est grand » et certes, rien n'est plus grand, après l'Incarnation la Passion et la Résurrection de Jésus-Christ, que la formation de cette Eglise, Nouvel Israël, habitation permanente du Saint-Esprit, destinée à partager la gloire du Christ, étant unie à Lui aussi complètement que « Lui-même, est uni au Père. » (Jean XVII, 20-26).  On comprend donc pourquoi il est impossible que disparaissent la visibilité, la hiérarchie et la légalité de l’Eglise catholique. Le Concile Vatican I a solennellement affirmé cette vérité :  « Si donc quelqu’un dit que ce n’est pas par l’institution du Christ ou de droit divin que saint Pierre a, et pour toujours, des successeurs dans sa primauté sur l’Eglise universelle, ou que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » (D.S. 3058, Const. Dogm. Pastor Æternus, canon du chap. 2).  

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« Par son origine, l'Église est une so­ciété divine :

par sa fin, et par les moyens immédiats qui y conduisent,

elle est surna­turelle. »

(Léon XIII Satis Cognitum, 1896).

 

 

 

Saint Charles borromée.jpgIl y aura donc “toujours”, c’est-à-dire jusqu’à l’achèvement des temps, un successeur de saint Pierre à la tête de l’Eglise, c’est une vérité de foi fondamentale qui relève de l’indéfectibilité de l’Eglise, car si l’Eglise était privée de Pape, ce qui est contraire aux promesses formelles du Christ, elle n’existerait plus telle que l’a fondée Jésus, or le Christ ne peut ni mentir, ni accepter que son œuvre puisse être détruite, ni que son saint sacrifice ait été vain. Cela n’a aucun sens. [5] L’Église n’est autre, dira dans une formule magnifique Bossuet, que « Jésus-Christ répandu et communiqué » [6], saint Augustin ayant préalablement résumé cette idée majeure de l’unité entre le Christ et l’Eglise : «L’Église entière, partout diffusée, est le corps dont le Christ est la tête: ce sont non seulement les fidèles maintenant vivants, mais aussi ceux qui ont été avant nous, et ceux qui viendront après jusqu’à la fin du monde, qui forment ensemble son corps. Il en est la tête, lui qui est monté au ciel. » (Enorr. in P LXII, n° 2). L’Eglise, et nous touchons là à un mystère sublime, est donc le Christ, non par image, mais par commune nature, par identité d’être dont la propriété est l’attribution, ceci en bonne logique scolastique : « L’être attribué selon la substance signifie ce qu’elle est ». (S. Thomas, De Potentia, q. 7 a. 5 arg). Or, l’essence divine, par là même qu’elle s’identifie avec l’actualité en exercice de son existence, pour l’Eglise en tant que Corps du Christ, « est l’Être même subsistant et s’offre à nous et nous fournit la raison de son infinité en perfection ». (Cf. 24 thèses thomistes, thèse XXIII, 1917). Saint Irénée, évêque de Lyon, aura ces mots saisissants : « Où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu; et où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église, et toute la grâce. » (Adversus haereses, livre III, ch. 24, n I).

 

IV. Nécessité de fuir le libre examen et l’erreur subjectiviste

Il faut donc impérativement conserver à l’esprit que saint Pierre a reçu les clefs des mains du Christ : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux », or le don des clefs, écrit le Père Marie-Joseph Lagrange, o.p. (1855-1938), est : « l’investiture du pouvoir, sur toute la maison. Jésus est le fondement et Pierre est le fondement; Jésus a la clef de David et Pierre a les clefs: l’autorité de Pierre est donc celle de Jésus. » [7] Ces clefs remises à Pierre en tant que primat,  prmier pape et chef des apôtres, représente concrètement, positivement et incontestablement : « la puissance juridictionnelle plénière et suprême sur l’Église universelle. » (Constitution De Ecclesia Christi, 18 juillet 1870). Ce à quoi fait écho la déclaration de Pie XII lors d’une allocution le 2 octobre 1945 : «La fondation de l’Église comme société s’est effectuée, contrairement à la formation de l’État, non de bas en haut, mais de haut en bas » [8], déclaration à laquelle se rattache comme ontologiquement et substantiellement la révélation du Christ à ses disciples : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis.» (Jean XV, 16). De la sorte, afin de prévenir toutes les erreurs subjectives surgissant des ténébreuses illusions de l’esprit moderne enivré de ses lumières individuelles, faisant du jugement privé et du libre examen la source de la vérité de l’autorité et du droit, le pape Pie XII prévenait ainsi les membres de l’Eglise :

«Que, parmi vous, il n’y ait pas de place pour l’orgueil du “libre examen” qui relève de la mentalité hétérodoxe plus que de l’esprit catholique et selon lequel les individus n’hésitent pas à peser au poids de leur jugement propre même ce qui vient du Siège Apostolique.» (Pie XII, Vosomnes, 10. IX. 1957).

 

Telle est la conclusion à laquelle avait déjà abouti, par une analyse approfondie du sujet en raison de sa lutte contre Luther, en se basant sur les principes de la Révélation, le cardinal Cajetan (1469-1534) :« Mais de quel droit l’évêque de Rome est-il le successeur de Pierre ? De droit divin ! De droit divin il faut un successeur. Car la succession est une institution évangélique, une volonté explicite du Christ. Mais puisqu’il s’est fixé à Rome, cette église lui fut appropriée, et ses successeurs sur ce siège sont héritiers de son pontificat suprême. Du reste cette appropriation fut confirmée par le Christ lui même qui vint à la rencontre de Pierre, lorsqu’il voulu fuir et lui dit: ‘‘Venio Romam iterum crucifigi’’ ! Pierre a bénéficié d’une révélation divine, il a été proclamé bienheureux, il a été surnaturellement affermi dans sa foi; et c’est grâce à tout cela que le Christ l’a choisi comme chef de son Eglise. Le Christ ne dit pas qu’il édifiera son Eglise sur Pierre [super Te, mais super hanc petram], donc sur Pierre divinement qualifié selon un droit surnaturel. D’où nous devons conclure, que la défaillance de Pierre n’entraîne pas nécessairement la capacité d’être fondement, et le droit d’être considéré comme chef [tamquam virtus, glutinum quoddam sit jungens homini pontificatum], car l’évêque de Rome est le successeur de Pierre de droit divin… De droit divin il faut un successeur puisque la succession est une institution évangélique, une volonté explicite du Christ. Le droit de succession est par conséquent un droit divin. »  (De divina institutione Pontificatus Romani Pontificis, 1521).

 

Une remarque de Mgr de Ségur est utile sur ce point :


« Si l’esprit de révolte venait à briser quelqu’une des colonnes du temple ; si l’orgueil et la passion venaient à séparer de l’unité catholique quelque prêtre, quelque Evêque, que faudrait-il faire ? Demeurer inébranlable dans la foi de Pierre, dans la foi du Pape infaillible. Là où il est, là est l’Eglise, et là seulement. » (Mgr de Ségur, Le Dogme de l’infaillibilité, 1896).


Par ailleurs l’avertissement de Saint Vincent Ferrier (+ 1419) est précieux en nos temps actuels :


« Nous ne devons pas juger de la légitimité des papes par des prophéties, des miracles et des visions. Le peuple chrétien est gouverné par des lois, contre lesquels les faits extraordinaires ne prouvent rien.» [9]


Saint Hilaire (+ 367) précise enfin : «Le Christ, se tenant dans la barque pour enseigner, nous fait entendre que ceux qui sont hors de l'Eglise ne peuvent avoir aucune intelligence de la parole divine. Car la barque représente l'Eglise, dans laquelle seule le Verbe de vie réside et Se fait entendre, et ceux qui sont en dehors et qui restent là, stériles et inutiles comme le sable du rivage, ne peuvent point le comprendre.» (Cf. Cornment. in Matth., XIII, n. 1).

 

Léon XIII pouvait donc solennellement décréter : «L'Eglise du Christ est donc unique et, de plus, perpétuelle : quiconque se sépare d'elle, s'éloigne de la volonté et de l'ordre de Jésus-Christ Notre-Seigneur, il quitte le chemin du salut, il va à sa perte. ‘‘Quiconque se sépare de l'Eglise pour épouse adultère, abdique aussi les promesses faites à l'Eglise. Quiconque abandonne l'Eglise du Christ ne parviendra point aux récompenses du Christ. Quiconque ne garde pas cette unité, ne garde pas la loi de Dieu, il ne garde pas la foi du Père et du Fils, il ne garde pas la vie ni le salut’’ (S. Cyp. De cath. Eccl. Unitate). » (Léon XIII, Satis Cognitum, 1896).

 

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« C’est pourquoi nul ne sera sauvé si,
sachant que l’Eglise a été divinement instituée par le Christ,
il n’accepte pas cependant de se soumettre à l’Eglise
ou refuse l’obéissance au Pontife romain,
Vicaire du Christ sur terre
. »

(Pie XII, Lettre du Saint-Office à l’Evêque de Boston, DS 3867)

 

Notre devoir catholique est donc simple : rester fidèles à l’Eglise, résister si nécessaire aux nouveautés, défendre la doctrine, le saint sacerdoce, la messe et la divine liturgie, et s’interdire absolument de se séparer de Rome en déclarant déchus de leur charge les papes élus par le conclave ou en soutenant que l’Eglise n’est plus l’Eglise.

 

Conclusion

 

Dom Guéranger (1805-1875), le célèbre restaurateur de l’ordre bénédictin en France, après sa suppression par la Révolution française (loi du 13 février 1790), disciple de Joseph de Maistre (1753-1821), soutiendra dans son excellent ouvrage De la monarchie pontificale :

 

Droit Divin.jpg« Nous n'avons qu'un seul devoir à remplir : celui de remercier le Fils de Dieu d'avoir dispensé les hommes du soin de constituer son Église, en établissant lui-même à sa tête cet apôtre immortel qui en est le fondement unique, le Docteur et le Pasteur universel. C'est donc toujours et uniquement à l'institution divine qu'il faut recourir, pour avoir la vraie notion de l'Église et de la forme qui lui a été donnée Il n'est rien de mieux affirmé dans l'Évangile que le dogme de la monarchie de saint Pierre, l’Esprit-Saint ayant voulu que le principe sur lequel repose toute l'Église fût intimé d'une manière irrécusable par la lettre même de l'Écriture. La tradition est pareillement sur ce sujet d'une richesse beaucoup plus abondante que sur la plupart des autres dogmes. Les prérogatives de Pierre sont personnelles en lui et en toute la succession des Pontifes romains, que la tradition tout entière a reconnu ne former avec lui qu'une seule personne, quant aux droits du Pontificat. Le fondement est unique, super hanc Petram, parce qu'il n'y a qu'un seul Christ ; il est unique, parce qu'il n'y a qu'une seule Église. Tout doit reposer sur ce fondement, et les apôtres et les disciples; et les évêques et les prêtres et le peuple fidèle, en un mot l'Église tout entière : super hanc Petram sedificabo Eccîesiam weam. L'Église dont la constitution est divine a pu résister et résistera jusqu'à la fin. » (Dom Guéranger, De la monarchie pontificale, 1870).

 

En effet, l'Église de constitution est divine a pu résister tout au long des siècles - et parfois les crises furent sévères et les menaces terribles en certaines périodes de l’Histoire -, et résistera, selon les promesses formelles et explicites du Christ, jusqu'à la fin. Cette vérité doit être comme un viatique permanent dans chaque âme catholique, notamment à l’heure où règnent le trouble et la désorientation : l'Église dont la constitution est divine résistera jusqu'à la fin !

 

Voici ce que sainte Catherine de Sienne (+ 1380), dans une lettre au Bienheureux Raymond de Capoue (+ 1399), écrite le 16 février 1380 peu de jours avant sa mort, demandait à Dieu dans une belle prière :

 

« 0 Dieu éternel, recevez le sacrifice de ma vie

pour le Corps mystique de la sainte Église.

Je ne puis vous donner que ce que vous-même m'avez donné.

Pre­nez mon coeur, et pressurez-le sur la face de l'Épouse. »

« Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.

Allez… Et moi je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde. »

(Matthieu, XXVIII, 18, 20).

 

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Notes.

 

 

 

1. R. P. Humbert Clérissac, o.p., Le Mystère de l’Eglise, Editions Georges Crès, 1918, p. 15 ss.

 

2. Ibid.

 

3. R.P., Garrigou-Lagrange, o.p., Le Christ Chef mystique de l'Église, La Vie Spirituelle n°182., 1er Novembre 1934.

 

4. Le droit canon qualifie la nature du pouvoir pontifical, il est :

 

  1. Ordinaire (de droit divin, il est lié à l’office et n’est délégué par aucune autorité) ;
  2. Suprême (n’est subordonné a aucune autorité), plénier (sa compétence s’étend à toute les matières, tria munera) ;
  3. Immédiat  (1. ce pouvoir se reçoit de Dieu, 2. les intermédiaire ne sont pas nécessaires) ;
  4. Universel (s’exerce sur toute l’Église).

 

 « Le Pontife romain légitimement élu, obtient de droit divin, immédiatement après son élection, le plein pouvoir de souveraine juridiction. » (Can. 219)

« Le pontife romain, successeur du primat de St. Pierre, a non seulement un primat d’honneur, mais aussi la suprême et pleine puissance de juridiction sur l’Église universelle, concernant la foi et les mœurs, et concernant la discipline et le gouvernement de l’Église dispersée sur tout le globe.» (Can. 218, § 1).

 

5. Une étude approfondie du droit hiérarchique de l’Eglise, des instituts et les sociétés, les fonctions de service dans le droit de l’Eglise, le processus de formation du droit de l’Eglise, l’histoire des sources, etc., prévient heureusement des erreurs subjectives dans lesquelles sont entraînés ceux qui ne bénéficiant pas d’une connaissance suffisante de ces domaines imaginent que l’on peut juger de la situation canonique d’un membre de l’Eglise, clerc ou laïc, et plus encore un Pontife qui d’ailleurs « ne peut être jugé par personne » (can. 1556), en se fondant sur sa conviction, son sentiment, le prétendu « constat » d’un abandon de la foi, ou à la suite d’une comparaison entre l’enseignement du Magistère antérieur et du Magistère actuel, ou quelque autre motif encore. Tout cela n’a strictement aucune validité théologique, dogmatique ou juridique selon les lois séculaires de l’Eglise. C’est valable pour un Luther, un Calvin ou un Huss, mais pas pour un catholique.

 

C’est ce que rappelle le Can. 1892 :

 

La sentence est affectée d’un vice de nullité irréparable lorsque :

 

« 1° Elle a été portée par un juge incompétent d’une manière absolue, ou par un tribunal collégial comprenant un nombre irrégulier de juges au regard du Can. 1576 § 1 ;

2° Elle a été portée entre des parties dont l’une n’a pas qualité pour ester en justice ;

3° Quelqu’un a agi au nom d’un tiers sans avoir un mandat régulier. »

 

Cajetan a résumé cette idée de l’incompétence et de la nullité irréparable d’une sentence lorsque combattant l’hérésie de Luther, il insista sur la valeur absolue droit divin pontifical dans une étude portant sur l’origine divine de la papauté : De divina institutione Pontificatus Romani Pontificis, étude composée en 1521 au retour de sa légation en Allemagne (mai 1518 à septembre 1519) :  «De droit divin il faut un successeur puisque la succession est une institution évangélique, une volonté explicite du Christ. Le droit de succession est par conséquent un droit divin. »  (De divina institutione Pontificatus Romani Pontificis, 1521), rajoutant, ce à quoi aboutit la thèse de la vacance du Saint-Siège : « “impossibile est Ecclesiam relinqui absque Papa et potestate electiva Papæ’’ / il est impossible que l’Eglise soit laissée sans Pape et sans le pouvoir d’élire le Pape. » (n. 744). Ainsi l’Eglise, quels que soient les hommes qui la dirigent, reste l’Eglise. C’est un point essentiel : « L’Eglise possédera toujours les moyens de grâce, les clefs du royaume des cieux et avec cela, elle restera l’unique dépositaire du salut ; mais le pouvoir des clefs ne dépendra pas de la fidélité personnelle de celui qui sera amené à l’exercer. Ce qui veut dire que les hommes d’Eglise, même le premier d’entre eux, lorsqu’ils auront à exercer leur autorité, pourront ne pas toujours être à la hauteur de la foi et de la grâce qu’il doivent transmettre. Mais pour autant l’Eglise ne sera menacée ni dans son existence, ni dans sa sainteté. » (Romano Amerio, Iota unum, ch. VI, § 58).

 

6. Bossuet, Lettre IV. “Sur le mystère de l’unité de l’Église et les merveilles qu’il renferme”, in O.C., t. XI, 1836.

 

7. Père M.-J. Lagrange, o.p., Évangile selon saint Jean, Paris, 1925, p. 529.

8. Pie XII, Allocution du 2 octobre 1945, Acta Apost. Sedis, 1945, pp. 256-262.

9. Saint Vincent Ferrier, De moderno Ecllesiæ schismate, in F. Mourret, Histoire générale de l’Église, t. V, Bloud et Gay, 1914, p. 128.

 

 

samedi, 18 décembre 2010

L’Encyclique secrète de Pie XI

Rappel de l’antijudaïsme traditionnel de l’Eglise

 

 

Pape Pie XI.jpg

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« Tant que persiste l’incrédulité du peuple juif,

l’Eglise doit prévenir les périls que cette incrédulité et cette hostilité

pourraient créer pour la foi et les mœurs de ses fidèles.

  L’Eglise n’a jamais failli à ce devoir de prémunir les fidèles

contre les enseignements juifs. »

 

Pie XI

 

Certains prétendent, du moins si l’on en croit le texte qui figure sous son portrait au musée de Yad Vashem à Jérusalem, que Pie XII fit disparaître le texte d'Humani Gerenis Unitas, l’Encyclique que préparait Pie XI avant sa mort. Cette Encyclique se voulait, effectivement, une condamnation des totalitarismes qui « déifiaient » et « divinisaient » la nation. Il est vrai que Pie XI, pape qui prononça la condamnation de l’Action Française en 1926 [1], dans son texte, dénonçait les régimes, soit d’origine marxiste (le communisme), soit d’origine néo-païenne ou mazzinienne (le national-socialisme et, sous certains aspects, le fascisme), eu égard aux possibles, bien que limitées pour les nations catholiques, dérives idolâtriques que ces systèmes politiques recelaient.

 

Pie XII pape.jpgCertes le racisme préoccupait le Pontife [2], et chargeant un jésuite de rédiger avec deux autres prêtres l’épreuve de la future Encyclique qu’il préparait, il réitérait fermement ses critiques envers les conceptions racistes, matérialistes et biologiques. Mais, comme on le sait, Pie XI mourut peu de temps avant de pouvoir promulguer cette Encyclique, que beaucoup évoquent et considèrent comme « avant-gardiste » et libérale, faisant grief à Pie XII, ce qui mettrait bien en évidence son esprit conservateur, réactionnaire, philo-germanique et anti-sioniste, de n’avoir pas voulu rendre publiques les lignes écrites par son prédécesseur.

 

I. Action nocive de l’Opus sacerdotale Amici Israël

Torah juive.jpgPour comprendre le contexte de l’écriture de cette Encyclique, il faut se souvenir que la révision de l’oraison du Vendredi saint -Vatican II était encore à venir ce qui nous donne de mettre en lumière que l’action moderniste était à l’œuvre à l’intérieur de l’Eglise longtemps avant 1962 - avait été à l’ordre du jour pendant l’entre-deux-guerres, en particulier après la création à Rome, le 24 février 1926, de l’Opus sacerdotale Amici Israël, destinée à donner à la politique du Saint-Siège une orientation plus favorable vis-à-vis du peuple juif. Il était question, dans le but affiché de cette association philosémite, de « propager les idéaux du sionisme parmi les catholique » tout en les encourageant à un apostolat fondé sur l'amour et la charité ».

Dès sa deuxième année d’existence, l'Opus sacerdotale Amici Israël réunissait 19 cardinaux, 300 évêques et environ 3 000 prêtres, ce qui nous donne une idée de l’importance de l’infiltration de ses thèses à l’intérieur de la hiérarchie catholique. Si l’Opus sacerdotale disait vouloir la conversion des Juifs, elle ne le voyait pas selon la tradition catholique et conformément à la prière du Vendredi saint, mais dans une optique bien différente, soi-disant « définie » par le pape Pie XI lors de l'Année sainte 1925 qui s’était exprimé avec une certaine sympathie envers les Juifs.

Ainsi, la première mission militante de l’association consista à chercher à faire supprimer le mot perfidisIldefonso Shuster.jpg dans la prière du Vendredi saint. Le pape Pie XI, qui travaillait volontiers à cette réforme, en accord avec le grand rabbin de Milan demanda à la Congrégation des rites d’élaborer une modification en ce sens. Il chargea l'abbé bénédictin Ildefonso Schuster, lui-même partisan de cette réforme, de suivre avec attention le dossier.

 

II. Maintien par le Saint-Office de l’antijudaïsme de l’Eglise

  

 

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« La prière du Vendredi saint,

exprime la répugnance pour la rébellion

et la trahison du peuple élu, perfide et déicide » 

 

Merry del Val.jpgFort heureusement, la Curie romaine lui opposa une fin de non-recevoir catégorique, assortie d’un refus sans appel du cardinal Merry del Val, préfet du Saint-Office, au motif qu’il s’agissait de transformer une prière « inspirée et sanctifiée » par les siècles et exprimant, selon Hubert Wolf, « la répugnance pour la rébellion et la trahison du peuple élu, perfide et déicide ». [3]

Toutefois, malgré ce refus qui signifiait clairement la résistance de l’Eglise aux thèses philosémites, l'Opus sacerdotale poursuivait ses campagnes en liaison avec les représentants du mouvement sioniste européen, dont Albert Cohen. Fort heureusement, sur la question de la création d'un État juif en Palestine, Pie XI, en conformité avec la doctrine observée par ses prédécesseurs, notamment s. Pie X, préconisait une attitude « réservée » et « prudente », ce qui évita bien des égarements et fit que Rome conserva sa position traditionnelle en la matière.

Mais alors que Pie XI réaffirmait le refus de l’Eglise, pour des motifs théologiques sérieux, d’avaliser le menorah juive.jpg sionisme, une partie des membres de l’Opus sacerdotale Amici Israël en était venue, par une sorte d’élan spirituel irrépressible, à souhaiter la création d'une nouvelle religion, une « Église chrétienne juive » exaltant de façon outrancière l’éminence du peuple juif, son immense valeur, sa grandeur devant laquelle devait s’incliner tous les chrétiens, allant même jusqu’à intégrer dans la liturgie de l’autel des symboles judaïques comme la ménorah, c’est-à-dire le chandelier à sept branches devenu le signe même de la religion juive actuelle, chandelier évoquant celui qui figurait dans le Temple de Jérusalem. Cette déviance, le Vatican ne pouvait la tolérer, car elle conduisait à une choquante « hébraïsation de l'Église » destinée, selon les animateurs de l’Opus sacerdotale,  à hâter la conversion du peuple juif.

Ces diverses raisons, sérieuses s’il en est, firent que l'Opus sacerdotale Amici Israël fut, purement et simplement, abolie le 25 mars 1928 par un décret du Saint-Office. Les partisans de la modification liturgique, parmi lesquels l'abbé Schuster, se virent obligés de se rétracter dans les plus brefs délais, alors même qu’ils avaient argué de précédents à cette suppression dès l’époque napoléonienne. [4]

 

 

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l’Opus sacerdotale Amici Israël,

souhaitait bien avant Vatican II,

 la création d'une nouvelle

« Église chrétienne juive ».

 

Toutefois, Pie XI, afin de ne point donner l’image d’une brutale hostilité envers le peuple hébreu, exigea que cette dissolution fût assortie d'une condamnation de la haine envers les Juifs, et stipula : « Comme il réprouve toutes les haines et les animosités entre les peuples, le Saint-Siège condamne résolument la haine contre un peuple déjà élu par Dieu, haine qu'aujourd'hui on désigne vulgairement sous le nom d'antisémitisme.» Quant à l'abbé Schuster, Pie XI le créa cardinal et archevêque de Milan l'année suivante, en juillet 1929.

III. Texte de l’Encyclique de Pie XI

Or, ce qui est intéressant, c’est qu’à cette même et identique période, concernant le problème juif, cette Encyclique dont le contenu fut tenu secret pendant des décennies, et dont on nous dit qu’elle marquait une rupture d’avec la position de l’Eglise, bien au contraire réaffirme avec beaucoup de force, les thèses anti-judaïques traditionnelles que Rome professe depuis toujours, et ce en 1939 à une période où plusieurs régimes politiques en Europe, notamment en Allemagne, avaient pris des dispositions à l’encontre des juifs, quelques mois seulement avant le début de la guerre.

Ces lignes, que nous découvrons puisqu’elles ne sont accessibles que depuis peu, le texte ayant été déclassifié en 2007, prennent donc une importance doctrinale significative, et méritent d’être connues, d’où notre initiative d’en publier un large extrait totalement inédit, soit celui portant sur la « Question Juive », qui pourrait être de nature à surprendre beaucoup de monde.

 

- HUMANI GENERIS UNITAS -

Passage portant sur la « Question Juive »

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« La prétendue question juive,

dans son essence …

est une question de religion. »

 

La prétendue question juive, dans son essence, n’est une question ni de race, ni de nation, ni de nationalité territoriale, ni de droit de cité dans l’Etat. C’est une question de religion et, depuis la venue du Christ, une question de christianisme. (...) Le Sauveur, que Dieu envoya à son peuple choisi, fut rejeté par ce peuple, répudié violemment et condamné comme un criminel par les plus hauts tribunaux de la nation en collusion avec l’autorité païenne... Enfin, il fut mis à mort. (...) Le geste même par lequel le peuple juif a mis à mort son Sauveur  fut  le salut du monde.

Aveuglés par une vision de la domination et du gain matériels, les israélites ont perdu ce qu'ils avaient cherché eux-mêmes. Quelques âmes choisies, parmi lesquelles étaient les disciples de notre Seigneur, les premiers chrétiens juifs, et, au cours des siècles, quelques membres du peuple juif, firent exception à cette règle générale. Par leur acceptation de l'enseignement et de leur incorporation du Christ dans son Eglise, ils ont partagé l'héritage de sa gloire, mais ils sont restés, et restent toujours encore, une exception : « Israël qui recherchait la justice ne l’a pas trouvée, ceux qui ont été choisis par Dieu l’ont trouvée, mais les autres ont été aveuglés » (Romains, XI, 7).

De plus, ce peuple infortuné, qui s’est jeté lui-même dans le malheur, dont les chefs aveuglés ont appelé sur leurs propres têtes les malédictions divines, condamné, semble-t-il, à errer éternellement sur la face de la terre, a cependant été préservé de la ruine totale. Saint Paul maintient la possibilité du salut pour les Juifs, pourvu qu’ils se détournent de leur péché.

Israël demeure le peuple jadis choisi.

  

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 « Nous constatons chez le peuple juif

une inimitié constante vis-à-vis du christianisme. »

  

Nous constatons chez le peuple juif une inimitié constante vis-à-vis du christianisme. Il en résulte une tension perpétuelle entre Juif et Chrétien, qui ne s’est à proprement parler jamais relâchée. La haute dignité que l’Eglise a toujours reconnue à la mission historique du peuple juif, ne l’aveugle pas cependant sur les dangers spirituels auxquels le contact avec les Juifs peut exposer les âmes.

  

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« L’Eglise s’aveugle pas sur les dangers spirituels

auxquels le contact avec les Juifs

peut exposer les âmes. »

  

 

Tant que persiste l’incrédulité du peuple juif l’Eglise doit, par tous ses efforts, prévenir les périls que cette incrédulité et cette hostilité pourraient créer pour la foi et les mœurs de ses fidèles.

L’Eglise n’a jamais failli à ce devoir de prémunir les fidèles contre les enseignements juifs, quand les doctrines comportées menacent la foi. Elle a pareillement mis en garde contre des relations trop faciles avec la communauté juive.” [5]

 

 IV. Enseignement antijudaïque de Pie XI

 

Jésus hébreux.jpgPie XI rappelle la thèse traditionnelle de la théologie catholique, à savoir que Jésus-Christ « fut rejeté par les juifs », et de plus « répudié violemment, condamné comme un criminel par les plus hauts tribunaux de la nation en collusion avec l’autorité païenne », ce qui est très loin des thèses philo-judaïques dont se faisait l’écho les Amis d’Israël, cherchant à minimiser la responsabilité des juifs dans la crucifixion. L’expression du Pontife, pour qualifier la responsabilité juive dans la mort du Christ, est très forte : « Le geste même par lequel le peuple juif a mis à mort son Sauveur ».

 Suit alors une évocation des conséquences de ce crime des juifs qui, en 1939, n’était pas neutre, pour le moins : « Le peuple juif s’est jeté lui-même dans le malheur, dont les chefs aveuglés ont appelé sur leurs propres têtes les malédictions divines, condamné, semble-t-il, à errer éternellement sur la face de la terre ». Ecrire cela, à la période où le pape travaillait à son Encyclique et était évidemment informé des conditions qui étaient faites aux juifs dans certains pays en Europe, et ce jusqu’en Russie soviétique où les fameux procès de Moscou étaient encore d’actualité, nous laisse mesurer l’indéfectible attachement de Rome à la doctrine de l’antijudaïsme.

Si, comme il est normal, est réaffirmée la possible repentance libératrice faisant que les juifs, « qui demeurent le peuple jadis choisi »,  pourront bénéficier du salut, alors même que bénéficiant d’une clémence divine il a été « préservé de la ruine totale », ce salut ne lui sera octroyé que si les juifs « se détournent de leur péché ».

Puis prenant acte de l’antagonisme qui existe entre judaïsme et christianisme, le pape déclare : « Nousjudaïsme.jpg constatons chez le peuple juif une inimitié constante vis-à-vis du christianisme ». Et les mots du Saint-Père ont une force impressionnante, car touchant aux domaines où l’esprit juif est dangereux pour les catholiques, il mettent en lumière le germe corrupteur de « la persistance de l’incrédulité du peuple juif », ceci aboutissant à ce que l’Eglise soit invitée, selon Pie XI, à « prévenir les périls que cette incrédulité et cette hostilité pourraient créer pour la foi et les mœurs de ses fidèles ».

Mais cela va même plus loin si l’on y réfléchit, car ce sont les relations mêmes avec les juifs qui reçoivent un sévère avertissement, le pape alertant contre « les enseignements juifs [qui] menacent la foi », insistant sur le fait que l’Eglise prévient les fidèles « contre des relations trop faciles avec la communauté juive », car elle ne s’aveugle pas « sur les dangers spirituels auxquels le contact avec les Juifs peut exposer les âmes ».

 

Conclusion

On le constate, que Pie XII n’ait pas fait publier cette Encyclique inachevée de Pie XI, ne relève donc pas d’une volonté de sa part de cacher un texte jugé trop libéral, car cette Encyclique recèle certains passages qui auraient de quoi étonner fortement, tant les Juifs que de nombreux chrétiens libéraux qui voient en Pie XI un avocat de leur cause.

Il est ainsi prouvé que fidèle à sa doctrine séculaire, l’Eglise, jusqu’à Vatican II, et malgré les tendances libérales de certains papes, réussira à conserver intacte sa position, insistant comme il le fallait, sur la nécessaire prévention contre les enseignements hébraïques et les idées pernicieuses qui menacent la cité chrétienne, et surtout sur le caractère impératif de la conversion des Juifs, car, pour reprendre les termes mêmes de Pie XI, et ce point est essentiel :  La prétendue question juive, dans son essence, (…) est une question de religion et, depuis la venue du Christ, une question de christianisme.’’

  

  Armes Papales.jpg

 

Notes.

1. Pie XI, de son nom Ambrogio Damiano Achille Ratti, naquit le 31 mai 1857 à Desio, fut élu pape, contre le candidat du camp conservateur le cardinal Merry del Val, ancien secrétaire d'État de saint Pie X,  le 6 février 1922, et le resta jusqu'à sa mort au Vatican le 10 février 1939. C’est lui qui, par la lettre apostolique Galliam, Ecclesiæ filiam primogenitam du 2 mars 1922, proclama Jeanne d'Arc, déjà canonisée en 1920, sainte patronne secondaire de la France. Par les encycliques Quas primas (1925) il institua la fête du Christ Roi qui se voulait une réponse aux persécutions des Cristeros au Mexique, et Miserentissimus Redemptor (1928), sur le culte au Sacré-Cœur. Il insista fortement sur le rôle essentiel de la prière dans la vie chrétienne, et recommanda à tous les pieux catholiques la pratique des exercices de saint Ignace dans Mens nostra (1929), et celle du rosaire dans Ingravescentibus malis (1937). Mais c’est pourtant lui qui organisa, dès la fin de 1925, une campagne contre l'Action Française, qui avait pourtant la sympathie de l’ensemble du clergé français, et surtout qui, par son allocution consistoriale du 20 décembre 1926, fera interdiction à tout catholique d’adhérer au mouvement, et même de lire son journal, faisant mettre à l’Index les écrits de Charles Maurras.

2. Mit brennender Sorge.jpgOn sait le peu d’estime que Pie X avait pour le nazisme, et reste célèbre son encyclique Mit brennender Sorge, publiée 14 mars 1937, dans laquelle il condamnait les orientations idéologiques d’Hitler et de l’Allemagne nazie en des termes extrêmement sévères, notamment les thèses idéalisant exagérément le « sang et la race » :

- « Prenez garde, Vénérables Frères, qu'avant toute autre chose la foi en Dieu, premier et irremplaçablearmes Pie XI.png fondement de toute religion, soit conservée en Allemagne, pure et sans falsification. […]Quiconque identifie, dans une confusion panthéistique, Dieu et l'univers, abaissant Dieu aux dimensions du monde ou élevant le monde à celles de Dieu, n'est pas de ceux qui croient en Dieu. Quiconque, suivant une prétendue conception des anciens Germains d'avant le Christ, met le sombre et impersonnel Destin à la place du Dieu personnel, nie par le fait la Sagesse et la Providence de DieuQuiconque prend la race, ou le peuple, ou l'État, ou la forme de l'État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l'ordre terrestre une place nécessaire et honorable,- quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l'ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de la vie répondant à cette foi. […]Notre Dieu est le Dieu personnel, surnaturel, tout-puissant, infiniment parfait, unique dans la Trinité des Personnes, et tripersonnel dans l'unité de l'Essence divine, le Créateur de tout ce qui existe, le Seigneur et Roi et l'ultime consommateur de l'histoire du monde, qui n'admet ni ne peut admettre à côté de lui aucun autre dieu. Ce Dieu a, en Souverain Maître, donné ses commandements. Ils valent indépendamment du temps et de l'espace, du pays et de la race. […] Seuls des esprits superficiels peuvent tomber dans l'erreur qui consiste à parler d'un Dieu national, d'une religion nationale ; seuls ils peuvent entreprendre la vaine tentative d'emprisonner Dieu, le Créateur de l'univers, le Roi et le Législateur de tous les peuples, devant la grandeur duquel les Nations sont "comme une goutte d'eau suspendue à un seau" (Is., XL, 15) dans les frontières d'un seul peuple, dans l'étroitesse de la communauté de sang d'une seule race. […]Le point culminant de la Révélation atteint dans l'Évangile de Jésus-Christ est définitif, il oblige pour toujours. Cette Révélation ne connaît pas de complément apporté de main d'homme, elle n'admet pas davantage d'être évincée et remplacée par d'arbitraires "révélations" que certains porte-parole du temps présent prétendent faire dériver de ce qu'ils appellent le Mythe du Sang et de la Race. Depuis que le Christ, l'Oint du Seigneur, a accompli l'oeuvre de la Rédemption, et que, brisant le règne du péché, Il nous a mérité la grâce de devenir enfants de Dieu, depuis ce temps aucun autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés, que le Nom de Jésus (Act., IV, 12). Aucun homme, quand même toute la science, tout le pouvoir, toute la force extérieure du monde seraient incarnés en lui, ne peut poser un fondement autre que celui qui a déjà été posé : le Christ (I Cor., III, 11). Celui qui, dans une sacrilège méconnaissance des différences essentielles entre Dieu et la créature, entre l'Homme-Dieu et les enfants des hommes, ose dresser un mortel, fût-il le plus grand de tous les temps ; aux côtés du Christ, bien plus, au-dessus de Lui ou contre Lui, celui-là mérite de s'entendre dire qu'il est un prophète de néant, auquel s'applique le mot effrayant de l'Ecriture : " Celui qui habite dans les cieux se moque d'eux " (Ps., 4). »

3. L’expression latine Oremus et pro perfidis Judaeis, exorde de l’oraison prononcée dans la liturgie catholique lors de la prière du Vendredi saint, fut introduite dès le VIIe siècle. Cette prière déclare : « Prions aussi pour les Juifs perfides afin que Dieu Notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs cœurs et qu’eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre-Seigneur ». Cette terminologie suscitera de nombreuses controverses, ceci dès le début du XIXe siècle à l’initiative de Napoléon (cf. note 2), aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Église catholique. Les discussions officielles au sein de la hiérarchie catholique pour l'abolir ou la réformer commencèrent dans les années 1920. En 1959, le pape Jean XXIII supprima les termes contestés (perfidis, ainsi que perfidiam, qui figurait dans l’oraison). Ces termes ne réapparaissent pas non plus après le concile Vatican II. Depuis le missel de Paul VI, promulgué en 1970, la formulation est devenue : « Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom ». Dans Genèse de l’antisémitisme, Jules Isaac réserva un chapitre entier[ ]à « Oremus et pro perfidis Judaeis ». Comme Bernhard Blumenkranz, il accordait une importance primordiale à la suppression de la génuflexion lors de la prière pour les Juifs voyant un « caractère offensant, méprisant ». L'intention « miséricordieuse » du début a, selon ses propres termes, « dégénéré dès le premier millénaire en une double offense : d'une part  l'offense verbale, c'est-à-dire l'interprétation péjorative des mots perfidis et perfidiam, et d'autre part  l'offense du geste, autrement dit  l’abandon de la génuflexion » un siècle après l’instauration de la prière, c’est-à-dire « au temps de Charlemagne ». À ses yeux, cette « offense du geste est la plus grave  des deux. »

 

4. En effet, après l'annexion de la Toscane à la France en 1808, Napoléon imposa deux exigences à propos du Vendredi saint : d'une part, les paroissiens devaient prier pour lui en tant qu'« empereur très chrétien », et d'autre part les termes perfidis et perfidiam, jugés trop « injurieux » à l'égard des Juifs, devaient être traduits respectivement par « aveugles » et « cécité". L'ensemble des évêques de Toscane se déclarèrent d'accord sur ces deux points. Ainsi les évêques de Chiusi et Pienza, de Pescia, de Pistoia et Prato, de Fiesole et de Livourne, le vicaire général de Florence et l'archevêque de Pise envoyèrent-ils des circulaires dans leurs diocèses pour demander la bénédiction de l'empereur des Français et le changement de la formule concernant les Juifs. Cependant, le pape Pie VII s'y opposa : autant il donna son autorisation pour la bénédiction de Napoléon, autant il refusa la modification liturgique au motif plus que fondé, « qu’un tel changement, aujourd'hui, signifierait que l'Église s'est trompée jusqu'ici »[]. Cette réforme fut donc abandonnée, même si par la suite, au XIXe siècle, plusieurs évêques et prêtres de Toscane s'abstinrent officieusement de prononcer les mots perfidis et perfidiam.

 

5. Cf. G. Passelecq - B. Suchecky, L’Encyclique cachée de Pie XI, éd. La Découverte, 1995, pp. 285-289.

samedi, 23 octobre 2010

La Papauté de droit divin

 

 

 

La Monarchie pontificale et la Royauté éternelle

 

Tiare.jpg 

« Le droit divin de la primauté apostolique 

place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église. » 

Pastor Aeternus, 1870.

 

armes vatican.pngL'origine du pouvoir pontifical, beaucoup l’oublient, vientdirectement de Dieu qui a donné au Pape la souveraineté universelle, absolue, la suprême puissance non seulement dans l'ordre spirituel, mais encore dans l'ordre temporel, soumettant les princes de ce monde à l’autorité de celui qui est le Vicaire de Jésus-Christ, Roi spirituel et successeur de saint Pierre, faisant de l'Eglise une vraie et pure monarchie d’origine divine.

 

 Si l’on ne se contente pas d’une ecclésiologie étroitement limitée au droit canonique disciplinaire, mais que l’on examine véritablement, et avec une attention exigeante, la nature du principe de la souveraineté pontificale, on est alors capable de percevoir en quoi l’Eglise tout entière est fondée, constituée, édifiée sur le « droit divin » du Pape, droit devant lequel tous les autres droits, sans exception aucune, et notamment le droit disciplinaire, s’effacent absolument.


 
Ire Partie.

L’Eglise est une monarchie fondée sur le droit divin

 

I. Le Pape est un monarque de « droit divin »

 

En effet, le Christ, dans sa sagesse, en confiant à Pierre l’autorité (Matthieu XVI, 17-19), a institué uneCajetan.jpg monarchie absolue comme forme de gouvernement de son Eglise, et cette monarchie établie par Jésus-Christ, nul ne peut la contester ou s’y opposer sous aucun prétexte, c’est une loi sacrée instituée divinement. C’est ce que rappellera le cardinal Cajetan (1469-1534), héritier d’une longue tradition de théoriciens du « droit divin » [1], face à Martin Luther (1483-1546) qui, méprisant la tradition établie par le Christ, voulut s’écarter de Rome en allant jusqu’au schisme. Mgr Sauvé, théologien pontifical et consulteur de la Sainte congrégation de l’Index, explique très bien en quoi le Pape est de « droit divin », en ce sens qu’il exerce un pouvoir « absolu » qui ne dépend ni ne relève d'aucune autorité ecclésiastique et évidemment encore moins d’un pouvoir temporel, commandant tous les fidèles et l’ensemble des clercs. Il écrira, au sujet du droit divin du pape, ces lignes importantes : « Le concile du Vatican, en proclamant la souveraineté du Pape, a déclaré par là même quelle est la constitution de l'Eglise ou sa forme gouvernementale.  Cette constitution est simple et admirable, comme toutes les oeuvres de Dieu. L'unité devant être un des caractères distinctifs de la société des croyants, Jésus-Christ a voulu assurer cette unité au moyen de l'unité de gouvernement, personnifié dans l'unité de chef. De tous les régimes, en effet, le régime d'un  seul étant, sans contredit, le plus apte à maintenir  l’unité dans une société quelconque, Notre-Seigneur a préféré pour son Eglise la forme monarchique aux autres formes de gouvernement. Tant qu'il est resté sur cette terre, le Christ a été le chef unique, le monarque visible, comme homme, et invisible, comme Dieu, de l'Eglise fondée par lui. Depuis sa glorieuse ascension, il n'a pas cessé d'en être le roi invisible et de verser sur elle ses célestes influences; mais en emportant au ciel sa chair glorifiée, il a dû laisser à sa place quelqu'un qui tînt les rênes du gouvernement visible de la société chrétienne. Ce quelqu'un, qui est son lieutenant, son vicaire, c'est le Pape, fondement, tête et centre de l'Eglise. Le Pape est donc le dépositaire visible de la puissance spirituelle du Christ : c'est lui que le divin Sauveur a établi, dans la personne de saint Pierre, le fondement, la base, la pierre angulaire de la société des croyants; c'est à lui que Notre-Seigneur a donné les clefs de son royaume, c'est-à-dire la souveraine puissance; c'est lui qu'il a établi le pasteur suprême de son troupeau. (…) Ce qui revient à dire que la puissance ecclésiastique se trouve à son plus haut degré concentrée dans les mains du souverain Pontifemonarque suprême et n'ayant ni égal, ni associé dans sa souveraineté (…) Le Pape donc est le suprême monarque de l'Eglise, investi par Dieu du droit de la gouverner d’une façon souveraine et indépendante de qui que ce soit ici-bas. »  [2].

 

Pastor Aeternus.jpg 

« Si donc quelqu’un dit

que ce n’est pas de droit divin que saint Pierre a,

et pour toujours,

des successeurs dans sa primauté sur l’Eglise universelle,

qu’il soit anathème. »  

Pastor Aeternus, Vatican I.

 

 

Pie IX (2).jpgC’est cette doctrine du droit divin que l’on retrouve au cœur du dogme de l’infaillibilité promulgué lors du concile Vatican I, ainsi formulé dans Pastor Aeternus :  « Si donc quelqu’un dit que ce n’est pas par l’institution du Christ ou de droit divin que saint Pierre a, et pour toujours, des successeurs dans sa primauté sur l’Eglise universelle, ou que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » [3]

 

Et de même :

 

- « Le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église, nous enseignons et déclarons encore qu'il est le juge suprême des fidèles et que, dans toutes les causes qui touchent à la juridiction ecclésiastique, on peut faire recours à son jugement. Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n'est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n'a le droit de juger ses décisions. » [4] C’est ce sur quoi insiste le droit canon : « Le Pontife romain légitimement élu, obtient de droit divin, immédiatement après son élection, le plein pouvoir de souveraine juridiction. » (Can. 219) « Le pontife romain, successeur du primat de St. Pierre, a non seulement un primat d’honneur, mais aussi la suprême et pleine puissance de juridiction sur l’Église universelle, concernant la foi et les mœurs, et concernant la discipline et le gouvernement de l’Église dispersée sur tout le globe.» (Can. 218, § 1).

Dom Gueranger.jpgDom Guéranger (1805-1875), le célèbre restaurateur de l’ordre bénédictin en France, après sa suppression par la Révolution française (loi du 13 février 1790), disciple de Joseph de Maistre (1753-1821), soutiendra dans son excellent ouvrage De la monarchie pontificale : « Nous n'avons qu'un seul devoir à remplir : celui de remercier le Fils de Dieu d'avoir dispensé les hommes du soin de constituer son Église, en établissant lui-même à sa tête cet apôtre immortel qui en est le fondement unique, le Docteur et le Pasteur universel. C'est donc toujours et uniquement à l'institution divine qu'il faut recourir, pour avoir la vraie notion de l'Église et de la forme qui lui a été donnée Il n'est rien de mieux affirmé dans l'Évangile que le dogme de la monarchie de saint Pierre, l’Esprit-Saint ayant voulu que le principe sur lequel repose toute l'Église fût intimé d'une manière irrécusable par la lettre même de l'Écriture. La tradition est pareillement sur ce sujet d'une richesse beaucoup plus abondante que sur la plupart des autres dogmes. Les prérogatives de Pierre sont personnelles en lui et en toute la succession des Pontifes romains, que la tradition tout entière a reconnu ne former avec lui qu'une seule personne, quant aux droits du Pontificat. Le fondement est unique, super hanc Petram, parce qu'il n'y a qu'un seul Christ ; il est unique, parce qu'il n'y a qu'une seule Église. Tout doit reposer sur ce fondement, et les apôtres et les disciples; et les évêques et les prêtres et le peuple fidèle, en un mot l'Église tout entière : super hanc Petram sedificabo Eccîesiam weam. L'Église dont la constitution est divine a pu résister et résistera jusqu'à la fin. »  [5]

 

 

Mgr_de_Segur.jpgMgr de Ségur (1820-1881) traduira quant à lui ainsi la primauté de droit du Pape, signalant que là où est le Pape, là est l’Eglise : 

 « Le Pape, Chef de l’Episcopat est infaillible : c’est à Jésus-Christ que nous obéissons lorsque nous recevons humblement, amoureusement la parole de son Vicaire. Mais lorsque nous abandonnons cette voie pour suivre tel ou tel Docteur, fût-il prêtre, fut-il même évêque, ce n’est plus à Dieu, c’est à l’homme que nous adhérons; et cela est indigne d’un chrétien. (….) Si l’esprit de révolte venait à briser quelqu’une des colonnes du temple ; si l’orgueil et la passion venaient à séparer de l’unité catholique quelque prêtre, quelque Evêque, que faudrait-il faire ? Demeurer inébranlable dans la foi de Pierre, dans la foi du Pape infaillible. Là où il est, là est l’Eglise, et là seulement. » [6]

De la sorte, si nous nous demandons de quel droit le Pape est-il le successeur de Pierre, la réponse est immédiate : de droit divin. Telle est la conclusion à laquelle aboutit une analyse approfondie du sujet, se basant sur les principes de la Révélation mis en lumière par Cajetan :  « Mais de quel droit l’évêque de Rome est-il le successeur de Pierre ? De droit divin ! De droitCoeur sacré.jpg divin il faut un successeur. Car la succession est une institution évangélique, une volonté explicite du Christ. Mais puisqu’il s’est fixé à Rome, cette église lui fut appropriée, et ses successeurs sur ce siège sont héritiers de son pontificat suprême. Du reste cette appropriation fut confirmée par le Christ lui même qui vint à la rencontre de Pierre, lorsqu’il voulu fuir et lui dit: Venio Romam iterum crucifigi ! Le droit de succession est par conséquent un droit divin. Le droit du successeur est un droit historique. Nous croyons en effet que le Souverain Pontife de Rome est chef de l’Eglise universelle. Or ce que nous croyons ne dépend pas d’une preuve historique, mais d’une révélation divine. Ainsi donc le droit de succession est un droit divin; il faut un. successeur, Le droit de successeur, c. à. d. le droit à la succession -est un droit historique: l’évêque de Rome est, en droit, successeur. Mais ce droit historique devient un droit divin parce que l’Eglise universelle croit non seulement que Pierre doit avoir des successeurs, mais que l’évêque de Rome est ce successeur. Le droit de l’évêque de Rome à la succession est un droit divin par conséquence. L’origine doit être cherchée dans un fait historique. Mais puisque nous croyons à l’apostolicité du siège de Rome, nous devons croire que Dieu a voulu ce fait historique, et par conséquent que le droit du Pontife romain à la suprématie dans l’Eglise est un droit divin. Nous croyons en fait à une disposition providentielle, d’où nous déduisons un droit divin.  » [7]

 

II. Exercice du « droit divin » dans l’Eglise 

 

Pape droit divin.jpg

« Le pontife Romain, s’il a été canoniquement élu,

est fait saint, de manière indubitable. »

- Grégoire VII -

 

Adoration de Dieu.jpg On pourrait s’interroger, tant ces éléments sont oubliés de nos jours avec les conséquences redoutables qui en découlent, pour savoir comment dans l’Eglise s’opère cette perpétuation du droit divin dans la personne du Pontife ? On sait que le Conclave, réuni après la mort du Pape qui était en exercice, désigne son successeur dans le secret d’une délibération placée sous l’assistance de l’Esprit Saint. Cette assistance indéfectible donne sa note singulière à l’élection, et lui confère un caractère sacré supérieur à tout ce que l’on connaît en ce monde. C’est pourquoi on désigne du nom « d’acte de reconnaissance ecclésiale universelle » cette élection effectuée par le Sacré Collège des cardinaux, acte, et ceci mérite d’être fortement souligner, qui est doté, de façon plénière, entière, et incontestable du caractère de l’infaillibilité divine, puisqu’il est placé sous la motion de l’Esprit Saint. Le Pontife élu, à l’instant même de son élection, est donc non seulement le Pontife de l’Eglise, le successeur de Pierre, mais l’acte qui le porte au pontificat est absolument infaillible puisque l’assistance de l’Esprit étant accordée au cardinaux, leur choix est un acte frappé du sceau divin. [8]

  Grégoire VII (+1085), canonisé en 1606, édicta afin de préciser la nature de l’éminentGrégoire VII.jpg pouvoir d’origine divine dont est détenteur le Pape, un ensemble de 27 propositions : les Dictatus papae, où furent énoncés pour la première fois les principes du droit divin et de la théocratie pontificale, principes qui présidèrent à l’édification de la doctrine de la Papauté, jusque et y compris, dans l’élaboration du droit canon moderne. Voici les articles principaux de ce texte essentiels, daté de 1075, qui fixent définitivement la conception de l’autorité romaine    : 

« 1. L’Eglise romaine a été fondée par Dieu seul. Quod Romana ecclesia a solo Domino sit fundata

 2. Seul le Pontife romain peut seul être appelé de droit universel. Quod solus Romanus pontifex iure dicatur universalis.

 11. Le Pape est le seul nom dans le monde. Quod hoc unicum est nomen in mundo. 

 18. Un jugement prononcé par lui ne peut être annulé par quiconque; et seul lui-même, parmi tous, peut le faire. Quod sententia illius a nullo debeat retractari et ipse omnium solus retractare possit. 

19. Le Pape ne peut être jugé par personne. Quod a nemine ipse iudicari debeat. » 

Et surtout, s’agissant de ce qu’opère l’élection sur le Pontife : -

 « 23. Le pontife Romain, s’il a été canoniquement élu, est fait saint, de manière indubitable, par les mérites de saint Pierre et saint Ennode, évêque de Pavie, qui témoignent pour lui, beaucoup de saints pères étant d’accord avec lui. Ainsi qu’il est écrit dans les décrets du pape Symmaque. Quod Romanus pontifex, si canonice fuerit ordinatus, meritis beati Petri indubitanter effecitur sanctus testante sancto Ennodio Papiensi episcopo ei multis sanctis patribus faventibus, sicut in decretis beati Symachi pape continetur. »

On le voit, selon Grégoire VII, le nouvel élu par du conclave, est lavé, blanchi, rendu saint de manière indubitable, ceci expliquant pourquoi la légitimité du nouveau pape ressort sans aucune contestation  possible, du fait dogmatique. S’il est élu, celui choisi par le Sacré-Collège agissant infailliblement sous la motion du Saint-Esprit est, par les mérites de saint Pierre, Pape de l’Eglise de droit divin.

Gilles de Rome.jpgDe même, Gilles de Rome (1247-1316) connu sous son nom latin d’Ægidius Colonna, le « doctor fundatissimus » et « theologorum princeps », auteur du De Ecclesiastica potestate, disciple de saint Thomas d'Aquin, enseignant à l'université de Paris qui deviendra général des Augustins, puis archevêque de Bourges en 1295 et qui, dans la querelle qui opposa Philippe le Bel et Boniface VIII, se positionna clairement pour le Pape (on lui attribue, sans doute avec raison, la rédaction de la bulle Unam Sanctam), écrivit un traité, le De Ecclesiastica potestate, encore inédit, où il développera une théorie relativement élaborée du droit divin pontifical justifiant, à l’instar de Grégoire VII, l’instauration d’une théocratie :

« Toutes les facettes du pouvoir doivent être subordonnées à une tête, et cette tête c'est le pape. L'église se confond avec son chef le pape, il dispose et ordonne toute l'Eglise en lui, c'est lui qui possède le pouvoir spirituel qui par nature surpasse toute autre forme de puissance. Dans le gouvernement de l'univers tout ce qui est corporel est gouverné par le spirituel. Une des conséquences de cette supériorité universelle du pape est qu'il n'existe aucun titre de juste possession, ni pour les biens temporels, ni pour les biens laïques, ni pour quoi que se soit, sinon sous l'autorité de l'église et par l'église. Il n'est aucun domaine où la domination de l'Eglise ne soit légitime, qu'il s'agisse de la propriété ou de la juridiction. L'Eglise est souveraine des deux domaines, le domaine temporel où domine le pouvoir terrestre est soumis nécessairement à la souveraineté du pouvoir ecclésiastique. » [9]

  

Cardinal Louis Billot.jpgPlus proche de nous, le cardinal Louis Billot (1846-1931), qui s’appuyait surles « Dictatus papae » de Grégoire VII, ayant étudié les partisans médiévaux de la théocratie pontificale et qui connaissait parfaitement les enseignements de Gilles de Rome, de Méliton de Sardes (IIe s.) et d’Eusèbe de Césarée (IIe-IIIe s.), insista à son tour de manière à ce qu’il n’y ait aucune ambiguïté s’agissant de la nature de l’acte d’adhésion de l’Eglise universelle qui signifie, à lui seul, l’infaillibilité et la légitimité du Pontife : 

 « On doit au moins tenir fermement, comme absolument inébranlable et hors de tout doute, ceci : l’adhésion de l’Église universelle est toujours à elle seule le signe infaillible de la légitimité de la personne du Pontife, et donc de l’existence de toutes les conditions requises à cette légitimité. Et la raison de ceci n’est pas à chercher au loin. Elle se prend en effet immédiatement de la promesse et de la providence infaillibles du Christ : Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre Elle. Ce serait en effet la même chose, pour l’Église, d’adhérer à un faux Pontife que d’adhérer à une fausse règle de foi puisque le Pape est la règle vivante que l’Église doit suivre en croyant, et de fait suit toujours. Dieu (…) ne peut permettre que toute l’Église admette comme pontife celui qui ne l’est pas vraiment et légitimement[10]

Ainsi donc, tous les théologiens d’ailleurs se rejoignent sur ce point, et voient dans l’acte d’adhésion de l’Eglise universelle qui désigne le nouveau Pontife, un acte infaillible qui imprime en lui la marque du « droit divin ».  Jean de Saint Thomas, le célèbre dominicain commentateur de saint Thomas au XVIIe siècle, l’exprime ainsi :  « L’acceptation pacifique de l’Eglise universelle s’unissant actuellement à tel élu comme au chef auquel elle se soumet, est un acte où l’Eglise engage sa destinée. C’est donc un acte infaillible, et il est immédiatement connaissable comme tel. » [11]

Saint Esprit.gifIl y a donc une vérité incontestable, massive, positive, à laquelle doivent impérativement se soumettre les fidèles et les clercs de tous rangs et dignités - la doctrine de l’Église étant constante, permanente et formelle - l’élu désigné par le Conclave est reconnu sans aucun doute possible comme Pape par toute l’Église, puisque l’acte de désignation est doté de l’infaillibilité divine ; et c’est en raison de l’immense et impressionnante dignité que revêt cet acte, ainsi que l’écrit Pie XII dans Vacantis Apostolicae Sedis, que depuis toujours les Papes l’ont protégé et entouré de soins attentifs : « [Les Papes] se sont efforcés d'apporter une vigilante sollicitude et de pourvoir par des règles salutaires à une affaire d'Eglise de la plus haute importance, et dont Dieu leur a remis le soin, à savoir : à l'élection du successeur de saint Pierre, Prince des apôtres, dont le rôle est de tenir sur cette terre la place de Jésus-Christ, Notre-Seigneur et Sauveur, et de paître et conduire comme Pasteur et Chef suprême tout le troupeau du Seigneur. » [12]

 

III. L’action infaillible du droit divin

Le Sacré Collège bénéficie donc d’une infaillibilité dans l’acte de l’élection, désignant « infailliblement » le nouveau Pontife qui, dès lors, devient Pape par l’effet du droit divin qui imprime son caractère ineffaçable et constant dans sa personne.

a) Limite du droit disciplinaire

Paul IV.jpgCertains cependant, arguant de la célèbre bulle de Paul IV (1476-1559) Cum ex Apostolatus(1559), en particulier depuis le dernier concile de Vatican II qui laissa infecter plusieurs de ses actes par le modernisme, actes et déclarations conciliaires que soutinrent et défendirent les derniers Papes, mettent en doute la possibilité de l’infaillibilité des cardinaux dans « l’acte même » de l’élection du Souverain Pontife, puisque la dite bulle de Paul IV stipule en effet :

- « Si jamais il advient [...] qu’un Souverain Pontife même, avant sa promotion et élévation [...] au Souverain Pontificat, déviant de la foi Catholique est tombé en quelque hérésie, sa promotion ou élévation, même si elle a eu lieu dans la concorde et l’assentiment unanime de tous les cardinaux, est nulle, invalide, vaine, et on ne pourra dire qu’elle est devenue valide ou qu’elle deviendrait valide parce que l’intéressé accepte la charge, reçoit la consécration, ou entre ensuite en possession du gouvernement et de l’administration ou par l’intronisation du pontife romain ou par l’acte d’agenouillement fait devant lui, ou par l’acte d’obédience à lui rendu par tous, et ce quelle que soit la durée de cette situation. » [13]

Or, cette supposition est une grave faute, ceci en raison de plusieurs points connexes qui tous semblent concourir à une erreur principale : soutenir la déposition pour hérésie d’un élu de droit divin. En effet, outre que convaincre d’hérésie un membre de l’Eglise, et plus encore un évêque, un cardinal ou un Pape, est chose relativement difficile car de nombreux critères sont nécessaires à réunir, sachant de plus que tant que la chose n’est pas jugée nul ne peut être désigné comme hérétique [14], il convient principalement de savoir que le droit disciplinaire, qui est certes maître dans son domaine, n’a cependant pas priorité sur le plan de l’autorité par rapport à l’infaillibilité. C’est ce qu’explique le Cardinal Billot, au sujet du « droit divin » qualifiant le pouvoir du Pontife, montrant la frontière, la limite infranchissable qui sépare une bulle à caractère purement disciplinaire comme celle de Paul IV, qui ne saurait être intégrée dans les lois générales manifestant le droit divin, et les lois canoniques qui relèvent uniquement du principe de l’infaillibilité sur lequel repose de l’acte de l’élection

Ainsi, une fois l’élu désigné par les cardinaux, la légitimité du nouveau pape est un fait dogmatique incontestable :

- « Dès l’instant où le pape est accueilli comme tel, et apparaît uni à l’Église comme la tête est au corps, la question ne saurait plus être agitée d’un vice dans l’élection ou de l’absence d’une des conditions requises pour sa légitimité. L’adhésion de l’Église guérit pour ainsi dire radicalement tout vice possible de l’élection. Cette adhésion est initiée théologiquement par l’acte juridique de reconnaissance et d’obédience des cardinaux au nouveau pape, posé dans le cadre de la cérémonie d’intronisation, lequel acte fonde et entraîne subséquemment ce qu’on appelle communément l’adhésion pacifique de l’Église, c’est-à-dire celle de tous et, d’une manière infaillible, elle démontre l’existence de toutes les conditions pré requises du droit divin. » [15]

b) Le critère d’infaillibilité

conclave romain.jpgAinsi donc, le « droit divin » qui caractérise la nature de l’élection pontificale,Ordo rituum conclavis.jpg est porteur d’un critère d’infaillibilité devant lequel la bulle de Paul IV, de nature uniquement disciplinaire et non-dogmatique, qui est unique dans le Bullaire pontifical bien qu’elle fut très incidemment reprise dans le droit canon pie-bénédictin pour un motif étranger à  l’invalidation de l’élection pontificale, s’incline absolument. Lorsque l’élu vient d’être proclamé et désigné comme successeur de St. Pierre par le conclave, il est immédiatement purifié d’éventuelles fautes antécédentes. Il « est fait saint, de manière indubitable » comme le dit Grégoire VII, il est Pape, et comme l’écrit le cardinal Billot : « L’adhésion de l’Église guérit pour ainsi dire radicalement tout vice possible de l’élection (…) lequel acte (…) démontre l’existence de toutes les conditions pré requises du droit divin. » Cette vérité à propos de la force infaillible de l’acte juridique de reconnaissance, le cardinal Louis Billot la reformulera également ainsi :

- « Dieu ne permettra jamais que l'Église toute entière reconnaisse comme pape quelqu'un qui ne l'est pas réellement et légalement.  De telle sorte que, dès qu'un pape est accepté par l'Église et qu'il est uni avec elle comme la tête est unie au corps, on ne peut plus élever le moindre doute que l'élection aurait été viciée… l'acceptation universelle de L'Église guérit à la racine n'importe quelle élection viciée. »  [16]

Refuser ce principe, c’est-à-dire ne pas reconnaître comme Pape celui élu par le conclave comme authentique Pontife de l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine, légitime successeur de Pierre, c’est être « anathème » selon les termes de Vatican I : « Si donc quelqu’un dit que le Pontife romain n’est pas successeur de saint Pierre en cette primauté: qu’il soit anathème. » [17] 

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dimanche, 01 août 2010

LA DOCTRINE DU SAINT EMPIRE

La théocratie pontificale selon Joseph de Maistre

 

 

théocratie pontificale.jpg

 

Aigle Saint Empire.jpg

L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire,

ne demeure que le « Sacerdoce Suprême »

pour se voir dévolu l’archétype éternel

du Saint Empire et le restaurer.

 

 

 

 

Joseph de Maistre.jpgTout le courant réactionnaire prend sa source chez Joseph de Maistre (1753-1821), catholique ultramontain théoricien par excellence de la contre-révolution. Nombreux sont ses héritiers se réclamant directement de sa pensée, dont il nous faut citer, parmi les plus connus : Louis de Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso-Cortés, Mgr Gaume, le cardinal Pitra ou encore Louis Veuillot, sans oublier Dom Guéranger (1806-1875), le célèbre abbé de Solesmes, qui publia un livre d'essence purement maistrienne : « La Monarchie pontificale » (1870). [1]

 

La position de Maistre, à savoir la suprématie absolue du spirituel sur leDom Guéranger.jpg temporel, position remarquablement exprimée par Dom Guéranger, est d’une grande force de par son caractère évident pour un catholique : le pouvoir ecclésiastique est la source de toute autorité, c’est l’institution la plus vénérable et sainte qui fut jamais donnée aux hommes, parce qu’elle détient la mission, du point de vue surnaturel, de la garde de la « Révélation », dépôt sacré confié par le Christ lui-même à l’apôtre Pierre, Evêque de Rome et premier Pape.

 

I. Infaillibilité et Souveraineté

 

Saint Pierre.jpgAinsi donc, et il importe d’y insister, il ne saurait y avoir pour la perspectiveS. Pierre tiare.jpg contre-révolutionnaire authentique, alors que l’ensemble des structures anciennes se sont effondrées, de politique qu’exclusivement religieuse, ceci impliquant que toutes les autres préoccupations (de niveau national, régional, social, économique, humain, moral, culturel, etc.), qui ne concernent pas directement le rayonnement de l’Eglise et le triomphe de la Croix, aussi légitimes soient-elles - et même nécessaires selon les circonstances si elles relèvent d’impératifs vitaux immédiats - ne présentent en réalité aujourd’hui que des objectifs périphériques et subordonnés par rapport au combat essentiel puisque, de par l’absolue suprématie du spirituel sur le temporel, le seul élément sacré véritable dont tout dépend du point de vue de l’avenir européen, et qu’il faut défendre avec ferveur en concourant à en établir au plus vite le règne en une sorte de sainte croisade de chrétienté, ou de « Reconquista » à l’échelle du continent, est la Papauté.

 

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Seul importe aujourd'hui,

dans un mode en ruine livré au chaos,

le rayonnement de l’Eglise

et le triomphe de la Croix !

 

 

santa-sede_.jpgLe Pape est en effet « l’origine de l’unité sacerdotale » selon saint Cyprien, le « Patriarche universel », pour saint Léon, le « Souverain Prêtre » d’après le concile de Chalcédoine, ce qui lui confère, non en tant qu’homme mais en tant que « Vicaire de Jésus-Christ » comme le dira saint Jérôme, certes l’infaillibilité en matière théologique, mais surtout l’autorité supérieure sur le plan temporel et en premier lieu, de manière incontestable, le pouvoir suprême.

 

Il faut d’ailleurs ici faire intervenir une notion centrale chez Joseph de Maistre telle qu’exprimée dans son ouvrage Du Pape, celle de Tradition. En effet, Maistre considère que la Tradition, c’est-à-dire la vraie religion « qui naquit le jour où naquirent les jours » unique fondement des lois directrices et du pouvoir, est appelée à dominer sur les institutions politiques - qui doivent être chrétiennes - tenues de se conformer aux enseignements de la Révélation divine. Il écrit : « On ne peut attaquer une vérité théologique sans attaquer une loi du monde.» (Du Pape, I, chap. I). C’est pourquoi le Pape, le « Pontife romain », garant du dogme et de la Tradition, est l’arbitre ultime, celui qui, au-dessus des Rois, des Princes et Empereurs chrétiens, détient l’autorité suprême et veille au respect du droit en œuvrant pour la paix universelle. « L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes », souligne avec fermeté Maistre qui, adhérant entièrement aux vues de Grégoire VII exprimées en 1075 dans ses Dictatus papae, s’appuie également sur les thèses de l’augustinisme politique telles que développées par Méliton de Sardes (IIe siècle) Eusèbe de Césarée (v. 265–339), et les partisans médiévaux de la théocratie pontificale dont, en particulier, Gilles de Rome (1247-1316), connu sous son nom latin d’Ægidius Colonna, désigné par l’Eglise comme doctor fundatissimus et theologorum princeps, auteur du De ecclesiastica potestate. [2]

 

De la sorte, dans la pensée maistrienne, infaillibilité et souveraineté ne vont pas l'une sans l'autre, il s'agit de deux principes parfaitement identiques et équivalents devant exercer une domination totale sur l’ordre politique ici-bas, sachant que c’est l’Eglise, et elle seule, qui détient, maintient et a la possibilité de réveiller lorsque les temps adviendront, le Saint Empire.

 

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Pape empereur.jpg

 

 

Le pape est le maître absolu,

il est le seul titulaire légitime de l'Empire,

il est le vicaire du Christ,

l'empereur suprême !

 

 

Canossa Henri IV.jpgSoulignons que dans les Dictatus papae, Grégoire VII, qui sut s’imposer face aux velléités de l’empereurgregoire-vii.jpg Henri IV qu’il obligea à s’amender à Canossa, affirmait que la plénitude de pouvoir (plenitudo potestatis) est en possession du souverain pontife. En 27 points précis, le pape expliquait en quoi, dans la société chrétienne fondée sur la foi de l’Eglise, le pouvoir est détenu en propre par le sacerdoce auquel est soumis toute forme de pouvoir temporel. Grégoire VII affirmait que le pape est, de par le Christ dont il est le représentant sur cette terre, le seul et unique à détenir un pouvoir universel, incomparablement supérieur à celui des souverains, qu'il couronne, mais qu’il peut également déposer ou excommunier si nécessaire : « Dans la société chrétienne, dont la foi cimente l'unité, l'ordre laïque n'a d'autre fonction que l'exécution des commandements formulés par l'ordre sacerdotal. De cet ordre le pape est le maître absolu, il est le seul titulaire légitime de l'Empire, puisqu'il est le vicaire du Christ, l'empereur suprême. » Le pape rappelle, ce qui est fondamental sur le plan politique, qu’il est l'héritier, par Constantin, du cadre civilisateur de l’Empire romain et par là même, représente le Pontifex maximus, « l'Empereur suprême », faisant que tous les détenteurs d’un pouvoir temporel qui ne sont à la tête que de charges laïques au sein de la chrétienté, et en premiers les empereurs du Saint Empire qui, comme les Rois de France, péchèrent par orgueil, lui doivent soumission et obéissance. A ce titre, Grégoire VII dira à l'abbé de Cluny : « Nous portons le poids énorme des affaires spirituelles et séculières. » [3]

 

Clef-St-Pierre.jpgDe toute manière insiste Joseph de Maistre, si l’on y réfléchit, l’autorité transmise par Jésus à Pierre ne saurait faire l’objet d’une remise en question, car qui serait assez sot ou insensé pour contester la Parole du Seigneur. Toute l’Histoire, depuis des siècles, plaide largement en faveur de la suprématie pontificale et nous montre, dans tous les domaines où elle exerça son ministère, son attention scrupuleuse du respect de la loi divine et sa formidable capacité à réaliser l’Unité des nations. De leur côté, les rois et empereurs se sont tous montrés incapables, divisés par leurs vanités nationales, dévorés par leur orgueil, aveuglés par des chimères, à assurer l’harmonie en Europe, démontrant, par l’exemple contraire, que tout pouvoir qui ignore sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est un pouvoir vain, illusoire et vide de sens, ne pouvant agir que d’une façon désordonnée en se précipitant, inévitablement, vers sa perte

 

II. La Royauté française a perdu sa légitimité

 

Philippe le bel.jpg

 

La monarchie française est coupable

depuis Philippe le Bel et son rejet

de la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

 

 

Boniface VIII.jpgAu titre de l’œuvre destructrice de l’Unité de la chrétienté, outre les empereurs germaniques qui portent une lourde responsabilité dans le chaos politique européen, passé et présent, et furent justement condamnés par Rome, la monarchie française, qui en a payé le prix fort en 1789, a, elle aussi, commis des fautes considérables, dont notamment le rejet par Philippe le Bel de la bulle Unam Sanctam (1302) de Boniface VIII, le pontife qui canonisa saint Louis [4], sans même s’étendre sur l’attitude scandaleuse d’un François Ier et son alliance coupable avec les Turcs, où sur l’apostrophe impie de Louis XIV à l’encontre d’Innocent XI lui déclarant, sans honte : « Vous êtes sacré avec une huile venant de la terre, et moi avec une huile venant du ciel !»

Ainsi Joseph de Maistre, très critique envers la monarchie française, considéra que la Révolution fut doncExécution Louis XVI.jpg un « Sermon de la Providence prêchait aux Rois », et signalera expressément que c’est l’Eglise, par les évêques, qui fit le Royaume de France : « Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui des évêques, qui furent constamment, mais bien plus dans l'antiquité que de nos jours, les conseillers du roi en tous ses conseils. Les évêques ont fait le royaume de France ; rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie comme les abeilles construisent une ruche. » [5]

St-Remy-BaptemeClovis2.jpgCertes, la France est dépositaire d’une haute dignité religieuse de par son « élection divine » qu’elle reçut lors du baptême de Clovis en 496 le jour de Noël et fit d’elle la fille aînée de l’Eglise, le Royaume aimé et chéri du Christ, la nation - « Tribu de Juda de l’ère nouvelle (…) choisie pour la protection de la foi catholique » selon s. Pie X [6], dotée de grâces magnifiques et d’un amour particulier de la part du Ciel. Mais ses actions indignes et son comportement orgueilleux, ont conduit ce pays à sa ruine ; non peut-être définitivement, mais actuellement et jusqu’à sa repentance, sans l’ombre d’un doute. Par ailleurs, ne l’oublions-pas, si la monarchie est de “droit divin”, comme le rappellera justement Bossuet, cela implique une conséquence directe : le monarque de droit divin se doit d'obéir à Dieu, sous peine de perdre sa légitimité ! [7]

République.jpg

En raison de sa rébellion envers l’Eglise,

et parce qu’elle ne s’est pas libérée

du poison révolutionnaire,

la France a perdu sa dignité religieuse

et son élection divine !

 

liberté.jpgPourquoi l’a-t-elle perdue cette légitimité ? En raison de sa rébellion à l’égard de l’Eglise, mais aussi parce que le poison révolutionnaire, injecté lentement bien des siècles avant la chute de Louis XVI par des comportements royaux inexcusables envers la Papauté, est encore, comme il est aisément vérifiable, de partout présent dans les esprits et les institutions en France.


Voici l’explication que donne Maistre, montrant les deux causes de l’indignité actuelle de la nation française : « Des préjugés détestables avaient totalement perverti cet ordre admirable, cette relation sublime entre les deux puissances [monarchie et papauté]. A force de sophismes et de criminelles manœuvres, on était parvenu à cacher au roi très-chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de présider (humainement) le système religieux, et d'être le protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin s'honora jadis du titre d'évêque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charlemagne; et cet emploi, offert par la Providence, était vacant! Ah ! si les rois de France avaient voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des miracles ! » [8] Puis, Maistre se penche sur l’essence diabolique de la Révolution :  « Renversée à la fin par un orage surnaturel, nous avons vu cette maison, si précieuse pour l'Europe, se relever par un miracle qui en promet d'autres, et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage ; mais le comble du malheur pour eux serait de croire que la révolution est terminée, et que la colonne est replacée, parce qu'elle est relevée. Il faut croire, au contraire, que l'esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu'il ne l'était il y a peu d'années. Le puissant usurpateur ne s'en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer, et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d'avoir peur ; et au lieu de s'agiter dans un foyer unique, il a produit de nouveau une ébullition générale sur une immense surface. »[9]

Declaration des droits de l'homme.jpg

L’esprit de la Révolution, par la France,

a, hélas ! pénétré de partout

et s’est répandu dans toute l’Europe.

 

cocarde révolutionnaire.jpgL’esprit de la Révolution a donc pénétré l’ensemble de la nation, et s’est ensuite répandu dans tous les Etats européens. Est-ce qu’à présent, à plus de deux siècles de distance, cet esprit infect n’est plus ? Bien au contraire écrit Maistre, il est plus encore redoutable car la France persiste plus que jamais dans son erreur républicaine et, comme il est aisé de le constater, ne s’est absolument pas repentie de ses horribles péchés : « Je demande la permission de le répéter : la révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence. Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils aient reconnu cette vérité. Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. » [10]


Révolution arbre.gifCette dernière phrase, après l’affirmation de la déchéance de la France tant qu’elle ne se sera pas purgée de l’esprit satanique qu’elle a généré depuis des siècles, est de la plus haute importance car elle signifie que l’éventuelle perspective de rétablissement de l’Ordre traditionnel, en France et en Europe, relève à présent d’un mouvement porté par une action de nature étroitement et exclusivement religieuse.

 


III. Les erreurs de Charles Maurras

 

Royalisme.jpgCette position originale, qui tranche d’avec toutes les autres théories politiques, en particulier avec la pensée de Charles Maurras (1868-1952) et de l'Action Française [11], va être à l’origine d’un certain nombre de visions pour le moins arrêtées, reprises par les penseurs contre-révolutionnaires, au sujet du rôle qui revient à l’institution catholique qui, face à  l’effondrement de la monarchie dont on constate qu’elle est incapable de se régénérer - même si sur le plan de la « raison politique » la royauté reste le meilleur régime pour la France – doit reconstruire et réédifier l’ancien ordre détruit et brisé.

 

Charles Maurras.jpg

Le providentialisme de Joseph de Maistre,

s’oppose radicalement aux conceptions

de Charles Maurras.

 

Auguste Comte.jpgD'essence profondément monarchiste, le providentialisme maistrien est cependant très éloigné des conceptions de Charles Maurras, agnostique, marqué par le positivisme philosophique d'Auguste Comte, s’appuyant sur une analyse tirée de la raison naturelle, car il participe d'un constat simple, mais cependant obligeant du point de vue doctrinal, c'est qu'il ne peut plus être question, en toute logique, d'envisager, pour les sociétés humaines, une « politique » basée sur l'expérience, ou de se référer à la validité d'une prétendue « loi » organique qui viendrait légitimer, aidée par la raison empirique, c'est-à-dire pervertie et obscurcie puisque l’ordre naturel a été souillé par le péché, une constitution ou un régime. Ainsi Joseph de Maistre, loin d'être le théoricien de la « politique expérimentale » fut, bien au contraire, celui par excellence du caractère rigoureusement irrationnel de la science politique. La valeur de l'expérience, la logique empirique et la force de la démonstration sur ces sujets, constatera-t-il, ne comptent absolument pas ; le monde est agi par des forces d'une « autre » nature, il est soumis à des lois inaccessibles à l'entendement classique, guidé, entraîné malgré lui, vers des destinations imprévisibles sous la conduite de la Divine Providence.

 

Maistre, et c’est là un aspect important de sa pensée, ne fonde pas sa doctrine de la légitimité politique, contrairement à Maurras, sur la « naturalité » ou la raison, mais sur le caractère sacré et religieux du pouvoir dans son lien à l’Eglise. S’il eut recourt, de rares fois, aux leçons de la politique expérimentale pour renforcer son discours, il ne se laissa jamais abuser par les leçons qu’elle donne, comme il le mit en lumière par cette courte sentence : « Le réel est traversé par tant d’irrationalité qu’on trouve presque toujours la théorie la plus plausible contredite et annulée par l’expérience. » [12]

 

Dès lors, c’est précisément cette irrationalité du réel qui est, selon Maistre, la marque même de laJoseph de Maistre portrait.jpg volonté divine au sein de l’Histoire. Le caractère incompréhensible du développement historique sera donc à l’origine de la théorie maistrienne de l’intervention providentielle. La politique pour Maistre, contrairement à ce que prétendit Maurras, n’est pas une science raisonnée, mais le constat de l’ignorance des plans divins et l’aveu, par les hommes, d’une impossibilité à en maîtriser la logique. La perspective politique selon Joseph de Maistre devint ainsi très claire : le divin se manifeste dans l’Histoire en n’obéissant à aucune loi humaine. Cette notion est non seulement en radicale opposition avec les Lumières qui voulurent placer la « Raison » et le « Contrat » au centre de la cité, puisque pour Maistre « l’état de nature » est une fiction et « une contre nature. » [13], mais elle s’oppose également en tous points, en particulier de par sa conception de la théocratie pontificale fondatrice de l’Empire, à la pensée de l’auteur de l’Enquête sur la monarchie (1900) et à son royalisme fondé sur la raison le limitant aux frontières de la nation.

 

burke.jpgLa politique selon Maistre n’eut jamais pour objet, comme dans l’empirisme de Burke, l’adéquation avec les vérités naturelles ; elle n’a pas pour finalité de devenir le fondement d’une connaissance concrète, mais, bien au contraire, de faire apparaître notre profonde ignorance des desseins surnaturels : « En déroutant la raison, l’expérience montre l’étrangeté du réel. Elle fait apparaître le monde comme un mystère qui doit rester mystère, j’ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir [14] S'inscrivant intégralement dans l’étonnement métaphysique, la politique pour Maistre est, selon ses propres termes, une « métapolitique », c’est-à-dire une métaphysique de la souveraineté dans la mesure où celle-ci s’exprime par l’intermédiaire de Dieu au cœur de l’Histoire ; Dieu dont le Pape est le représentant en ce monde, le « Vicaire » par excellence, et le Saint Empire l’incarnation organique la plus aboutie du point de vue politique.

 

 

III. Infaillibilité et Souveraineté

 

 

Saint Pie V.jpg

« Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu

ne peut jamais être Empereur ! »

S. Pie V

 

pie_v.jpgQue soutient Maistre, d’ailleurs, pour être plus précis encore ? Tout simplement que le seul horizon politique véritable pour un membre de l’Eglise c’est la chrétienté, c’est-à-dire « l’Unité spirituelle des nations européennes » à laquelle il convient de travailler, et que les monarques français, pas plus que le empereurs germaniques, n’ont ni su ni voulu édifier. Cette unité doit être préparée, construite, élaborée par une bénéfique union des différents pouvoirs nationaux - bienfaisante et souveraine harmonie unificatrice qui ne peut être exercée que par l’autorité suprême du sacerdoce : la Papauté. Les pontifes romains furent d’ailleurs toujours attachés à la dignité de l’Empire, et n’hésitèrent pas, tel s. Pie V, à reprendre vertement les empereurs ou les monarques français lorsqu’ils oublièrent la valeur du titre d’Empereur. En effet, lorsque Charles IX donna, dans une lettre envoyée à Rome, le titre d’Empereur au chef des turcs, le Pape lui répondit ceci : « Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu ne peut jamais être Empereur ! Donner le titre d’Empereur à un tyran et à un infidèle, ce n’est pas autre chose que d’appeler le mal, bien, et le bien, mal. »

 

 

Pape souverain.jpgL’attachement de Joseph de Maistre au Pape, à « L’Héritier des Apôtres » comme le souligne saintSaint bernard de claiveaux.jpg Bernard, relève donc d’une idée fort précise qui transparaît sous chacune de ses lignes, et que l'on peut résumer de la manière suivante  : le Pape est le seul qui possède encore l’autorité nécessaire capable de restaurer, dans une Europe livrée au chaos des égoïsmes nationaux et au venin révolutionnaire, l’unité du Saint Empire. L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeure que le Sacerdoce Suprême pour se voir dévolu l’archétype éternel du Saint Empire et le restaurer.

 

Pie IX.jpg

« L’infaillibilité dans l’ordre spirituel

et la souveraineté dans l’ordre temporel

sont deux mots parfaitement synonymes.»

 

 

Pie IX tiare.jpgDe ce fait, l’insistance sur l’infaillibilité, source de toute souveraineté légitime, notion spirituellePapauté.jpg fondamentale qui fait l’objet d’un important développement dans le livre Du Pape, fut, à la suite de Joseph de Maistre, l'idée centrale des penseurs catholiques après la Révolution qui constatèrent l’échec des nations et des souverains à édifier la chrétienté, au point que les évêques firent en sorte que cette notion soit adoptée le 18 juillet 1870 par la deuxième constitution dogmatique Pastor Æternus du Concile de Vatican I.

Il faut donc comprendre le sens politique de l’infaillibilité, qui n’a d’autre objet que d’asseoir l’incontestable autorité du Pontife romain par dessus toutes les autres formes de souverainetés. Maistre est sur cette question très clair : « Le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle. » [15]

 

Conclusion

charlemagne couronné.jpg

Il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui

que religieuse et continentale,

s’exerçant par un pouvoir reçu

de l’autorité spirituelle.

 

 

 

Ordre impérial.gifLa perspective de restauration contre-révolutionnaire, telle que théorisée par Joseph de Maistre est donc, comme nous le voyons, traversée par une vision : le Pape est le seul garant, de par l’évidente supériorité de sa fonction et sa dimension d’infaillibilité, d’un possible retour sur le continent de l’unité politique et spirituelle. Il incarne l’espoir d’une restauration véritable de l’ordre traditionnel, entre ses mains sacrées repose l’ultime possibilité d’un redressement futur du Saint Empire. Le Principe de la suprématie du spirituel, que Maistre expliquera en 1814 dans sa Préface à l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, et que Pie IX rappellera dans le Syllabus en 1864, n’est pas de nature uniquement « politique », car il est tout d'abord établi sur une évidence sacrée d'ordre métaphysique, il est placé sous la dépendance d'une perspective étroitement et rigoureusement transcendante et religieuse. D’où l’idée maistrienne, caractéristique, qu’il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui que religieuse et continentale, s’exerçant par un pouvoir temporel reçu par délégation de l’autorité spirituelle.

De la sorte, ne croyons pas que cette doctrine de la primauté absolue de l’autorité spirituelle soit uneTriregnum.jpg simple vue de l’esprit, une position idéologique parmi d’autre. Ce serait là une grave erreur. En effet, la question de l'origine divine du droit sur le plan politique, fonde et donne en réalité sa légitimité à la doctrine catholique de l'infaillibilité, car elle touche à la Vérité originelle de la Révélation dont la Sainte Eglise Universelle, par Jésus-Christ, est l'humble dépositaire, et son Chef visible, le « Prince des Evêques », le très soumis et très fidèle serviteur. Si l'autorité spirituelle redevient un jour, et il faut l’espérer, témoigner, œuvrer et prier en ce sens, la source de toute souveraineté en Europe, il en résultera une solide et salvatrice cohésion politique, une unité durable où les différentes nations, et leurs Souverains, participant enfin d’un projet commun sous les bannières frappées du signe de la Croix de la Rome catholique et éternelle, donneront naissance à une nouvelle chrétienté rayonnant sur le monde, par le rétablissement du Saint Empire, des Lumières de l’Evangile et des Vérités de la sainte religion du Christ.

Aigle bicéphale Saint empire.jpg

Notes.

 

1. L'influence de Joseph de Maistre dans les milieux d'Eglise, se remarque nettement dans l'œuvre du Cardinal Pitra (1812-1889), ardent défenseur d'une « Tradition » unique se transmettant depuis la Révélation fondée sur la connaissance sacrée du symbolisme, et trouvera chez Gustave de Bernardi (1824-1885), écrivain comtadin, un très fervent avocat se signalant par la publication d'un livre remarquable : « La Vérité divine et l’idée humaine ou Christianisme et révolution » (1870), dans lequel est clairement montré la contradiction irréductible qui sépare « l’homocentrisme » révolutionnaire et le théocentrisme contre-révolutionnaire.

2. On le sait, tout un courant moderniste dans l’Eglise au XXe siècle, et ce avant même Vatican II, oeuvra à dénoncer l’augustinisme politique. De nombreux clercs mirent ainsi un point d’honneur à affirmer, en critiquant les conceptions médiévales, que du point de vue de l’autorité temporelle, la perspective spirituelle devait se retirer et se conserver dans une distante réserve. Beaucoup critiquèrent la tendance, propre à s. Augustin, qui tendait  à effacer “la séparation formelle de la nature et de la grâce” qui spécifie, en effet, la pensée politique de l’évêque d’Hippone, et qui eut pour conséquence l'intégration dans ses finalités de l'ordre naturel dans l'ordre surnaturel, du droit naturel dans la justice surnaturelle, du droit de l'Etat dans celui de l'Eglise, intégration qui s’opéra lors de la réforme grégorienne. Dans son ouvrage : L'augustinisme politique, essai sur la formation des théories politiques au Moyen-Âge, Vrin, 1934, dont l'intention était d’écarter de l'Église toute prétention théocratique, Henri Xavier Arquillière soutiendra que l'augustinisme politique ne fut pas respectueux de l'autonomie de l'ordre temporel, erreur caractéristique de s. d'Augustin d’après-lui, et que seul s. Thomas put délivrer l'Eglise des pièges conceptuels forgés par l'auteur de la Cité de Dieu. Cette thèse contestable est, hélas ! devenue celle de l’Eglise moderne, qui a abandonné ses conceptions traditionnelles au profit de vues démocrates en contradiction d’avec les principes séculaires qu’elle observa jadis. A signaler, parmi les critiques les plus virulents de l’augustinisme politique, Henri de Lubac, qui n’hésitera pas à aller jusqu’à contester la pertinence historique et théologique de la notion même d’augustinisme politique : Augustinisme politique ?, in Théologies d’occasion, DDB, 1984, pp. 255-308. Pourtant, n’en déplaise à Henri de Lubac et aux critiques contemporains de l’augustinisme politique, la théocratie pontificale est une théorie, comme le démontrent les nombreuses références à Augustin chez les auteurs du Moyen Age - il suffit de lire le De ecclesiastica potestate deGilles de Rome - qui trouve effectivement ses racines dans la Cité de Dieu dont la position est simple : l'Eglise est la figure sur la terre de la Cité du ciel, son rôle est de faire régner ici-bas la paix et la justice véritables, et pour atteindre ce but doit subordonner les nations chrétiennes à son autorité. De fait, et on ne peut nier que s. Augustin ait jugé légitime le recours au bras séculier pour lutter contre les hérétiques et les schismatiques, l’évidence d’une soumission du pouvoir temporel aux perspectives de l’Eglise se trouve bien sous la plume de l’auteur des Confessions, ce que souligne d’ailleurs explicitement Etienne Gilson : “Que l'Etat puisse, et doive même être éventuellement utilisé pour les fins propres de l'Eglise, et, à travers elle, pour celles de la Cité de Dieu, c'est un point sur lequel Augustin n'aurait certainement rien à objecter (...) Bien qu'il n'en ait jamais expressément formulé le principe, l'idée d'un gouvernement théocratique n'est pas inconciliable avec sa doctrine, car si l'idéal de la cité de Dieu n'implique pas cette idée, elle ne l'exclut pas non plus.” (E. Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1943, p. 239-240). Gilles de Rome, déjà évoqué, qui fut sans doute le rédacteur de la bulle Unam Sanctam (1302) promulguée par Boniface VIII, était donc parfaitement fondé lorsqu’il écrivait : « Cette Eglise, une et unique, n'a qu'un corps, une tête, non deux têtes comme les aurait un monstre : c'est le Christ et Pierre, vicaire du Christ, et le successeur de Pierre. Quiconque résiste à cette puissance ordonnée par Dieu résiste à l'ordre de Dieu (Rm 13, 2) ».

3. Avant Grégoire VII, c’est le pape Gélase 1er (492-496) qui exerça une influence déterminante sur la pensée politique du Moyen Âge, qui établira la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, affirmant l’infinie supériorité du spirituel par ce principe : « Devant Dieu, le pape est responsable de l’empereur. » Ainsi donc, lors de la querelle des Investitures qui opposa la papauté et le Saint Empire romain germanique, entre 1075 et 1122, les déclarations de Grégoire VII dans ses Dictatus papae de 1075, vont prendre une importance considérables, et définir la position de Rome pour les siècles à venir qui s’imposera lors du Concordat de Worms en 1122. Cette querelle va avoir des conséquences considérables sur l’Eglise. En effet, à partir de Victor II, les souverains pontifes vont imposer à ce que le Pape soit élu par le collège des cardinaux et non plus désignés par l'empereur. Une fois ce principe acquis, ils luttèrent ensuite contre l'investiture des évêques par l'empereur - évêques, avec les ordres monastiques, qui furent la clef de voûte du pouvoir impérial. L'enjeu était donc clair : l'Occident devait devenir une théocratie pontificale. D’ailleurs, en 1139, Innocent II convoqua le deuxième concile de Latran, faisant valoir le caractère légitime de la domination du sacerdoce sur le pouvoir temporel et de sa revendication de la couronne impériale de Constantin.. Le concile proclamera dans ses actes : « Rome est à la tête du monde. »  En 1198, dans la lettre Sicut Universitatis Conditor adressée par Innocent III au Consul de Toscane, fut donc parfaitement décrit ce que le pape considérait comme devant être le rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir pontifical. Comparant le pouvoir pontifical au soleil et le pouvoir temporel à la lune, il affirmait que le pouvoir temporel reçoit sa lumière du pouvoir pontifical, en soulignant que la dignité du pouvoir temporel perd de sa splendeur si elle ne prend pas sa lumière de l'autorité pontificale. L’ultime épisode de la lutte du sacerdoce et de l’Empire opposera Frédéric II et les papes Grégoire IX et Innocent IV, ce dernier, réunissant à Lyon un concile en 1245, y déposera l’empereur et déliera ses sujets de leur serment de fidélité à son égard - ce qui créa une désorganisation totale dans ses Etats - le pape montrant ainsi qu’il était bien le maître du pouvoir temporel puisque capable de priver un souverain de son pouvoir politique. Le concile de Lyon sera le point culminant de la définition comme de l’imposition des vues politiques et théologiques de la papauté. Rappelons que sur le plan historique, l'Empire, tissu monarchique et corporatif dirigé par l’empereur porteur de l’idée d’unité provenant de l’Empire romain, est né à Noël de l'an 800 lors du couronnement de Charlemagne par Léon III, établissant ce que les clercs nommeront la translatio imperi selon laquelle la toute-puissance temporelle de l’Imperium passa des Romains aux Germains. Mais c'est sous la dynastie des Ottoniens, au Xe siècle, que se forma véritablement l’Empire à partir de l'ancienne Francie orientale carolingienne, ou Regnum Francorum orientalium. La désignation Sacrum Imperium fut utilisée pour la première fois en 1157, et le titre Sacrum Romanum Imperium (Heiliges Römisches Reich) semble apparaître vers 1184 pour être employée de manière définitive à partir de 1254. Le complément Deutscher Nation (Nationis Germanicæ) ne fut ajouté qu’au XVe siècle. Sur le plan symbolique, le Saint-Empire romain germanique cessa d’exister le 6 août 1806, lorsque François II déposa solennellement sa couronne, déclarant dans son acte d’abdication : « Nous considérons comme dissous les liens qui, jusqu'à présent, Nous ont attaché au corps de l'Empire germanique, (…) Nous sommes libéré de tous Nos devoirs envers cet Empire. » Depuis cette date, mais ceci était vrai dès l’origine, c’est le pape qui reste seul en Europe détenteur de la légitimité de l’Empire.

4. Nous l’avons déjà dit plusieurs fois, mais il importe d’y insister fortement tant ce fait aura de terribles conséquences, la Royauté française est gravement coupable et s’est maintenue en état de rébellion vis-à-vis de Dieu depuis le refus scandaleux de Philippe le Bel de se soumettre aux justes demandes de Boniface VIII qui, conscient des lois principielles qui devaient s'imposer dans toute la chrétienté pour préserver l'unité de la religion et des Etats, fit publier en 1302 la bulle Unam Sanctam dans laquelle il développait, en des termes précis et sages, la fameuse théorie des « deux glaives » en déclarant : « Dans l'Eglise il y a deux glaives, le spirituel et le temporel. L'un de ces glaives doit être soumis à l'autre, l'autorité temporelle doit s'incliner devant l'autorité spirituelle. » L’attitude, extrêmement fautive de Philippe le Bel, aura ensuite des conséquences désastreuses, puisqu'en revendiquant une fallacieuse indépendance à l’égard de Rome à l'intérieur de son royaume, et rentrant en conflit avec le Pape, le Roi de France sera à l'origine du morcellement fratricide et stérile de l'empire chrétien, puis de l’hostilité continuelle du Royaume envers la Papauté ce qui l’aura conduit de la Révolution de 1789 à sa présente ruine.

5. J. de Maistre, Du Pape, livre premier, ch. II, Librairie catholique Emmanuel Vitte, 1928. Maistre poursuit : « Les conciles, dans les premiers siècles de la monarchie [française], étaient de véritables conseils nationaux. (…) Le christianisme pénétra de bonne heure chez les Français, avec une facilité quine pouvait être que le résultat d'une affinité particulière (…) Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d'avoir constitué humainement l'Église catholique dans le monde (…) Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Constantinople. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi l'Europe, repousse l'islamisme et suffoqué le schisme ; malheureusement il ne sut pas se maintenir. Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle souveraineté n'employa plus avantageusement pour elle un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. La plus haute noblesse de France s'honorait de remplir les grandes dignités de l'Église. Qu'y avait-il en Europe au-dessus de cette Église gallicane, qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes : la vertu, la science, la noblesse et l'opulence ? » (Ibid.)

6. S. Pie X, Allocution, 13 décembre 1908, in Marquis de la Franquerie, La Mission divine de la France, p. 16. Dans Nobilissima Gallorum Gens, Léon XIII s’adressait également aux français en déclarant : « Vos ancêtres ont signalé leur vertu en défendant par toute la terre le nom catholique, en propageant la foi chrétienne parmi les nations barbares, en délivrant et protégeant les saints-lieux de la Palestine, au point de rendre à bon droit proverbial ce mot des vieux temps : ‘‘Gesta Dei per Francos’’. » (Lettre Apostolique, t. I, p. 227.) Il y a d’ailleurs au sujet de la royauté française, de par le miracle de la descente du saint chrême lors du sacre de Clovis, un refus chez certains légistes et clercs médiévaux de considérer le pouvoir royal comme subordonné à la papauté puisque dépendant directement de Dieu. D’aucuns virent même dans la cérémonie du sacre, comparable à quelques égards à l’onction que reçoivent les évêques, une sorte de huitième sacrement, qui confèrerait au Roi une dimension quasi sacerdotale, sacrement non transmis mais simplement administré par l’Eglise, faisant que la conception de la source de l’autorité dans le royaume fut de regarder que le pouvoir politique français, contrairement aux Empereurs du Saint-Empire romain germanique, ne provenait pas du Pape. Cette situation, que l’Eglise désigna sous le nom de « Privilège de Reims » (cf. Victor II, Urbain II et Innocent III), est à l’origine d’une attitude, qui ne sera pas sans créer bien des difficultés, visant à ne reconnaître en droit politique aucune autorité ecclésiale au-dessus du monarque français. Il est à noter que saint Thomas d’Aquin, dans le De Regno – dans lequel il montre que c’est bien par le Pape que s’effectua le passage de la couronne de l’Empire : « le pape Adrien transféra l’empire [par Charlemagne] des Grecs aux Germains » (De Regno, liv. III, ch. XVII), s’est élevé avec fermeté contre cette prétention française, quelque peu exagérée, et refusa avec force l’idée que le sacre royal puisse consister en un « sacrement », affirmant : « Les roys n’ont aucun pouvoir sur les choses spirituelles ; ils ne reçoivent donc pas la clef du Royaume des cieux, mais seulement une autorité sur le temporel, autorité qui, elle aussi, ne peut venir que de Dieu (…). L’onction du sacre ne leur confère aucun ordre sacré, mais signifie que l’excellence de leur pouvoir descend du Christ, de telle sorte que c’est sous l’autorité du Christ qu’eux-mêmes règnent sur le peuple chrétien. » (IV Sent., D. XIX, q. 1, a 1, ad. 2.)

7. J.B. Bossuet, La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte, 1679.

8. Du Pape, op.cit.

9. Ibid.

10. Ibid.

11. Maurras.jpgSi nous ne pouvons que déplorer la scandaleuse condamnation de l'Action française en 1926, par le pape Pie XI, qui alla jusqu’à classer certains écrits de Maurras dans la catégorie des « Livres Interdits », condamnation heureusement levée en 1939 par Pie XII, alors que Maurras, et ceci fort légitimement eu égard à son talent littéraire, venait d’être élu à l'Académie française, néanmoins on fera difficilement de l’auteur d’Anthinéa (1901) ou Kiel et Tanger (1910), un « descendant intellectuel » de Joseph de Maistre comme il a pu être écrit un peu rapidement. En effet, admirateur de la philosophie positiviste d’Auguste Comte dans laquelle il voyait une réponse à l'idéalisme allemand, Maurras avait une conception purement utilitariste de la religion catholique. Voyant dans l'Église une simple composante organique de la nation intimement liée à l'Histoire de France, il ne considéra en elle que sa possibilité d’unification structurelle du corps social national n’accédant, évidemment, ni à sa dimension d’universalité fédératrice de la chrétienté, ni à son mystère spirituel. Ainsi affirmer, comme le soutient un récent ouvrage, qui pèche par bien des approximations, une méthodologie plus que discutable et des légèretés inexcusables, que Maurras se serait livré à une captation d’héritage des théocrates les utilisant comme de « véritables masques (…) qu’il a lui-même modelés pour séduire des publics proches de ces autorités contre-révolutionnaires » (T. Kunter, Charles Maurras, la Contre-révolution pour héritage, Nouvelles éditions latines, 2009, p. 194), n’est cependant pas entièrement faux. Toutefois, reconnaissons à Maurras une influence plus que positive sur le national-catholicisme au Mexique, le catholicisme brésilien, le mouvement Cursillos de la Cristiandad fondé en 1950 par l'évêque de Ciudad Real, Mgr Hervé, sans oublier Salazar au Portugal, dont la doctrine politique de l’Estado Novo fut élaborée en s’inspirant ouvertement des idées maurassiennes, ce qui est tout de même d’excellents fruits à mettre au crédit du théoricien du nationalisme intégral.

12. J. de Maistre, Préface de l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Cattier, 1882.

13. J. de Maistre, Oeuvres Complètes, t. VII, 1854, p. 526.

14. J. de Maistre, Les Soirées de St. Pétersbourg, X, Œuvres Complètes, t. V, p. 188.

15. Du Pape, op.cit. La constitution dogmatique Pastor Æternus (1870),affirmera en des termes extrêmement forts la primauté du pontife romain en matière doctrinale : « Le Pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra (…) jouit, par l'assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu'elle définit la doctrine sur la foi et les moeurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Église. Si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition, qu'il soit anathème. l'Église est un seul troupeau sous un seul pasteur. Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont personne ne peut s'écarter sans danger pour sa foi et son salut. (…) le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église, nous enseignons et déclarons encore qu'il est le juge suprême des fidèles (...) Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n'est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n'a le droit de juger ses décisions. » (Constitution dogmatique Pastor Æternus, publiée par le premier concile du Vatican, votée lors de la quatrième session, proclamée solennellement par le pape Pie IX le 18 juillet 1870).

16. J-Y. Pranchère, Qu’est-ce que la royauté ? Vrin, 1992, p. 65.

17. Du Pape, op.cit., ch. IV.

18. Ibid.

19. Ibid.

20. Ibid.

21. Ibid., ch. VI.

 

 

 

 L e  p r o b l è m e   d u  s é d é v a c a n t i s m e

 

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« Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. »

    Du Pape, Joseph de Maistre, 1819

 

En écho à un débat sur La Question Actualités, nous croyons nécessaire de souligner ici, en marge de notre article, une certitude fondée en raison naturelle et en conviction surnaturelle, certitude que nous recevons du célèbre auteur Du Pape, le comte Joseph de Maistre, qui fit tant pour défendre l’institution de la Papauté, et qui se résume à cette affirmation :

 « Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. » 

C'est pourquoi, notre conviction profonde, explique la raison de notre position légitimiste en matière d’autorité ecclésiale, qui rejoint entièrement celle de Joseph de Maistre : la monarchie romaine fonde, fait et établit l’Eglise, et nul ne peut de sa propre volonté, du haut d'un imaginaire tribunal surgi de son jugement subjectif de simple laïc, voire de prêtre, d’évêque ou même de cardinal, décider de son propre chef de ne plus reconnaître le Souverain Pontife. Certes les erreurs modernistes considérables soutenues lors du concile Vatican II ont, légitimement, de quoi troubler bien des âmes catholiques. Cependant rien ne dépasse en valeur, la nécessité, par économie de suppléance vitale, la préservation absolue de l'institution Pontificale, d’autant en temps de crise extrême telle que nous la connaissons aujourd'hui, car une cessation de la visibilité de la charge pétrinienne conduirait à un mal plus grand encore facteur d’une destruction certaine pour l’Eglise.

Ainsi, la thèse sédévacantiste ne permet pas de résoudre une interrogation majeure et centrale, celle de savoir comment l’Église peut-elle continuer d’exister sans un pape à sa tête ? Si l’on suit la conviction des partisans de la vacance du Saint-Siège l’Eglise n’existerait plus.

Mais dès lors qu’il y a l’Eglise, et Eglise il y a, il y bien un Pape qui la gouverne.

 Cajetan d’ailleurs considère qu’il faut une déclaration officielle d’un concile pour déposer un pape ! La religion conciliaire subvertit l’Eglise, mais la position sédévacantiste, en tant qu’elle conduit à un ecclesiovacantisme, est beaucoup plus subversive car elle fait mourir l’Eglise, et elle aboutirait, si elle était suivie massivement, à ce qu’il n’y ait il n’y a plus de combat possible dans l’Eglise, hormis le combat pour avoir raison sur le papier, combat qui est finalement stérile du point de vue religieux.

 

Notre analyse du sujet : 

LE SEDEVACANTISME EST UN PECHE MORTEL !

(fichier pdf téléchargeable de 33 pages)

 

 

REPONSE AU DEFI DE L’ABBE HERVE BELMONT

 

 

 

jeudi, 20 août 2009

Nietzsche et l'antisémitisme

Les causes réelles

de la judéophilie de Nietzsche

 

ou la pernicieuse influence du philosophe Juif Paul Rée

sur la pensée nietzschéenne


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« Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide

que ces antisémites.

Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra.

Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

Freidrich Nietzsche

 

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nietzsche a.jpgL’un des principaux effets, mais non la cause comme il se dit parfois de façon erronée, de sa rupture avec Wagner en 1874, sera pour Nietzsche de prendre tout à coup position contre l'antisémitisme d’une façon radicale. Mais comment, et pourquoi, Nietzsche brusquement parviendra à ce type d’attitude, alors que la première phase de sa pensée présentait une forte composante judéophobe ?

Nietzsche et Wagner, au tout début de leur relation, participaient ensemble d’une commune adhésion de l'esprit allemand en lutte contre l'esprit Juif. La mythologie « aryenne », pour le philosophe et le musicien, devait souder la communauté des peuples indo-européens contre la barbarie asiatique à laquelle appartient la Judée. A cette époque, on trouve donc chez Nietzsche, exactement les mêmes thèmes que dans tous les ouvrages antisémites diffusés en Europe.


I. Un jeune philosophe anti-juif

Pour se convaincre de l’état d’esprit de Nietzsche, que quelques auteurs bien intentionnés voulurent nier, il suffit de se plonger dans sa correspondance. Qu’y trouve-t-on ?

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Elisabeth Förster-Nietzsche


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Dans des lettres envoyées à sa sœur Elisabeth il déclare dans un passage : « j’ai enfin trouvé une auberge où il est possible de jouir de mes repas sans avoir à subir la vue de ces espèces de mufles juifs ». Parlant ailleurs des juifs il les désigne sous le nom de « ces singes dégoûtants dépourvus d’esprit et autres commerçants ». A l’occasion d’une représentation de l’Africaine de Meyerbeer (le compositeur d’origine juive raillé par Wagner), il se désole d’être tombé sur des « Juifs et des acolytes des Juifs où qu’on tourne le regard ». Il va jusqu’à écrire, toujours à sa sœur : « Comment peux-tu exiger de moi que je commande un livre chez un antiquaire juif insolent ? » [1] Dans un de ses courriers, et après l’éreintement par la critique de son premier ouvrage La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche dit du célèbre philologue Ulrich von Willamowitz-Moellendorf, qui n’avait pas apprécié son livre et publia un pamphlet contre lui, qu’il est un « jeune homme infesté par l’arrogance juive ». [2]

On le voit, on aura du mal a pouvoir faire du jeune Nietzsche un judéophile présentable, à l’image de ce que souhaite imposer aujourd’hui nombre de nietzschéens de gauche zélés comme Michel Onfray. Ainsi, lorsque d’aucuns prétendent que l’antisémitisme de Cosima Wagner (1837-1930), aurait heurté la sensibilité du jeune Nietzsche, le conduisant à rompre ses relations avec le couple Wagner, on peut considérer qu’il s’agit d’une pure fable imaginaire assez peu crédible et relativement comique.

 


II. L’influence de Paul Rée, philosophe Juif

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Cosima Wagner
"...Pour chaque phrase que j’ai lue,
j’ai un commentaire à faire,
et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire."

ge4.jpgEn effet, Cosima n’écrit pas pour rien, après la lecture d’Humain trop humain (1878), que Nietzsche prend part au « complot juif » : « Je n’ai pas lu le livre de Nietzsche. (…) Un processus que j’avais déjà depuis longtemps vu venir, et que j’avais combattu de toutes mes modestes forces, vient de se déclencher chez l’auteur. Nombreux sont ceux qui ont collaboré à ce triste livre ! Et finalement, Israël s’y est incrusté sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée en quelque sorte séduit et asservi à Nietzsche, mais qui, en vérité, est en train de le duper ; c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie (…). Malwida, de son côté, nie absolument la mauvaise influence du Dr Rée, qu’elle a beaucoup apprécié (…). Elle me prie aussi de ne pas rejeter Nietzsche, mais pour chaque phrase que j’ai lue, j’ai un commentaire à faire, et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire. » [3]

Cosima Wagner voit juste et parfaitement; l’influence grandissante de Paul Ludwig Karl Heinrich Rée (1849-1901), commençait et allait être considérable sur Nietzsche. Les conséquences de cette relation, marqueront à jamais la pensée de Nietzsche, au point de l’amener à un changement radical d’orientation qui aboutira à une fracture définitive avec le couple Wagner. [4]

Paul Rée, va lentement entraîner Nietzsche, d’une crittique du christianisme institutionnel, à un rejet forcené de l’Evangile mais aussi, il le pousse à relativiser, voire modifier ses jugements à l’égard du judaïsme et des Juifs.

 

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Lou Salomé, Paul Rée et Nietzsche (1882)


Image91.jpgDans cette relation qui mènera les deux hommes à effectuer plusieurs voyages, de Bex à Sorrente, où ils passèrent un hiver en compagnie de la féministe Malwida von Meysenbug ils se livrent à d’interminables conversations, lectures, promenades et excursions. A Sorrente, Rée se met à l’écriture de L'origine des sentiments moraux et Nietzsche aux aphorismes d'Humain, trop humain. La publication des deux ouvrages - celui de Rée en 1877 précède d'un an celui de Nietzsche, est l'occasion d’échanges permanents. Puis, survint l’épisode clé de l’histoire de Nietzsche, à savoir la rencontre avec Lou Salomé. En février 1882, à Gênes, Nietzsche et Rée se retrouvent, et répondent à l'invitation de Malwida von Meysenbug, de venir à Rome C'est alors, le soir même de son arrivée chez Malwida, qu'il fit la connaissance d'une jeune russe qui attira immédiatement son attention : Louise von Salomé. Le choc fut puissant ; Nietzsche projette de créer entre Lou, Rée et lui, un « cercle des esprits libres », une « Trinité ». On sait ce qu’il adviendra de ce projet chimérique.

 


III. Une subite fascination pour la tradition judaïque

Il reste que ces liens feront surgir chez Nietzsche une nouvelle vision intellectuelle, fort éloignée, c’est le moins qu’on puisse dire, de celle qui, primitivement, avait été la sienne du temps de sa relation avec Wagner. D’une judéophobie initiale, Nietzsche s'engage, de par son tempérament excessif et impétueux, dans un philosémitisme surprenant. Paul Rée contribue également à orienter la pensée de Nietzsche vers l'observation et l'explication psychologiques des faits moraux.

 

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Paul Rée (1849-1901)
"Finalement, Israël s’est incrusté [chez Nietzsche]
sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée...
qui, en vérité, est en train de le duper ;
c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie"

Dans ses ouvrages, écrits à la manière des moralistes français du XVIIe et du XVIIIe siècle, il ramène les sentiments humain à l'égoïsme. Comme l’écrit René Berthelot : « L'intérêt que Nietzsche y prit nous fait comprendre comment il fut conduit à subir l'influence d'un Montaigne, d'un La Rochefoucauld, d'un Vauvenargues, que déjà Schopenhauer avait admirés et imités. Il leur emprunta leurs procédés d'analyse psychologique, leurs idées sur l'universalité de l'égoïsme; la forme littéraire que ces maîtres de la maxime et de l'aphorisme avaient su donner à leur pensée. C'est Rée aussi qui, sans doute, attira l'attention de Nietzsche sur les théories de l'école anglaise et spécialement de Spencer, relativement à l'origine des sentiments moraux. »

Il poursuit :

« Les ouvrages de cette époque nous révèlent des altérations également profondes dans les procédés intellectuels de Nietzsche et dans l'atmosphère morale où baigne sa pensée. Ce n'est plus un mélange de métaphysique et d'histoire littéraire ou d'histoire de l'art: ce ne sont plus des affirmations enthousiastes, encore un peu confuses et vagues. Ce sont des analyses psychologiques, c'est, l'attitude critique et satirique d'un esprit lucide et désabusé : critique impitoyable de la religion, de la métaphysique, de ce qu'on nomme communément la morale, de la foi dans un «-idéal-» contraire à la nature et à la vie réelles, de la croyance au « génie », à l' «-inspiration », comme à des mystères inexplicables par les causes psychologiques et physiologiques par ou s'expliquent les autres faits spirituels; critique en un mot de toutes les illusions consolantes et amollissantes, qui sont un signe d'affaiblissement. » [5]

C’est ainsi que vont naître des « affirmations nouvelles » et de « nouveaux enthousiasmes », très éloignés de ceux qui étaient les siens auparavant. De la sorte, Matthias Schubel, dans son Nietzsche, le philosémite européen [6], est autorisé à mettre en lumière ce qui devint les positions originales de l’auteur de Zarathoustra à propos de l’antisémitisme.

 


IV. Un étonnant enthousiasme philosémite


On y découvre, pour certains avec surprise, un Nietzsche de la seconde période, extrêmement philosémite, ne cachant plus son admiration pour4541601mieux-connaitre-israel-jpg.jpg le peuple Juif qu’il regarde alors comme porteur d’innombrables qualités, peuple supérieur même, selon lui, aux européens en bien des domaines. Jesua Amar, est allé jusqu’à recenser tous les textes philosémites et germanophobes de Nietzsche [7] après sa rupture d’avec Wagner, contribuant ainsi à expliquer l'intérêt qu’eut pour lui le philosophe d’origine juive Vladimir Jankélévitch (1903-1985). Le résultat est pour le moins démonstratif.

001_Nietzsche.jpgNietzsche professe ouvertement, influencé par Rée, une très forte sympathie à l’égard des Juifs, de la culture Juive, de l’économie Juive, de l’esprit Juif. Dans les aphorismes 197 et 205 de Morgenröte (Aurore) (1881), Nietzsche se révèle résolument philosémite et partisan de l'accomplissement de la pensée moderne par les Lumières françaises. Plus encore, Nietzsche en vient à manifester fortement parfois, son attachement à une certaine tradition judaïque, et s’élève contre, selon sa formule, « les ânes nationalistes antisémites de l’Europe » [8]. Yodel Yirmayahu, qui enseigne la philosophie à l'université de Jérusalem, montre que Nietzsche, de plus en plus, s’affirma dès lors comme un « anti-antisémite » passionné et ardent. Il se fit, déployant des arguments définitifs, un admirateur fervent du judaïsme ancien et des Juifs de la diaspora, qui jouèrent et doivent jouer, d’après ses nouvelles analyses, un rôle fondamental dans l'Europe à venir.

Ses coups les plus rudes, ses charges assassines, seront uniquement réservées au judaïsme « sacerdotal » du Second Temple, ancêtre du christianisme, et au message qu’il considère comme décadent et corrupteur de Jésus, soit cette « inversion des valeurs » qu'il voyait bizarrement dans le Nouveau Testament, et qui faisait pour lui la « maladie » de l'Europe.

D’ailleurs, ce nouvel amour du judaïsme chez Nietzsche, bien à tort présenté comme un précurseur du national-socialisme, fait la joie de certains Juifs qui ne s’en cachent pas.

Reb Weisfish, grand lecteur et admirateur de Nietzsche, déclarait : « La seule chose que Nietzsche adorait, c'était le judaïsme et les Juifs. Jusqu'à sa fin, il a révéré le judaïsme. Il l'a compris mieux que les plus grands rabbins du monde: "Sans les Juifs, point de Salut... Les Juifs sont éternels’’. C'est lui aussi qui écrivait à propos des Allemands: "Une race irresponsable qui porte sur sa conscience les grands désastres de la culture. (…) Le judaïsme est un ensemble d'individus. Ce n'est ni un parti, ni une nationalité, ni rien d'autre. Nietzsche dit que c'est une race, la race supérieure. D'après Nietzsche, il n'existe aucun peuple qui soit destiné à vivre toujours en dehors du judaïsme. » [9]

 


V. Un soudain « dégoût » pour l’antisémitisme

 

Et, il faut le reconnaître, Reb Weisfisn ne trahit pas la pensée du Nietzsche qui avait profondément rompu avec Wagner.

 

 

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"Ce que l'Europe doit aux Juifs ?
Beaucoup de choses : le grand style dans la morale (...)
le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral,
[qui] rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat."

 

Il écrit en effet, dans Par delà le bien et le mal (1886) :

 

- «Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux, et par conséquent ce qu'il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes - reconnaissants aux Juifs. » [10]

 

Ailleurs, il soutient avec force, écrivant en 1888 :

 

« Définition de l'antisémite : envie, ressentiment, rage impuissante comme leitmotiv de l'instinct, la prétention de l'« élu » : la plus parfaite manière moralisante de se mentir à soi-même - celle qui n'a à la bouche que la vertu et tous les grands mots. Et ce trait typique : ils ne remarquent même pas à qui ils ressemblent à s'y méprendre. Un antisémite est un juif envieux - c'est à dire le plus stupide de tous... » [11]

 

Dans une lettre à Theodor Fritsch (1852-1933), le 29 mars 1887, il lui explique en détail les motifs de sont rejet de l’antisémitisme, critiquant au180px-Fritsch.jpg passage, une nouvelle fois, Richard Wagner, le génial compositeur de Parsifal qui demeure une permanente obsession :

 

- « Croyez-moi : cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la "valeur" des hommes et des races, cette soumission à des "autorités" que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris ("autorités" comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde - lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire ?), ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" - tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique, avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. - Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra ? » [12]

 

180px-Fritsch.pngC’est d’ailleurs à propos de Theodor Fitsch, qui publia un Katechismus Antisemitismus (Catéchisme antisémite), et fut le premier traducteur allemand des Protocoles des Sages de Sion, qu’il disait : « Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide que ces antisémites. Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra. Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

 

 


 

VI. Rejet violent des positions antisémites

 

Dans La généalogie de la morale (1887), il parlait de l’antisémitisme comme étant une : « difformité », et rajoutait, afin d’être mieux compris : « Disons le tout d'abord à l'oreille des psychologues, à supposer que l'envie leur vienne d'étudier le ressentiment de plus près : c'est aujourd'hui chez les anarchistes et les antisémites que cette plante fleurit le mieux, ainsi qu'elle a toujours fleuri d'ailleurs, dans l'ombre, comme la violette, mais son odeur est différente. »[13]

 

Un jour, il écrit même à sa mère, souhaitant expliquer pourquoi il rejeta violemment les propositions de son éditeur : « Ce parti [des antisémites] a pourri à ma suite mon éditeur, ma réputation, ma sœur, mes amis – rien ne répugne plus à mes tendances que cet enchaînement du nom de Nietzsche à celui d’antisémites tels qu’E. Dühring : il ne faut donc pas me tenir rigueur d’employer la légitime défense. Je mettrai violemment à la porte de chez moi quiconque me soupçonnera sur ce point. » [14]

 

 

 

 

Conclusion : ultime dérive d’un philosémite hébété !

 

 


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«  Il n’existe pas d’engeance plus impudente et crétine que ces antisémites. »

Point n’est donc besoin d’y insister outre-mesure, les idées, l’influence, la personnalité de Paul Rée, ont fait de Nietzsche, peu à peu, mais de façon définitive, un philosémite convaincu et quasi hystérique en certains de ses jugements [15]. Il n’est pas possible de le nier.

Le drame, c’est que plus croissait ce philosémitisme parfois irrationnel, plus s’amplifiait, parallèlement, sa haine terrifiante du christianisme et de l’Eglise. La violence de ses charges antichrétiennes, ce qui lui permettait sans doute inconsciemment de se distinguer radicalement de Wagner, lui donnait aussi l’occasion de flétrir vigoureusement, par une germanophobie équivalente, ceux qui tentaient de défendre la grandeur de l’esprit allemand. Nietzsche, de par un fatal mouvement de désorientation grandissant, s’approchait à grands pas de la folie qui le guettait et qui sera la conclusion de cette lente et inexorable dérive humaine, intellectuelle et spirituelle.

Son jugement final, définitif, ne laisse place à aucune ambiguïté : « L'antisémitisme est l'une « des aberrations les plus maladives de l’auto-contemplation hébétée et fort peu justifiée du Reich allemand. » Le problème, c’est que l’hébétude maladive évoquée par Nietzsche, c’est lui qui en fut à court terme, comme il était prévisible, la malheureuse et triste victime directe, ceci en raison d’une incompréhension tragique de l’essence des valeurs chrétiennes qui fondèrent l’Europe, et contre lesquelles, dans sa folie aveugle, il s'était mis en guerre.

 

Notes.

 

[1] Cf. Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, Naumann, 1895-1904, vol. II, p. 176.

[2] Wilamowitz-Möllendorff, Zukunftphilologie ! eine Erwidrung auf Friedrich Nietzsche (Philologie de l’avenir ! Réplique à Friedrich Nietzsche), 1872.

[3] Cosima Wagner, Lettre à Maris von Schleinitz, 9 mai 1879, in KSA 15, pp. 83-84.

[4] Les peu crédibles avocats d’une ingratitude de Wagner à l’égard de Nietzsche se trompent lourdement. Wagner eut en très haute estime Nietzsche, il s’était attaché à lui de façon très privilégiée. En 1872, Wagner écrit par exemple à Nietzsche, comparant son amitié aux liens qui le rattachent à son propre fils Siegfried surnommé « Fidi » : « A dire vrai, vous êtes, selon mon épouse, l’unique cadeau que m’ait fait la vie : fort heureusement, il y a aussi Fidi ; mais il manque, entre lui et moi, un maillon que vous êtes le seul à pouvoir former, en quelque sorte celui qui lie le fils au petit-fils. Je n’éprouve aucune crainte concernant Fidi, mais pour vous, je me fais du soucis, dans la même mesure que je pourrais m’en faire pour Fidi. Un soucis vulgairement bourgeois : j’aimerais vous voir retrouver votre santé habituelle. » (Lettre de Richard Wagner à Nietzsche, 24 juin 1872, in KSB 4, 233, p.16.) Ce que l’on ignore, ou passe sous silence également, c’est que Wagner fut alerté par le médecin de Nietzsche de l’existence chez lui de penchants immoraux, penchants « contre-nature » expliquant son état maladif « préfigurant la pédérastie ». Dans une lettre de Richard Wagner à Hans von Wolzogen, du 23 octobre 1877, Wagner, inquiet de la santé de Nietzsche, s'enquit auprès du médecin de son ami des causes de sa maladie. Celui-ci affirma en effet à Wagner que la maladie de Nietzsche pouvait être la conséquence d'une vie de célibataire ; Wagner comprit que Nietzsche souffrait des conséquences pathologiques que l'on attribuait, à la pédérastie, mais aussi à la masturbation. (Cf. É. Blondel Le Cas Wagner Flammarion).

[5] R. Berthelot, Un romantisme utilitaire, étude sur le mouvement pragmatiste, I. Le Pragmatisme chez Nietzsche et chez Poincaré, Félix Alcan, 1911.

[6] M. Schubel, Nietzsche, le philosémite européen, Faculté des lettres et sciences humaines, Besançon, 2007, pp. 143-152.

[7] S. Jessua-Amar, Un souvenir... Jankélévitch et Nietzsche, Alliance israélite universelle, 1991, no 105, pp. 31-35.

[8] Y. Yirmayahu, Les juifs selon Hegel et Nietzsche, la clef d'une énigme, Seuil, 2000.

[9] Reb Weisfish, Entretien, par Avi Katzman, Réalités (revue israélienne en langue française) 1981.

[10] F. Nietzsche, Par delà bien et mal, §10.

[11] F. Nietzsche, Fragment Posthume, 21 - 7.

[12] F. Nietzsche, Lettre à Theodor Fritsch, 29 mars 1887. Peu après cette correspondance avec Nietzsche, Theodor Fritsch écrivit une recension féroce et extrêmement négative de Par-delà bien et mal. Il déclara y avoir trouvé une « exaltation des juifs » et une « âpre condamnation de l’antisémitisme ». Dès lors Fritsch qualifie Nietzsche de « philosophe superficiel » ne disposant d' « aucune compréhension pour l’essence de la nation » et cultivant « des bavardages philosophiques de vieilles commères ». Il rajoute, s’agissant des considérations de Nietzsche à propos des juifs « Ce sont des idioties superficielles d’un pauvre savant de pacotille, corrompu par les juifs. »

[13] F. Nietzsche, La généalogie de la morale, §11.

[14] Cf. Nietzsche, ,KSB 8, 967, pp.219-220.

[15] Un passage de Par delà le bien et le mal, met clairement en lumière le caractère fantaisiste des thèses de Nietzsche : « C'est un fait que les Juifs, s'ils voulaient - ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites -, pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l'Europe ; c'est un fait également qu'ils n'y travaillent pas et ne font pas de projets dans ce sens. Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés dans l'Europe et par l'Europe, ils aspirent à s'établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés, et à mettre enfin un terme à leur vie nomade de "Juifs errants". On devrait bien tenir compte de cette aspiration et de cette pression (où s'exprime peut-être déjà une atténuation des instincts juifs) et les favoriser ; et pour cela il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites.» (Par-delà le bien et le mal » (1886), OEuvres II, Friedrich Nietzsche, éd. Robert Laffont, 1990, p. 69)

 

 

 

 

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TEXTES PHILOSEMITES DE NIETZSCHE


Nous croyons utile, afin de compléter ce dossier, de mettre à disposition des lecteurs, deux textes emblématiques des analyses philosémites de Nietzsche, dans lesquels apparaît nettement ses positions philosémites et pro-judaïques après sa rupture d’avec Wagner.

- Le premier, qui tout d’abord surprendra puis scandalisa Cosima Wagner, Humain trop humain, qui n’hésite pas à soutenir une thèse très curieuse : « Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau »

- Le second est un paragraphe d’Aurore, qui donne l’occasion à Nietzsche de déclarer, de façon stupéfiante s’agissant des Juifs : « ils savent bien aussi que, comme un fruit mûr, l'Europe pourrait, un jour, tomber dans leur main qui n'aurait qu'à se tendre. »

 

 

 

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mercredi, 29 juillet 2009

La pensée de Leszek Kolakowski

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"L’Église perd son identité,
qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane
et sur l’idée du conflit,
toujours possible et souvent inévitable,
entre les deux." 
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 Leszek Kolakowski

(1927 - 2009)

 


marxisme.jpgPhilosophe, historien de la philosophie et essayiste, professeur émérite des Universités à l’Université d’Oxford (All Souls College), Leszek Kolakowski
qui avait consacré une étude très argumentée sur le marxisme, en trois volumes, intitulée : Les Courants principaux du marxisme, mettant en exergue de façon remarquable l’influence sur lui des penseurs de la dialectique théosophique (Jacob Boehme, Schelling, etc.), vient de s’éteindre à 81 ans le 17 juillet dernier à Oxford.

Il était l'auteur d’une trentaine d’ouvrages, allant de traités de philosophie, comme son essai sur La philosophie positiviste (1966) ou son Traité sur la mortalité de la Raison (1967), à des essais littéraires et des contes (Treize fables du royaume de Lailonie pour petits et grands, 1963), des fictions, et même un scénario de film (Exilés du Paradis, 1963).

A partir de 1956, il fut considéré comme le chef de file du « révisionnisme » philosophique qui consista à retourner les armes et les slogans du marxisme contre les régimes en place. Rédacteur en chef de la revue La Pensée contemporaine, son fameux texte Qu’est-ce que le socialisme ?, interdit par la censure après une intervention personnelle de Władysław  Gomulka, circula de main en main à Varsovie à l’automne de 1956. A la suite de la révolte des étudiants en mars 1968, il fut chassé de l’université, puis expulsé du pays. Il émigra d’abord en Amérique du Nord où il enseignait à Mc Gill, au Québec, puis à Berkeley. En 1970, il rejoignit en tant que « fellow » les rangs du plus prestigieux des collèges d’Oxford, All Souls College. Ses séminaires y constituaient de véritables événements. Professeur émérite, il vivait et continuait de travailler à Oxford.

Pour ce qui nous concerne, même s’il est évident que nous restons plus que réservés à l’égard de son scepticisme critique néo-kantien, néanmoinssans église.jpg nous reconnaissons à Kolakowski, le mérite d’avoir profondément mis à jour, et mieux même que ne le fit Henri Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux,  l’esprit de la spiritualité classique, dans un ouvrage fondamental, Chrétiens sans Eglise, la conscience religieuse et le lien confessionnel au XVIIe siècle,  publié chez Gallimard en 1969. Il y développe un examen approfondi des courants comme le quiétisme ou le piétisme, montrant la force et l’importance spirituelle des tendances mystiques au sein de la chrétienté européenne de l’époque.  

Michel de Certeau s.j., spécialiste de la mystique, voyait en Leszek Kolakowski, « celui qui a pensé la mort de l’histoire globale » [1], et il est vrai que ses considérations à l’égard du monde vont dans le sens d’une mise en lumière extrêmement vive des brutales limites atteintes par le fait politique, la science et l'économie.

horreur.jpgAinsi, cette sage distance vis-à-vis des illusoires prétentions humaines, l’amena a interroger l’histoire de la pensée, en particulier dans Horreur métaphysique (1989), où il affirmait, évoquant l'indigence ontologique dans laquelle se trouve plongée la Création : « Le seul chemin vers l’Etre absolu se fraie à travers l’expérience de la précarité du monde. » [2].

Mais c’est dans l’un de ces derniers ouvrages, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, publié en 1997 chez Albin Michel, que se déploie l’un des aspects de sa pensée qui nous intéresse, comme on le comprendra aisément eu égard aux orientations théoriques et doctrinales de La Question, au plus haut point. En effet, partant de l’idée qu’on aurait tort de croire dépassés les querelles théologiques sur la grâce et les conflits d'interprétations de l'enseignement de saint Augustin qui ont troublé le Grand Siècle, puisqu’ils portent en eux la rupture de la modernité, Leszek Kolakowski, poursuivant sa quête des fondements du monde moderne, se pencha sur Pascal et le mouvement janséniste, afin d’y rechercher comment pouvait se dire dans sa plus grande pureté la transcendance de Dieu. Il découvre ainsi en Pascal, nourri par l'héritage augustinien, un penseur qui a perçu que trop accorder à l'homme revient à réduire les droits de Dieu, ce que la théologie jésuite avait fait tendant à l'effacement de la transcendance. Kolakowski montre de la sorte comment Pascal, le disciple des docteurs de Port-Royal,  adopte, avant la lettre, la posture d'un adversaire des Lumières, posture qui sera, plus tard, celle des contre-révolutionnaires.

 

 

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Kolakowski, faute d'une approche du mystère de Dieu,
n'a pas su comprendre la perspective religieuse de Pascal

 

 

Mais contrairement à ce que prétend Kolakowski, prisonnier de son scepticisme agnostique, le christianisme est bien la seule religion capable d'assurer la béatitude de l'homme, elle ne se brise pas sur la volonté d'un Dieu impénétrable, au contraire elle éclot dans un mystère ainsi traduit par Pascal : «Dieu est un Dieu caché, est depuis la corruption de la nature l’homme est dans un aveuglement dont il ne peut sortir que par Jésus-Christ, et hors duquel, toute communication avec Dieu est ôtée. » [3] 

 

 Kolakowski, malheureusement,  ne comprenant pas Pascal, considère que ce dernier propose une religion trop exigeante, uniquement destinée aux hommes participant d'une certaine élite, inaccessible pour le commun des mortels : « La religion de Pascal n’était pas taillée à la mesure des besoins du bon chrétien ordinaire. » [4]. Il est évident que cela est inexact, si du moins sous le nom de religion nous entendons non le verni spirituel de religiosité distillé par la chrétienté contemporaine, mais la foi de l’Evangile fondée sur la conscience du péché et de la faute.

 

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"La chrétienté renonce à ses sources

et s’empresse de sanctifier d’avance

toutes les formes de la vie profane,

considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine..."

 

 

 

Cela dit, par delà cette lecture faussée de l'oeuvre de Pascal, Leszek Kolakowski, en philosophe, pose justement la question, sans cesse reprise par les observateurs, religieux ou non, soit celle de l'anti-humanisme du XXe siècle et de l'énigmatique condition humaine. Il écrit ainsi avec pertinence, se désolant de la perte du sacré dans un monde sécularisé, livré au matérialisme consumériste, enivré par les folies de la spéculation et du libéralisme encore dernièrement fermement condamnées par Benoît XVI dans sa dernière encyclique Caritas in Veritate :

 

« La sécularisation du monde chrétien s’accomplit moins sous la forme directe de la négation du sacré, et davantage sous une forme médiatisée : elle s’accomplit par le biais de l’universalisation du sacré qui, en abolissant la distinction entre le sacré et le profane, mène au même résultat. C’est la chrétienté qui renonce à ses sources, la chrétienté qui s’empresse de sanctifier d’avance toutes les formes de la vie profane, considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine; la chrétienté sans le mal : la chrétienté de Teilhard de Chardin; c’est la foi dans le salut universel de tout et de tous, la foi qui nous assure que, quoi que nous fassions, nous participons à l’oeuvre du Créateur et nous contribuons à la construction grandiose de l’harmonie future. »

 

Puis, poursuivant sa critique, il insiste :

 

« C’est l’Église de ce mot bizarre : aggiornamento, qui confond deux idées non seulement différentes mais, dans certaines interprétations, contradictoires : l’une, qui dit qu’être chrétien, c’est l’être non seulement en dehors du monde mais aussi dans le monde; l’autre, qui dit qu’être chrétien, c’est n’être jamais contre le monde; l’une, qui entend affirmer que l’Église doit assumer comme sienne la cause des pauvres et des opprimés; l’autre, qui implique que l’Église ne peut pas lutter contre les formes dominantes de la culture, qu’elle doit par conséquent donner son appui aux valeurs et aux modes qu’elle voit reconnues dans la société profane, donc finalement qu’elle doit être du côté des forts et des victorieux. Obsédée par la peur panique d’être de plus en plus réduite à la position d’une secte isolée, la chrétienté semble faire des efforts fous de mimétisme – réaction défensive en apparence, autodestructrice en réalité – pour ne pas être dévorée par ses ennemis : elle semble se déguiser aux couleurs de son environnement dans l’espoir de se sauver; en réalité, elle perd son identité, qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane et sur l’idée du conflit, toujours possible et souvent inévitable, entre les deux. » [5]

Nous retiendrons finalement cette analyse de Kolakowski, s’agissant du rapport de l’Eglise et de la modernité, qui résume bien en quoi l’Eglise se trompe en voulant faire alliance avec un monde qui lui est, depuis toujours, étranger :

« Il est vrai que le christianisme a subi de lourdes pertes du fait de l’affaire Galilée, de son attaque contre la théorie de l’évolution, de sa manière de traiter la crise moderniste et, en général, de tous ses conflits avec les Lumières et la modernité. Mais on peut affirmer sans risque qu’il se serait purement et simplement désintégré et aurait disparu s’il avait fait trop de concessions au parti opposé, s’il n’avait clairement et obstinément refusé d’effacer la frontière entre l’acte foi et l’acte d’assentiment intellectuel. (...) Aucun savoir, aucun raffinement intellectuel ne rendent meilleure la foi chrétienne de qui que ce soit. » [6]


Notes.

[1] M. de Certeau, L’Absent de l’histoire, Paris, Mame, 1973, p. 114.

[2] L. Kolakowski, Horreur métaphysique, Payot, 1989, p. 23.

[3] L. Kolakowski, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, Albin Michel, 1997, p. 228.

[4] Ibid., p. 259.

[5] Conférence, 10 septembre 1973, in Le Besoin religieux, La Baconnière, Neuchâtel, 1974, p. 13-27.

[6] L. Kolakowski, Philosophie de la religion, Fayard, 1985.

 

A écouter :

Emissions de France Culture 

"Leszek Kolakowski" en 2003

 

jeudi, 23 juillet 2009

La corrida : une philosophie et un art !

 

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« La corrida est un art.

Elle donne forme à une matière brute, la charge du taureau ;

elle crée du beau avec son contraire, la peur de mourir ;

elle exhibe un réel dont les autres arts ne font que rêver. »

 

tauromachie-paris-france-.jpgLa corrida, sujet qui a été récemment longuement évoqué sur La Question, en interrogeant son lien avec la religion, est-elle un art et une philosophie ? Très certainement, c’est ce que soutient Francis Wolff dans un excellent livre qui constituera une bonne lecture d’été, permettant de faire justice de bien des clichés inexacts. Comme l’explique la 4e de couverture :

- « La corrida a inspiré les plus grands artistes et nombre de théoriciens. Mais nul, à ce jour, ne s'était aventuré à philosopher sur elle. C'est le défi qu'a relevé Francis Wolff [Directeur du département de philosophie de l'École normale supérieure, auteur de plusieurs ouvrages, notamment Aristote et la politique (PUF, 1997), Socrate (PUF, 2000) et Dire le monde (PUF, 2004)]. A le lire, on comprend que la corrida, parce qu'elle touche aux valeurs éthiques et qu'elle redéfinit l'essence même de l'art, est un magnifique objet de pensée. La corrida est une lutte à mort entre un homme et un taureau, mais sa morale n'est pas celle qu'on croit.

Car aucune espèce animale liée à l'homme n'a de sort plus enviable que celui du taureau qui vit en toute liberté et meurt en combattant. La corrida est également une école de sagesse : être torero, c'est une certaine manière de styliser sa vie, d'afficher son détachement par rapport aux aléas de l'existence, de promettre une victoire sur l'imprévisible. La corrida est aussi un art. Elle donne forme à une matière brute, la charge du taureau ; elle crée du beau avec son contraire, la peur de mourir ; elle exhibe un réel dont les autres arts ne font que rêver. Sous la plume jubilatoire de Francis Wolff, on découvre ce que Socrate pensait de la tauromachie, que Belmonte peut être comparé à Stravinsky, comment Paco Ojeda et José Tomàs fondent une éthique de la liberté et pourquoi Sébastien Castella est un virtuose de l'impassible...»

 

toreador.jpgUn ouvrage à conseiller à ceux qui veulent approfondir un peu le sujet, et non en rester aux idées stéréotypées en la matière, sachant que si enimage41.jpg Camargue le taureau est roi, puisqu’il est présent dans les marais depuis l'Antiquité, et que c’est autour de lui que vivent traditions et culture, la tauromachie espagnole se diffusant en France dès 1701 (la restauration des arènes arlésiennes à partir de 1825 a permis d'organiser la course libre ou course camarguaise, la première corrida dans les arènes a eu lieu en 1830), non seulement c'est la race des taureaux de combat qui disparaîtrait en peu de temps si la corrida venait à cesser, mais de plus, c'est l'ensemble de l'écosystème lié à l'élevage taurin également, qui représente tout de même 400 000 hectares en Espagne et presque autant dans les marais de Camargue sous contrôle du Parc Régional, dans les garrigues languedociennes, les collines gersoises ou le piémont pyrénéen, qui se verrait très rapidement détruit, ou mieux encore, transformé rapidement, surtout du côté espagnol où la convoitise des espaces est très élevée, en parkings, autoroutes, immeubles, supermarchés. La corrida représente donc bien plus qu’un simple débat entre partisans et adversaires, mais soulève en fait la question de la place de la tradition dans un monde moderne souhaitant de plus en plus rompre avec son passé, alors même que depuis toujours l’homme et les sociétés auxquelles il appartient, génèrent des symboles, des mythes, qui furent comme une possibilité analytique du réel, de sorte que sans cesse, l’individu cherche un au-delà de lui-même, un dépassement, un vertige immense à la dimension de l’Absolu qu'incarne, fort heureusement, encore aujourd'hui la tauromachie.

 

 

 

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Georges Guinot - L'Attaque - (peinture à l'huile)

 

 

 

Par ailleurs nous proposons cet entretien fort intéressant avec Pedro Cordoba, Maître de conférence à la Sorbonne (Paris IV), qui enseigne la littérature et la civilisation espagnoles, antérieurement détaché au CNRS et chargé de conférences à l’EHESS de Paris, et qui a codirigé avec Francis Wolff « Éthique et esthétique de la corrida ». C’est à Arles, où il a vu ses premières corridas dans son enfance, dont il parle avec le sérieux d’un érudit et la passion d’un aficionado, à rebours de toutes les idées reçues que suscite la tauromachie, du torero assassin sadique à l’érotisme macabre du combat.


 

Pour aller plus loin :

 

Ouvrages généraux
Histoire de la tauromachie. Une société du spectacle, Bartolomé Bennassar, Desjonquères, 1993
Le Taureau et son combat, Claude Popelin, 1966 ; rééd. de Fallois, 1993
La Tauromachie, Robert Bérard, coll. Bouquins, 2003
Histoire de la corrida en Eu rope du XVIIIe au XXIe siècle, Élisabeth Hardouin- Fugier, Connaissances et savoirs, 2005 (ou plutôt anti-histoire de la corrida)
Corridas : d’or et de sang, Marine de Tilly, éditions du Rocher, 2008 (essai)

Témoignages
Des taureaux dans la tête, François Zumbiehl, Autrement, 2004
Le Discours de la corrida, François Zumbiehl, Verdier, 2008
À partir du lapin, Francis Marmande, Verdier, 2002
Humbles et phénomènes, Jacques Durand, Verdier, 1995
Chroniques taurines, Jacques Durand, de Fallois, 2003
La Solitude sonore du toreo, José Bergamín, Verdier, 2008
L’Art de birlibirloque, Bergamín, Le temps qu’il fait, 1998

Les figures de la corrida
Le Coq et le Taureau. Comment le marquis de Baroncelli a inventé la Camargue, Robert Zaretsky, trad. Fr. Gaussen, 2008
Figures de la tauromachie, Jacques Durand, Seghers, 1990
Recouvre-le de lumière, Alain Montcouquiol, Verdier, 1997, rééd. 2007
Le Sens de la marche, Alain Montcouquiol, Verdier, 2008
OEillet rouge sur le sable, Florence Delay, Léo Scheer, 2002

Etudes sur la corrida
Philosophie de la corrida, Francis Wolff, Fayard, 2007
Le Danseur des solitudes, Georges Didi- Huberman, Minuit, 2006
Les Tauromachies européennes. La forme et l’histoire, une approche anthropologique, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1998
Lire les oeuvres de Bataille, Leiris, Montherlant, Hemingway, etc.
les Lettres à Juan Bautista d’Yves Charnet, La Table ronde, 2008
Picasso et Leiris dans l’arène, Annie Maillis (Cairn, 2002)
Michel Leiris, l’écrivain matador, Annie Maillis, L’Harmattan, 2000

Colloques
Des taureaux et des hommes (dir. Araceli Guillaume-Alonso, Jean-Paul Duviols, Annie Molinié-Bertrand, Presses de la Sorbonne)
Éthique et esthétique de la corrida (dir. Pedro Cordoba et Francis Wolff, numéro spécial de la revue Critique, Minuit, 2007) (ENS de la rue d’Ulm)

 

Sites web


Terres taurines

Culturaficion

Vidéos françaises et espagnoles sur la corrida :

 

 

 

mardi, 19 mai 2009

L’aurore de la pensée

 

ou l’essence de la philosophie réaliste

 

 

 

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Ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie ? »,

c'est la vocation vers la vérité de la pensée

suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être.

 

 

 

le philosophe.jpgLa pensée n’est pas étrangère au christianisme, et la longue et riche histoire de la philosophie chrétienne, prouve les liens privilégiés qu’entretiennent l’interrogation et la Révélation. Même si les éléments de la philosophie semblent aujourd’hui, à la faveur de l’athéisme et de la désacralisation, se perdrent dans des spéculations délirantes, il est bon, d’autant que beaucoup se demandent ce que peut être une perspective philosophique authentique en peinant à rédiger leurs thèses tout n’entendant plus rien au thomisme, de présenter les bases initiales de la pensée réaliste, bases qui ont été développées à travers les siècles par les docteurs et théologiens de l’Eglise et trouvent encore au XXe siècle des maîtres de premier ordre comme, le père Garrigou-Lagrange, Aimé Forest, Etienne Gilson ou encore Jacques Maritain, pour ne citer que les plus connus.

 

Il est en effet très curieux, surprenant même, de voir s'enflammer l'esprit pour une essence, et qui plus est de le voir transmettre ce feu comme si en dépendait tout le sens même de la validité existentielle de sa présence au monde. L'interrogation matinale sur la vérité, sur les principes premiers est donc incontestablement et viscéralement logée au plus profond de la fibre intime de l'être humain, l'homme est celui qui interroge. Poser donc la question de l'essence de la philosophie, c'est inévitablement se trouver en face de l'essence de l'interrogation. De ce fait répondre à : « qu'est-ce qu'interroger ? » serait déjà répondre en partie à : « qu'est-ce que la philosophie ? »

 

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N'est pas forcément philosophique

n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation

 

 

Toutefois n'est pas forcément philosophique n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation, d'ailleurs la philosophie ne surgira sur la scène de l'histoire en tant que telle, c'est-à-dire en tant que pensée authentique, qu'en exposant une méthode originale (non originaire puisque le mythe vient avant la pensée), du processus de la question et de la réponse. Or ce procès dialectique est en réalité un procès ontologique, ce qui revient à dire qu'il regarde l'existant dans son ensemble et l'interroge comme existant, l'interroge comme présence. Et c'est bien du fait que l'existant soit présent qui étonne radicalement le philosophe, c'est cette présence massive et énigmatique qui l'éveille à la pensée de l'être.

 

 

I. Une Présence Etonnante.

 

 

Mais si c'est bien de l'être dont il est question, qui fait la question, si c'est bien de l'être dont-il s'agit lorsque nous parlons de présence, la philosophie se distinguera alors en ce qu'elle pense qu'il ne saurait y avoir de réponse ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même. C'est pourquoi son approche de la question est une ontologie, et non une mythologie. Une ontologie en ce sens que, « la vérité logique et la vérité ontologique sont toujours unies, car le principe d'être est aussi le principe du connaître, il ne saurait être séparés » [1], mais aussi une ontologie au titre de sa manifeste curiosité au sujet de l'être en lui-même et de ce qui en dépend, une curiosité étonnée, nourrie de la surprise vis-à-vis du fait qu'il y ait de l'être et non pas rien. Il faut bien en convenir, c'est tout de même de cette surprise, de cet étonnement, qui sont comme l'aurore de toute pensée véritable, que provient le saisissement devant l'existence ; et à ce titre nous sommes bien en présence d'une expérience existentielle en fait d'expérience philosophique, où s'éveille, dans l'étonnement, l'être de l'étant. Si l'on y pense il est bien plus étonnant qu'il y ait quelque chose plutôt que le néant, le fait qu'il y ait quelque chose est bien plus surprenant, à la réflexion, que si rien n'avait jamais surgit du rien. Mais il y a de l'être, et c'est bien ce qui fait question, la question, la question par excellence de la philosophie : pourquoi l'être et non pas le néant ?

 

 

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Il ne saurait y avoir de réponse

ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même.

C'est pourquoi son approche de la question

est une ontologie, et non une mythologie

 

 

« L'existence, la substance, la vie, sont immédiatement saisie par l'intelligence disait le père Garrigou-Lagrange, avant toute démonstration. […] L'existence, la substance, la vie ne sont certes pas des qualités sensibles, comme la couleur ou le son, ni des objets sensibles communs à plusieurs sens, comme l'étendue ou la figure des corps ; mais immé­diatement, dès que se présente le corps d'un homme qui vient vers toi, tu perçois par ton intelligence ce qu'un chien ne per­cevra jamais, lui qui ne peut saisir le sens (le ce petit mot est, tu perçois par ton intelligence qu'il y a là non pas seulement du coloré, mais de l'être, du réel, avec plus d'attention un être qui est un et le même sous ses phénomènes multiples et chan­geants, c'est-à-dire une substance ; avec plus d'attention encore, un être qui agit par lui-même, qui marche, respire, qui parle, en un mot qui vit. Tu saisis tout cela sans avoir besoin de raisonner ; c'est plus sûr que tes raisonnements ; tu n'en doutes évidemment pas. Autrement, pourquoi me parlerais-tu, si tu doutais de mon existence et de ma vie ? » [2]

 

 

II. Le Consentement au Réel.

 

Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel. Le philosophe est celui qui accepte d'arracher le voile de l'habitude mondaine qui obscurcit la relation primordiale à l'être, afin de laisser libre cours au regard authentique. Cette disposition est une ouverture consentante, une disponibilité car, « l'homme qui parle de l'être, doit se situer dans l'étonnement qui l'ouvre à ce dont il provient [3]. » Or l'étonnement à ce dont nous provenons a été tout simplement oublié, perdu. C'est ce long chemin de retour qu'il nous faut effectuer, un « chemin qui reculant nous mène en avant ».

 

 

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Pour ressentir cette présence de l'être,

il faut se laisser questionner par ce qui est,

accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate,

ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel.

 

 

Le chemin de retour est tout d'abord un consentement à l'être, une soumission acceptée. De toute manière, il ne s'agit pas de céder à une sollicitation qu'on serait à même de refuser, le réel ne nous fait pas juge de son opportunité : il est ! Consentir au réel c'est donc tout simplement reconnaître qu'il fait question, c'est accueillir tout simplement et intelligemment le choc des choses. C'est penser honnêtement l'objectivité du réel, son indépendance par delà notre faible subjectivité personnelle. C'est oser affirmer sans crainte la suprématie et l'antériorité de l'être sur la conscience, de l'existence sur l'essence.

 

L'ouverture au réel passe par la compréhension que l'idée ne donne pas l'existence, mais qu'elle en est issue. Le réel n'est pas créé par la pensée ; méconnaître la dépendance première de la pensée vis-à-vis de l'être c'est enfermer la pensée en elle-même, la rendre sourde au concret, c'est tomber dans un idéalisme narcissique incapable d'appréhender la réalité elle-même. Dans un premier temps penser l'être, c'est penser l'être concret c'est-à-dire ce qui est comme étant et non comme idée. Il est fondamental de comprendre que l'on ne rejoint jamais l'être par l'idée, parce que l'idée provient du réel et qu'elle n'est pas première -l'idée est soumise au réel- elle est produite par l'existence et non productrice de l'existence. Le propre de la philosophie grecque c'est d'avoir découvert que l'existence n'est pas une détermination comme les autres, elle ne s'identifie à aucuns des étants mais doit être comprise comme la possibilité de chaque étant à subsister dans son être.

 

L'existence est la détermination initiale, et à ce titre être fidèle à la nature même de la philosophie, c'est savoir consentir à la primauté décisive et matinale de l'existence elle-même. Ce consentement est en même temps une disposition accueillante, une disposition originaire, qui ouvre l'esprit et rend possible la saisie de ce qui est. Cette disposition permet à l'esprit de vérifier son accord intime avec le réel, de s'ouvrir vitalement au monde, car l'objet du discours philosophique est d'entendre ce que les choses disent effectivement par le fait même qu'elles sont. Tel est le sens de l'ouverture ontologique au réel, tel est le sens même de la démarche philosophique. « Cette attitude qui consiste à s'émerveiller, à s'étonner est typique du philosophe ; la philosophie en effet ne commence pas autrement » [4]. L'affirmation de l'être est avant tout un acte de fidélité de la pensée à l'acte premier qui anime toute réalité, la pensée aussi bien que les choses, et fonde par la même la relation de la pensée aux choses.

 

La reprise d'une démarche ontologique impose, comme son impératif premier et primordial, ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique ne peut être sérieusement mise en oeuvre. Il ne s'agit pas de considérer cet impératif comme une invitation subsidiaire, car la dimension de présence des choses qui sont, est une dimension ontologique dont nous avons, certes, pour mission de mettre en lumière le lien constitutif, mais surtout à nous laisser enseigner par leur existence réelle : la réalité est le premier maître. Revenir en toute simplicité au réel, c'est obliger le sujet à faire silence et accueillir ce qui est, accueillir le réel dans toute sa force matinale et brutale.

 

 

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La reprise d'une démarche ontologique impose,

comme son impératif premier et primordial,

ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique

ne peut être sérieusement mise en oeuvre

 

 

 

D'ailleurs, l'aspect le plus brutal du réel celui qui ne supporte aucune contestation, est bien la nature mortelle de chaque être. Si l'homme est bien cette créature qui seule peut parler de l'être, il ne le fait que parce que son essence est une finitude limitée, parce que son futur est son destin vers la mort ; c'est d'ailleurs par l'anticipation de sa disparition que se formule le sens véritable du temps. Le temps apparaît alors comme la dimension la plus concrète, la plus réelle, la plus sensible de l'être et nous oblige à le considérer comme constitutif même de la présence des choses qui sont.

 

L'être est, en tant que présence massive, la temporalité constante de l'étant humain, « l'être est, en tant que présence (Anwessen) déterminé par le temps » [5]. Dans ce surgissement énigmatique la présence se donne dans et par le temps, un temps origine et un temps constant de l'être. L'être et le temps expriment donc la « venue en présence de tout ce qui est », l'éclosion fondatrice des créatures ; en ce sens le temps, en tant que présence, est la vérité de l'être. Toutefois le temps ne saurait être uniquement le seul horizon indépassable du lieu philosophique, il situe les créatures sous la présence, il est le présent, mais en lui subsiste la substance, les natures qui seules permettent au temps de venir à la question.

 

C'est pourquoi l'interrogation philosophique est d'abord une interrogation sur l’être, or c'est cette interrogation qui est perdue à présent. Il nous faut donc aujourd'hui impérativement revenir en la retrouvant dans toute sa pure limpidité, la signification grecque de l'ousia, c'est-à-dire ce qui en tant qu'étant est, par sa participation, présence à l'être en expérimentant ce lien fondateur concret comme relation constitutive du vivant.

 

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Et c'est bien l'être qui est en question,

c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel

 

 

Et c'est bien l'être qui est en question, c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel et, ainsi que l'exprime très clairement Aristote dans son livre Z de la Métaphysique : « l'objet éternel de toutes les recherches passées et présentes, le problème toujours en suspens c'est : qu'est-ce que l'être ».

 

La philosophie d'hier comme d'aujourd'hui est la mise en expérience d'une relation constitutive du vivant, car fondatrice de ce qui existe, d'une relation de l'étant à son être, Heidegger réaffirmera d'ailleurs avec justesse : « la philosophie recherche ce qu'est l'étant en tant qu'il est (...) la philosophie est en route vers l'être de l'étant, c'est-à-dire vers l'étant visé dans son être » [6].

 

Ainsi, si ce qui est en question dans l'être, revient à se demander « qu'est-ce que l'ousia», alors ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie », c'est la vocation vers la vérité de la pensée suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être. L'origine de la question nous laisse donc soupçonner la responsabilité confiée au questionneur, sur la mission à lui donnée ; d'où peut-elle venir cette mission sinon de l'Être qui a pouvoir sur tout ce qui est, ne se posant plus de question puisque ayant tout résolu dans sa main.

 

 

 

Notes.

 

 

[1] Aristote, Métaphysique, Vrin, 1964. Pour Aristote la logique a un rôle fondamental, comprendre ce qui arrive en observant les lois de ce qui existe de manière à pouvoir énoncer une connaissance véritable des êtres et des choses, et par analogie de l'être en tant qu'être. L'être pour Aristote ne peut pas être étranger aux catégories logiques, puisque ces catégories sont des attributions de l'être lui-même.

 

 

[2] R. Garrigou Lagrange, o.p., Hasard ou finalité, sens commun et philosophie, Revue Thomiste, 36 N.S. 14, 1931. Le Père Garrigou-Lagrange poursuivait ainsi sa réflexion dans ce texte fondamental : « L'existence, la substance, la vie sont des objets non pas sen­sibles de soi, mais intelligibles, appelés pourtant sensibles per accidens, car ils accompagnent le sensible et sont immédia­tement saisis par l'intelligence dès la présentation des objets sentis. Toi, qui nies l'objectivité de la connaissance humaine, tu n'as pas l'air de te douter que c'est là son premier contact avec le réel et le fondement de l'épistémologie que tu déclares vaine sans savoir ce qu'elle est. Tu nies au fond la causalité efficiente comme la finalité; tu nies que le soleil nous éclaire et nous réchauffe, que le rossignol chante, que le chien aboie et qu'il aboie pour quel­que chose; tu nies la cause efficiente et la fin inséparables l'une de l'autre, et tu ne sais pas ce qu'elles sont ; tu n'as jamais pris garde que ce sont des sensibles per accidens. L'agent produit ou réalise son effet ; quelle faculté peut saisir cette réalisation, celle qui a pour objet la couleur ou celle qui a pour objet le réel ou l'être ? Lorsque tu heurtes un corps, tandis que tes sens, comme ceux de l'animal saisissent sa dureté, ton intelligence saisit immédiatement l'impression passive reçue et l'impression active exercée sur toi. Comme elle appréhende sans raison­nement le réel ou l'être, elle saisit aussi la réalisation active et passive de ce réel senti. Elle voit de même que toute réali­sation active et passive tend vers un but, autrement l'action de l'agent seraient sans raison d'être, il n'y aurait pas de raison pour agir plutôt que pour ne pas agir, ni pour agir ainsi plutôt qu'autrement. Aussi, lorsque de tes yeux tu regardes les miens, ton intelligence saisit aussitôt, à n'en pas douter, qu'ils sont faits pour voir, et non pour entendre ou savourer. »

 

[3] Aristote, Ibidem.

 

[4] Platon, Théétète, 155 d. Les Belles Lettres, 1967.

 

[5] M. Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1990.

 

[6] M. Heidegger, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Gallimard, 1990.

 

jeudi, 19 mars 2009

Pourquoi n’est-il plus possible d’être païen ?

 

Le GRECE et l'illusion païenne

 

 

ou les erreurs théoriques d'Alain de Benoist

et de  la Nouvelle Droite

 

 

 

 

 

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Velasquez,

Apollon dans la forge de Vulcain, 1630.

 

« …jamais, sur ces questions, le vouloir ne peut avoir de prise »

 

 

 

nouvelle école.jpgAlain de Benoist dans « Comment peut-on être païen », (Albin Michel, 1981), voulut, il y a déjà plusieurs décennies, proposer une alternative au christianisme. Or, on le sait, mais on l'oublie trop souvent, ce sont les principes situés à la racine même des choses qui fondent véritablement les idées génériques placées à l'origine des différentes conceptions du monde qui se sont imposées, et non pas les vues romantiques à l'égard de réalités anciennes idéalisées. Ainsi, ce qui différencia radicalement le paganisme du christianisme (termes qui, rappelons-le, concrètement aujourd'hui ne qualifient plus en Europe aucune réalité religieuse distincte puisque, que cela plaise ou non, l'Histoire a conjugué non sans quelques difficultés il est vrai, ces deux dénominations en un seul destin), porte sur une divergence majeure qui ne se situa pas uniquement entre polythéisme et monothéisme contrairement à ce que soutient Alain de Benoist [1] et dont se fit l'avocat fervent le GRECE, mais, de façon irréconciliable, se fondait sur une nette divergence au sujet de la notion de "création".

 

En effet, ce qui spécifie, et sépare de manière catégorique le paganisme de la pensée biblique c'est leur analyse divergente au sujet de l'origine du monde, de l'origine de « l'être » pour employer la terminologie philosophique bien connue. Si pour les païens le monde est, de toute éternité, incréé et suffisant ontologiquement, en revanche, la pensée hébraïque considère le monde comme résultant d'une création "à partir de rien", doctrine que la Bible place en tête de son introduction puisque le premier de ses versets nous dit, "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre" , [2]. Les points de vue, les concepts païens et hébreux sont irréductibles, radicalement hétérogènes, il y a une incompatibilité foncière entre les deux approches de la question de l'existence du monde ; c'est sur ce point que se trouve la véritable ligne de partage des eaux, la césure entre pensée hébraïque et pensée païenne. C'est sur ce point, et non pas sur l'allégeance exprimée à telle ou telle figure divine, à telle ou telle divinité tutélaire, dans l'attachement à Zeus l'olympien ou à l’Osiris égyptien, que se situe la véritable divergence foncière.

 

 

 

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Mithra

 

«Bien souvent, le désir d'un redéploiement d'un paganisme réel,

tend à laisser penser, qu'il serait nécessaire de refaire surgir de nouveau les anciens mythes. »

 

 

Problème de la pensée religieuse.

 

On ne saurait donc trop insister sur ce que pourrait avoir d'illusoire l'idée, pour fonder une alternative nouvelle, qui consisterait à se rattacher à un paganisme affectif et dévotionnel, dans lequel seraient mis en concurrence et en opposition les dieux qualifiés "d'historiques", et le Dieu dit "unique" de la Révélation biblique. C'est, hélas, sur cette opposition, que se développa (et se développe parfois encore dans les courants issus de la Nouvelle Droite) une sorte de vague religiosité païenne, dans laquelle est caressé l'espoir hypothétique d'un retour des dieux. Or jamais, sur ces questions, le vouloir ne peut avoir de prise, "il n'est pas possible de faire être par la volonté ou la parole les choses elles-mêmes" [3]. Bien souvent, le désir d'un redéploiement d'un paganisme réel, tend à laisser penser, qu'il serait nécessaire de refaire surgir de nouveau les anciens mythes. Or, ou bien ce qui est mort est mort, et de la mort rien ne peut renaître, ou bien en réalité rien n'est jamais mort (les dieux en principe ne meurent pas) et donc rien n'a jamais disparu, mais se trouve dissimulé sous d'autres appellations.

 

 

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Heidegger (1889-1976)

 

"Ce n'est qu'à partir de la Vérité de l'être que se laisse penser l'essence du Sacré"

 

 

Le plus étrange dans l'examen de cette question religieuse, c'est que le paganisme finissant, nous montre une religiosité que l'on peut qualifier sans peine de préparatoire à l'avènement du christianisme, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes. En effet, si nous regardons l'Histoire avec attention, nous voyons que lorsque l'empereur Julien (361-363), tenta d'instaurer contre le christianisme triomphant, une religion à ses yeux plus conforme aux traditions gréco-romaines, il exprima sa doctrine en des termes, qui concilièrent le Sol Invictus et Attis : " Un Être suprême, unique, éternel anime et régit l'organisme universel, mais notre intellect seul en conçoit l'existence. Il a engendré de toute éternité le Soleil, dont le trône rayonne au milieu du ciel. C'est ce second démiurge qui, de sa substance éminemment intelligente, procrée les autres dieux" [4]. Ne serait-il donc pas permis de se demander sérieusement, dans quelle mesure, l'évolution des religions grecque et romaine n'a pas favorisé le triomphe du christianisme ?

 

Allons même plus loin. Si l'on étudie les choses avec réalisme, ne constate-t-on pas que dès Hésiode, qu'on le veuille ou non, la réflexion strictement religieuse des Grecs commence à ouvrir un chemin vers le monothéisme, et tente de fonder la morale sur la religion ? A Rome, la conception du Jupiter archaïque, arbitre souverain et garant de la bonne foi, atteste une orientation dans le même sens, plus instinctive certes, mais non moins évidente. Et sans doute, l'entrée massive des éléments néo-platoniciens et orientaux dans la religion et la pensée hellénico-romaine rapproche plus encore Athènes et Rome du christianisme futur, en fournissant un aliment mystique au désarroi du peuple, en répandant la notion de salut, en imposant, confusément certes mais profondément, la conception d'un hénothéisme qui n'est pas éloigné, dans le stoïcisme, du monothéisme. De ce fait il est intéressant de voir que le mouvement religieux qui portait les esprits à l'époque impériale fut, dans son ensemble, plus que favorable à la pénétration du christianisme dans l'Empire.

 

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"La réflexion strictement religieuse des Grecs

commence à ouvrir un chemin vers le monothéisme..."

 

 

Ce constat, doit de la sorte nous porter à entreprendre une réflexion plus précise au sujet de la facilité avec laquelle le christianisme prit greffe sur le paganisme. Ceci n'est pas anodin et, disons le clairement, jamais une religion étrangère n'aurait pu triompher si ne s'étaient pas trouvés des éléments communs à l'intérieur même du système religieux antérieur. Il n'existe absolument aucun exemple historique d'une religion s'imposant sans violence à un système étranger à elle-même, ou plutôt disons, qu'il n'existe qu'un seul exemple historique : le triomphe du christianisme à Rome sous Constantin - voyons pourquoi.

 

Les causes de ce triomphe peuvent se résumer en quelques lignes significatives. Les cultes avaient en réalité, avec la nouvelle religion de nombreux traits identiques : la monolâtrie de fait qu'ils proclamaient, le souci de l'ascèse morale et spirituelle. Autant l'admettre, quel que soit le degré d'élévation de tous ces cultes, ils répondaient tous aux mêmes besoins par les mêmes moyens. Fondés sur les notions de mort et de résurrection, de naissance nouvelle et de filiation divine, d'illumination et de rédemption, de divinisation et d'immortalité personnelles, ils prétendaient assurer aux fidèles le contact direct ave la divinité, et l'espoir d'une survie bienheureuse.

 

Ils témoignaient en outre, par le biais d'une dévotion dirigée sur un seul dieu, d'une aspiration au monothéisme très prononcée. A l'intérieur de chaque "secte", le dieu sauveur était conçu comme supérieur à toutes les autres divinités et tendait à les éclipser. Mais il y a plus, les analogies de fond et de forme qui existaient entre tous les cultes conduisirent à penser que sous les noms d'Attis, de Mithra, etc., le même Dieu se manifestait, qu'on le considère comme le Dieu "véritable", ou comme un simple intermédiaire important peu. Ceci explique pourquoi les tentatives prématurées d'Elagabal recevront de fait, leur consécration officielle grâce à Aurélien (270-275), qui sut habilement réaliser le syncrétisme devenu inévitable. D'ailleurs, il choisit pour divinité suprême Sol Invictus, dans lequel les fidèles des diverses sectes pouvaient reconnaître aussi bien Baals, qu'Attis, Osiris, Bacchus ou Mithra. Sol Invictus présentait d'autre part, l'avantage d'être assimilable à Apollon, et également à une vieille divinité romaine, Sol Indiges, dont l'origine remontait au temps mythique de la fondation de la cité. Sur cette lancée, Aurélien compléta son entreprise en faisant admettre définitivement la divinité de l'empereur vivant, considéré comme incarnation de Dieu sur la terre. En réalité la seule doctrine qui se heurta à l'antipathie du pouvoir, fut le stoïcisme qui, jusqu'à l'avènement de Marc-Aurèle, servit de refuge hautain à l'opposition.

 

Le christianisme, de son coté, héritant du judaïsme l'intransigeance des Macchabées, mit en pratique la parole du Christ : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" [5]. Sujets loyaux de l'Empire, les chrétiens refusèrent d'encenser les dieux, et de reconnaître la divinité d'un homme, fût-il l'Empereur. Leur crime aux yeux de l'Etat, fut politique et non religieux ; ou plutôt, il ne fut religieux que parce que leur attitude manifestait fermement leur volonté de conserver leur foi à l'abri des contaminations du syncrétisme. En fait, l'Empire eût été prêt à accueillir le christianisme comme les autres religions, cela est si vrai, que c'est au nom même du syncrétisme et de l'intérêt de l'Etat que fut proclamée, en 313, l'égalité de la religion chrétienne avec la religion officielle par le rescrit de Licinius : "Nous avons cru, est-il dit, devoir donner le premier rang en ce qui concerne le culte de la divinité, en accordant aux chrétiens comme à tous, la libre faculté de suivre la religion qu'ils voudraient, afin que tout ce qu'il y a de divinité au ciel pût nous être favorable et propice, à nous et à tous ceux, qui sont sous notre autorité" [6].

 

Le testament religieux du paganisme gréco-romain finissant, n'était donc pas étranger au christianisme naissant, et les Pères de l'Eglise ne s'y sont pas trompés, qui ont vu en lui l'une des voies préparatoires que Dieu proposa aux hommes pour découvrir son visage [7].

 

Que l'on n'imagine pas, en désespoir de cause, trouver dans le paganisme celto-germanique un "recours", qui représenterait, selon une certaine vision, un meilleur garant comparativement à l'héritage gréco-latin, car la tradition nordique présente les mêmes aspects que sa soeur du sud. Les incessantes luttes fratricides entre les chefs tribaux dépourvus de toute conscience historique, la lente mais réelle disparition progressive de la classe sacerdotale (Godis), le processus intellectuel que représente l'idée d'une procession du divin d'un centre pur et inaltérable vers le dehors par une série d'hypostases et de démiurges, le sens du péché consistant dans l'éloignement du monde de son sens divin, le passage de l'expérience de la vie à l'abstraction de l'être, font que l'on retrouve ici les mêmes et identiques facteurs d'une lente progression vers le Dieu unique ou vers l'Etre, confirmant bien l'affirmation de Heidegger, à savoir que "ce n'est qu'à partir de la Vérité de l'être que se laisse penser l'essence du Sacré" [8], la région de l'être étant identique à la région du sacré, : "le Sacré, seul espace essentiel de la divinité qui à son tour accorde seule la dimension pour les dieux, ne vient à l'éclat du paraître que lorsque au préalable et dans une longue préparation, l'être s'est éclairci et a été expérimenté dans sa vérité" [9].

 

 

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Titien
Le couronnement d
’épines, 1542

 

« Un Être suprême, unique, éternel anime et régit l'organisme universel,

mais notre intellect seul en conçoit l'existence. »

 

Que nous enseignent ces éléments ? Tout simplement que l’on ne peut échapper au monothéisme en cherchant à savoir "comment être païen", comme beaucoup l'ont cru et, l'imaginent naïvement encore à la suite d'Alain de Benoist. Lié à un substrat traditionnel, le sens religieux ne peut se voir dépouiller des bases métaphysiques qui le précédèrent, or l'avènement du christianisme est le plus bel exemple de cette continuité métaphysique entre les fondements du paganisme qui préparèrent concrètement l’avènement du christianisme. Pascal voyait dans les lois païennes une imitation des lois de Moïse [Fr. 691-451 et 694-454]. La continuité est donc parfaite et c’est pourquoi les Provinciales firent dériver les lois françaises des lois païennes et les Pensées dériver les lois païennes des lois bibliques : autant dire qu’elles participent toutes, à des degrés divers, du même et essentiel Principe.

La religion même des païens, même si « les païens ne connaissent point Dieu » [Fr. 321-289 ] pour Pascal, et il pense à certains païens et à Épictète en particulier  – ont au contraire « connu Dieu », lui donnant de dire à le suite de saint Augustin : « quod curiositate cognoverunt » [Sermon 141, 2].

Le paganisme possède de la sorte, indéniablement, un caractère de « semences du Verbe » (semina verbi) ou de « préparation au Christ » (propedeutica Christi). Les racines de l’Église de Dieu s’inscrivent donc profondément dans l’héritage antique, elles sont, comme saint Augustin l’a si bien compris, «jam ab Abel justo» : «L’Église n’était pas absente des débuts du genre humain» (Enar. in Ps. 118, 29, 9), thème qui sera repris par Grégoire le Grand, sachant que Prosper d’Aquitaine, contemporain d’Augustin, n’hésita pas à écrire que ce que la Loi et les prophètes réalisaient en Israël s’était toujours accompli pour l’ensemble des nations grâce à d’autres moyens (De vocatione omnium gentium, II, 53) : « Pourrait-on mettre en doute que tous les hommes, quelle que soit leur nation ou leur époque, qui ont pu plaire à Dieu, aient été distingués par l’esprit de la grâce divine ? Certes, autrefois, elle a été plus parcimonieuse et plus cachée ; néanmoins elle ne s’est refusée à aucune époque, toujours la même en efficacité mais différente en quantité, selon un des­sein immuable mais des modalités diverses. » [Trad. Les Pères dans la foi, Paris, 1993, II, p. 95]

La pensée de saint Augustin, rejoignait parfaitement celle de Justin, avec ses Semina Verbi,, affirmant que, dans le paganisme, des hommes étaient mystérieusement illuminés par le Verbe de Dieu. C’est ce que redira Léon le Grand :

« Ce qu’apporte l’Incarnation concernait le passé autant que le futur et aucun âge,

si reculé soit-il, ne fut privé du sacrement du Salut humain.»

(Sermon 3 sur la Nativité, nº 4).

 

 

Notes.

 

 

 

[1] On est surpris aujourd'hui, grâce aux recherches récentes, de voir à quel point cette distinction qui semblait fondatrice il y a peu de temps encore, n'obéit en réalité qu'à une convention de langage, tant il apparaît en effet, que les tendances monothéistes ou hénothéistes ont travaillé en profondeur la pensée païenne (Mésopotamie, Egypte, Iran, Grèce, Rome), et influencèrent très fortement la religion originaire des hébreux en l'orientant vers un pur monothéisme, tant est si bien que Nilsson écrit : "le monothéisme païen a bien préparé le terrain du christianisme". (cf. Lumière sur le paganisme Antique, A. Neyton, Ed. Letouzey, 1995). A ce titre, la thèse d’Alain de Benoist qui en critique néanmoins les effets, soit d’une distinction entre christianisme et paganisme portant sur la notion de création, est bien résumée dans les lignes suivantes : « En s'implantant en Europe, au sein d'une culture qui, lorsqu'il apparut, avait déjà derrière elle deux ou trois mille ans d'existence, le christianisme a puissamment contribué à la transformer. Il apportait en effet avec lui des nouveautés inouïes. D'abord l'idée dune humanité une, composée d'individus égaux pour l'essentiel, car tous dotés d'une âme en égale relation avec Dieu. Puis la distinction, empruntée aux Hébreux, entre un être incréé, nécessaire et parfait, et un être créé, contingent et imparfait. Posés comme radicalement distincts, le monde et Dieu devaient dès lors être pensés séparément. Le monde perdait du même coup son autosuffisance et sa qualité d'être: non seulement il n'était plus intrinsèquement le lieu du divin mais, étant imparfait, il pouvait légitimement être arraisonné dans l'espoir d'être rendu meilleur. Désacralisé, l'existant tel qu'il est, le Tout-Un (hen kai pan) se trouvait assujetti à un devoir-être. S'y ajoutait la notion d'un salut qui, comme le disait Théophile d'Antioche, ne pouvait plus reposer sur le rite, mais jouait avant tout un rôle de compensation: consoler l'individu de son appartenance à ce monde imparfait. S'y ajoutait encore une conception de l'histoire comme création continuée et finalisée, c'est-à-dire comme système irréversiblement orienté vers le futur. Et enfin l'idée de péché, bien distincte de celle de faute ou d'erreur, assortie de celle d'une corruption originelle, héréditaire. Ces idées nouvelles ont contribué à faire de l'Occident ce qu'il est progressivement devenu: un monde étranger à lui-méme. Dès la fin du II et le début du III siècle, toute une "Aufklärung chrétienne" s'est en outre développée sur la base d'une théologie du Logos, introduisant dans la religion un principe de rationalité éthique et d'émancipation qui allait créer les circonstances de l'éclosion de la modernité. » (Le Christianisme, Nouvelle Ecole, n° 52)

 

[2] ( Gen., I, 1), Bible de Jérusalem, DDB, 1990.

 

[3] Aristote, Organon, V, Les Topiques, Vrin, 1987.

 

[4] P. de La Briolle, La Réaction païenne, vol II, 1934.

 

[5] Le Nouveau Testament, T. B. S., 1988.

 

[6] P. Grimal, La civilisation romaine, Arthaud, 1960.

 

[7] Saint-Cyran, La Somme des fautes et faussetés capitales contenues en la Somme théologique du P. François Garasse, 1626. C’est dans ce gros ouvrage, qui en un seul volume assemble quatre tomes, que Saint-Cyran reproche à Garasse d’avoir « perverti les principales maximes de l’éthique, de l’économique, de la politique, non seulement de ceux qu’on a nommés sages parmi les païens, mais aussi des chrétiens ».

 

[8] M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Aubier, 1980.

 

[9] Ibidem.