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vendredi, 12 juin 2009

L’écologie spirituelle radicale

ou la contre-révolution conservatrice

 

 

 

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 L’écologie, à la faveur du succès électoral de la liste « Europe écologie », conduite par Daniel Cohn-Bendit lors du dernier scrutin européen, quelle que soit la valeur réelle du personnage, montre qu’il y a une prise de conscience montante de la population vis-à-vis du devenir de la planète. Cela n’est pas mauvais en soi, et représente même un certain avertissement, quoique timide, que quelque chose est en train de changer peu à peu dans l’esprit de la population, qu’une troisième voie alternative au délire consumériste de la société libérale s’impose comme étant inéluctable. Evidemment, la large diffusion du documentaire « Home », à la veille du scrutin des élections européennes, a sans aucun doute contribué au succès d'Europe écologie. Toutefois, cette explication un peu courte, masque le profond malaise que traverse notre civilisation.

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Certes ceci n’est pas nouveau, dès 1931, Oswald Spengler (1880-1936) avait déjà dit, non sans quelques raisons, que la « civilisation occidentale » produisait « un monde artificiel [qui] pénétrait le monde naturel et l’empoisonnait : « La Civilisation est elle-même devenue une machine, faisant ou essayant de tout faire mécaniquement. Nous ne pensons plus désormais qu’en termes de “chevaux-vapeur”. Nous ne pouvons regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique »  [1]. 

I. La terre est malade

 

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 Le productivisme industriel,

est en train de dévorer toute la création avec ses dents de fer.

  

Tout le monde en convient, la terre est malade, elle souffre et meurt sous les traitements qu’on lui fait subir, elle agonise de la violence qu’on lui inflige, elle se corrompt sous les coups répétés et réitérés d’une industrie monstrueusement mortifère. Il est donc temps de se réveiller, afin que nos enfants puissent, demain, et avant qu’il ne soit trop tard, toujours entendre battre le cœur de la terre !  En effet, interrogeons-nous. Qu’est devenue la vie de l’homme aujourd’hui ? lui qui voit couler à présent, à grande vitesse et tristement ses sombres heures, domestiqué dans les enfers urbains, parqué dans des habitations qui sont une insulte à l’architecture, soumis à des cadences de travail délirantes, devenant fou en s’enfermant dans des moyens de transport insensés, bruyants, dangereux et polluants. Sans même parler de faits évidents, comme le réchauffement climatique qui n’est pas un leurre [2]  Pollution, espèces en voie de disparition, réchauffement climatique, CO2, couche d’ozone, appauvrissement des ressources d’eau douce, montée des eaux, fonte des glaciers, industrialisation frénétique, urbanisation sauvage, sommes-nous donc certains de rester passifs devant la destruction par une humanité désorientée, de ce que Dieu nous a confié, à savoir la terre qui est notre mère commune. Loin du discours idéologique d’un mouvement Vert qui draine les pires égarements politiques,  nous savons cependant que nous n’avons plus que quelques dizaines d’années en réserve de pétrole, de gaz ou d’uranium, seul le charbon est plus abondant mais il est plus difficile à utiliser et très polluant. Que faire ?

 

II. Réveil de la conscience

 

Un élément peut surprendre. Le monde catholique ne se sensibilise que très lentement. « L’Église s’est beaucoup mobilisée pour le respect de lamun00.jpg vie humaine de la conception à la mort naturelle. On peut répéter cette conviction, mais à condition qu’il y ait encore une vie humaine ! » plaide Jean-Marie Pelt, pour qui « la protection de la vie tout court est une priorité absolue ». Pourtant, comme le signale Patrice de Plunkett, auteur de «  L’écologie, de la Bible à nos jours - Pour en finir avec les idées reçues »  : le réchauffement climatique fut prédit dès 1880 par l’abbé Stoppani (géologue de l’Académie royale des sciences de Milan), et en 1900 par Arrhenius (Suédois, prix Nobel de chimie). Le souci de l’environnement, des conditions de vie fut une idée que l’on retrouve déjà chez René de La Tour du Pin ,  Frédéric Le Play, ou encore Albert de Mun. Mais l’écologie naît véritablement, même si le courant de la Révolution conservatrice en Allemagne avant-guerre se signala par ses positions novatrices en la matière, qu'à la fin des années 1960, quand l’opinion prend conscience des effets du productivisme industriel sans frein. Vers 1970, on voit naître l’écologie « politique », qui veut amener les gouvernements à prendre en compte la responsabilité de l’homme envers la nature. C’est bien plus qu’un « souci de l’environnement » : il s’agit de réinventer le politique pour qu’il soit à la hauteur des défis de l’avenir. »  Néanmoins ce mélange débouche sur une position qui ne répond pas aux véritables défis, elle en vient à faire de l’écologie un parti, alors que l’écologie est une voie conservatrice alternative.

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La Tradition est révolutionnaire, elle est le seul véritable progrès,

concret et durable, le seul développement intégral qui soit,

car rien ne pousse longtemps sans racines.

Comme l’écrit fort justement Georges Feltin-Tracol dans  «L’écologie : une troisième voie identitaire ? » : 

- « Tout peuple, toute civilisation naît, s’épanouit et meurt dans un espace bien précis, dans un terreau particulier différent de tous les autres. Le sol, fécondé par la psyché commune - l’égrégore chère aux ésotéristes, est la matrice des haute civilisations. La notion de biotope s’applique aussi aux communautés humaines parce que, en relation permanente avec un paysage spécifique, elles fondent toutes une existence collective. Cette existence particulière se symbolise par une gastronomie, un habillement, un habitat, des mœurs qui constituent un art de vivre original imprégné des génies du lieu. Attenter à l’intégrité de leur milieu naturel revient automatiquement à les agresser. Les Anciens appellent la symbiose existant entre les civilisations et le cosmos qui les entoure : l’harmonie. L’histoire est, hélas !, pleine des outrages faits par l’Occidental à la biosphère/culturosphère dont l’anéantissement de peuples entiers en constitue l’illustration la plus évidente. Au-delà du strict aspect environnemental, la destruction méthodique des paysages bouleverse à jamais la vie, les structures sociales et l’imaginaire des autochtones qu’ils soient d’Amazonie (voir le film de John Boorman, la Forêt d’émeraudes) d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Europe. La défense des peuples passe donc par la défense de l’endroit où ils vivent. » [3] 

044.jpgPaul Claudel sut dire également quelques sévères vérités des , « qui n’est selon-lui ni secte, ni songe, son domaine est le réalisme et le bien commun, sous une forme nouvelle (…) offrant un terrain de dialogue et d’action entre croyants et incroyants, proposant un art de vivre dont le « code génétique » est proche des Évangiles », avec une rare énergie, ce qu’était les fautes de la civilisation moderne, parlant ainsi des Etats-Unis : « La même gabegie criminelle a présidé à l’exploitation des ressources naturelles et animales, des castors, des troupeaux de bisons, des vols de canards et de pigeons sauvages radicalement exterminés, des pêcheries empoisonnées par les égouts, par les usines et par le mazout, des réservoirs de gaz naturel et de pétrole livrés sans aucun contrôle aux pirateries du premier occupant… » [4] Critiquant fermement le libéralisme capitaliste Claudel rajoutait : « Le principe de notre civilisation, c’est le numéraire, l’alchimie maudite qui volatilise toute chose et transforme en une inscription servile, sur le front de l’homme, le nom de Dieu. Autrefois, l’argent n’était qu’un appoint. Aujourd’hui, c’est l’élément universel en qui tout existe et vaut » [5]. Rappelant les devoirs de l’homme envers la nature : « Tout ce que Dieu nous donne, il y a un devoir, un ordre, un art de le ménager, pour que nous gardions cela qui n’est à nous que pour que nous ayons un moyen de payer à Dieu redevance. Il ne s’agit pas de violenter la terre […] mais de l’interroger avec douceur, et de lui suggérer le vin et l’huile ». [6] L'encyclique Centesimus annus réaffirmera à ce titre : « Seulement la terre a été donnée par Dieu à l'homme qui doit en faire usage dans le respect de l'intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l'homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté ». C'est en répondant à cette consigne, qui lui a été adressée par le Créateur, que l'homme, avec ses semblables, peut donner vie à un monde de paix. En plus de l'écologie de la nature, il y a donc une « écologie » que nous pourrions appeler « humaine », qui requiert parfois une « écologie sociale ». Et cela implique pour l'humanité, si la paix lui tient à coeur, d'avoir toujours plus présents à l'esprit les liens qui existent entre l'écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l'écologie humaine. L'expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l'environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L'une et l'autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable - toujours actuel - de cette écologie multiforme de la paix. » [7]

 

III. Pour une écologie spirituelle

 

 De ce fait, comme le rappelle très pertinemment Falk van Gaver : « Qu'est-ce donc que l'écologie intégrale ? C'est une écologie catholique au sens le plus plénier du terme. C'est avant tout reconnaître et proclamer l'aspect intrinsèquement écologique - et ce bien avant que le terme « écologie » n'existe - de la religion. Une écologie intégrale, c'est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. On en trouve de nombreux axes dans le Magistère, dans les écrits des papes, mais aussi le Catéchisme et dans la Doctrine sociale de l'Église, ainsi que dans toute la Tradition chrétienne à travers les siècles, chez tous les grands saints d'Orient et d'Occident de deux mille ans de christianisme.

 

 

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Aucun salut ni réenchantement du monde
ne se fera sans une reprise de tradition

On en trouve des bases sûres dans toute la Bible, à commencer par la Genèse bien sûr, mais aussi les Psaumes, les Proverbes, la Sagesse, et le Nouveau Testament évidemment : les Evangiles, les Epîtres, l'Apocalypse…La question écologique est, le mot en moins, centralement présente dans la religion biblique, dans toute sa pensée comme dans tous ses rites, dans toute sa liturgie et toutes ses pratiques. […] Après l'immense et permanente rupture de tradition, rupture de transmission, interruption permanente de transmission, révolution permanente qui est le fondement même de la dynamique des derniers siècles que l'on a appelé « modernité », nous savons qu'aucun salut ni réenchantement du monde ne se fera sans une reprise de tradition. (…) Mais cette arche de salut ne doit pas oublier la nature, fondement de toute culture. La culture hors-sol qui constitue sur tous les plans la base de notre civilisation moderne montre ses limites. La reprise de tradition doit s'effectuer sur tous les plans, il faut l'étendre à tous les aspects de la vie, notamment économiques et écologiques. Une reprise de tradition n'est pas un retour en arrière, une copie du passé, mais une continuation inventive des méthodes qui ont fait leur preuve à travers siècles. L'agriculture biologique et l'architecture écologique sont de bons exemples, même si encore trop minoritaires, de ce qu'une reprise de tradition peut avoir de bon et de fécond. Cette reprise de tradition, multiforme et créative, est la seule véritable révolution - au sens étymologique ainsi que l'entendait Péguy : « seule la tradition est révolutionnaire… » - et le seul véritable progrès, concret et durable, le seul développement intégral qui soit. Car rien ne pousse longtemps sans racines. » Nous avons besoin d’être reliés à une source d’énergie pour vivre (alimentation, respiration….) et nos appareils font de même (électricité, gaz, pétrole….) L’analogie est que sur le plan spirituel, nous avons aussi besoin d’être reliés, de nous connecter à une source pour faire le plein. Cette source est d’origine transcendante, c’est l’essence de la Tradition.

IV.  La contre-révolution conservatrice 

Aujourd’hui le monde se meurt faute d’avoir su conserver un lien réel et vivant avec la terre. D’ailleurs les habitations modernes ont placé au cœur des maisons la boîte à image, là où, lorsque la société était encore humaine, se trouvait la cheminée, l’âtre qui, comme il fut publié ailleurs,  dans ce qu’on nommait jadis la « chambre à feu » était le cœur de la vie domestique : on s’y chauffait, on y faisait la cuisine, et les vieillards y attendaient, non comme aujourd’hui parqués dans des maisons, baptisées pudiquement de « retraite », en fait concrètement de sinistres « mouroirs» (sic) où ils végètent abandonnés de tous en raison des conditions existentielles « paradisiaques » du monde moderne, mais entourés de leurs proches, tranquillement la mort avec l’assurance de rejoindre, lorsque leur heure dernière arrivait, leur vraie demeure qui est au Ciel.  C’est pourquoi, « outre le soutien apporté aux mouvements régionalistes, il paraît indispensable d’assurer la défense culturelle et politique des terroirs, ou, si l’on préfère, des pays, dans son acception première. La protection de la paysannerie et, plus largement, de la ruralité n’est point une action vaine. En effet, « il n y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. [...] Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. La lutte en faveur des identités et de l’environnement passe nécessairement par la renaissance du monde rural.  J’appartiens de tout mon être, remarque Georges Bernanos, de toutes mes fibres, à une vieille civilisation sacerdotale, paysanne et militaire » [8] C’est pourquoi, au moment où l’écologie politique est une autre forme du triste spectacle politicien, il nous faut revenir au combat de la terre, « aux identités culturelles, au dépassement de la Technique et à la transmission du legs ». L’écologie que nous souhaitons, doit être contre-révolutionnaire et conservatrice, source d’enracinements et de régénération des communautés organiques.  Telle sera la véritable révolution écologique conservatrice, à la fois conservatrice en ce qu'elle déplore et critique du même geste le déclin de la civilisation et les effets de la modernité aveugle à elle-même, et en même temps révolutionnaire car sa critique s'énonce d'un point de vue radical et contre-révolutionnaire antilibéral capable de balayer la forme décadente d'une société malade et agonisante. La contestation révolutionnaire-conservatrice doit désormais œuvrer pour inventer un ordre spirituel nouveau, d'où puisse renaître, s’il se peut encore, la civilisation sur son déclin. Ainsi que le déclarait Eugen Rosenstock : « Pour continuer à vivre, aller de l’avant, nous devons recourir à ce qui avait avant la césure religieuse.

Or, ce qu’il y avait avant la césure religieuse, c’est-à-dire la déchristianisation, porte un nom, un nom  conféré par Carl Schmitt  :

‘‘Ordo romanus aeternum’’ ! [9]

Notes

 

[1] Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, Gallimard, 1958, p. 143.

 

[2] La banquise disparaît et si nous ne faisons rien dans une vingtaine d'année il n'y aura plus de glace au pôle Nord ! Chaque année c'est l'équivalent de la surface de la France qui s’évapore. Entre 2000 et 2008 un tiers de la surface a disparu ! Son épaisseur se réduit également d'année en année, celle ci est passée d'une moyenne de 3.5 mètres en 1960 à seulement 2 mètres en 2008. La température a augmenté au pôle de 4° au 20e siècle,quand sur le reste du globe la température a augmenté de 0.6 °.Avec tout ces éléments qui peut nier le réchauffement climatique ? Qui peut rester indifférent devant une telle menace ?  

 

[3] G. Feltin-Tracol, L’écologie : une troisième voie identitaire ? Europe Maxima, 2005.

 

[4] P. Claudel, Contacts et circonstances, 1940.


[5] P. Claudel, Au milieu, op. cit.


[6] P. Claudel, Présence et prophétie, 1942.

 

 

[7] Le Catéchisme de l’Eglise catholique est très riche en recommandations concernant l’ordre naturel, et le respect de la terre :

 

 -   « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. Pour chacune des œuvres des 'six jours' il est dit : « Et Dieu vit que cela était bon. » C'est en vertu de la création même que toutes les choses sont établies selon leur consistance, leur vérité, leur excellence propre avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C'est pour cela que l'homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses, qui méprise le Créateur et entraîne des conséquences néfastes pour les hommes et pour leur environnement.

-    « Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l'aigle et le moineau : le spectacle de leurs diversités et inégalités signifie qu'aucune des créatures ne se suffit à elle-même.

-     « L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aux autres.

-     « La domination accordée par le Créateur à l'homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n'est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l'intégrité de la création. »

 

[8] B. Charbonneau, Sauver nos régions, Écologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1992, pp. 26-27.

 

[9] Carl Schmit, Römischer Katholizismus und politische Form (1923), lance en quelque sorte un double appel: à la forme qui est essentiellement en Europe ro­maine et catholique, c’est-à-dire universelle en tant qu’impériale, et à la Terre, socle incontournable de toute action politique, contre l’économisme mouvant et hyper-mobile, contre l’idéologie sans socle qu’est le bolchevisme, allié objectif de l’économisme anglo-saxon.

 

 

 

 

 

11:02 Publié dans De la nature | Lien permanent | Commentaires (36) | Tags : ecologie, politique, pollution, religion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

mercredi, 03 juin 2009

L’Eglise catholique et la Corrida

 

La tauromachie et sa relation à la religion

 

 

 

 


« Je crois à la vertu purificatrice de la corrida.

Je crois à cette fonction que le Grecs appelaient la catharsis,

qui nous lave de nos pulsions, de nos violences intérieures. »

Mgr Bruguès,

Secrétaire de la Congrégation pour l’éducation catholique

 

 

 

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Effigie de la Vierge de la Charité dans sa Solitude

(Virgen de la Caridad en su Soledad).

 

Chapelle de la confrérie du Baratillo de Séville

qui fait procession le Mercredi Saint ("hace su estancion de penitencia")

liée au monde taurin et au quartier des arènes, l'Arenal.

 

 

 

matador-3.jpgLa corrida, perçue par les uns comme un « art noble » et par les autres comme une tuerie barbare, déchaîne les passions. Cela n’est pas nouveau, ses détracteurs et ses défenseurs s’opposent depuis le XVIe siècle. Toutefois, s’il semble à première vue difficile de trancher à l’intérieur d’un débat délicat où les opinions s’affrontent avec une vigueur extraordinaire, nous déclarons simplement, par delà les aspects purement spectaculaires de l’art tauromachique, que le décorum, les éléments quasi sacrés qui entourent la corrida (vêtements de lumière, sens du sacrifice, dévotion et sentiment religieux, etc.), sont un motif de nature à susciter respect et sympathie à l’égard de cette tradition singulière qui à tissé au fil des siècles des liens très étroits avec le catholicisme.

 

En effet, le temps de la corrida, celui de la féria, c’est-à-dire de la « fête », que cette dernière soit cause des corridas ou lam7.jpg corrida cause de la fête, est indissociable et toujours lié au domaine religieux de par les saints ou le temps liturgique auxquels sont associées les grandes réunions taurines : San Isidro à Madrid, Semaine Sainte à Séville, San Firmin à Pampelune [1], le Toro de la Vega à Tordesillas en l’honneur de la Vierge de la Peña [2], le Corpus Christi à Tolède, Pentecôte à Nîmes, etc., ceci, alors que paradoxalement, l’Eglise s’est parfois opposée aux jeux taurins qu’elle considérait comme des réminiscences directes des antiques jeux du cirque, sachant que ces dites « férias » étaient souvent l’occasion de débordements en divers domaines (alcool, sexualité, argent, etc.), dans un climat d’immense liesse populaire qui rappelait très clairement le monde du paganisme. C’est d’ailleurs l’un des rares domaines où, au-delà des Pyrénées, la pourtant si écoutée et révérée Eglise catholique espagnole, resta absolument impuissante à imposer certaines de ses volontés.

 

taureaux »

I. Rappel historique

 

 

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Les premiers jeux taurins,
sont sans doute une survivance des sacrifices d'animaux
pratiqués dans les cultures primitives

 

Un rapide examen des données historiques nous fournit des renseignements intéressants, puisqu’en l’absence de sources fiables, de nombreuses thèses perdurent s’agissant de l’origine de la corrida. Ce que l’on peut affirmer, c’est que les premiers jeux taurins, sont sans doute une survivance des sacrifices d'animaux pratiqués dans les cultures primitives, et apparaissent tout d’abord probablement à Rome [3], puis ne resurgissent vraiment dans le sud de l’Europe que vers les XIe ou XIIe siècles, dans un contexte précis : la noblesse guerroyant à cheval y voyait une excellente possibilité de s'entraîner. Le Comte de Las Navas (1855-1935) considérait que l’origine de la corrida était intimement liée avec les premiers temps de l'humanité, faisant référence aux chasses préhistoriques de l'aurochs pour expliquer la survivance des jeux taurins en Espagne. Ces jeux, en ce pays, s’imposèrent d’ailleurs peu à peu en divers lieux et en de nombreuses occasions (fêtes pour célébrer la venue d'un personnage important, canonisation d'un saint, consécration d’un évêque, etc.). On aménageait, pour la circonstance la plaza del toro avec des gradins de bois et la population s’y retrouvait pour communier au spectacle de bravoure de quelques téméraires audacieux, qui venaient défier des bêtes sauvages possédant une énergie exceptionnelle.

 

II. La bénédiction de l’Eglise catholique

 

catalina.JPGLe clergé catholique espagnol, qui constatera l’engouement pour ces fêtes et qui s’interrogea sur la manière d’en circonscrire les tendances excessives, fera mieux à l’époque que soutenir les traditions taurines, il ira jusqu’à les bénir et leur conférer, intelligemment, un caractère religieux qu’elles ont encore conservé. On trouve, par exemple, dans un livre de la Société du Saint Sacrement de l’église paroissiale de Saint Pierre de Valladolid, un texte expliquant que cette Société offrira régulièrement « des jeux taurins ». Des Tiers Ordres, pour marquer les réjouissances liées à leur fondation, organisèrent des fêtes où l’on se livrait à la corrida ; certaines Confréries, comme Notre Dame de Sabor à Caceres, n’admettaient en leur sein que des « chevaliers courant les taureaux ». Lors de la béatification de sainte Thérèse d’Avila, en 1614, on organise trente courses lors desquelles cent taureaux sont mis à mort. Il en va de même lors de la canonisation de saint Ignace de Loyola, de saint François Xavier, de saint Isidore le Laboureur en 1622, de saint Thomas de Villeneuve en 1654.

 

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Notre Dame des Sept Douleurs

 

Les liens entre l’Eglise et la corrida vont donc se resserrer étroitement, et l’on verra même éclore ce que l’on pourrait appeler  « les miraclesmater01.jpg taurins » : Baltasar de Fuensalida en 1612 à Tolède, désarçonné par un taureau lors d’une corrida, invoque Notre Dame de l’Espérance pendant qu’il est encorné et guérit de ses blessures. Saint Pierre Regalado, patron de Valladolid, arrête un taureau furieux par son regard. Sainte Thérèse d’Avila elle-même, apaise deux taureaux qui viennent à ses pieds et qu’elle caresse.

 

De leur côté, les très catholiques monarques espagnols n’étaient pas reste, et semblaient eux aussi apprécier ces pratiques. C'est ainsi que l'Empereur Charles-Quint (1500-1558) fut si heureux de la naissance de son premier enfant qu'il descendit dans l'arène de Valladolid pour y combattre et tuer un taureau sauvage. De ce fait, les corridas sous Charles II, au XVIIe siècle, deviendront un vrai phénomène de société. Les conquérants espagnols introduisirent même les jeux taurins en Amérique Centrale et du Sud. En 1529 le conquistador Cortes y importe les taureaux, et plus encore qu'en Espagne, la tauromachie aura le soutien de l'Eglise. Les Indiens l'appréciaient et considéraient qu’il y avait là un équivalent de leurs rites. Ainsi, dans les territoires conquis par les espagnols au nouveau monde, les capucins élèvent des taureaux et possèdent, comme à Caracas, des arènes où, à l’occasion de chaque fêtes religieuses, se déroulent  des corridas qui servent à financer la construction d’églises, de chapelles ou de monastères. C’est ainsi que fut édifiée l’église de Castillo de Chapultepec en 1788, ainsi que celle de Guadalupe en 1808. De même en Italie, séduit par cette vogue, César Borgia, fils du pape Alexandre VI, réintroduit la corrida  qui avait été en vigueur à Rome jusqu’à Léon X (1521), pour la mettre au programme de ses divertissements favoris. Seule l’accession au trône d’Espagne d’un français, Philippe d'Anjou, le petit fils de Louis XIV, fera que l’on interdise un court temps aux seigneurs d'y participer, d'autant que les corridas de l'époque étaient bien plus dangereuses pour les hommes que celles d'aujourd'hui, et n’étaient pas sans risque pour les spectateurs, Francisco Goya, ayant représenté un accident survenu au cours d’une de ces fêtes, et entraîné la mort de l’alcalade de Torrejón. Symbole du lien étroit entre clergé et corrida, en 1761, un prêtre de la Rota (Province de Cadix) constitue un élevage qu’il cède à une confrérie trente ans plus tard. On vit même des moines se faire toréros à l’époque de pépé Hillo.

 

III. L’Eglise et le développement de l’art taurin

 

Toro-2.jpgC’est d’ailleurs à un ecclésiastique, Don Gregorio de Tapia y Salcedo, que se codifie avec en 1643, la publication du Traité d’équitation et diverses règles pour toréer, la tauromachie à cheval réservée à la noblesse.

Par ailleurs, le célèbre taureau de Miura, aux caractéristiques exceptionnelles, qui est encore de nos jours le prince des arènes, fut formé au départ par un prêtre, Marcelino Bernaldo de Quiros, curé de Rota, qui croisa les vaches andalouses des pères dominicains du couvent de San Jacinto, avec des toros navarais, race qui provient elle-même des moines de la Très Sainte Trinité de Carmona.

Les spectacles taurins vont donc devenir un élément central des festivités en Espagne, et se dérouleront de plus en plus sur les places publiques afin de célébrer victoires, fêtes patronales ou événements religieux. Ceci fera émerger une tauromachie pédestre et populaire, très peu réglementée, pratiquée lors des fêtes religieuses, avant que, de 1730 à 1750, la corrida ne se codifie, faisant apparaître les trois « tercios » et surtout les passes à l'aide de la muleta. Les premières arènes permanentes sont édifiées, et de semi-sauvage, le taureau devient domestique et connaît les premières sélections génétiques pour en faire un combattant adéquat, sachant que les élevages sont tenus par des religieux (Dominicains, Chartreux), même si à terme, les élevages laïcs imposeront la suprématie du taureau andalou.

 

 

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Francisco Goya (1746-1828) - Tauromachie

 

 

IV. Saint Pie V et la bulle « De Salute Gregi Dominici »

 

Toutefois, devant l’engouement excessif du peuple pour l’art taurin, en 1567, saint Pie V promulguait la bulle « De Salute Gregi Dominici » qui condamnait sans appel les jeux taurins. Il était même question de les abolir et de priver de sépulture chrétienne ceux qui trouveraient la mort dans les combats contre les taureaux.

 

Les termes de la bulle papale étaient extrêmement clairs :

 

« 1-En de nombreuses villes et autres lieux, on ne cesse d'organiser des spectacles privés ou publics consistant en courses de taureaux ou d'autres animaux sauvages, destinés à faire exhibition de force et d'audace, courses qui occasionnent fréquemment des accidents mortels, des mutilations et sont un danger pour les âmes.

2- Pour Nous, donc, considérant que ces spectacles où taureaux et bêtes sauvages sont poursuivis au cirque ou sur la place publique sont contraires à la piété et à la charité chrétienne, et désireux d'abolir ces sanglants et honteux spectacles dignes des démons et non des hommes et d'assurer avec l'aide divine, dans la mesure du possible, le salut des âmes, à tous et à chacun des princes chrétiens, revêtus de n'importe quelle dignité, aussi bien ecclésiastiques que profane, même impériale ou royale, quels que soient leurs titres et quelles que soient la communauté ou la république auxquelles ils appartiennent, Nous défendons et interdisons, en vertu de la présente Constitution à jamais valable, sous peine d'excommunication et d'anathème encourus ipso facto, de permettre qu'aient lieu dans leurs provinces, cités, terres, châteaux forts et localités des spectacles de ce genre où l'on donne la chasse à des taureaux et à d'autres bêtes sauvages. Nous interdisons également aux soldats et aux autres personnes de se mesurer, à pied ou à cheval, dans ce genre de spectacle, avec les taureaux et les bêtes sauvages.

3- Si quelqu'un vient à y trouver la mort, que la sépulture ecclésiastique lui soit refusée.

4- Nous interdisons également sous peine d'excommunication aux clercs, aussi bien réguliers que séculiers, pourvus de bénéfices ecclésiastiques ou engagés dans les Ordres sacrés, d'assister à ces spectacle. » [4]

 

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La religion catholique et la tauromachie on réalisé une rencontre

faisant que l’art taurin et les pratiques de l’Eglise

sont devenues indissociables

 

Philippe II, conscient de la passion de son peuple pour la tauromachie, ne fera ni enregistrer ni publier cette bulle en Espagne, et négociera avec le successeur de saint Pie V, Grégoire XIII, qui décida finalement de lever l’interdiction pour les laïcs, bien qu ‘en 1583, Sixte V rétablira les sanctions, que lèvera de nouveau définitivement le pape Clément VII en 1596. Ainsi en Espagne, comme en France, la religion catholique et la tauromachie, même si en 1489 Tomàs de Torquemada avait condamné la corrida comme « spectacle immoral et barbare, inique et cruel », opéraient une rencontre originale, qui allait faire que l’art taurin et les pratiques de l’Eglise deviendraient indissociables Si la corrida fut un temps interdite par les autorités libérales en Espagne à la fin du XVIIIe siècle, elle est de nouveau autorisée par Ferdinand VII (1813-1833) dès 1814, l’inscrivant dans sa politique de réaction conservatrice aux idées des Lumières et de la Révolution française, qui rétablie également la Sainte Inquisition, rappelle les Jésuites et supprime la franc-maçonnerie.  Ferdinand VII, roi très catholique, créera même en 1830 une école de tauromachie, dont il confiera la charge à Pedro Romero, instituant une véritable culture tauromachique, indissociablement unie, protégée et bénie par l'Eglise. On vit donc s’adjoindre de façon permanente aux arènes, des chapelles, où des messes étaient célébrées avant les corridas, les toreros revêtus de leur habit de lumière, effectuant leurs dévotions, priant leurs saints tutélaires, et faisant plusieurs fois sur eux le signe de la Croix avant de pénétrer dans l'amphithéâtre, alors même que des prêtres étaient affectés aux lieux de cultes construits à l’intérieur des arènes.

 

 

V. Situation actuelle de la corrida dans un monde déchristianisé et anti-traditionnel

 

 

 

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Manuel Laureano Rodríguez Sánchez dit « Manolete »

(1917-1947)

 

Blessé à mort dans les arènes à Linares par le taureau « Islero »

il repose au cimetière San Agustín de Cordoue.

 

 

33.jpgAlors qu’il n’y a pas à présent en Espagne, dans un monde de plus en plus déchristianisé, une procession de reliques ou une fête religieuse qui ne soit suivie ou précédée de corridas, qu’il existe des Confréries religieuses de toreros qui portent pendant la Semaine Sainte la Vierge de la Solitude, de la Merci, de la Rosée ou des Douleurs, qu’un élevage très réputé de taureaux, près de Salamanque, a été créé par le curé de Valverde, que dans la plupart des plazas, qui possèdent une chapelle attenante, les toreros sont bénis, comme à Nîmes, par un « aumônier » des arènes, de voir s’élever avec une rare virulence hystérique contre la tauromachie, tout ce que le monde actuel compte comme personnalités anti-traditionnelles les plus représentatives (Michel Onfray, Cabu, Michel Drucker, Cavanna, Mgr Gaillot, Renaud, etc.), au nom d’une étrange conception de la morale et de la vertu, traduisant une inexplicable haine qui ressemble beaucoup, jusqu’à s’y méprendre, à un net rejet du sacré.

 

 

 

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« Loin d’être empreint de cruauté, le geste de toréer,
d’oser affronter un taureau et un public,
en vérité, me semble une expression symbolique très belle de cette foi dangereuse
qu’il faut pour vivre en homme et qui n’est d’abord religieuse même si elle peut l’être aussi.»
Père Jacques Teissier, aumônier aux arènes de Nîmes, 2004.

 

On pourra ainsi aimablement sourire de voir par exemple un pasteur canadien, totalement ignorant de la réalité de la tauromachie, venir tancer l’aumônier des arènes de Nîmes, en des termes ridicules, ou encore écouter les arguments des anti-corridas, qui ne brillent pas par leur niveau, dans lesquels on retrouve toutes les vieilles ficelles de l’émotionnel contemporain accompagnées des classiques clichés de la sensibilité naïve, s’appuyant sur la starisation des avocats de l’abolition et la grosse artillerie médiatique larmoyante, tout ceci soutenu par la petite musique gauchisante et moderniste bien connue, à laquelle rien ne manque pour mettre en chanson la classique mélopée des refrains anti-traditionnels.

 

Le plus absurde est donc d’entendre les adversaires de la corrida, alors même que tous, majoritairement l’âme sereine, consomment, ou laissent consommer, allègrement et fort silencieusement, de la viande industrielle où les animaux sont indignement traités, portent des chaussures en cuir, engloutissent en une année leur poids en viande et charcuterie, ingurgitent des poulets préalablement plumés vifs, des grenouilles dont on prélève les cuisses vivantes, des homards ébouillantés, etc., pousser contre la « barbarie » de la corrida afin de criminaliser à grand bruit et manifestations aux goûts discutables, une pratique qui ne relève ni de l’industrie alimentaire, ni de l’expérimentation médicale, mais d’un rituel qui n’est évidemment pas du « sadisme » ni la satisfaction stupide d’un plaisir sanguinaire devant la souffrance d’une bête, mais représente une des dernières manifestations occidentales encore vivantes, qui conserve un lien profond et privilégié avec la religion, exprimant la confrontation éternelle de l’homme face à la puissance indomptée et nocturne de la nature, symbolisée par le taureau, en un acte tragique pénétré d’une inquiétante beauté, où transparaît, « dans la lumière » des arènes, l’essence sacrificielle de la vie.

 

 

Notes.

 

[1] Le célèbre lâché de taureaux, ou « encierro », représente l'évènement le plus important et célèbre de la féria San Fermin tant prisée par Hemingway. Les encierros ont lieu tous les jour et consistent en une course de taureaux sur une des rues de la ville menant aux arènes où des centaines d'hommes courent devant ces taureaux ! Chaque après-midi, des corridas ont lieu et des parades sont organisées à travers les rues de la ville. Le 7 juillet, une procession, dont les origines remontent au 13ème siècle, attire la foule en l'honneur de Saint Firmin. Fête annuelle depuis 1591, la longue semaine de festivités célèbre Saint Firmin, patron de la Navarre, rappelle qu’au IIIe siècle, quand Pampelune faisait partie de l'Empire Romain, Saint Firmin fut converti à la chrétienté par un évêque français : Saint Saturnin venu à Pampelune prêcher l’Evangile. Saint Firmin voyagea ensuite en France pour y étudier et devenir lui-même évêque.

[2] Le Toro de la Vega est une fête importante qui commence le 8 septembre de chaque année en l'honneur de la Vierge de la Peña (rocher en espagnol) dont l'ermitage se trouve de l'autre coté de la rivière, à Tordesillas localité située à 25 km au sud-ouest de la ville de Valladolid. Le samedi soir, tous les peñas (associations) parcourent la ville avec leur fanfare et une lanterne dont la plus belle reçoit un prix chaque année. Cette manifestation rappelle les rondes de garde sur les anciennes murailles. S'ensuivent plusieurs jours de fêtes qui culminent le mardi suivant avec le Tournoi du taureau de la Vallée. Le taureau est alors défié par des hommes à pied ou à cheval, dans un rituel qui a ses propres règles et qui est unique en Espagne.

 

[3] l'Histoire semble démontrer que les premières courses de taureaux organisées suivant un certain rituel se sont déroulées à l'époque de la Rome impériale. Elles faisaient partie des jeux du cirque qui comprenaient plusieurs genres. On les trouvait plus exactement parmi les "venationes", autrement dit "les chasses". (Cf. Les Tauromachies européennes. La forme et l’histoire, une approche anthropologique, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1998).

 

[4] La bulle De Salute Gregi Dominici se poursuit ainsi :

 

« 5- Quant aux obligations, serments et voeux, sans exception, faits jusqu'à présent ou promis pour l'avenir par n'importe quelles personnes, par l'Université ou le Collège, concernant ces sortes de chasse de taureaux, même lorsqu'elles ont lieu, par suite d'une fausse piété, en l'honneur des saints ou à l'occasion d'une solennité ou fête ecclésiastique quelconque, qu'il faut au contraire honorer et célébrer par des louanges, des réjouissances spirituelles et des oeuvres pies et non par ce genre de spectacles, Nous les interdisons absolument, les cassons et les annulons et, suivant les cas, jugeons et proclamons à jamais qu'on doit les considérer comme sans effet et non avenus.

6- Nous ordonnons à tous les princes, comtes et barons feudataires de la Sainte Eglise Romaine, sous peine de la privation de leurs fiefs qu'ils ont reçus de l'Eglise elle-même, et Nous exhortons dans le Seigneur les autres princes et seigneurs chrétiens et leur ordonnons en vertu de la sainte obéissance par respect et pour l'honneur du saint Nom de Dieu, d'observer strictement toutes les choses prescrites ci-dessus, en leur promettant une magnifique récompense de Dieu en retour d'une si bonne oeuvre.

7- Nous ordonnons, en outre, à tous nos vénérables frères, patriarches, primats, archevêques et évêques, et aux autres ordinaires des lieux, en vertu de la sainte obéissance, sous peine de jugement divin et de la condamnation à l'éternelle malédiction, de publier suffisamment dans leurs villes et diocèses respectifs la présente lettre et de faire observer les dites prescriptions également sous les peines et censures ecclésiastiques. » [Bullarium Romanum, Titre VII, La Documentation catholique, 1935].

 

 

Bibliographie :

 

Corridas : d’or et de sang, Marine de Tilly, éditions du Rocher, 2008.

Ethique et esthétique de la corrida, numéro spécial de la Revue critique, Editions de Minuit, 2007.

Philosophie de la corrida de Francis Wolff, Histoire de la Pensée, Fayard, 2007.

Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle, Élisabeth Hardouin- Fugier, Connaissances et savoirs, 2005.

Michel Leiris, l’écrivain matador, Annie Maillis, L’Harmattan, 2000.

Sang et lumière, Joseph Peyré, Grasset, 1935.

Mort dans l'après-midi , Ernest Hemingway, Gallimard, 1932.

Les Bestiaires, Henry de Montherlant, 1926.

 

 

 

 

16:25 Publié dans Polémique | Lien permanent | Commentaires (127) | Tags : corrida, religion, catholicisme, analyse, tradition, terre, scandale |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 28 mai 2009

Le saint temps des pèlerinages et des processions

Une tradition combattue par la Révolution française

 

 

   

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Toute procession, si minime soit-elle, relève,

suppose, une volonté intérieure de conversion

et de recherche de l'essentiel au coeur de nos vies  

 

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procession.jpgEn cette période du temps liturgique, on constate que se conserve heureusement, en particulier dans les campagnes mais pas seulement puisque Pentecôte est le moment par excellence de son expression lors de l’habituel Pèlerinage de Chartres, une tradition ancestrale que la Révolution française voulut abolir et qui suscite parfois chez nos contemporains de l’étonnement, mais qui pourtant demeure inscrite au cœur même de notre vie religieuse et fut sauvée de haute lutte, à savoir la pieuse marche des pèlerins à travers les champs et les campagnes pour se rendre dans les sanctuaires vénérés.

 

Comme la plupart des rites, les pèlerinages et les processions participent d’une relation qui relève de la sainte mémoire avec les lieux, les saints et les monuments, et rythment harmonieusement la succession des mois et des saisons au sein de l’année. C’est pourtant cet immémorial ordre des choses que l’on voulut détruire avec une rage démentielle, et qui réussira à survivre à la folie antichrétienne de la République, mais qu’une modernité impie, héritière des idées destructrice de 1789, corruptrice par sa haine des éléments essentiels de la vie spirituelle, serait toutefois en passe de faire disparaître si ne se maintenait pas chez certains, une ferme volonté de perpétuer et poursuivre l’antique dévotion catholique.

 

 

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Partir en pèlerinage n'est pas un acte liturgique comme un autre

 

 

I. Nature du pèlerinage

 

Il existe des processions dans pratiquement tous les rites religieux, de l'Antiquité à nos jours. Comme l’écrit Myriam Fertet-Boudriot : « Les pèlerinages sont des activités rituelles qui nous poussent à nous rendre sur des lieux de dévotions. Ils comportent de nombreuses processions rituelles en rapport avec ce que l’on appelle la « piété populaire » : processions en l'honneur des saints, processions mariales, processions aux flambeaux, chemins de croix, etc. On songe par exemple aux processions qui couronnent en beaucoup d’endroits les fêtes de l'Assomption. Partir en pèlerinage n'est pas d’abord un acte liturgique comme un autre, c'est, plus profondément, l’acceptation d’un départ. Partir, c'est se mettre en mouvement vers des lieux qui ont pour nous une signification spirituelle. Toute procession, si minime soit-elle, relève, au fond, de la démarche du pèlerinage. Elle suppose une volonté intérieure de conversion et de recherche de l'essentiel au coeur de nos vies. » [1]

 

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La tradition des Pardons en Bretagne

Le pèlerinage et la procession constituent donc une des composantes fondamentales de la piété catholique. La montée du protestantisme avec sa tendance vers une spiritualité plus intériorisée sembla menacer ces manifestations extérieures de la foi, puisqu’aux yeux de certains théologiens, le pèlerinage faisait au contraire obstacle au contact avec le divin par un inutile, pour ne pas dire impur détour via le monde du sensible. Telle fut, par exemple, l’attitude de la Réforme face aux pèlerinages catholiques du XVIe siècle [2].

II. Le rappel du Concile de Trente

Or, le Concile de Trente (1545-1563) préconisera au contraire la vénération de la Vierge et des saints à travers les images [3] et les reliques ou par le biais des pèlerinages. Ainsi la pratique religieuse populaire insuffla une nouvelle vie aux nombreux lieux de pèlerinages marials, ce qui allait profondément marquer la piété jusqu'au siècle des Lumières. Par exemple, vers 1552, saint Philippe Neri, (1515-1594) ordonné prêtre, proposa à tous un usage qui lui était familier, celui de visiter en deux jours, soit treize heures de marche, Saint-Jean-de-Latran (qui rappelait le patriarcat de Rome) et les quatre basiliques patriarcales, en un tour du monde idéal, ainsi impliqué dans un pèlerinage pénitentiel ; avec deux étapes supplémentaires : Saint-Sébastien, très cher au cœur de Philippe, et Sainte-Croix.[4]

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De Saint-Pierre à Saint-Paul
on méditait sur la sueur de sang au jardin des Oliviers
et sur la marche de Jésus vers la maison du grand prêtre

ignatius_loyola.jpgToutefois, l'époque de la Contre-Réforme catholique et le renouveau ecclésial qui avaient suivi le Concile de Trente, portent surtout l'empreinte de la spiritualité d'Ignace de Loyola (+1556) [5], le fondateur de la Compagnie de Jésus, dont la vision allait durablement influencer la culture religieuse du XVIIIe siècle. Tout ce dont les Réformés s'étaient défait avec incompréhension et ardeur aveugle, parce que cela choquait leur spiritualité ou leur idéal de pureté, Ignace l'enseigna en le replaçant dans le contexte plus vaste du mystère de l'Incarnation. Son activité et son influence étaient marquées de son acceptation évidente des aspects visibles de l'Église du Christ. Selon lui les cérémonies liturgiques, la décoration picturale et l'ornementation des églises, les pèlerinages et les processions constituaient le côté visible de l'Église. Ignace insistait de ce fait pour que l'on ne parlât pas uniquement de la foi, mais également de la contribution humaine sur le plan du salut. A plus d'une occasion il se référa à la vieille doctrine de l'Église qui tient compte à la fois de Dieu et de la personne humaine, de la grâce divine et de la nature. Il ne visait pas la restauration de l'Église primitive, mais sa renaissance intérieure et son renouvellement dans un esprit religieux et ecclésial.

III. Le temps de la Révolution satanique

Mais la menace la plus grave qui s'abattit sur ces bienfaisantes dévotions, fut celle de la Révolution française, qui chercha à définitivement supprimer ce qui existait depuis des siècles, interdisant sur l’ensemble du territoire et dans les plus minuscules recoins du pays toutes les activités religieuses publiques qui, selon les fous qui s’étaient emparés du pouvoir politique, « menaçaient » le nouvel ordre laïque et républicain, brisant les statues, brûlant les vierges noires qui étaient vénérées depuis des siècles par les populations. Ainsi, la période révolutionnaire marqua la fin des grands pèlerinages populaires, et l’abbaye du Mont Saint Michel, par exemple, sera transformée en prison dès 1793, et le restera jusqu’en 1863.

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L'imitation parfaite de Jésus passe par l'invocation de Marie

Il faudra donc attendre la fin de l’orage révolutionnaire, alors que les sanctuaires avaient été dévastés, les chapelles incendiées ou transformées, dans le meilleur des cas, en greniers ou prisons, le clergé assassiné et dispersé par la Convention, pour qu’émergent de nouveau les pèlerinages et les processions. De la sorte, la dévotion aux anciens sanctuaires qui se manifesta lentement au début du XIXe siècle, après les sombres années où Satan régnait en maître sur la France, sera de nouveau autorisée officiellement en 1821 sous Louis XVIII, et à Chartres c’est par un grand pèlerinage en 1873, puis un autre en 1876, que resurgit enfin de la parenthèse révolutionnaire le grand élan dévotionnel qui subsiste encore magnifiquement de nos jours. Enfin Mgr Lagrange institua les pèlerinages diocésains, dont le premier eut lieu en 1891.

Notes

[1] Myriam Fertet-Boudriot, Processions, Union Sainte Cécile – Strasbourg, Caecilia 4/2003.

[2] Il faut reconnaître que née de la vénération des tombeaux des martyrs, la multiplication des reliques donna lieu à quelques abus manifestes et les critiques, notamment de Calvin qui en 1543 dans le Traité des reliques dénonça la multiplication des mêmes objets dans des endroits différents (14 clous de la Croix, 4 couronnes d'épines), n’étaient pas toutes infondées. En effet si au début, les églises comptant des martyrs envoyaient gratuitement des reliques à celles qui n'en avaient pas. Les besoins augmentant, les églises occidentales enverront à Rome, du VIe au IXe s., des centaines de pèlerins qui achèteront les ossements (de chrétiens anonymes ou sans notoriété), retrouvés en masse dans les catacombes. Ainsi, après le IXe s., on exigea de plus en plus de reliques de saints célèbres (ossements ou autres souvenirs). Les croisades provoquent un nouvel afflux de reliques et un trafic florissant. A l'abbaye bénédictine de Corbie (Somme), on trouvait ainsi des reliques de Jésus (sang, cheveux, morceaux de son cordon ombilical, de la crèche, de sa serviette d'enfant, de sa croix, de son tombeau et de ses vêtements, des pains multipliés au désert) ; de la Vierge (gouttes de son lait, cheveux, morceaux de son manteau et de son voile ; 1 morceau de voile est conservé à St-Jacques de Compiègne) ; de St Pierre (cheveux et barbe, fragments de sa croix, sandales, table, poussière de son tombeau) ; de Marie-Madeleine (cheveux et parfums) ; de Zacharie, père de Jean Baptiste (os) ; de Jean Baptiste (vêtements) ; de Noé (poils de barbe) ; des Rois mages rapportées à Cologne par Frédéric Ier Barberousse en 1164. Selon Jacques Collin de Plancy (1793-1881) [Dictionnaire des reliques, 1821-22], les ossements dispersés dans les églises permettraient de reconstituer les squelettes de plusieurs centaines de milliers de saints. (On a recensé par exemple pour St Blaise 8 bras, St Pierre 32 doigts, St Matthieu 11 jambes, St Léger 10 têtes, St Étienne 8 têtes. Le corps de St Antoine de Padoue est à Padoue avec un bras supplémentaire à Lisbonne et un autre à Venise. Ste Agnès a 3 corps : à Rome, Monresa (Catalogne) et Utrecht, 1 tête à Rouen et des os à Anvers et Bruxelles. Lazare : Marseille, Avallon, Autun prétendaient avoir son corps. De Judas (qui n'était pas un saint), on présenta des reliques à Florence, St-Denis et Aix-en-Provence (les deniers contre lesquels il vendit le Christ), à Rome (sa lanterne et sa tasse), à Amras (un morceau de la corde avec laquelle il se pendit), etc.

[3] Pour reprendre le raisonnement de Jean de Damas (8e siècle), c'est par le truchement de l'image qu'on vénère l'original, c'est-à-dire la Vierge ou les saints à qui l'on adresse prières, invocations et actions de grâce. « L'être humain à la recherche du sens ultime est en même temps en partance vers des figures concrètes qui lui illustrent ce sens de façon visible et palpable. Bien sûr, le mystère reste toujours plus grand que sa représentation. Il nous est impossible de confirmer le divin dans une quelconque matière terrestre, mais nous découvrons que le Verbe incarné nous est devenu plus humain que s'il était resté à jamais l'éternel Souverain à l'horizon le plus éloigné de notre entendement. » (Mgr. Klaus Hemmerle, Aix-la-Chapelle).

[4] « Philippe et ses fidèles se retrouvaient à Santa Maria della Vallicella, pour ainsi dire chez Philippe. De là, ils se rendaient à Saint-Pierre, et c’était une étape préparatoire, qui rappelait le parcours du cénacle à Gethsémani. À Saint-Pierre commençait le chemin proprement dit : de Saint-Pierre à Saint-Paul on méditait sur la sueur de sang au jardin des Oliviers et sur la marche de Jésus vers la maison du grand prêtre ; de Saint-Paul à Saint-Sébastien on méditait sur le parcours de Jésus de la maison du grand prêtre à celle du chef du sanhédrin et sur la flagellation ; de Saint-Sébastien jusqu’à la halte-rafraîchissement, on méditait le parcours de la maison de Caïphe au prétoire de Pilate et le couronnement d’épines ; de la pause à Saint-Jean, la Passion ; de Saint-Jean à Sainte-Croix, le parcours du prétoire de Pilate au palais d’Hérode ; de Sainte-Croix à Saint-Laurent, celui du palais d’Hérode au prétoire de Pilate et la condamnation à mort ; de Saint-Laurent à Sainte-Marie-Majeure, le parcours du prétoire de Pilate au calvaire et l’ultime effusion de sang. » [Cf. Les sept églises : un parcours symbolique ]

[5] Ainsi dans son autobiographie, récit de sa vie jusqu'en 1538, saint Ignace se désigne à plusieurs reprises comme pèlerin. Selon sa propre conception, ce qualificatif ne s'applique pas seulement au pèlerin en Terre sainte qu'il fut réellement, mais aussi à celui qui considérait à juste titre son cheminement vers Dieu comme le grand pèlerinage de sa vie. Sa disponibilité croissante pour être à l'écoute de Dieu et pour se laisser guider par lui traverse comme un fil rouge toutes les péripéties et les difficultés de son existence. Or, son livret d'exercices spirituels nous renseigne sur l'importance que l'invocation de Marie a revêtue aux moments décisifs de son existence. Dans la spiritualité ignatienne, l'imitation parfaite de Jésus passe par l'invocation de Marie.

07:30 Publié dans Religion | Lien permanent | Commentaires (60) | Tags : catholicisme, foi, christianisme, république, histoire |  Imprimer | | | | | Pin it!

vendredi, 22 mai 2009

Le retour sacré à la terre !

 

La vérité de la terre

selon la pensé des physiocrates français :

François Quesnay et Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard

 

 

 

 

 

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« Travaille la terre elle ne ment pas
Ce qu'elle doit faire elle le fera… »

  

«  L'agriculture est la mère et la nourrice des autres arts. »

 (Xénophon, Economique).

 

 

 

travaux des champs 14.jpgLe patrimoine rural, legs des générations qui ont façonné les paysages et les cultures locales, constitutif de l’identité de nos territoires, est gravement menacé par l’évolution économique et sociale accélérée par la mondialisation.

Pourtant, si l’on y réfléchit un court instant, la seule activité réellement productive en ce monde, depuis les origines, est l'agriculture, car la terre seule, concrètement, multiplie les biens : une graine semée produit naturellement et sans effort plusieurs graines, les animaux nous fournissent divers produits (lait, œufs, etc.) de façon directe, la terre laisse ainsi un produit fécond et dont est absente toute négativité. L'industrie et le commerce, en comparaison, sont des activités stériles car elles se contentent de transformer les matières premières produites par la terre, l’élevage ou l'agriculture.

 

C’est pourquoi, si, au milieu du XXe siècle, la référence à la terre a subi en Europe une longue et étonnante éclipse au bénéfice de notions abstraites, faisant que les hommes sont devenus tragiquement étrangers à leurs racines, il est grand temps que s’opère un retour aux valeurs ancestrales du travail, aux identités régionales, à l’attachement au terroir, et ce ne doit pas être ce retour qui doit surprendre mais davantage l’effacement qui l’avait précédé, car le cadre rural est historiquement lié à la naissance de la vie et demeure l’espace premier de son éclosion et de son activité réelle.

 

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« Il n'est nul art au monde

auquel soit requis une plus grande philosophie

que l'agriculture. »

 

Bernard Palissy (1510-1590)

 

 

 

L’humanité ne connaît plus la nature, elle s’est coupée tragiquement du sol nourricier.  « A présent, déclare Pierre Rabhi dans son livre le millet_goose_girl.jpg« Recours à la terre » l'impasse majeure se confirme entre un monde industriel frappé de récession, et des campagnes vidées de leurs intendants et de leur substance. Après l'orgie productiviste, après le rêve du surhomme, le déclin est là : il se traduit par un bilan négatif si l'on considère l'état de l'ensemble de l'humanité et de la biosphère. Il se traduit surtout par la perte du sens. La tête chercheuse ne sait plus le chemin, et le parcours réalisé est ensemencé d'insatisfaction, d'exclusion, de famines, de guerres, de frustrations. L'avenir est à inventer, à repenser, mais sur quels principes ? Nous sommes de ceux qui ont été depuis longtemps, et qui sont encore plus que jamais convaincus que la terre sera l'un des grands recours pour demain, au Nord comme au Sud.

Cet être silencieux dont nous sommes l'une des expressions vivantes recèle les valeurs permanentes faites de ce qui nous manque le plus : la cadence juste, la saveur des cycles et la patience, l'espoir qui se renouvelle toujours car les puissances de vie sont infinies. Il nous faudra sans doute, pour changer jusqu'au tréfonds de nos consciences, laisser nos arrogances et apprendre avec simplicité, sans idolâtrie, sensiblerie ni outrance, les sentiments et les gestes qui nous relient aux évidences. Sans renoncer aux acquis positifs de la modernité et de la science, il nous faudra retrouver peut-être un peu du sentiment de nos ancêtres, pour qui la création, les créatures et la terre étaient avant tout sacrées. » [1]

 

 

Comme le disait une agréable chanson du temps jadis :

 

« Travaille la terre
Elle ne ment pas
Ce qu'elle doit faire
Elle le fera
Rends lui sans colère
Ton cœur et tes bras

Chaque fois que l'homme se rue
Vers un avenir incertain
C'est encore la vieille charrue
Qui lui retrace son chemin
Espérons, la terre est fidèle
…»

 

Oui, dit à juste titre cette chanson, « la terre ne ment pas, ce qu’elle doit faire elle le fera », elle le fera par elle-même, en raison des ressources propres qui sont les siennes, en fonction de ses dons immanents qui lui ont été donnés par le Créateur.

 

I.  La terre source de toute richesse 

 

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François Quesnay (1694-1774)

 

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« Les transgressions des lois naturelles

sont les causes les plus étendues & les plus ordinaires

des maux physiques qui affligent les hommes »

 

 

quesnay1.jpgToutefois, loin d’être une idée nouvelle, cette volonté d’un retour aux principes simples et sains de la terre, fut déjà celle de François Quesnay (1694-1774), médecin du roi, fondateur d’une des premières écoles en économie, l'école des Physiocrates. Quesnay établira, dans son célèbre « Tableau économique » que la circulation des biens dans la société est comparable à la circulation du sang dans le corps, concevant chaque classe de la société comme un organe du corps social et montrant comment chacune de ces classes dépend des autres à travers l'interdépendance des activités économiques, les relations qui s'établissent dans la production et la répartition..

 

De la sorte pour Quesnay,  « la seule classe productive véritable, est celle composée par les fermiers, classe qui est la seule à pouvoir fournir un produit net, c'est-à-dire capable de multiplier les produits » [2]. En comparaison, la classe stérile, est composée de tous les citoyens occupés à d'autres travaux que ceux de l'agriculture, capable uniquement de transformer les biens sans les multiplier, ainsi que la classe des propriétaires terriens, dont la seule fonction est de dépenser la part du revenu qui est due, sans produire aucun bien. 

 

 

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« La seule classe productive véritable,

est celle composée par les fermiers »

 

 

François Quesnay explique très bien, dans ses « Observations sur le Droit naturel des hommes réunis en société » (1765)   que le mal qui ronge les hommes, provient d’un mauvais usage qu’ils font de la liberté :

 

- « …une cause du mal physique & du mal moral, c'est le mauvais usage de la liberté des hommes. La liberté, cet attribut constitutif de l'homme, & que l'homme voudrait étendre au-delà de ses bornes, paraît à l'homme n'avoir jamais tort ; s'il se nuit à lui-même par le mauvais usage de sa liberté, il se plaint de l'Auteur de sa liberté, lorsqu'il voudrait être encore plus libre ; il ne s'aperçoit pas qu'il est lui-même en contradiction avec lui-même. Qu'il reconnaisse donc ses extravagances ; qu'il apprenne à faire bon usage de cette liberté, qui lui est si chère ; qu'il bannisse l'ignorance, qui est la principale source des maux qu'il se cause par l'exercice de sa liberté. Il est de sa nature d'être libre et intelligent, quoique quelquefois il ne soit ni l'un ni l'autre. Par l'exercice de sa liberté, il peut faire de mauvais choix; par son intelligence, & par des secours surnaturels, il peut parvenir aux meilleurs choix, & se conduire avec sagesse, autant que le lui permet l'ordre des lois physiques qui constituent l'Univers. Le bien physique & le mal physique, le bien moral & le mal moral ont donc évidemment leur origine dans les lois naturelles. Tout a son essence immuable, & les propriétés inséparables de  son essence. » [3]

  

 

II. La terre est notre mère commune

 

 

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« la terre est la source de toute richesse ».

 

 

 

 De son côté, dans le projet politique qu’il élabora, Pierre-Paul Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard (1719-1792), rattaché également aux physiocrates présente dans son ouvrage principal, « L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques » (1767)  qui, bien que séparant ordre naturel et surnaturel, énonce quelques sages principes, dont celui, premier et fondamental qui affirme : « la terre est la source de toute richesse ».

 

Le propos de Le Mercier de La Rivière de Saint-Médard dans son livre consiste ainsi à faire connaître la révélation qu’il a eue de l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques. Très éloigné du rationalisme sensible du XVIIIe siècle, le ton de Le Mercier est prophétique parlant de l’ordre naturel avec des accents théologiques affirmant que l’ordre naturel n’est rien d’autre que l’ouvrage de Dieu :

 

- « Plein de cette idée, et persuadé que cette lumière divine qui habite en nous, ne nous est pas donnée sans un objet, j’en ai conclu qu’il fallait que cet objet fût de nous mettre en état de connaître l’ordre sur lequel nous devons régler notre façon d’exister pour être heureux. Delà, passant à la recherche et à l’examen de cet ordre, j’ai reconnu que notre état naturel est de vivre en société ; que nos jouissances les plus précieuses ne peuvent se trouver qu’en société ; que la réunion des hommes en société, et des hommes heureux par cette réunion, est dans les vues du Créateur ; qu’ainsi nous devions regarder la société comme étant l’ouvrage de Dieu même et les lois constitutives de l’ordre social comme faisant partie des lois générales et immuables de la création. Mes recherches sur ce point m’ont fait passer du doute à l’évidence : elles m’ont convaincu qu’il existe un ordre naturel pour le gouvernement des hommes réunis en société… Plus j’ai voulu combattre cette évidence et plus je l’ai rendue victorieuse pour moi : plût au ciel que je puisse la démontrer aux autres comme je la sens, comme je la vois ; plût au Ciel qu’elle fût universellement répandue. » [4]

 

 

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« La société est l’ouvrage de Dieu même

et les lois constitutives de l’ordre social

font partie des lois générales et immuables de la création. »

 

 

 

 II.  Simplicité de la vérité naturelle

 

La vérité est donc simple : la terre, qui est notre mère commune, a la capacité de nourrir tous les hommes, femmes et enfants de monde. La Terre est la source, ou la matière féconde, d'où l'on tire la richesse. De la sorte, le travail de l'homme dépend de la matière, c’est-à-dire de la terre qui le produit, et la richesse en elle-même, n'est pas autre chose que la nourriture, les maisons, les forêts et les champs, les animaux et les êtres qui peuplent la vie. La Terre produit de l'herbe, des racines, des grains (blé, orge, avoine, maïs, etc.), du lin, du coton, du chanvre, des arbrisseaux et bois de plusieurs espèces, avec des fruits, des écorces et feuillages de diverses sortes, comme celles des Meuniers pour les Vers à soie ; elle produit des Mines et Minéraux. Le travail de l'homme donne la forme de richesse à tout cela. Les Rivières et les Mers fournissent des Poissons, pour la nourriture de l'homme, et plusieurs autres choses. Mais ces Mers et ces Rivières appartiennent aux Terres adjacentes, et c’est le travail de l'homme qui en tire le poisson, et autres avantages concrets.

 

La devise des moines bénédictins « Ora et Labora » s’applique ainsi à toute vie chrétienne : le travail doit être ordonné à la prière, mais la nature même du travail intervient dans la qualité de cette prière. Toute activité n’est pas propice à la prière, et la terre seule est donatrice de vérité. A ce titre, c’est sans doute l’auteur « d’Amori et Dolori sacrum » (1903), Maurice Barrès (1862-1923), qui sut le mieux résumer l’importance de ce que nous devons à l’héritage de la terre, à ceux qui l’ont travaillée et la travaillent encore : «C'est là que notre race acquit le meilleur d'elle-même. Là, chaque pierre façonnée, les noms mêmes des lieux et la physionomie laissée aux paysans par des efforts séculaires nous aideront à suivre le développement de la nation qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont mes pères, je réveille des morts dans ma conscience (...) Chaque individu possède la puissance de vibrer à tous les battements dont le cœur de ses parents fut agité au long des siècles. » 

 

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Le sel de Guérande, le culte des saints,

et plus largement les fontaines, fours à pain etc.,

tout cela fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre vie.

 

 

En effet, à travers son patrimoine rural, c'est toute l'originalité du territoire français qui a été façonné, et ce par une longue histoire et des conditions naturelles que distribua généreusement la Providence. C’est une joie toujours renouvelée de pouvoir observer dans le détail la multiplicité des styles de vies, des coutumes, transmis au fil des générations, qui permirent qu'abriter les familles et les biens, proposant des cultures et des traditions fascinantes. Tout a sa place dans la tradition de la terre : l’Histoire, les arts, la culture, les techniques, les savoir-faire, l’agriculture, les produits de terroir, la faune et la flore ou encore l’architecture, les paysages naturels et construits. Ces véritables marques d’appartenance témoignent des relations particulières instaurées depuis des siècles par une communauté avec son territoire. C’est ainsi que le sel de Guérande, les usoirs de Lorraine, les chapeliers de Chazelles, le culte des saints, les arts de la table, mais aussi plus largement les fontaines, lavoirs, murs en pierre sèche, passerelles, architecture en terre, fours à pain, ponts, pigeonniers, etc., tout ce qui relève des coutumes et de la culture locale, en particulier les traditions orales, tout cela fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre vie, bien plus qu’on ne l’imagine, et fonde, dans son essence la plus intime, notre identité véritable.

 

 

 

 

Notes.

 

 

[1] P. Rabhi, Le Recours à la terre, Terre du Ciel, 2002.

 

[2] F. Quesnay, Analyse de la formule arithmétique du Tableau Economique de la distribution des dépenses annuelles d'une Nation agricole, 1766 in le Journal de l'agriculture, du commerce et des finances

 

[3] F. Quesnay, Observations sur le Droit naturel des hommes réunis en société, 1765. François Quesnay écrit de même dans son ouvrage : « Dans l'état de pure nature, les choses propres à la jouissance des hommes se réduisent à celles que la nature produit spontanément, & chaque homme ne peut s'en procurer quelque portion que par son travail, c'est-à-dire, par ses recherches. D'où il s'ensuit, 1°. que son droit à tout est une chimère ; 2°. que la portion de choses dont il jouit dans l'état de pure nature s'obtient par le travail ; 3°. que son droit aux choses propres à sa jouissance doit être considéré dans l'ordre de la nature & dans l'ordre de la Justice ; 4°. que dans l'état de pure nature, les hommes pressés de satisfaire à leurs besoins, chacun par ses recherches, ne perdront pas leur temps à se livrer inutilement entre eux une guerre qui n'apporterait que de l'obstacle à leurs occupations nécessaires pour pouvoir à leur subsistance  ; 5°. que le droit naturel compris dans l'ordre de la nature & dans l'ordre de la justice, s'étend à tous les états dans lesquels les hommes peuvent se trouver respectivement les uns aux autres. »

 

[4] P.-P., Le Mercier de La Rivière L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, Discours préliminaire, 1767,  p. 11.

 

 

10:46 Publié dans Philosophie politique | Lien permanent | Commentaires (86) | Tags : agriculture, terre, tradition, écologie, physiocratie, économie, culture |  Imprimer | | | | | Pin it!

mardi, 19 mai 2009

L’aurore de la pensée

 

ou l’essence de la philosophie réaliste

 

 

 

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Ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie ? »,

c'est la vocation vers la vérité de la pensée

suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être.

 

 

 

le philosophe.jpgLa pensée n’est pas étrangère au christianisme, et la longue et riche histoire de la philosophie chrétienne, prouve les liens privilégiés qu’entretiennent l’interrogation et la Révélation. Même si les éléments de la philosophie semblent aujourd’hui, à la faveur de l’athéisme et de la désacralisation, se perdrent dans des spéculations délirantes, il est bon, d’autant que beaucoup se demandent ce que peut être une perspective philosophique authentique en peinant à rédiger leurs thèses tout n’entendant plus rien au thomisme, de présenter les bases initiales de la pensée réaliste, bases qui ont été développées à travers les siècles par les docteurs et théologiens de l’Eglise et trouvent encore au XXe siècle des maîtres de premier ordre comme, le père Garrigou-Lagrange, Aimé Forest, Etienne Gilson ou encore Jacques Maritain, pour ne citer que les plus connus.

 

Il est en effet très curieux, surprenant même, de voir s'enflammer l'esprit pour une essence, et qui plus est de le voir transmettre ce feu comme si en dépendait tout le sens même de la validité existentielle de sa présence au monde. L'interrogation matinale sur la vérité, sur les principes premiers est donc incontestablement et viscéralement logée au plus profond de la fibre intime de l'être humain, l'homme est celui qui interroge. Poser donc la question de l'essence de la philosophie, c'est inévitablement se trouver en face de l'essence de l'interrogation. De ce fait répondre à : « qu'est-ce qu'interroger ? » serait déjà répondre en partie à : « qu'est-ce que la philosophie ? »

 

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N'est pas forcément philosophique

n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation

 

 

Toutefois n'est pas forcément philosophique n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation, d'ailleurs la philosophie ne surgira sur la scène de l'histoire en tant que telle, c'est-à-dire en tant que pensée authentique, qu'en exposant une méthode originale (non originaire puisque le mythe vient avant la pensée), du processus de la question et de la réponse. Or ce procès dialectique est en réalité un procès ontologique, ce qui revient à dire qu'il regarde l'existant dans son ensemble et l'interroge comme existant, l'interroge comme présence. Et c'est bien du fait que l'existant soit présent qui étonne radicalement le philosophe, c'est cette présence massive et énigmatique qui l'éveille à la pensée de l'être.

 

 

I. Une Présence Etonnante.

 

 

Mais si c'est bien de l'être dont il est question, qui fait la question, si c'est bien de l'être dont-il s'agit lorsque nous parlons de présence, la philosophie se distinguera alors en ce qu'elle pense qu'il ne saurait y avoir de réponse ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même. C'est pourquoi son approche de la question est une ontologie, et non une mythologie. Une ontologie en ce sens que, « la vérité logique et la vérité ontologique sont toujours unies, car le principe d'être est aussi le principe du connaître, il ne saurait être séparés » [1], mais aussi une ontologie au titre de sa manifeste curiosité au sujet de l'être en lui-même et de ce qui en dépend, une curiosité étonnée, nourrie de la surprise vis-à-vis du fait qu'il y ait de l'être et non pas rien. Il faut bien en convenir, c'est tout de même de cette surprise, de cet étonnement, qui sont comme l'aurore de toute pensée véritable, que provient le saisissement devant l'existence ; et à ce titre nous sommes bien en présence d'une expérience existentielle en fait d'expérience philosophique, où s'éveille, dans l'étonnement, l'être de l'étant. Si l'on y pense il est bien plus étonnant qu'il y ait quelque chose plutôt que le néant, le fait qu'il y ait quelque chose est bien plus surprenant, à la réflexion, que si rien n'avait jamais surgit du rien. Mais il y a de l'être, et c'est bien ce qui fait question, la question, la question par excellence de la philosophie : pourquoi l'être et non pas le néant ?

 

 

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Il ne saurait y avoir de réponse

ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même.

C'est pourquoi son approche de la question

est une ontologie, et non une mythologie

 

 

« L'existence, la substance, la vie, sont immédiatement saisie par l'intelligence disait le père Garrigou-Lagrange, avant toute démonstration. […] L'existence, la substance, la vie ne sont certes pas des qualités sensibles, comme la couleur ou le son, ni des objets sensibles communs à plusieurs sens, comme l'étendue ou la figure des corps ; mais immé­diatement, dès que se présente le corps d'un homme qui vient vers toi, tu perçois par ton intelligence ce qu'un chien ne per­cevra jamais, lui qui ne peut saisir le sens (le ce petit mot est, tu perçois par ton intelligence qu'il y a là non pas seulement du coloré, mais de l'être, du réel, avec plus d'attention un être qui est un et le même sous ses phénomènes multiples et chan­geants, c'est-à-dire une substance ; avec plus d'attention encore, un être qui agit par lui-même, qui marche, respire, qui parle, en un mot qui vit. Tu saisis tout cela sans avoir besoin de raisonner ; c'est plus sûr que tes raisonnements ; tu n'en doutes évidemment pas. Autrement, pourquoi me parlerais-tu, si tu doutais de mon existence et de ma vie ? » [2]

 

 

II. Le Consentement au Réel.

 

Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel. Le philosophe est celui qui accepte d'arracher le voile de l'habitude mondaine qui obscurcit la relation primordiale à l'être, afin de laisser libre cours au regard authentique. Cette disposition est une ouverture consentante, une disponibilité car, « l'homme qui parle de l'être, doit se situer dans l'étonnement qui l'ouvre à ce dont il provient [3]. » Or l'étonnement à ce dont nous provenons a été tout simplement oublié, perdu. C'est ce long chemin de retour qu'il nous faut effectuer, un « chemin qui reculant nous mène en avant ».

 

 

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Pour ressentir cette présence de l'être,

il faut se laisser questionner par ce qui est,

accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate,

ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel.

 

 

Le chemin de retour est tout d'abord un consentement à l'être, une soumission acceptée. De toute manière, il ne s'agit pas de céder à une sollicitation qu'on serait à même de refuser, le réel ne nous fait pas juge de son opportunité : il est ! Consentir au réel c'est donc tout simplement reconnaître qu'il fait question, c'est accueillir tout simplement et intelligemment le choc des choses. C'est penser honnêtement l'objectivité du réel, son indépendance par delà notre faible subjectivité personnelle. C'est oser affirmer sans crainte la suprématie et l'antériorité de l'être sur la conscience, de l'existence sur l'essence.

 

L'ouverture au réel passe par la compréhension que l'idée ne donne pas l'existence, mais qu'elle en est issue. Le réel n'est pas créé par la pensée ; méconnaître la dépendance première de la pensée vis-à-vis de l'être c'est enfermer la pensée en elle-même, la rendre sourde au concret, c'est tomber dans un idéalisme narcissique incapable d'appréhender la réalité elle-même. Dans un premier temps penser l'être, c'est penser l'être concret c'est-à-dire ce qui est comme étant et non comme idée. Il est fondamental de comprendre que l'on ne rejoint jamais l'être par l'idée, parce que l'idée provient du réel et qu'elle n'est pas première -l'idée est soumise au réel- elle est produite par l'existence et non productrice de l'existence. Le propre de la philosophie grecque c'est d'avoir découvert que l'existence n'est pas une détermination comme les autres, elle ne s'identifie à aucuns des étants mais doit être comprise comme la possibilité de chaque étant à subsister dans son être.

 

L'existence est la détermination initiale, et à ce titre être fidèle à la nature même de la philosophie, c'est savoir consentir à la primauté décisive et matinale de l'existence elle-même. Ce consentement est en même temps une disposition accueillante, une disposition originaire, qui ouvre l'esprit et rend possible la saisie de ce qui est. Cette disposition permet à l'esprit de vérifier son accord intime avec le réel, de s'ouvrir vitalement au monde, car l'objet du discours philosophique est d'entendre ce que les choses disent effectivement par le fait même qu'elles sont. Tel est le sens de l'ouverture ontologique au réel, tel est le sens même de la démarche philosophique. « Cette attitude qui consiste à s'émerveiller, à s'étonner est typique du philosophe ; la philosophie en effet ne commence pas autrement » [4]. L'affirmation de l'être est avant tout un acte de fidélité de la pensée à l'acte premier qui anime toute réalité, la pensée aussi bien que les choses, et fonde par la même la relation de la pensée aux choses.

 

La reprise d'une démarche ontologique impose, comme son impératif premier et primordial, ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique ne peut être sérieusement mise en oeuvre. Il ne s'agit pas de considérer cet impératif comme une invitation subsidiaire, car la dimension de présence des choses qui sont, est une dimension ontologique dont nous avons, certes, pour mission de mettre en lumière le lien constitutif, mais surtout à nous laisser enseigner par leur existence réelle : la réalité est le premier maître. Revenir en toute simplicité au réel, c'est obliger le sujet à faire silence et accueillir ce qui est, accueillir le réel dans toute sa force matinale et brutale.

 

 

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La reprise d'une démarche ontologique impose,

comme son impératif premier et primordial,

ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique

ne peut être sérieusement mise en oeuvre

 

 

 

D'ailleurs, l'aspect le plus brutal du réel celui qui ne supporte aucune contestation, est bien la nature mortelle de chaque être. Si l'homme est bien cette créature qui seule peut parler de l'être, il ne le fait que parce que son essence est une finitude limitée, parce que son futur est son destin vers la mort ; c'est d'ailleurs par l'anticipation de sa disparition que se formule le sens véritable du temps. Le temps apparaît alors comme la dimension la plus concrète, la plus réelle, la plus sensible de l'être et nous oblige à le considérer comme constitutif même de la présence des choses qui sont.

 

L'être est, en tant que présence massive, la temporalité constante de l'étant humain, « l'être est, en tant que présence (Anwessen) déterminé par le temps » [5]. Dans ce surgissement énigmatique la présence se donne dans et par le temps, un temps origine et un temps constant de l'être. L'être et le temps expriment donc la « venue en présence de tout ce qui est », l'éclosion fondatrice des créatures ; en ce sens le temps, en tant que présence, est la vérité de l'être. Toutefois le temps ne saurait être uniquement le seul horizon indépassable du lieu philosophique, il situe les créatures sous la présence, il est le présent, mais en lui subsiste la substance, les natures qui seules permettent au temps de venir à la question.

 

C'est pourquoi l'interrogation philosophique est d'abord une interrogation sur l’être, or c'est cette interrogation qui est perdue à présent. Il nous faut donc aujourd'hui impérativement revenir en la retrouvant dans toute sa pure limpidité, la signification grecque de l'ousia, c'est-à-dire ce qui en tant qu'étant est, par sa participation, présence à l'être en expérimentant ce lien fondateur concret comme relation constitutive du vivant.

 

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Et c'est bien l'être qui est en question,

c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel

 

 

Et c'est bien l'être qui est en question, c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel et, ainsi que l'exprime très clairement Aristote dans son livre Z de la Métaphysique : « l'objet éternel de toutes les recherches passées et présentes, le problème toujours en suspens c'est : qu'est-ce que l'être ».

 

La philosophie d'hier comme d'aujourd'hui est la mise en expérience d'une relation constitutive du vivant, car fondatrice de ce qui existe, d'une relation de l'étant à son être, Heidegger réaffirmera d'ailleurs avec justesse : « la philosophie recherche ce qu'est l'étant en tant qu'il est (...) la philosophie est en route vers l'être de l'étant, c'est-à-dire vers l'étant visé dans son être » [6].

 

Ainsi, si ce qui est en question dans l'être, revient à se demander « qu'est-ce que l'ousia», alors ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie », c'est la vocation vers la vérité de la pensée suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être. L'origine de la question nous laisse donc soupçonner la responsabilité confiée au questionneur, sur la mission à lui donnée ; d'où peut-elle venir cette mission sinon de l'Être qui a pouvoir sur tout ce qui est, ne se posant plus de question puisque ayant tout résolu dans sa main.

 

 

 

Notes.

 

 

[1] Aristote, Métaphysique, Vrin, 1964. Pour Aristote la logique a un rôle fondamental, comprendre ce qui arrive en observant les lois de ce qui existe de manière à pouvoir énoncer une connaissance véritable des êtres et des choses, et par analogie de l'être en tant qu'être. L'être pour Aristote ne peut pas être étranger aux catégories logiques, puisque ces catégories sont des attributions de l'être lui-même.

 

 

[2] R. Garrigou Lagrange, o.p., Hasard ou finalité, sens commun et philosophie, Revue Thomiste, 36 N.S. 14, 1931. Le Père Garrigou-Lagrange poursuivait ainsi sa réflexion dans ce texte fondamental : « L'existence, la substance, la vie sont des objets non pas sen­sibles de soi, mais intelligibles, appelés pourtant sensibles per accidens, car ils accompagnent le sensible et sont immédia­tement saisis par l'intelligence dès la présentation des objets sentis. Toi, qui nies l'objectivité de la connaissance humaine, tu n'as pas l'air de te douter que c'est là son premier contact avec le réel et le fondement de l'épistémologie que tu déclares vaine sans savoir ce qu'elle est. Tu nies au fond la causalité efficiente comme la finalité; tu nies que le soleil nous éclaire et nous réchauffe, que le rossignol chante, que le chien aboie et qu'il aboie pour quel­que chose; tu nies la cause efficiente et la fin inséparables l'une de l'autre, et tu ne sais pas ce qu'elles sont ; tu n'as jamais pris garde que ce sont des sensibles per accidens. L'agent produit ou réalise son effet ; quelle faculté peut saisir cette réalisation, celle qui a pour objet la couleur ou celle qui a pour objet le réel ou l'être ? Lorsque tu heurtes un corps, tandis que tes sens, comme ceux de l'animal saisissent sa dureté, ton intelligence saisit immédiatement l'impression passive reçue et l'impression active exercée sur toi. Comme elle appréhende sans raison­nement le réel ou l'être, elle saisit aussi la réalisation active et passive de ce réel senti. Elle voit de même que toute réali­sation active et passive tend vers un but, autrement l'action de l'agent seraient sans raison d'être, il n'y aurait pas de raison pour agir plutôt que pour ne pas agir, ni pour agir ainsi plutôt qu'autrement. Aussi, lorsque de tes yeux tu regardes les miens, ton intelligence saisit aussitôt, à n'en pas douter, qu'ils sont faits pour voir, et non pour entendre ou savourer. »

 

[3] Aristote, Ibidem.

 

[4] Platon, Théétète, 155 d. Les Belles Lettres, 1967.

 

[5] M. Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1990.

 

[6] M. Heidegger, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Gallimard, 1990.

 

01:14 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : philosophie, métaphysique, ontologie, théologie, réflexion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 14 mai 2009

L’ordre naturel ou l’éloge de la vie simple

 

 

La philosophie des « Alpes »

dans la pensée de Albert de Haller

 

 

 

 

 

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« Forêts, dont les noirs sapins n’entrouvrent point leurs branches à la lumière,

où dans chaque retraite se peint la nuit du tombeau ;

sources, qui fuyez lentement,

soyez pour moi une image de l’éternité. »

 

(Albert de Haller, l’Eternité)

 

 

 

Haller_portrait_watercolour.jpgUn aveu du caractère heureux et simple de la vie sous l’Ancien Régime, à une époque où la logique productiviste du libéralisme industriel bourgeois ne s’était pas encore imposée à l’ensemble des hommes, nous est fourni par Albert de Haller, (1708-1777) [1], ou Albrecht von Haller, médecin, savant, philosophe, théologien, poète et homme politique, qui publia en 1732 un poème intitulé Die Alpen - « Les Alpes » -livre qui eut un succès considérable. Dans cet ouvrage, montrant l’harmonie sereine de la société d’Ancien Régime, il établit les bases d’une critique radicale politique, sociale et morale d’un monde corrompu et en pleine décadence, il propose la sortie de ce monde artificiel et étouffant et fait du rapport à l’ordre de la Nature voulu par Dieu une libération. En effet, la Nature que nous présente Albert de Haller est celle, encore intacte, d’avant la corruption révolutionnaire, « une Nature qui est doublement naturelle : comme culture humaine et comme nature physique » [2].

 

 

 

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Albert de Haller (1708-177)

 

 

 

Dans cette Nature, incarnée par les lacs et les montagnes, les bergers et les troupeaux, les paysans sont de vrais philosophes, le peuple est heureux dans la simplicité et est paré de toutes les qualités morales,  la vie est apaisée et tranquille. Dans les fermes, de pieuses femmes, dont Huysmans peignit avec beaucoup d’amour le charme sous le portrait de Madame Bavoil dans son roman La Cathédrale, savaient utiliser les herbes médicinales, cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins et faire prier les enfants.

 

 

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Madame Bavoil savait utiliser les herbes médicinales,

cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins

et faire prier les enfants

 

 

 

 

Moisson II.jpgAinsi, opposant la vie saine et naturelle des montagnards aux mœurs dépravées des citadins et critiquant, comme Béat Louis de Muralt, les influences françaises, il développe une pensée en rupture avec les germes du matérialisme des Lumières, dans des textes sur la fragilité de la raison, la superstition du progrès et le malheur de l'incroyance, se penchant en outre sur l'origine du mal, et sur la question de l'éternité (Über Vernunft, Aberglauben und Unglauben, 1729; Über den Ursprung des Übels, 1734; Unvollkommenes Gedicht über die Ewigkeit, 1736). Il n’hésite pas à mettre en doute l’idéologie perverse des « Lumières », refusant catégoriquement les vérités admises par les penseurs révolutionnaires, cherchant des réponses dans la nature, dont l'harmonie prouve à ses yeux l'existence du Créateur.

 

 

S'opposant totalement par son approche théorique et philosophique, et plus généralement par la vie traditionnelle qu'il mène, à Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) qui s'impose à l'inverse comme un matérialiste étroit et sectaire [3], Albert de Haller prône concrètement la « vie simple » dont il fait un éloge convaincant, peignant les paysages des Alpes en les donnant comme exemple de ce que devrait être, normalement, l’existence des hommes.

 

 

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« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.»

 

 

La montagne symbolise pour Haller, la proximité de l'homme avec Dieu. Elle s'élève au-dessus de la réalité quotidienne pour se rapprocher des cieux. Si le sommet perdu dans une couronne de nuages aiguise l'imagination, il est également le générateur d'eau assurant la fertilité de la vallée. La chrétienté ne représente-t-elle pas le Juge des vivants et des morts à la fin des temps trônant sur les nuées, alors que toutes les montagnes sont aplanies.

 

Face aux conceptions catholiques d'un monde soumis à l'ordre divin, s’opposait le mouvement des Lumières dont se faisaient en France les chantres, Rousseau, Voltaire et Diderot, qui mettaient en contradiction l'autonomie de la raison et la mise en valeur des dispositions intellectuelles de l'homme, aux lois de Dieu. C’est pourquoi, l'anthropologie de Albert de Haller, (suivi en cela par Charles Bonnet ou encore Johann Jakob Scheuchzer), fidèle à l’enseignement de l’Eglise, défendait le nécessaire respect des principes qui jusqu’alors avaient présidé à l’équilibre des sociétés humaines.

 

Or il est intéressant de constater, que de Kant à Lukács en passant par les thèses de Marx sur Feuerbach, la philosophie de l'Histoire n'a cessé de critiquer l'anthropologie, et la pensée révolutionnaire se distingue d’ailleurs, dans sa négation de l’homme réel dont sut nous parler Joseph de Maistre, par une négation redoutablement assassine des fondements de la pensée anthropologique. La grossière caricature au XXe siècle, chez Sartre et d'autres qui tentèrent de donner une pseudo assise anthropologique au matérialisme historique, puis chez l'ethnologue Claude Lévi-Strauss qui élabora une anthropologie qui aboutira à la théorisation des ridicules « structures mentales » dont se sont depuis fait une spécialité les apprentis sociologues de tous poils, est loin de correspondre à la richesse de la réflexion engagée par les penseurs contre-révolutionnaires [4].

 

En tant que synthèse interdisciplinaire entre l'Histoire, la religion, les coutumes et le travail, l’anthropologie a renouvelé les interrogations et conduit à des découvertes dans plusieurs domaines qui regardent tout le champ existentiel de l’homme. L'anthropologie s'étendra ainsi, sous l’impulsion de plusieurs chercheurs chrétiens, à l'étude de la culture humaine, aboutissant à une anthropologie culturelle qui explicita le rapport entre l'évolution des sociétés rurales et la « nature humaine éternelle » [5].

 

 

Devoir naturel, travail naturel, droit naturel : voilà les idées exactes et précises, qui sont bien faciles à saisir, et qui doivent présider à l’organisation des communautés humaines. La Révolution, c’est donc bien « la révolte érigée en principe et en droit, contre l’ordre social, en réalité contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur. Cette révolte, l’homme ne l’appelle pas péché, désordre, mais « Droit de l’homme » contre Dieu, correction de l’injustice de Dieu dans le monde. Le monde n’a pas besoin de Dieu pour connaître la justice. L’homme révolté y suffira. »

 

La doctrine sociale de l’Eglise, qui constitue l’objet de plusieurs grandes encycliques : Rerum Novarum, Mater et Magistra, Populorum progressio, Laborem Exercens, Sollicitudo rei socialis et Centesimus Annus, s’appuyant sur la pensée des auteurs hostiles aux vues de la Révolution, avec justesse affirme que la société n’est pas une masse informe d’individus, mais un organisme fondé sur la complémentarité et la solidarité. Ainsi les anciennes corporations unissaient les hommes exerçant la même profession pour la défense de leurs intérêts communs [6]. De la sorte, avant même que le terme ne fut inventé, la spiritualité chrétienne insistera sur la simplicité volontaire, l’attachement aux valeurs essentielles, le partage et l’échange. Cela signifie qu’il y a effectivement une écologie spirituelle, et qu’il est possible de véritablement promouvoir un ordre social respectueux des lois de l’Evangile. La société organique, qui respecte la famille, le travail et la religion, est garante de l’équilibre des hommes ; c’est l’oubli de l’ordre naturel qui conduit aujourd’hui un monde aveuglé par les mirages de la surconsommation, vers l’abîme et la destruction dans lequel on précipite malheureusement la création de Dieu.

 

 

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Les Alpes

(1723)

Albrecht von Haller

(extrait)


Traduction de

Vicenz Bernhard von Tscharner

 

 

« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.
Le théâtre d'un monde entier s'y présente
dans un instant, au travers des vapeurs
transparentes d'un nuage léger. (...)

Près d'elle une alpe vaste et fertile
se couvre de pâturages abondants;
sa pente insensible brille
de l'éclat des blés qui mûrissent,
et ses coteaux sont couverts
de cent troupeaux. »

 

 

 

Notes.

 

[1] Bibliographie :
-C. Siegrist, Albrecht von Haller, 1967
-H. Balmer, Albrecht von Haller, 1977
-S. Valceschini, Albert de Haller, vice-gouverneur d'Aigle en 1762-1763, 1977
-M.T. Monti, éd., Catalogo del fondo Haller, 1983-1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, 1983
-F.R. Kempf, Albrecht von Hallers Ruhm als Dichter, 1986
-M.T. Monti, Congettura ed esperienza nella fisiologia di Haller, 1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Horace-Bénédict de Saussure, 1990
-U. Boschung, éd., Albrecht von Haller in Göttingen: 1736-1753, 1994
-U. Boschung et al., éd., Repertorium zu Albrecht von Hallers Korrespondenz 1724-1777, 2 vol., 2002
-H. Steinke, C. Profos, éd., Bibliographia Halleriana, 2003
-H. Steinke, Irritating Experiments, 2005
-M. Stuber et al., éd. Hallers Netz. Ein europäischer Gelehrtenbriefwechsel zur Zeit der Aufklärung, 2005

 

[2] Haller a entrepris son premier voyage dans les Alpes en juillet et août 1728 alors qu'il se trouvait à Bâle pour assister aux cours du mathématicien Jean Bernoulli (1667-1748). Haller avait suivi sa formation universitaire à Tubingen et à Leyde de mars 1723 à juillet 1727, puis avait séjourné pendant environ un mois en Angleterre et avait passé l'automne et l'hiver à Paris avant d'arriver à Bâle au printemps 1728. Si, durant ces années de formation à l'étranger, il s'est surtout consacré à l'anatomie, son intérêt pour l'étude des plantes s'est accru pendant son séjour bâlois. Dans la préface de sa seconde flore de Suisse, l'Historia stirpium publiée en 1768, soit quarante ans après son premier voyage dans les Alpes, il donne une liste de ses voyages botaniques au début de laquelle il explique qu'il a commencé à s'intéresser à l'étude des plantes afin de se procurer de l'exercice physique : « C'est à Bâle qu'au printemps 1728 je commençai à m'occuper des plantes. Je me destinais à l'importante science de la médecine ; j'aimais les livres et la vie sédentaire : je ne me dissimulais point que si je me livrais à des études non interrompues, ma santé n'en souffrît beaucoup; je réfléchis donc aux moyens de secouer cette paresse littéraire, et je n'y trouvai pas de meilleur remède que l'étude de la botanique, qui me forcerait à faire de l'exercice. »

 

 

[3] La Mettrie dédicacera d'ailleurs ironiquement à Albert de Haller son ouvrage L'Homme-Machine, dédicace que Haller refusa dans deux lettres de récusation, dont une parut dans le Journal des Savants en mai 1749.

 

[4] Paradoxalement, la pensée structuraliste contemporaine a assimilé la réflexion sur le sacré et le profane qui provient des sciences des religions (G.-L. Müller). Il est vrai que la sociologie naissante avait, à l’égard du christianisme, une position ambiguë : il est aisé de reconnaître dans la définition durkheimienne de la religion comme « administration du sacré » et comme ensemble de « croyances obligatoires » une influence même de l’Eglise. Cependant, quant à soutenir que les grilles d’analyses sociologiques faisant appel à la notion de structure relèvent de la théologie, il n’y a que quelques aimables plaisantins peu sérieux pour se donner l’illusion d’y croire.

 

[5] Dans le sillage de Haller, une chaire d'anthropologie physique s'ouvrit à Zurich en 1899. Dans sa leçon inaugurale, Rudolf Martin définira l'anthropologie comme un inventaire systématique de toutes les variations humaines dans l'espace (morphologie raciale, génétique) et dans le temps (primatologie, histoire de l'évolution); il ancra ainsi sa discipline dans la biologie; il la dota d'instruments de mesure et de méthodes précises: son manuel de 1914 fit école. Il eut pour successeur Otto Schlaginhaufen, qui fit procéder sur des recrues à des séries de mensurations, présentées dans des publications où les affinités de cette anthropologie-là avec la biologie raciale et l'eugénisme apparaissent de façon explicite. Schlaginhaufen joua un rôle déterminant dans la création de la Société suisse d'anthropologie et d'ethnologie (1920) et de la Fondation Julius-Klaus pour la recherche génétique, l'anthropologie sociale et l'hygiène raciale (1921). Son successeur, Adolf Hans Schultz, est l'un des fondateurs de la primatologie, branche qu'il développa à la faculté des sciences de l'université de Zurich en l'élargissant en direction d'autres domaines comme l'histoire de l'évolution, la biologie des populations, la croissance et la génétique humaines.

 

[6] Dans la société traditionnelle, les classes ne sont pas antagonistes, mais naturellement complémentaires. La loi Le Chapelier (14 juin 1791) en interdisant les associations, tua les corporations qui avaient été l’instrument de la paix sociale depuis le Moyen Age ; cette loi était le fruit de l’individualisme libéral, mais au lieu de " libérer" les ouvriers, elle les écrasa.

15:40 Publié dans De la nature | Lien permanent | Commentaires (61) | Tags : philosophie, poésie, politique, nature, peinture |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 07 mai 2009

La mystification d’Anges & Démons : l'affaire Galilée



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Dans "Anges & Démons"

Galilée est le prétexte d’une fiction imaginative

absolument fantaisiste et grotesque

 

 

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Il n’a pas été torturé par l’Inquisition,

ni excommunié, il n’a pas dit "Eppur si muove" ;

il n’a pas été un martyr de la science."

 

 

 

 

 

On sait la place absurde au sein de la secte des Illuminati accordée à Galilée (1564-1642), dans le film Anges & Démons, point de départ d’une affabulation fantaisiste [1], et l’utilisation abusive qui est faite de la prétendue condamnation du savant par l’Eglise, ceci à des fins évidemment polémiques [2]. Ainsi, il est intéressant de se pencher un instant sur la réalité de l’affaire Galilée , de manière à mieux comprendre les éléments qui conduisirent l’Eglise à justement condamner un esprit qui n’hésita pas à utiliser la ruse, usant même de méthodes contestables afin de mieux asseoir ses propres conceptions qui d'ailleurs s’avérèrent être fausses et inexactes. On lira donc avec attention l'excellente étude que nous mettons en ligne dans le dossier ci-dessous, qui permet d’y voir beaucoup plus clair à propos d’un mythe mensonger.

 

Ceci est d'’autant plus important qu’en 1965, emporté par ses enthousiasmes aventureux, le concile Vatican II fit explicitement référence à Galilée en déplorant « certaines attitudes qui ont existé parmi les chrétiens eux-mêmes insuffisamment avertis de la légitime autonomie de la science ». Ces attitudes, « sources de tensions et de conflits, ont conduit beaucoup à penser que science et foi s’opposaient » dira t-on (Constitution conciliaire Gaudium et spes, 36) ; et en 1979 Jean-Paul II lui-même alla jusqu'à constituer une commission d’enquête spéciale afin de réhabiliter Galilée qui conduira des travaux, des colloques et des publications, sous la direction du cardinal Poupard (Galileo Galilei, 350 ans d’histoire, 1635-1983, Desclée, 1983).

 

Enfin, en 1992, dans un discours à l’Académie pontificale des sciences, Jean-Paul II reviendra, une fois encore, sur le cas Galilée, cas qu’il avait déjà abordé à de nombreuses reprises, faisant que logiquement ces derniers mois, comble de l’absurdité, on annonçait même, projet heureusement abandonné, que l'astronome italien Galilée, qui s'était attiré à juste titre les foudres de l'Inquisition,  aurait droit à sa statue dans les jardins du Vatican, statue "grandeur nature" et en marbre qui devait être érigée par le Saint-Siège, hommage souhaité par des membres de l'académie pontificale des Sciences dans le cadre des événements s’inscrivant dans le programme international de l’année de l’astronomie.

 

Il est donc nécessaire, comme nous le constatons, d'en finir avec un mythe singulièrement trompeur, au moment même où les grandes orgues médiatiques, à la faveur de la sortie d'un film qui s'autorise, pour le moins, à de grandes libertés plus que fantaisistes avec l'Histoire, n'ont de cesse de nous rappeler les prétendues responsabilités de l'Eglise et d'en brosser un tableau sinistre et ténébreux.

 

Notes.

 

[1] Le héros d’Anges & Démons, Robert Langton explique doctement : « Galilée ne considérait pas science et religion comme des ennemies, mais plutôt comme des alliées, deux langages différents pour dire une même histoire, une histoire de symétrie et d’équilibre […]. La science et la religion traduisaient toutes deux un principe de symétrie divin, le perpétuel antagonisme de la lumière et de l’obscurité […] Malheureusement, l’unification de la science et de la religion n’était pas ce que voulait l’Église. »

[2] Galilée était en fait doté d’un caractère porté sur le sarcasme, la moquerie, la dérision ; un «  fort en gueule » pourrait-on dire. Des défauts qui, de la part d’un esprit aussi doué que le sien, devaient lui attirer la rancune et l’inimité de ses victimes. Ainsi, lorsqu’il rédigea, en 1613, son Histoire et démonstration interne à la marche du soleil, ouvrage dans lequel il prit fait et cause pour les thèses copernicienne, il fut attaqué de toutes parts. En fait, il apparaît que Galilée travailla à provoquer la polémique. Et si en 1616, le Saint-Office –c’est-à-dire l’Inquisition- condamna les thèses de Copernic, Galilée sembla accepter ce choix.

 

 

 

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Galilée (1564-1642)

 

La gloire de Galilée repose sur des découvertes qu’il n’a jamais faites

et sur des exploits qu’il n’a jamais accomplis.

 

 

 

 

 

D O S S I E R  :

 

 

"GALILEE : la légende et la vérité"

 

 

 

"La gloire de Galilée repose surtout sur des découvertes qu’il n’a jamais faites et sur des exploits qu’il n’a jamais accomplis. Contrairement aux affirmations de nombreux manuels, même récents, d’histoire des sciences, Galilée n’a pas inventé le télescope. Ni le microscope. Ni le thermomètre. Ni l’horloge à balancier. Il n’a pas découvert la loi d’inertie ; ni les taches du soleil. Il n’a apporté aucune contribution à l’astronomie théorique. Il n’a pas laissé tomber de poids du haut de la tour de Pise ; et il n’a pas démontré la vérité du système de Copernic. Il n’a pas été torturé par l’Inquisition, ni excommunié, il n’a pas dit "Eppur si muove" ; il n’a pas été un martyr de la science."

 

Arthur Koestler, Prix Nobel, in « Les somnanbules »(1963)

 

 

I – L’héliocentrisme : un débat scientifique... jusqu’à Galilée.

 

Au IIIe siècle av. J.C., Aristarque de Samos propose dans ses grandes lignes le système héliocentrique : la terre et les autres planètes tournent autour du soleil, la terre tourne également sur elle-même et l’inclinaison de son axe est à l’origine des saisons.

C’est cependant Ptolémée (IIe siècle ap. J.C.) et le système géocentrique qui s’imposent très largement jusqu’au XVIIe siècle. La terre, immobile, est physiquement le centre du monde ; les planètes, y compris le soleil, tournent autour d’elle en décrivant des « épicycles » et des « excentriques ». Pour tenir compte des observations astronomiques qui se font de plus en plus précises, le système gagne en complexité au cours des siècles. A l’époque de Galilée, le mouvement de la terre est encore décrit au quart de degré près, ce qui rend la théorie géocentrique toujours très crédible mais non infaillible.

Ainsi au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin, en avance de trois siècles sur Copernic, écrit : "En astronomie, on pose l’hypothèse des épicycles et des excentriques, parce que, cette hypothèse faite, les apparences sensibles des mouvements célestes peuvent être sauvegardées ; mais ce n’est pas une raison suffisamment probante, car elles pourraient être sauvegardées par une autre hypothèse".

Copernic (1473-1543), chanoine polonais, est très connu pour son ouvrage De revolutionibus orbium coeslestium. Sans être l’initiateur de la théorie héliocentrique, il la perfectionne par des arguments scientifiques, tout en réfutant le géocentrisme. Toutefois, Copernic n’apporte pas de preuve véritable à sa théorie, encore très imparfaite, et ses idées ont du mal à s’imposer. Mais elles soulèvent un grand intérêt et sont accueillies favorablement par l’Église catholique : ainsi le cardinal Schoenberg incite Copernic à écrire son ouvrage, paru en 1543. Le pape Paul III en accepte la dédicace.

 

 

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Galilée ignore volontairement et discrédite l’œuvre de Kepler,

qui "ne vaut même pas un pour cent de mes pensées"

 

 

Il faut ensuite rendre justice à Johan Kepler (1571-1630). Vrai scientifique, il fera toujours preuve, dans ses calculs, de cette rigueur dont manqua Galilée. Il établit, à la suite des remarquables observations de Tycho Brahé (1546-1601), les fondements de la mécanique céleste, condensés dans les trois fameuses lois qui portent son nom et sont encore exactes aujourd’hui :

 

- "Chaque planète se meut autour du soleil dans une orbite plane et le rayon vecteur mené du soleil à la planète décrit des aires égales en des temps égaux." (1609)

- "La courbe décrite par chaque planète est une ellipse dont le soleil occupe l’un des foyers." (1609)

- "Les carrés des temps des révolutions des planètes sont entre eux comme les cubes de leurs distances moyennes au soleil." (1618).

 

Il formule le premier la loi photométrique ; il précise le concept de force à distance et l’applique correctement pour expliquer le phénomène des marées. Il pressent la loi de gravitation universelle et ouvre ainsi la voie à Halley, Hooke et Newton.

 

Galilée ignore volontairement et discrédite l’œuvre de Kepler, qui "ne vaut même pas un pour cent de mes pensées". Moyennant quoi, Galilée occupe, dans l’esprit de nombreux scientifiques, la place d’honneur qui n’est due qu’à Kepler.

 

Remarquons bien qu’avec Kepler et Newton, la théorie du double mouvement de la terre devient hautement probable, mais non absolument certaine. Les preuves expérimentales directes, et donc irréfutables, n’arrivent que plus tard. En 1721, Bradley met en évidence le phénomène appelé "aberration des étoiles fixes", qui prouve la rotation de la terre autour du soleil. Et en 1851, Foucault montre avec son célèbre pendule que la terre tourne bien sur elle-même.

 

Nous allons voir que Galilée n’apportait, quant à lui, aucune preuve décisive en faveur de ses idées.

 

 

II - Qui est réellement Galilée ?

 

Galilée a participé à l’édification de la mécanique et de l’astronomie, mais la légende a largement exagéré sa contribution. Il est loin de mériter le titre de "fonda" que lui décernait Jean-Paul II en 1979. Son apport fut essentiellement expérimental.

En astronomie, il observe plus précisément la surface de la lune, les taches du soleil, les phases de Vénus. Il découvre les satellites de Jupiter et plusieurs étoiles de la Voie lactée.

 

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Galilée, dont la théorie

est en retrait sur le savoir de l’époque

est loin de mériter l'hommage

que lui décerna Jean-Paul II en 1979.

 

 

En mécanique, il est l’un des premiers à utiliser la méthode expérimentale. Par exemple, il ne se pose pas la question de savoir pourquoi les corps tombent, mais comment ils tombent, et il recourt à l’expérience pour vérifier ses hypothèses.

On nous présente habituellement Galilée comme un génial héros de la science, persécuté par l’Église mais, en vérité, la correspondance et les ouvrages de Galilée témoignent objectivement d’un esprit frondeur et orgueilleux, souvent éloigné du véritable esprit scientifique.

 

Galilée, un scientifique de mauvaise foi ?

 

On aurait aimé qu’il applique sa méthode expérimentale et qu’il confronte ses convictions cosmographiques aux minutieuses observations de Tycho-Brahé montrant en particulier que les trajectoires des corps célestes ne sont pas des cercles. Mais notre homme tint mordicus toute sa vie au vieux postulat aristotélicien selon lequel les corps célestes étant parfaits, ils ne peuvent avoir qu’une trajectoire circulaire. Ce qui lui fit nier l’existence des comètes, décrites pourtant par Tycho-Brahé et, à sa suite, par le père Grassi (trois comètes observées en 1618). Galilée n’y vit, lui, que des "prétendues observations", des "fausses planètes à Tycho", allant jusqu’à affirmer qu’il s’agissait de simples phénomènes météorologiques ! (Il Saggiatore, 1623).

 

Galilée, un scientifique sans scrupules ?

 

Galilée s’attribua la découverte des taches solaires. Or ces taches avaient été observées à l’œil nu dès le IVe siècle av. J.C., et à la lunette par Scheiner en 1611, soit deux ans avant Galilée. Au père Grassi qui s’insurgeait contre cette falsification, il n’hésita pas à écrire : "Vous n’y pouvez rien, Monsieur Grassi, il a été donné à moi seul de découvrir tous les nouveaux phénomènes du ciel et rien aux autres. Telle est la vérité que ni la malice ni l’envie ne peuvent étouffer" (Il Saggiatore). D’ailleurs avec le Dialogue (1632), il régla définitivement leur compte à ses adversaires : "ceux-ci sont des pygmées mentaux", des "idiots stupides", "à peine dignes du nom d’êtres humains" !

 

 

III - Le premier procès (1616).

 

Galileo Galilei naît à Pise en 1564. Il y enseigne les mathématiques de 1589 à 1592, puis à Padoue de 1592 à 1610, avec en outre l’astronomie et en particulier le système de Ptolémée. Mais pendant cette période, il passe aux idées coperniciennes, peut-être sous l’influence d’astronomes comme Wurteisen ou Mästlin, le maître de Kepler. En 1609, s’étant fait construire une lunette astronomique, dont l’invention était récente (fin du XVIe en Hollande), il réalise les nombreuses observations que nous avons déjà évoquées, et les rassemble dans Sidereus Nuncius qui paraît en 1610. Ce livre reçoit un accueil chaleureux et le rend célèbre. Il se rend à Rome en mars 1611 où plusieurs prélats se font expliquer ses résultats. Encouragé par ses découvertes et sa célébrité, Galilée n’hésite pas à les désigner comme des preuves de la théorie copernicienne.

 

Le débat ne tarde pas à s’animer, car il a en face de lui les partisans inconditionnels d’Aristote, les péripatéticiens, très puissants dans les universités.

Méconnaissant les principes formulés par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, les péripatéticiens avaient fini par considérer - à tort - que la physique d’Aristote, sa philosophie et la théologie formaient un tout, à tel point que les passages de la Bible concernant les phénomènes de la nature devaient s’interpréter selon la physique d’Aristote et le système de Ptolémée. Or Galilée, par ses expériences sur la chute des corps et ses observations sur l’irrégularité de la surface lunaire, avait ouvert une première brèche dans la physique du Maître ; et voilà qu’il militait avec grand fracas pour les idées coperniciennes.

 

Les hostilités sont déclarées dès la fin de 1611 par les péripatéticiens. On accuse Galilée de se mettre en contradiction avec la Sainte Écriture. Par là-même, on fait glisser le débat du terrain scientifique (quel système, celui de Ptolémée ou celui de Copernic s’accorde le mieux avec l’expérience ?), au terrain exégétique (quelle est l’interprétation à donner aux passages de la Bible ayant trait à la constitution de l’univers ?). Entre autres, le chapitre X du Livre de Josué laisse à penser que la terre est immobile et que le soleil tourne autour.

 

Mais la Bible n’est pas un livre scientifique : pour ce qui concerne les phénomènes de la nature et l’agencement de l’univers, l’Écriture Sainte s’exprime selon le langage usité de l’époque, comme tout le monde en parle, c’est-à-dire d’après les apparences.

 

Nous pouvons remarquer que, même actuellement, à l’heure des sondes interplanétaires, les plus grands savants parlent de lever et de coucher du soleil, sans s’encombrer de considération scientifique ! La Bible est écrite selon ce mode pour les expressions touchant les phénomènes de la nature ; elle n’a pas la rigueur d’un ouvrage scientifique et elle ne juge ni ne préjuge de ces questions.

Mais en exégèse, si les textes peuvent revêtir un sens littéral, également appelé historique, ou être pris au sens métaphorique, on doit s’en tenir au premier sens tant qu’il n’y a pas de raison suffisante pour les entendre au deuxième sens. A l’époque de Galilée, l’interprétation au sens propre de passages comme celui du livre de Josué semblait très naturelle et en accord avec les données du temps. Le système de Ptolémée était encore très performant (précision au quart de degré près des positions des astres), et le système de Copernic non suffisamment prouvé. L’Église n’avait donc aucune bonne raison de passer au sens imagé.

 

Galilée fait plus que rentrer dans le jeu des péripatéticiens, qui mêlent théorie scientifique et exégèse : malgré les conseils de ses amis qui l’invitent à s’en tenir au seul débat scientifique, il mène une campagne active en faveur de ses idées et de son interprétation de la Bible, avec le manque de modération qui le caractérise.

Le débat s’échauffe, et début 1616, le carme Foscarini et l’augustin Zunica publient coup sur coup deux écrits cherchant à prouver le système héliocentrique par la Bible. Quant à Galilée, il somme l’Église de se prononcer sur la question.

Devant la confusion des idées, la Congrégation du Saint-Office intervient dès février 1616 : le système de Copernic est-il suffisamment prouvé pour qu’il faille abandonner le sens littéral de certains passages et passer au sens imagé ? Aussi les juges se penchent-ils sur les preuves fournies par Galilée en faveur du mouvement de la terre. Celui-ci vient justement de rédiger en janvier 1616 un petit traité sur la question, où il expose ses arguments.

 

Selon lui, le phénomène des marées résulte de la composition de la rotation de la terre sur elle-même et de sa rotation autour du soleil. Mais si tel était le cas, on n’observerait qu’une marée complète par jour, alors qu’en réalité il y en a deux ! En outre la théorie de Galilée est en retrait sur le savoir de l’époque : les marées sont dues à l’action combinée du soleil et de la lune. Bède le Vénérable et après lui Kepler l’ont fort bien expliqué. Aussi Galilée ne convainc personne et la conclusion du procès va de soi : le système copernicien n’étant pas prouvé, il n’y a aucune raison de passer au sens métaphorique dans l’interprétation des passages de la Bible concernés. Le faire serait bien imprudent, à la fois sur le plan scientifique et sur le plan exégétique. Pour cette raison, le Saint-Office met le De revolutionibus de Copernic à l’Index jusqu’à correction. Notons que Galilée n’est pas cité.

 

Simplement, le cardinal Bellarmin le convoque fin février et lui demande par un monitum (avertissement) de ne plus présenter ou enseigner la théorie copernicienne que sous la forme d’une hypothèse. Galilée accepte et retourne à Florence pour continuer ses travaux, non sans avoir été reçu avec bienveillance par le pape Paul V. Celui-ci l’assure de sa protection, et lui fait délivrer en mai 1616 une attestation pour démentir les méchantes rumeurs que font courir sur lui les péripatéticiens, dépités qu’il n’y ait pas eu une condamnation personnelle de Galilée. En 1620, ce même pape autorise à nouveau la lecture du De revolutionibus, les corrections - minimes - une fois faites.

 

 

IV - Du premier au second procès (1616-1633).

 

Les choses en restent là jusqu’à l’accession du cardinal Maffeo Barberini au Souverain Pontificat sous le nom d’Urbain VIII, en août 1623. C’est un admirateur de Galilée. En 1611, le cardinal Barberini a accueilli Galilée à Rome pour se faire expliquer ses découvertes et, en 1613, l’a encouragé à écrire sa Lettre concernant les taches solaires, laquelle présente favorablement le mouvement de la terre. En 1620, donc après le procès de 1616, il compose même une ode en faveur de Galilée L’Adulatio Perniciosa. En octobre 1623, pape depuis quelques semaines il accepte la dédicace de Il Saggiatore.

 

Nous avons encore le témoignage de Galilée sur une entrevue avec Urbain VIII en 1624 : "Sa Sainteté m’a accordé de très grands honneurs, et j’ai eu avec elle, jusqu’à six fois, de longues conversations. Hier, elle m’a promis une pension pour mon fils ; trois jours auparavant, j’avais reçu en présent un beau tableau, deux médailles, une d’or et une d’argent." Urbain VIII est probablement favorable aux idées coperniciennes, mais contrairement à Galilée, son attitude reste scientifique ; et il demandera toujours qu’en attendant de véritables preuves, on ne parle du mouvement de la terre qu’en terme d’hypothèse.

Galilée voit dans ce nouveau pape l’occasion rêvée de faire progresser ses idées et lever l’interdiction de 1616. Il commence dès 1624 un ouvrage de fond sur les divers systèmes astronomiques et y travaille pendant six ans. Ce sera le couronnement et le triomphe de ses idées, aussi cherche-t-il à obtenir l’imprimatur (bien que ce ne soit pas nécessaire pour les ouvrages scientifiques), en vue de couper court à toute attaque de ses adversaires, puisque son ouvrage aurait l’aval du Pape. Notre savant arrive à Rome en mai 1630. Il y présente son Dialogue sur le flux et le reflux de la mer à Urbain VIII, lequel approuve le projet de Galilée mais lui conseille sagement de présenter les différents systèmes astronomiques comme des hypothèses, conformément au monitum de 1616, et de changer le titre initial.

 

En effet, Galilée ne démord pas de sa fausse théorie sur les marées. Le pape, qui estime Galilée, ne souhaite pas qu’il fasse figurer dans son livre des arguments aussi peu convaincants. L’entêté Galilée ne tiendra pas compte de cet avis mais change néanmoins le titre initial pour Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde : de Ptolémée et de Copernic.

 

Ce qu’Urbain VIII ne sait pas encore, c’est que le Dialogue est un plaidoyer appuyé de la théorie copernicienne. Dans ce livre, trois personnages discutent sur la physique d’Aristote, le système de Ptolémée et celui de Copernic... ainsi que sur la théorie des marées. Galilée se devine sous les traits de Salviati, académicien des Lincéi, où l’on militait contre l’enseignement d’Aristote. Galilée en était depuis 1611. Le deuxième, Sagredo, est ouvert et favorable aux idées de Salviati. Le troisième, Simplicio, est caricatural : il représente les adversaires de Galilée. Comme son nom l’indique, c’est un simplet qui multiplie les questions idiotes. Plus d’un remarquera que Galilée place dans la bouche de Simplicio les arguments mêmes du Pape concernant le manque de preuve du système de Copernic.

 

En outre, le livre est écrit en italien pour toucher un large public et non plus seulement les spécialistes (le latin était la langue scientifique). Obtenir l’autorisation pour un ouvrage contrevenant à l’ordre de 1616, et plus polémique que scientifique, relevait de la gageure. Mais Galilée réussit à déjouer la vigilance de Mgr Riccardi, Maître du Sacré Palais et chargé d’examiner le Dialogue : celui-ci n’a connaissance que de la préface et de la conclusion où l’astronome ne dévoile pas ses intentions véritables ! Le mathématicien Charles commentera fort justement : quelque grand que fût son but, il y marchait par des sentiers tortueux et indignes. "Lisez la préface de son Dialogue : il s’y déguise jusqu’à se prétendre ennemi de Copernic." L’autorisation est délivrée en juillet 1631, et le livre parait en février 1632. Dès le premier coup d’oeil, chacun peut voir que les ordres de 1616 ont été transgressés. "Je l’ai traité mieux qu’il ne m’a traité, car il m’a trompé" confie Urbain VIII à Niccolini, ambassadeur de Toscane au Vatican et protecteur de Galilée. Le Pape peut accepter de voir tourner en dérision les propres arguments qu’il a opposés à Galilée par l’intermédiaire de Simplicio, mais ce qu’il ne peut pas laisser passer, c’est le manque de probité dont Galilée a fait preuve pour autoriser son ouvrage, ajouté à la transgression du monitum de Bellarmin.

 

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Si Galilée avait reconnu devant ses juges

les faits qui lui étaient reprochés,

les choses en seraient restées là.

 

Une troisième raison le pousse à agir rapidement : longtemps attendu, car Galilée est un personnage "médiatique", le Dialogue a été dès sa parution un succès et a déchaîné la fureur de ses adversaires. L’Église avait réussi, par les mesures prises en 1616, à calmer le débat cosmographique et à le rétablir dans ses limites scientifiques, et voilà qu’il reprend avec encore plus de polémique par la témérité de Galilée. En outre, la confusion entre science et exégèse, entretenue dans l’ouvrage et dangereuse pour la foi, nécessite une mise au point plus sévère qu’en 1616. Pourtant là encore, Urbain VIII se montre bienveillant et confie à une commission de théologiens la mission d’examiner le Dialogue, avec l’espoir d’éviter à Galilée de comparaître devant le Saint-Office. Tel n’est pas l’avis de la commission : Galilée est allé trop loin et doit passer en procès.

 

 

V - Le procès de 1633.

 

Après avoir vainement essayé de fléchir le Saint-Office, Galilée arrive à Rome en février 1633. Il y subit quatre interrogatoires entre avril et juin.

 

Si Galilée avait reconnu devant ses juges les faits qui lui étaient reprochés, les choses en seraient restées là. Comme celui de Copernic, son livre aurait été mis temporairement à l’Index, jusqu’à correction. Mais au contraire, Galilée tient tête et étonne ses juges par sa mauvaise foi : il soutient, sous serment, qu’il ne croit pas à la théorie copernicienne, dont il prouve la fausseté dans le Dialogue ! Il s’en tient à ces protestations durant tout le procès, et même devant le Pape qui préside la dernière séance, le 16 juin. L’évidente tromperie de Galilée ne dupe pas ses juges. Ceux-ci rendent le jugement le 22 juin. Les deux griefs retenus sont la transgression de l’ordre de 1616, et l’obtention de l’autorisation de diffuser son ouvrage par tromperie. Ce qui vaut à notre homme la récitation des psaumes de la pénitence une fois par semaine pendant trois ans, la détention en prison à la discrétion du Saint-Office, l’abjuration solennelle de ses erreurs, et l’interdiction du Dialogue qui sera mis à l’Index en août 1634.

 

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Galilée déclara pour sa peine détester ses erreurs

et ne pas croire à la théorie copernicienne :

c’était somme toute

ce qu’il n’a jamais cessé de dire

à ses juges au cours du procès !

 

 

Cependant la mansuétude du Pape à l’égard de Galilée ne faiblit pas. Dès son arrivée à Rome pour le procès, Galilée bénéficie de conditions matérielles confortables et demeure chez son ami Niccolini à l’ambassade de Toscane, alors qu’il aurait dû séjourner dans une prison du Saint-Office comme tout accusé. Il est autorisé à faire réciter les psaumes de la pénitence par sa fille, religieuse carmélite. Il n’ira jamais en prison, car Urbain VIII lui permet de retourner dans le palais de Niccolini, puis à Sienne dans celui de l’archevêque Piccolimini, autre ami dévoué. A la fin de 1633, Galilée obtient la permission de se retirer dans sa villa d’Arcetri, près de Florence. Il y passe les dernières années de sa vie, très entouré, recevant ses disciples et ses amis, et continuant ses travaux de mathématiques jusqu’à sa mort en 1642.

 

Quant à l’acte d’abjuration, Galilée ne le lit et signe qu’en présence de ses juges, pour ne pas réjouir ses ennemis. Il y déclare détester ses erreurs et ne pas croire à la théorie copernicienne : c’était somme toute ce qu’il n’a jamais cessé de dire à ses juges au cours du procès. La légende a monté de toutes pièces l’épilogue du procès où Galilée, aussitôt après la signature de l’acte d’abjuration, tape du pied et s’écrie : "Eppur si muove !" Galilée ne pouvait pas agir de la sorte sans aggraver son cas et ses sanctions.

 

 

Bibliographie non exhaustive :

 

- Arthur Koestler, Les Somnambules, Calmann-Lévy, 1961, même si cet ouvrage apporte des informations intéressantes sur la question de Galilée, nous émettons néanmoins de graves réserves à son sujet.

- Philippe Decourt, Les Vérités indésirables, Archives Internationales Claude Bernard - 1989.

- Jacques Lermigeaux, Revue L’Écritoire n° 3, 4 et 5, 1991.

 

Source : DICI.

 

 

 


01:15 Publié dans Polémique | Lien permanent | Commentaires (24) | Tags : science, religion, inquisition, anges et démons, film, foi, raison |  Imprimer | | | | | Pin it!

vendredi, 01 mai 2009

L’Ordre noir des Illuminati !

 

ou la vérité cachée derrière une

fantasmagorie cinématographique anticatholique

intitulée ‘‘Anges et Démons’’

 

 

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+ I L L U M  IA T I +

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Anges & Démons

est le vecteur de nombreux fantasmes

qui risquent de nuire aux croyances religieuses

 

 

Anges I.jpgLa recette du roman de Dan Brown ‘‘Anges et Démons’’ , adapté pour le cinéma, et dont l’énorme bruit médiatique est difficilement évitable, tient en quelques lignes : une secte antichrétienne, les Illuminati, veut détruire le Vatican… A Rome, alors qu’un conclave est réuni pour élire un nouveau pape (l’ancien a été évidemment assassiné !), au coeur du Vatican une invention menace d'annihiler la cité sainte. Les Illuminati, société secrète qui fut créée pour venger la mémoire du savant Galilée (1564-1642), semblent enfin tenir leur revanche sur leur ennemi de toujours : l'Église catholique. Le compte à rebours est lancé. Les héros peu crédibles de cette bouffonnerie stupide, se jettent donc dans une course folle au travers des rues de Rome à la recherche du refuge secret des Illuminati, ultime chance de sauver le Vatican.

 

 

 

Le problème, car il y en a bien un qui justifie cette note, c’est que les ingrédients de cette  ridicule et médiocre fiction brownienne sont présentésanges-demons-affiche-censuree-3.jpg comme autant de vérités historiques, et que les thèses stupides qui sont présentées dans cet opus de mauvais goût, risquent fort de devenir, pendant un temps, le nouveau credo des ignorants, faisant que le livre et le film risquent de remplacer la « Bible » pour tous ceux qui regardent l’Eglise comme une puissance mafieuse qui cache, depuis des siècles, de sombres secrets. D’ailleurs, pour mieux jouer sur l’ambiguïté, au début du récit, l’auteur explique doctement à son public émerveillé : « Tous les tombeaux, sites souterrains, édifices architecturaux auxquels se réfère cet ouvrage existent bel et bien. Quant à la confrérie des Illuminati, elle a aussi existé… » Nous voilà rassurés !

 

Un thriller pseudo théologique

Certes tout est très classique dans Anges et démons, qui n’a pour seule originalité en tant que médiocre thriller appuyé sur des effets spéciaux lourdingues, que celle d’utiliser le décor fascinatoire du Vatican comme toile de fond. Nous le savons, des dizaines de cinéastes, sachant le caractère attractif du mystérieux catholique sur les gogos, s’y sont essayés depuis des décennies, avec des succès variables et, comme toujours, en usant des grosses ficelles du métier pour faire de l’audience. Le problème, c’est que Dan Brown risque d’embarquer avec lui, dans un monde dominé par la crasse ignorance, des millions de lecteurs sans culture religieuse, ce qui est beaucoup plus grave

 

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La secte des Illuminati a bien existé…


Dans le Da Vinci Code, Dan Brown nous apprenait sans rire, que Jésus et Marie-Madeleine s’étaient aimés et avaient conçu une descendance. Avec Anges et démons, il nous explique que les avancées de la science vont bientôt permettre de percer le secret de la création du monde, ce dont, évidemment, l’Eglise craint la révélation car cela remettrait en doute ses dogmes. Ainsi, les Illuminati, qui comme chacun sait rongent leur frein depuis des siècles, sentent que l’heure est venue pour eux de sortir de leur clandestinité et de divulguer à la face du monde ce que l’Eglise nous cache.

Marco Fibbi, attaché de presse du Vatican, déclarait avec mécontentement : « En temps normal, nous lisons les scénarii qui nous sont proposés. Là, ce n'était pas nécessaire. Le nom de Dan Brown nous a suffit. La plupart des films reçoivent des autorisations tant qu'ils respectent la tradition de l'Église. Anges & Démons est le vecteur de nombreux fantasmes qui risquent de nuire aux croyances religieuses les plus simples. Comme cela a été le cas pour The Da Vinci Code. » De son côté, le président de la Ligue Catholique pour les Droits Civils et Religieux, William Donohue, s'est emporté dans une tribune sur le New York Daily News en ces termes : « Un défi en particulier attend notre nouvel évêque. Dan Brown et Ron Howard ont une nouvelle fois collaboré pour s'attaquer à l'Église catholique avec des fabulations méprisantes. Le message véhiculé est diffamatoire : l'Église catholique qui a combattu pour l'ouverture des Universités au Moyen Âge plus que n'importe quelle institution y est décrite comme le chantre de l'obscurantisme. (…) Ron Howard est fou de penser que le Vatican pourrait aimer son travail. Un prêtre canadien en civil s'est infiltré dans l'équipe pendant le tournage à Rome et nous a rapporté combien ils détestaient le catholicisme. Il est temps d'arrêter de raconter des bobards. ». Enfin, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d'Etat du Vatican a déclaré que le film était : « un pot pourri de mensonges, un cocktail d'inventions fantasmagoriques. »

Logiquement, le Vicariat de Rome n’a donc pas voulu collaborer au film, les producteurs américains, peu scrupuleux, n’ayant pas hésité à demander aux responsables de l’Eglise catholique à Rome l’autorisation de tourner des scènes dans les églises de Santa-Maria del Popolo et de Santa-Maria della Vittoria. Le Père Marco Fibbi, responsable du bureau de presse du diocèse de Rome, déclara ainsi à la revue italienne « TV Sorrisi e Canzoni » : « Nous prêtons souvent nos églises à des productions qui ont une finalité ou une compatibilité avec le sentiment religieux. Mais le diocèse de Rome ne le fait pas quand un film a une ligne fantaisiste qui blesse le sentiment religieux commun ».

 

Une vérité historique

 

reaa30.jpgOr, ce qui est intéressant, c’est que la secte des Illuminati a bien existé, mais à la fin du XVIIIe siècle. Rien à voir, donc, avec Galilée, décédé deux siècles plus tôt. Et encore moins avec Le Bernin, de son vrai nom Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), célèbre artiste, qui aurait été, selon les fantaisistes thèses de Dan Brown, un des membres les plus influents de la secte. Le jeu de piste à travers la Rome contemporaine, imaginé par Dan Brown pour retrouver la fameuse bombe, reposant entièrement sur les œuvres (et donc la complicité) de l’artiste, relève d’une imagination fertile et fantaisiste, l’écrivain américain prenant des libertés incroyables avec la vérité historique pour se livrer à des élucubrations grotesques.


Mais la manipulation rencontre néanmoins une trace de vérité : les Illuminati, venant de la franc-maçonnerie, travaillent bien à fomenter depuis le XVIIIe siècle un gigantesque complot contre le Vatican. Faisant que depuis plusieurs siècles, les « initiés » infiltrent tous les rouages du « pouvoir mondial » pour imposer leur vision laïque et déchristianisée de l’Univers, ce qu’ils sont parvenus à réaliser de façon remarquable.

 

 

 

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Le Bernin aurait été, selon Dan Brown,

un membres des Illuminati

 



En effet, les Illuminés de Bavière (ou Illuminati), en allemand der Illuminatenorden, furent une société secrète allemande du XVIIIe siècle qui se réclamait de la philosophie des Lumières. Fondée le 1er mai 1776 par le philosophe et théologien Adam Weishaupt à Ingolstadt [1], elle eut à faire face à des dissensions internes avant d'être interdite par un édit du gouvernement bavarois en 1785. sceau%20de%20salomon.jpg

 

De nombreuses théories démontrèrent le rôle joué par les Illuminati dans la Révolution, et mirent en lumière le fait que l'ordre des Illuminati survécut à son interdiction et qu'il serait responsable, outre de la Révolution française, mais de nombreux complots contre l'Église catholique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Nous devons tout détruire aveuglément avec cette seule pensée :

le plus possible et le plus vite possible. »

 

 

Croix.jpgPar exemple, les Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme de l'abbé Augustin Barruel (1741-1820) [2] soutiennent une théorie selon barruel.jpglaquelle les Illuminés de Bavière d’Adam Weishaupt, infiltrèrent la franc-maçonnerie [3] afin de renverser les pouvoirs en place, aussi bien politiques que religieux, de manière à libérer l'humanité de la superstition et des mythes de l’Eglise.

 

Cette thèse, montre que la Révolution française résulte d'un complot fomenté contre l'Église et la royauté par les philosophes athées, les francs-maçons avec les illuminés et les jacobins. Et il faut reconnaître que les Illluminati, porteur d’une ténébreuse doctrine, voulaient remplacer toutes les religions par l’humanisme et mettrent à mort les tyrans.

 

Barruel démontre, que la Révolution a été préparée dans les loges maçonniques [4], et suivant les instructions secrètes des Illuminés de Bavière ou Illuminati.

 

 

Leur but avoué était de :

 

 

- détruire la famille par la suppression du mariage,

- anéantir l'autorité paternelle et maternelle par la main-mise de l'état sur l'enfant,

- la suppression de la propriété privée par le monopole d'état et le collectivisme et au besoin par la spoliation brutale"...

- l'établissement d'un "gouvernement dominateur universel".

 

 

Les Illuminati déclaraient :

 

"Nous devons tout détruire aveuglément avec cette seule pensée : le plus possible et le plus vite possible."
"La grande force de notre ordre réside dans sa dissimulation."

 


Le pervers projet des Illuminati

 

 

Adam_Weishaupt01.jpgCette organisation pyramidale se constitua en franc-maçonnerie, et son fondateur, Weishaupt y porta le titre de « Général » assisté par un « Conseil Suprême » formé de ses premiers compagnons, qu'il appelait « aréopagites ».

 

Seule la direction de l'organisation connaissait ses secrets et ses objectifs matérialistes et anticléricaux. Les nouveaux recrutés, les « Novices » devaient observer une période probatoire d'environ deux ans avant d'accéder au grade de « Minerval » après une initiation qui reprenait des thèmes et des dénominations de l'Antiquité. Le recrutement resta limité à la Bavière et ne dépassa pas quelques dizaines de membres jusqu'en 1780, date à laquelle Weishaupt décida de renforcer son organisation en infiltrant quelques loges allemandes, notamment la loge « La Prudence » .

 

 

 

 

 

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On pourrait se débarrasser des Prêtres

par la restauration de la religion naturelle,

et réunir les hommes dans une seule société

en attachant les uns aux autres par les liens de la fraternité

 

 

 

Dans son ouvrage, l’abbé Augustin Barruel prédisait fort justement :

 

 

- « Le Dieu que votre apostasie irritait chaque jour, laissa cette nuée de sophistes s'enfoncer dans l'abyme des Loges; et là, sous le voile des jeux maçonniques, les adeptes réunirent leurs conspirations contre l'Autel, contre le Trône, contre toute grandeur. Les adeptes se multiplièrent autant que les sophistes. Sous les auspices d'un nouveau sage, ajoutant l'impiété à l'impiété, les blasphème au blasphème, se forma, sous le nom d'Illuminés, une nouvelle secte, méditant, comme le héros de votre apostasie, d'écraser Jésus-Christ; et comme les élèves de ce héros, jurant de vous écraser vous-mêmes; et comme toutes les sectes des brigands, d'écraser tout empire des lois. » [5]

 

Mais on lira surtout avec attention la doctrine des Illuminati à l’égard du christianisme, et ce en quoi consistaient ses projets vis-à-vis de la religion et de l’Eglise.

 

On constatera avec surprise, combien les vues exprimées par Weishaupt et ses adeptes se sont accomplies d’une manière impressionnante :

 

 

- « Le grand mystère de l’Ordre par rapport à la Religion, consistait dans la doctrine : que le christianisme n’était fondé que sur l’imposture et la superstition et qu’en récompense le Déisme, la re1igion de la Raison ou le Naturalisme, étaient la vraie religion. les principes qu’on avait établis sur la Religion, ne tendaient qu’à anéantir les prêtres auxquels on donnait le titre d’imposteur ; ceux du système politique, qu’on avait posés devaient détruire tous les princes qu’on appelait tyrans et oppresseurs. On les traita tous les deux de méchants auxquels l’Ordre devait faire une guerre continuelle pour s’en débarrasser comme de personnes tout à fait inutiles et pour les faire disparaître de la surface de la terre. Les autres règles et maximes qu’on avait prescrites étaient conformes à ces principes.

 

[…]

 

- Par rapport à la Religion on substitua au Christianisme le Naturalisme ; et pour tromper ceux qui avaient encore de la vénération pour le nom de Christ et pour le Christianisme, et qui se seraient éloignés en tremblant q’ils avaient vu que pour être Illuminés il fallait rejeter le Christianisme ouvertement, on ne laissa pas d’insinuer que Jésus-Christ lui-même n’avait pas eu d’autre but que de faire valoir la religion naturelle et de la rendre universelle et qu’on exécuterait son plan, si l’on travaillait à la restauration de cette religion, toujours empêchée par les Prêtres qui, par là, avaient donné l’origine à tant de sectes chrétiennes. On avança hardiment que c’était l’esprit du Christianisme et qu’il avait été transmis par le canal de la discipline secrète (disciplina arcani) et de la maçonnerie aux Illuminés, qui pouvaient se glorifier avec raison d’être en effet les seuls chrétiens. Pour prouver ces choses extravagantes et dangereuses, on ne manqua pas de pervertir le sens de plusieurs passages de la Sainte Ecriture et d’interpréter en mal les hiéroglyphes de la maçonnerie…

 

 

 

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Toute religion révélée n’est que du Non-Sens,

tout pouvoir ecclésiastique

n’est qu’une usurpation des Droits de l’homme

 

[…]

 

On pourrait se débarrasser des Prêtres par la restauration de la religion naturelle et réunir les hommes dans une seule société en attachant les uns aux autres par les liens de la fraternité… Cette Secte infernale avait pris pour fondement de son Système la proposition fausse et dangereuse qu’une bonne intention était suffisante pour justifier et sanctifier chaque action quels que fussent les moyens dont on se servit pour la faire. En conséquence de ce principe les Illuminés se permirent les ruses les plus atroces, pour exécuter les desseins qu’ils avaient formés contre la Religion … leur projet était de détruire le Christianisme, Toute religion prétendue révélée n’étant que du Non-Sens, tout pouvoir ecclésiastique n’est qu’une usurpation injuste et dérogeante aux Droits de l’homme. Il faut absolument délivrer le genre humain de cet empire de l’imposture. Voilà le premier but de l’Ordre ; pour y atteindre la première chose à laquelle il faut s’obliger par serment, c’est la haine du Culte quelconque..

 

 

[…]

 

 

L’inscription qu’on pourra mettre sur les ruines des trônes,

des débris des autels et les monceaux de cendres qui couvriront

en peu de temps toute l’Europe,

peut être conçue dans ces deux mots :

‘‘L’ouvrage de l’Illuminatisme !’’ » [6]

 

 

 

 

 

Notes

 

 

[1] Né le 6 février 1748 a Ingolstadt, en Allemagne, Adam Weishaupt, juif ashkénaze, fut converti au catholicisme et reçut l'enseignement des jésuites. Après ses études, il devint en 1775 professeur de droit canonique à l'Université d'Ingolstadt, en Bavière. En 1777, il fut initié à la loge Théodore du Bon Conseil, à Munich. Il créa au sein de l'université où il enseignait un mouvement rebelle qui lui fit perdre sa chaire. La conspiration des Illuminés de Bavière, dont il n'était probablement pas le seul auteur, fut mise au jour en 1785. Après 18 mois d'enquête difficile, tant l'administration bavaroise avait été infiltrée par ses adeptes, il fut banni d'Allemagne en 1787. Il est décédé le 18 novembre 1830 à Gotha et renia toujours de la foi catholique.

 

[2] Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, Hambourg, 5 vol., P. Fauche, 1798-1799. Rééditions : Hambourg, P. Fauche, 1803 ; Édition revue et corrigée, 1818 ; Abrégé par E. Perrenet éd. Paris, La Renaissance française, 1911 ; avec un introduction de Christian Lagrave, Diffusion de la pensée française, « Les Maîtres de la Contre-révolution », 1974 ; Extraits sous le titre : Spartacus Weishaupt, fondateur des Illuminés de Bavière, Ventabren, Les Rouyat, 1979 ; Pergamon press, « Les archives de la Révolution française », 1989 ; Éditions de Chiré, « Les Maîtres de la Contre-révolution », 2 t., 2005. Historien et jésuite français, né le 2 octobre 1741 à Villeneuve-de Berg (Vivarais) où il mourut le 5 octobre 1820. A. Barruel entra dans la Compagnie de Jésus, séjourna en Autriche, Bohême, Moravie, Italie, Rome, etc. Il revint en France à la dissolution de son Ordre et se consacra tout entier aux travaux philosophiques et historiques. Il a été un des premiers historien à dénoncer, non sans mal, les origines maçonniques et véritablement diaboliques de la Révolution Française. Plus les jours devinrent mauvais, plus l'abbé Barruel déploya de zèle et de vigilance... Traqué et poursuivi, il dut se réfugier en Angleterre... Il y publia une Histoire du Clergé pendant la Révolution. C'est là aussi, à Londres, qu'il conçut et commença à publier son grand ouvrage: Mémoires pour servir à l'Histoire du jacobinisme (1797-1798). Pendant l'Empire, il se tint à l'écart. Napoléon le soupçonna d'avoir propagé le Bref de Pie VII et le fit emprisonner à l'âge de 70 ans. Il fut inquiété de nouveau sous les Cent Jours. Sur lui, pèse, bien entendu, la conspiration du silence qui poursuit tous ceux qui se sont attachés un peu sérieusement à démasquer les agissements de la Secte. (Cf. Jean Ousset, Pour qu'Il règne, DMM, Niort 1998, p. 220, note 113).

 

[3] La maçonnerie, comme il est prouvé par les documents historiques de cet Ordre, s’était éloignée immensément au XVIIIe siècle de sa Constitution chrétienne primitive. Rejetant les fondements spirituels religieux qui étaient à sa base, elle avait dévié vers un déisme favorisant l’indifférentisme et l’éloignement à l’égard de l’Eglise. Toutefois, on se gardera d’identifier le terme d’ « Illuminés », employé pour désigner les membres du mouvement dirigé par Adam Weishaupt (1748-1830), à une quelconque marque de sensibilité transcendante ou « mystique ». En effet, les « Illuminés » de Weishaupt étaient, tout au contraire, habités par un unique souci, fort concret et matériel, celui d’établir, par la violence et la déchristianisation, un modèle utopique de société basé sur la justice sociale et l’égalité.

 

La secte des illuminés de Bavière était structurée et organisée en trois classes et treize grades :

 

1. Première classe – Pépinière :

* Cahier préparatoire

* Noviciat

* Minerval

* Illuminé Mineur

2. Deuxième classe – Franc maçonnerie:

* Apprenti

* Compagnon

* Maître

* Illuminé Majeur ou Novice Ecossais

* Chevalier Ecossais

3. Troisième classe – Mystères:

* Petits Mystères- Prêtres

* Petits mystères- Princes

* Grands Mystères- Mages

* Grands Mystères- Roi

 

[4] Dan Brown parle des visées expansionnistes du groupe aux Etats Unis dans les termes suivants : "Les Illuminati procédèrent par infiltration et aidèrent des banques, des universités et des industries pour financer leur but ultime : la création d'un seul Etat mondial unifié - une sorte de Nouvel Ordre mondial séculier". D'autres parlent de procédés criminels, chantage, assassinat, contrôle des banques, corruption, infiltration de secteurs stratégiques... Une vaste conspiration mondiale, une entreprise de corruption vers l'incroyance.

 

[5] Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, P. Fauche Libraire, Hambourg 1799, t. V, p. 289-291.

 

[6] Histoire de l'Illuminisme par le Dr Starck à l'intention du père Barruel, 1797, in M. Riquet, Augustin de Barruel, un Jésuite face aux jacobins francs-maçons, Beauchesne,1989, pp. 150-190.

 

 

 

 

 

 

jeudi, 23 avril 2009

L’essence satanique de la Révolution française

 ou les fondements nihilistes de la modernité

 

 

 

 

 

 

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« Il y a dans la Révolution française, un caractère satanique

qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra. »

(Joseph de Maistre)

 

 

 

 

carmelites_compiegne_a.jpgLa Révolution qui est survenue en France à la fin du XVIIIe siècle, faisant qu'il y a bien, malgré l'aveuglement de nos contemporains et les illusions de certains sots, un avant et un après 1789, le passage, par l'effet d'une fracture violente et radicale, entre un monde fondé sur des valeurs sacrées, et un autre livré et dominé par les puissances de l'enfer auxquelles nous sommes à présent soumis et asservis, est une révolte contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu. 

 

La Révolution, il est bon de le rappeler en ce jour de la saint Georges qui célèbre la lutte des forces spirituelles contre celles, infectes et ténèbreuses, du  dragon, est satanique dans son principe, nihiliste dans son essence, terrifiante dans ses conséquences !

 

Foncièrement antichrétienne et antireligieuse, elle s’est attaquée avec une sorte de fureur irrationnelle à l'Église, tuant son clergé, combattant sa hiérarchie, ses institutions, ses dogmes, et, pour mieux la renverser, elle a voulu arracher et détruire, par une politique systématique qui poussa la folie jusqu'à établir un nouveau calendrier afin d'effacer des mémoires le temps grégorien, définitivement les fondements mêmes du christianisme.

 

Pourtant, les acteurs qui animèrent la Révolution semblent être de simples marionnettes sans réelle influence sur le cours des choses, des pantins suspendus à des fils actionnés par des mains inconnues ; à cet égard Joseph de Maistre écrit : « La Révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. (...) Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la Révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la Révolution, c’est la Révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien quand on dit qu’elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s’était montrée d’une manière si claire dans aucun événement humain. » [1]

 

De la sorte, dirigée par des fantômes, la Révolution n’en fut que plus dangereuse, plus menaçante, car non dépendante de la décision ou du charisme d’un homme. Ne reposant pas sur la volonté de ceux qui en servent la cause, la Révolution posséda de ce fait une capacité de nuisance non maîtrisable, un devenir et une logique échappant à toutes les règles habituelles qui, jusqu’alors, régissaient l’Histoire.

 

 

Un ordre étranger de nature démoniaque

 

maistrecolour.jpgCependant cela n’exonère d’aucune responsabilité les êtres qui se sont livrés à la pire des profanations en sacrifiant l’innocente victime royale.

 

Comme le souligne Joseph de Maistre : « Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre, c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté, nul n’ayant des suites plus terriblesSi la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l’attentat, le crime augmente d’atrocité. Mais si ce Souverain n’a mérité son sort par aucun crime ; si ses vertus même ont armé contre lui la main des coupables, le crime n’a plus de nom. » [2]

 

L’incroyable passivité générale, la quasi indifférence dans laquelle Louis XVI fut exécuté fait de ce régicide un crime collectif : « jamais un plus grand crime n’appartint à un plus grand nombre de coupables », en conséquence : « Chaque goutte du sang Louis XVI en coûtera des torrents à la France... » [3]

 

 

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« Un des plus grands crimes qu’on puisse commettre,

 c’est sans doute l’attentat contre la souveraineté,

 nul n’ayant des suites plus terribles. »

 

« Chaque goutte du sang Louis XVI en coûtera des torrents à la France... »

 

 

 

 

 

Ainsi, on peut affirmer qu’un effroyable vertige criminel s’est emparé de la France révolutionnaire, est que ce mystère ne peut trouver son explication que dans un ordre d’une nature étrangère à l’intelligence humaine.

 

Pire encore, cet ordre étranger de nature démoniaque, échappe non seulement au domaine de la loi de la raison naturelle, mais aussi au règne substantiel de la vérité ontologique qui féconde et donne la vie. C’est pourquoi soutiendra Maistre : « Le mal n’a rien de commun avec l’existence ; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative : le mal est le schisme de l’être ; il n’est pas vrai. Or ce qui distingue la Révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n’y soulage l’oeil de l’observateur : c’est le plus haut degré de corruption connu ; c’est la pure impureté. » [4]

 

 

Une « pure impureté », le jugement est implacable, mais il est certes à la hauteur de l’œuvre de forfaiture commise à l’encontre d’une institution sacrée, de l’attentat contre un monde qui avait sans doute ses imperfections, mais qui avait su protéger au fil des siècles par ses vénérables institutions les plus hautes vertus dont l’esprit est capable, respectant la bienfaisante hiérarchie des valeurs et plaçant la religion au centre de toutes les activités des hommes sur cette terre. Auparavant, comme nous le savons, les anciens levaient les yeux vers le Ciel, scrutant l’immensité en y cherchant la rassurante présence de Dieu. Le renversement du regard, la désorientation du cœur et de l’âme, le rejet de Dieu pour faire de l’homme, en l’exaltant inconsidérément, la nouvelle idole d’un culte sanguinaire, telle est l’entreprise sacrilège de la Révolution.  

 

Ceci explique pourquoi : « Il y a dans la Révolution française, un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra. (...) Le discours de Robespierre contre le sacerdoce, l’apostasie solennelle des prêtres, la profanation des objets du culte, l’inauguration de la déesse Raison, et cette foule de scènes inouïes où les provinces tachaient de surpasser Paris ; tout cela sort du cercle ordinaire des crimes, et semble appartenir à un autre monde. » [5]

 

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« ...tout cela sort du cercle ordinaire des crimes,

et semble appartenir à un autre monde. »

 

 

La contre-révolution et son principe

 

Joseph de Maistre comprendra donc très bien que la Révolution ne peut être authentiquement combattue que par la mise en œuvre d’un principe inverse, d’une négation radicale des bases doctrinales du ferment corrupteur révolutionnaire.

 

Si la Révolution est de nature satanique, écrit Maistre à l’évêque de Raguse en 1815, « elle ne peut être véritablement finie, tuée, que par le principe contraire, qu’il faut simplement délier (c’est tout ce que l’homme peut faire) ; ensuite il agira tout seul. » [6]

 

 

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« La contre-révolution sera

pour le catholicisme et contre la démocratie ! »

 

 

 

Au fond la méthode du redressement salvateur est simple pour Maistre, il s’agit en effet de « délier le principe contraire », pour ainsi dire de le libérer, de lui rendre sa capacité d’action et d’intervention au sein de la réalité collective, de l’autoriser à pénétrer de nouveau spirituellement et organiquement toutes les différentes couches du corps social. Le résultat de ce redressement « contre-révolutionnaire », Maistre l’expose sans détour avec une surprenante clarté  : « Cette immense et terrible Révolution fut commencée, avec fureur qui n’a pas d’exemple contre le catholicisme et pour la démocratie ! Le résultat sera pour le catholicisme et contre la démocratie. » [7]

 

De ce fait, voici la définition la plus précise, la plus juste, la plus exacte de ce qu’est l’essence profonde de la contre-révolution, de sa perspective et son objet propre : « Le rétablissement de la monarchie qu’on appelle "contre-révolution", ne sera point une "révolution contraire", mais le "contraire de la révolution". » [8]

 

Enfin, comment ne pas citer en forme de synthèse de la conception politique maistrienne les dernières lignes du chapitre V des Considérations sur la France, lignes où Maistre prédit un possible rétablissement du christianisme et de la royauté, après leur triomphe sur les épreuves infligées par l’histoire :

 

« Français! faites place au Roi très-chrétien ; portez-le vous même sur son trône antique ; relevez son oriflamme, et que son or, voyageant d’un pôle à l’autre, porte de toute part la devise triomphale :

 

CHRISTUS REGNAT, VINCIT, IMPERAT ! »

 

 

 

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"Le Christ Commande, il Règne, il est Vainqueur !"

 

 

 

 

Notes.

 

 

[1] J. de Maistre, Considérations sur la France, ch. I. (1795). La politique expérimentale maistrienne n’a pas pour objet, comme dans l’empirisme de Burke, l’adéquation avec les vérités naturelles ; elle n’a pas pour finalité de devenir le fondement d’une connaissance concrète, mais, bien au contraire, de faire apparaître notre profonde ignorance des desseins surnaturels. « En déroutant la raison, l’expérience montre l’étrangeté du réel. Elle fait apparaître le monde comme un mystère qui doit rester mystère, "j’ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir." (Soirées..., X, Œuvres Complètes, t. V p. 188). Elle est donc avant tout révélation de l’insondabilité du divin, préludant moins à la science qu’à l’étonnement métaphysique. » (J-Y. Pranchère, Qu’est-ce que la royauté ? Vrin, 1992, p. 65.) S'inscrivant intégralement dans cet étonnement métaphysique la politique de Maistre est, de ce fait, et selon ses propres termes, une « métapolitique », c’est-à-dire une métaphysique de la souveraineté dans la mesure où celle-ci s’exprime par l’intermédiaire de Dieu au cœur de l’histoire. Cela signifie que la source du droit c’est Dieu, et en aucun cas la « volonté populaire », il ne peut y avoir de légitimité issue du peuple où d’une décision collective ou individuelle puisque la source de toute légitimité vient d’en haut ; le pouvoir ne reçoit son mandat que du Ciel. Récusant le principe qui se trouve logé à la base de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », Maistre rappelle : « Le corps social ne peut pas s’autocréer ; la volonté collective ne peut donc pas être la source du droit. » (Oeuvres Complètes, t. I, p. 321.)

 

[2] Op. cit., ch. II.

 

[3] Ibid.

 

[4] Ibid., ch. IV.

 

[5] Ibid., ch. V.

 

[6] Lettres et Opuscules inédits du comte Joseph de Maistre, E. Vaton, Paris, 1873.

 

[7] Considérations sur la France, ch. VIII.

 

[8] Ibid., ch. X. C’est la Volonté divine uniquement qui agit dans l’histoire, les hommes n’étant que les « outils de Dieu », et tout particulièrement les souverains qui incarnent de par la dimension sacrale de leur fonction leur relation privilégiée à la Transcendance. La monarchie est donc de droit divin où elle n'est pas.   Maistre s’élève donc contre ceux qui se sont « insurgés contre la vérité » car, et ceci est l’idée majeure de la doctrine maistrienne, Dieu mène le monde vers un but de lui seul connu, il conduit, et lui seul, le destin des nations selon des voies spécifiques et particulières. De la sorte on peut dire que le peuple est gouverné secrètement par « un esprit recteur, qui l’anime comme l’âme anime le corps et qui produit la mort lorsqu’il se retire. » C’est là le sens précis de ce que l’on nomme le gouvernement temporel de la Providence, c’est-à-dire l’action directe ou indirecte de Dieu dans la marche et les affaires du monde, et parfois, à la plus grande surprise des hommes, l’apparition de la  force divine de sa justice et de son châtiment dans les événements de l’Histoire.