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samedi, 15 août 2009

Wagner : « Le Judaïsme dans la musique »

 

“Das Judenthum in der Musik”

 

ou Wagner et les Juifs

 

 

 

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« Le judaïsme est la néfaste conscience

de notre civilisation moderne. »

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wagner_breker.jpgLa question des convictions anti-judaïques de Wagner, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d‘opinions antisémites sans doute à juste titre, a donné lieu à suffisamment de recherches, d’analyses et d’études diverses, souvent passionnelles et passionnées, pour que nous croyons intéressant de nous y pencher, afin de savoir exactement qu’elles furent les idées défendues par Wagner en ce domaine controversé. On sait, également, qu’il y eut une nette divergence entre Nietzsche et Wagner sur ce sujet, l’auteur de Zarathoustra proclamant, à qui voulait l’entendre : « Je mène une guerre impitoyable à l'antisémitisme, - il est une des aberrations les plus maladives de l'auto-contemplation hébétée et bien peu justifiée du Reich allemand... » [1]. Au contraire, pour Wagner, les musiciens juifs présentaient à ses yeux le grave défaut de ne pas être en relation avec « l'esprit authentique du peuple allemand », leur musique, ainsi, ne pouvait être qu’artificielle et sans profondeur.

 

I. Wagner et les Juifs

 

Cependant, indépendamment de ses déclarations publiques contre l'influence juive dans la musique, Wagner a gardé de nombreux amis juifs,175px-Hermann_Levi.jpg même dans la dernière période de sa vie. Dans son autobiographie écrite entre 1865 et 1870, il affirme par exemple que sa relation avec le Juif Samuel Lehrs, qu'il avait connu à Paris dans le début des années 1840, est une « des plus magnifiques amitiés de sa vie ». Par ailleurs, le plus représentatif d'entre les amis juifs de Wagner, fut sans doute le chef d'orchestre Herman Lévi, Juif pratiquant que Wagner désigna pour diriger la première représentation de Parsifal ! Le compositeur souhaita d'abord que Levi se fît baptiser, sans doute en raison du contenu religieux de l’opéra, mais renonça finalement à cette exigence. Levi, qui maintint des relations très amicales avec Wagner fut même, immense honneur, sollicité à ses funérailles pour porter son cercueil.

 

La question est donc complexe, et exige d’être abordée avec grande prudence, afin d’éviter des jugements trop catégoriques et inexacts. Toutefois, il est indéniables que les opinions de Wagner sont tranchées et ne manquent pas de susciter une certaine gène, y compris chez les plus inconditionnels fidèles du compositeur. Pourtant, il apparaît évident que ce sujet, fut l’un de ceux qui tinrent le plus à cœur de Wagner, et il est difficile de prétendre pénétrer toutes les arcanes de l’œuvre sans posséder un minimum de clés référentielles sur cet aspect des choses.

 

II. Histoire d’un texte sulfureux

 

Richard+Wagner+RichardWagner.gifC’est par un texte célèbre, publié tout d’abord en 1850 dans le Neue Zeitschrift für Musik sous le pseudonyme de K. Freigedank ("Libre-penseur"), que Wagner synthétisa ses convictions anti-juives, sans pour autant les revendiquer trop ostensiblement dans un premier temps. Toutefois, la réédition de la brochure polémique en 1869, marquera le début d'une série ininterrompue d'essais et d’articles dans des journaux, essais et articles écrits par Wagner exprimant ses sentiments anti-juifs qui parurent les années suivantes, y compris l'année même de sa mort en 1883, et qui tous critiquaient avec force, soit des juifs connus dans le monde de l’art et de la musique soit, plus globalement, les Juifs dans leur ensemble.

 

De la sorte, le texte de Richard Wagner que nous publions : “Das Judenthum in der Musik”, littéralement « La judéité dans la musique », et qui fut traduit en français par « Le judaïsme dans la musique », est loin d’être un texte isolé ; des textes antijuifs Wagner en fit paraître constamment et régulièrement.

 

Dans un essai tardif, Qu'est-ce qui est allemand ? (1879), il écrivait sur le thème qui nous occupe : « Les Juifs [tiennent] le travail intellectuel allemand entre leurs mains. Nous pouvons ainsi constater un odieux travestissement de l'esprit allemand, présenté aujourd'hui à ce peuple comme étant sa prétendue ressemblance. Il est à craindre qu'avant longtemps la nation prenne ce simulacre pour le reflet de son image. Alors, quelques-unes des plus belles dispositions de la race humaine s'éteindraient, peut-être à tout jamais. »

 

III. Un antijudaïsme constant

 

On le voit, alors même qu’il déclare avoir lutté dans sa jeunesse pour l’émancipation des Juifs, non sans éprouver une « involontaire aversion à leur égard »,, les idées de Wagner, ni ne changèrent, ni s’atténuèrent avec le temps, bien au contraire, et l’on peut même dire, qu’elles prirent un aspect plus déterminé, plus profond, au point qu’antijudaïsme et Wagner, finirent peu à peu, à ne former non sans quelques raisons dans l’esprit du grand public qu’une identique chose.

 

 

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-3_3_Winifred_Wieland_et_Wolfang_pere_de_Gottfried_en_compagnie_de_Hitler_a_Bayreuth_juin_1940-ad96f.jpgIl faut d’ailleurs rajouter à cela, ce qui n’arrangea pas la vision que le public se fit de l’œuvre de Wagner, qu’à la mort deHitler_et_les_freres_Wagner-2.jpg Cosima et Siegfried Wagner en 1930, la responsabilité du festival de Bayreuth et de la villa Wahnfried échut à la veuve de ce dernier, Winifred Wagner, amie personnelle d'Adolf Hitler [2]. Or Hitler était un zélateur inconditionnel de la musique de Wagner, et il contribua à conférer une lecture national-socialiste aux principaux thèmes germaniques qui jalonnent l’œuvre, au point que plusieurs des grandes ouvertures servirent aux messes politiques organisées en l’honneur du IIIe Reich.

 

Wagner reproche principalement aux Juifs, avec parfois des accents authentiquement racistes et des arguments biologiques, d’être étrangers à la culture européenne, d’être restés à l’écart de ce qu’elle représente véritablement : « Pour le Juif, toute la civilisation et tout l'art européens sont restés choses étrangères, car il n'a pas plus participé à la formation de la première qu'au développement du deuxième et il est le plus souvent resté un spectateur froid, sinon hostile ». La conviction que ne cesse de reprendre et distiller sous divers modes Wagner, peut se résumer à cette phrase : « Ce qui caractérisera donc le mieux les créations artistiques juives et cela jusqu'à la trivialité et au ridicule, sera un cachet de froideur et d'insensibilité et par conséquent, la période historique de la musique juive de notre société peut être considérée comme celle de la stérilité complète et du déséquilibre », montrant que derrière la féroce critique du Juif, se cache surtout chez Wagner une volonté de démontrer qu’il n’y a pas et ne peut y avoir d’art juif proprement dit, et que pour le reste, les juifs se contentent d’imiter maladroitement ce qu’ils ont découvert comme étant l’essence de l’Art européen.

 

 

 

Présentation du

« Judaïsme dans la musique »

 

 

portrait.jpgL’essai de Richard Wagner, “Das Judenthum in der Musik”, cas unique dans l’histoire de la musique, attaque les Juifs en général et plus particulièrement les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Felix Mendelssohn Bartholdy avec une rare férocité. Il explique en quoi le monde des lettres et des arts est tombé entre des mains selon lui impures, qui corrompent l’essence de la pensée, il développe une thèse extrêmement radicale : « Il n'existe pas d'art juif, par conséquent point non plus de vie créatrice d'art chez les juifs ». La conviction de Wagner est que « Pour un musicien juif, il ne peut donc exister qu'une seule source d'art populaire juif : celui qui a cours dans les synagogues et qui a pour thème le culte de Jéhovah. »

 

On retiendra également, que sa critique de Mendelssohn lui donne l’occasion de louer le génie musical de Beethoven, incomparablement supérieur selon lui à Bach. Il en profite immédiatement après, pour souligner ce qui correspond à la fois à un constat et une terrible et désolante situation pour la musique : « Il était impossible aux Juifs de s'emparer de [la musique] avant que celui-ci fût devenu une chose sans vie ; aussi longtemps que la musique possédait en soi une vie organique intense, c'est-à-dire jusqu'à Mozart et Beethoven, nous ne trouvions pas trace de Juifs dans la musique. Ce n'est que lorsque la vie organique de celle-ci périclita, que les éléments extérieurs prirent suffisamment d'empire pour s'en rendre maîtres et la décomposer. La chair d'un tel cadavre, grouillant de vers, peut se dissoudre, mais il n'est personne qui puisse pour autant le considérer comme une chose vivante. »

 

Ainsi, une seule solution permettrait de redonner la vie au corps musical vidé de son énergie et de sa vérité, que le Juif cesse d’être Juif : « …devenir homme, correspond pour le Juif à ne plus être Juif. Pour atteindre [ce but], il faut peiner ; Prenez part, en toute loyauté, à cette œuvre rédemptrice et nous serons alors unis et tous pareils. Mais songez bien qu'une seule chose peut vous conjurer de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d'Ahasvérus : l'anéantissement. » [3]

 

On le constate, les thèses sont sans concession, et méritent un examen attentif afin de mieux connaître ce que pensait Wagner qui se révèle à la fois plus radical, plus purement antisémite et irrationnel qu’on ne l’imaginait, et parfois plus généreux, voire même carrément ouvert à certaines possibilités pour les Juifs : « Nous avons souhaité qu'il se crée un jour un royaume juif à Jérusalem… »

 

Il est donc instructif, alors que ce texte célèbre objet de tant de commentaires, publié deux fois pendant la période nazie (Berlin en 1934, puis Leipzig en 1939), a été soigneusement et volontairement omis pour les raisons que l’on imagine lors de l’édition des « Œuvres Complètes » en allemand de Wagner en 1983, et reste difficilement accessible en français, en étant donc largement méconnu de la plupart de ceux qui s’intéressent à la pensée de Wagner et par écho, tant leur relation fut importante dans la vie de l’un et de l’autre, de Nietzsche.

 

Soucieux donc, de contribuer à une meilleure connaissance de Wagner, nous pensons utile de mettre à disposition du lecteur contemporain ce texte objet de tant de fantasmes et de multiples interprétations, texte souvent évoqué mais quasiment jamais cité, lecteur contemporain que nous croyons capable de lire, nous semble-t-il, instruit par l’Histoire, et de juger de la validité avec toute la distance nécessaire et la prudence qu’il convient, des conceptions de Wagner au sujet de l’Art.

 

Notes.

 

[1] Nietzsche, Fragments posthumes, XIV, 24 [1], 6.

 

[2] Hitler déclara un jour : « Le national-socialisme n'a qu'un seul prédécesseur légitime : Richard Wagner. »

 

[3] Allusion au mythe du juif errant, qui ne pouvait mourir car ayant perdu jusqu’à la faculté de disparaître. C’est un moine bénédictin, Matthieu Pâris, qui relatera le récit d'un évêque arménien en visite au monastère de s. Alban, où le personnage est assimilé au juif Cartaphilus. La légende devint populaire en Europe à la fin de la période médiévale, et le juif errant reçut le prénom d'Ahaswerus (ou Ahasvérus).

 

 

 

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RICHARD WAGNER

 



«
LE JUDAÏSME

DANS

LA MUSIQUE »

Traduction de B. de TREVES

 

 

 

 

“Das Judenthum in der Musik”.pdf 

 

01:05 Publié dans De la musique | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : musique classique, antisémitisme, philosophie |  Imprimer | | | | | Pin it!

dimanche, 09 août 2009

Wagner et la mystique de Parsifal

" L E   C A S   N I E T Z S C H E "

 

ou

la haine antireligieuse de l’auteur de Zarathoustra,

contre le génie spirituel de Parsifal

 

wagner1850.jpg

« Nous reconnaissons le principe de la déchéance de l’humanité

et par suite la nécessité de sa régénération;

nous croyons à la possibilité de cette régénération

et nous nous vouons à son accomplissement . »

 

(Richard Wagner)

 

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richard-wagner1.jpgOn sait que Nietzsche (1844-1900), à la philosophie démentielle et que l’on fera difficilement passer pour un chrétien, était fortement dérangé dans ses jugements et troublé dans ses analyses, la démonstration de son déséquilibre dans la note « Nietzsche : une idole crépusculaire ! », confirmant largement, s’il en était encore besoin, le caractère peu sérieux et souvent grotesque et chimérique de sa pensée. Toutefois, il est encore un domaine où l'étrange visionnaire de Sils Maria se distingua piteusement par ses positions antichrétiennes aberrantes :  la musique de Wagner.

Certes Nietzsche, bon pianiste, savait à 12 ans interpréter, dit-on, les sonates de Beethoven (opus 7, 26 et 49), ceci aprèsnie.jpg deux ans de piano seulement, sa productivité musicale ensuite devenant intense, composant des pièces pour piano et des oratorios, ainsi que des quatuors et des Lieder, improvisant avec aisance, jouant parfois, au soir de sa vie, du matin au soir la réduction pour piano de Tristan au point d’étourdir les oreilles de sa sœur [1]. Mais s’il est cependant un témoignage probant de son incompétence sur le plan des idées musicales et de son parti-pris antireligieux, c’est bien dans sa relation à Wagner qu’il apparaît le plus nettement.

 

 

image note.jpg

Wagner affirme que l'art ne fait qu’un avec la religion,

il est indissolublement uni à la religion,

puisque devant nous conduire à la vie éternelle.

 

I. Début de la relation

illus-088.jpgNietzsche eut tout d’abord une intense et vive passion pour Richard Wagner (1813-1883), qu'il admira un temps infiniment. Lorsque Nietzsche lui rendit sa première visite, en 1869, Wagner avait déjà 56 ans, il était célèbre, et vivait dans une demeure cossue au bord du lac des Quatre-Cantons, à Tiebschen, avec la belle Cosima, la fille de Liszt, qu'il venait d'enlever au compositeur Hans von Bülow. Nietzsche fut immédiatement fasciné par le couple, il ne pensait qu'à eux, ne vivait et n'écrivait que pour eux (Richard Wagner à Bayreuth, 1876).

Dès lors, après cette période d’entente parfaite, on à tendance à présenter parfois leur brouille comme l'effet de divergences philosophiques, voire politiques. Certains écrivent : « Nietzsche n'aurait pas, à la longue, supporté l'antisémitisme et le nationalisme de Wagner. Nietzsche a toujours pensé que la musique lyrique de Wagner, réveillant les anciens mythes germaniques, viendraient pour ainsi dire illustrer sa philosophie, tandis que le compositeur voyait dans les efforts intellectuels de ce brillant jeune homme une simple justification de ses propres talents. » [2] En réalité, le motif de la rupture est tout autre. Nietzsche, bien sûr, ne cessa de débattre avec Wagner, et cela ne s’arrêtera pas même après leur séparation, puisque lorsqu'on lit les Fragments posthumes, on constate que de manière permanente Nietzsche revient sur Wagner. Wagner l’obsède, Wagner est présent continuellement dans son esprit, Wagner hante la pensée de l’auteur de Zarathoustra.

II. Motif de la rupture

Quel est donc le grief principal, le reproche le plus important et furieux que Nietzsche fait à Wagner ? Eh bien, tout simplement, chose horrible à, ses yeux : Wagner était devenu chrétien ! Wagner était redevenu croyant et pieux ! Abomination et catastrophe pour Nietzsche qui, dès lors, s’imagine seul, dans sa démence, à essayer de renverser tout l'édifice funeste du christianisme : «Car je porte sur mes épaules le destin de l'humanité» écrit-il dans Ecce Homo [3].

En effet, le pauvre Nietzsche, naïvement, s’était vu le penseur inspirant la nouvelle philosophie pour un public à qui il fallait «des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle», et Wagner, à ses côtés, comme le musicien apte à faire vibrer les âmes par une musique incarnant les valeurs nouvelles qu’il prophétisait.

Dommage pour lui, Wagner redécouvre les vérités de l’Evangile, il se met à genoux devant le Christ et affirme son attachement à la Foi. Le rêve de Nietzsche s’écroule. Son scénario s’évapore comme la neige de Sils Maria au soleil.

Ainsi, à partir de 1875-1876 (4e Considération intempestive : Richard Wagner à Bayreuth) les réserves de Nietzsche deviennent grotesques. Il se met à reprocher de façon burlesque à Wagner, pêle-mêle, « l'atmosphère de kermesse de Bayreuth, son adhésion à l'Allemagne de l'Empire, corruptrice de la civilisation, etc. ». Comme toujours Nietzsche ne fait pas dans la nuance, emporté par son délire, il est aveuglé et ne comprend plus rien à l’art, immense et magnifique, de Wagner.

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Nietzsche reproche à Wagner
« l'atmosphère de kermesse de Bayreuth,
son adhésion à l'Allemagne de l'Empire, corruptrice de la civilisation, etc.

III. Délire abject de Nietzsche contre Wagner

Qu’écrit Nietzsche contre Wagner ? Rien d’autre que les propos d’un fou, d’un délirant qui n’a plus du tout sa raison.

Jugeons plutôt :

- « L’artiste de la décadence — voilà le mot. Et ici je commence à parler sérieusement. Je suis loin de demeurer spectateur inoffensif, quand ce décadent nous ruine la santé — et, avec la santé, la musique ? D’ailleurs, Wagner est-il vraiment un homme ? N’est-il pas plutôt une maladie ? Il rend malade tout ce qu’il touche,il a rendu la musique malade.Un décadent typique qui se sent nécessaire avec son goût corrompu, dont il a la prétention de faire un goût supérieur, qui parvient à faire valoir sa corruption, comme une loi, comme un progrès, comme un accomplissement. Et l’on ne se met pas en défense. Sa puissance de séduction atteint au prodige, l’encens fume autour de lui, les erreurs qui portent sur lui s’appellent « évangile » — il n’y a pas que les pauvres d’esprit qui se sont laissé persuader ! » [4]

La charge de Nietzsche, qui sera bientôt interné, se poursuit avec une rare férocité :

- « L’art de Wagner est malade. Les problèmes qu’il porte à la scène — purs problèmes d’hystérie —, ce qu’il y a de convulsif dans ses passions, sa sensibilité irritée, son goût qui réclamait toujours des épices plus fortes, son instabilité qu’il travestit en principe, et particulièrement le choix de ses héros et de ses héroïnes, ceux-ci considérés comme types physiologiques (— une galerie de malades ! —) : tout cela réuni nous présente un tableau pathologique qui ne laisse aucun doute : Wagner est un névrosé. Rien n’est peut-être aujourd’hui plus connu, rien en tous les cas mieux étudié que le caractère protéiforme de la dégénérescence qui se chrysalide ici en un art et en un artiste. Nos médecins et nos physiologistes ont en Wagner leur cas le plus intéressant, tout au moins un cas très complet. Précisément parce que rien n’est plus moderne que cette maladie générale de tout l’organisme, cette décrépitude et cette surexcitation de toute la mécanique nerveuse, Wagner est l’artiste moderne par excellence, le Cagliostro de la modernité. En son art se trouve mêlé de la façon la plus séduisante ce qui est aujourd’hui le plus nécessaire à tout le monde, — les trois grands stimulants des épuisés, la brutalité, l’artificiel, et l’innocence (l’idiotie). » [5]

Comme on le voit, le malade mental qui finira ses jours dans l’hébétude et la prostration, n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Et cela continue de plus belle encore :

- « Wagner est une grande calamité pour la musique. Il a deviné en elle un moyen pour exciter les nerfs fatigués, — c’est ainsi qu’il a rendu la musique malade. Son génie de l’invention se surpasse dans l’art d’aiguillonner les plus épuisés, de rappeler à la vie les demi-morts. Il est passé maître dans l’art des passes hypnotiques, il renverse comme des taureaux les plus forts. Le succès de Wagner — son succès sur les nerfs et par conséquent sur les femmes — a fait de tous les ambitieux du monde musical des disciples de son art occulte. Et non pas seulement les ambitieux, mais aussi les malins... De nos jours on ne fait de l’argent qu’avec de la musique malade ; nos grands théâtres vivent de Wagner.[…]

- S’il y a quelque chose d’intéressant dans Wagner, c’est assurément la logique avec laquelle un vice physiologique se transforme en pratique, et en procédé, en innovation dans les principes en crise du goût, allant pas à pas, de conclusion en conclusion […].

- Wagner était-il d’ailleurs un musicien ? Il était en tous les cas, plus encore, autre chose : un incomparable histrion, le plus grand des mimes, le génie de théâtre le plus étonnant que les Allemands aient jamais possédé, notre talent scénique par excellence. La place de Wagner est ailleurs que dans l’histoire de la musique […].

- Que signifie-t-il malgré cela dans cette histoire ? L’avènement du comédien dans la musique : événement capital qui donne à penser et peut-être aussi à craindre.» [6]

Inutile d’y insister, la haine rageuse du dérangé mental, la mauvaise foi pathologique, la méchanceté basse et vulgaire, montrent, nietzsche.jpgincontestablement, la valeur ridicule des propos de Nietzsche à l’encontre de Wagner. Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’il y ait eu, et qu’il y ait encore, des auteurs pour conférer un minimum de crédit aux stupidités de Nietzsche, dont, en premier lieu aujourd’hui, mais cela n’est pas surprenant, le ridicule Michel Onfray, qui gratifiait, il y a quelques mois à peine, ses auditeurs de l’Université populaire de Caen, d’une charge antiwagnérienne des plus nauséabondes [7].

IV. L’étonnant parcours de Wagner

wagner_willich.jpgOr, on ne comprend rien à Wagner, si l’on ne voit pas l’extraordinaire parcours intellectuel qu’il effectua en quelques années. Dans ses plus jeunes années il fut un révolutionnaire authentique. Dans sa première autobiographie (écrite quand il n’avait pas trente ans), contant ses souvenirs de la révolution de 1830, il écrit : « Du coup, me voici révolutionnaire et parvenu à la conviction que tout homme tant soit peu ambitieux ne devait s’occuper que de politique. » C’est l’époque où au Vaterlandsverein de Dresde (le 14 juin 1848), il prononce un discours dans lequel il expose ses idées subversives : « suppression des privilèges de la noblesse, armement du peuple, abolition de l’argent, etc. Toutefois, il écrit étrangement un drame : Jésus de Nazareth, un prétexte à développer ses propres idées sur la supériorité de la loi d’amour, tout en prenant une part personnelle au soulèvement révolutionnaire qui agite la ville de Dresde dans les premiers jours de mai 1849, en se liant intimement avec Roeckel, l’un des chefs du parti libéral, et l’anarchiste Bakounine.

En exil, marqué par Feuerbach, il emploie les premiers mois de son séjour en Suisse à la composition d’écrits théoriques sur l’art [8]. Comme on l’écrit : « La productions de sa première période attestaient une curieuse tendance mystique, tour à tour idéaliste et pessimiste, dont la signification exacte reste un peu indécise (…) il glorifie la nature, la vie, l’amour, marque une hostilité très accentuée contre les idées ascétiques et chrétiennes, professant que Dieu n’est que l’homme idéalisé par la croyance populaire, que la vraie religion est le culte de l’humanité, que l’homme n’a d’autre fin que lui-même, d’autre loi que le besoin; mais la révolution viendra et régénérera le monde, inaugurant pour l’humanité, dès cette vie terrestre, une vie de haute félicité. » [9]

Wagner écrivit ensuite le poème de L’Anneau du Nibelung, drame philosophique qui révèlera une tendance nouvelle, car ayant lu pour la première fois, en 1854, Le Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer, il y reconnait l’expression la plus complète de sa propre pensée, acceptant toutes les conséquences de cette doctrine, en concluant à la nécessité, pour l’homme, d’abjurer tout désir temporel, et enseignant que l’humanité ne peut arriver à la rédemption, à la félicité, que par la voie douloureuse du renoncement.

 

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L’homme, dira Wagner : « s’élève aux vérités supérieures par l’intuition »,

l’art a donc l’ultime et principale mission

de représenter à l’aide de symboles les vérités de l’esprit.

 

V. L’évolution spirituelle vers le christianisme

lohengrins_ankunft.jpgWagner à cet instant, pense qu’est absolument acquise l’idée de la perversion du monde, où règne sans partage le vouloir-vivre égoïste, la haine de l’autre, le narcissisme prétentieux et le mépris. La seule possibilité de régénération de l’homme, passe ainsi pour lui, par une conversion de la volonté et une acceptation du renoncement. On imagine la réaction de Nietzsche à de telles idées ! L’auteur du Zararhoustra y voit une trahison des idéaux fondés sur le rejet du Ciel et des arrières-mondes abstraits.

Pour Wagner, si l’on veut réaliser cette régénération, il convient de s’alimenter correctement en évitant les poisons que sont l’alcool et la viande. Il se met à l’alimentation végétale, modère sa vie et son emploi du temps, établit un environnement de silence et de quiétude propice à l’intériorité et à la méditation. Il affirme à cette époque, ce qui lui sera beaucoup reproché, qu’une cause principale de la dégénérescence des sociétés provient de l’impureté causée par le mélange des races, faisant le procès des juifs fauteurs de troubles, œuvrant au métissage et incarnation de l’appétit de lucre, du vouloir-vivre égoïste, et proclame solennellement la prédestination du peuple allemand.

Il s’élève avec force proteste contre les doctrines matérialistes, évolutionnistes et scientifiques, refusant que la science soit une forme de l’authentique connaissance. L’homme, dira-t-il, « s’élève aux vérités supérieures par l’intuition »; l’art pour lui a donc l’ultime et principale mission de représenter à l’aide de symboles les vérités de l’esprit, ayant pour principe une moralité supérieure, car l’art, écrit-il, ne fait qu’un avec la religion, il est, dans une perspective spirituelle, indissolublement uni à la religion, puisque devant nous soutenir vers les domaines transcendants de la vie éternelle.

 

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Ferdinand Leeke (1859-1925)

Parsifal à la recherche du saint Graal

 

VI. Parsifal ou la conversion au Christ !

parzival01.jpgC’est alors que, franchissant le pas, Wagner s’ouvre définitivement à la foi religieuse, proclamant la vérité de la Rédemption par le sacrifice volontaire de Jésus, Incarnation vivante de l’amour infini donateur de la régénération salvatrice de l’humanité. Voulant traduire ses nouvelles convictions en musique, Wagner écrit alors Parsifal, empruntant à la légende du saint Graal le sujet central de l’opéra, sujet dont il avait déjà tiré Lohengrin. Son héros a le cœur pur, s’élevant peu à peu par l’intuition spirituelle à la suprême sagesse. Auprès de lui apparaîtra Kundry, l’ancienne pécheresse libérée de la malédiction par le repentir.

L’action se déroule au sein de la confrérie des chevaliers du Graal, gardiens du Calice dans lequel tomba le précieux sang du Crucifié. Les deux scènes du temple, dans lesquelles est représentée la cérémonie du sacrifice, ont été réalisées par l’artiste, au triple point de vue de la représentation dramatique, plastique et musicale, avec une sublimité à laquelle l’art ne semble pas avoir précédemment atteint. L’enchantement du vendredi saint, épisode par lequel Wagner reçut l’inspiration première de l’œuvre, est un des plus beaux passages de tout l’histoire de l’art dramatique.

Parsifal fut représenté pour la première fois à Bayreuth le 26 juillet 1882. Le succès des représentations de cette seconde série fut bien plus grand que celui des représentations de L’Anneau du Nibelung, et put faire concevoir de meilleures espérances pour l’avenir de l’œuvre de Bayreuth. Wagner s’occupait d’en organiser une nouvelle série pour l’année suivante, quand il mourut subitement à Venise le 13 février 1883, des atteintes d’une maladie du cœur. Il avait commencé deux jours avant sa mort un nouvel ouvrage philosophique, Sur le féminin dans l’homme. Son corps, ramené en Allemagne, fut inhumé à Bayreuth, dans le parc même de la Wahnfried.


Conclusion : la haine ignoble de Nietzsche envers Parsifal

graal_dante_rosseti.jpgNietzche a violemment critiqué Wagner et son œuvre en raison de son antichristianisme forcené. Il regarda comme unwagner_370.jpg véritable blasphème l’ambition chrétienne et spirituelle du Parsifal [11] dont l'action est un écoulement irrépressible qui tend vers le miracle du Salut. Tout l'opéra se déroule ainsi jusqu'à sa conclusion : de la malédiction au pardon. De l'ombre à la lumière. La profonde unité du drame de Parsifal fait entendre et voir comme des réminiscences, les aspects les plus sacrés du rituel chrétien de la Cène, où il s'agit moins de transférer l'action liturgique sur la scène que de donner forme aux mystères de la Foi et d'activer lyriquement leur signification profonde, magnifiant par la présence incessante des thèmes splendides de l’orchestre.

Dans le Parsifal, mythe germanique et mythe chrétien se mêlent pour n'en former qu'un seul dans la vaste imagination magnifique de Wagner.  Le génie du compositeur fut d'ouvrir son drame et sa signification profonde vers la mystique pure. Ainsi, Parsifal comme la Tétralogie dépasse toutes les toutes les époques, puisqu’il se fonde dans le cycle de la Rédemption des âmes par le Christ.

Telle est la raison de la haine féroce que déversa indignement Nietzsche à l’encontre du génie de Wagner qui ira, par mauvaise foi éhontée, jusqu’à lui préférer le Carmen de Bizet et ses espagnolades. Telle est encore, celle de tous les critiques antichrétiens qui détestent violemment Wagner, précisément pour la sublime beauté de sa mystique et de son incomparable musique.

 

Parsifal_vor_der_Gralsburg.jpg
Hans Werner Schmidt (1859–1950)
"Parsifal devant le château du Saint Graal"
Dans le Parsifal,
mythe germanique et mythe chrétien se mêlent
pour n'en former qu'un seul

Wagner reste et restera pour la postérité le compositeur inégalé qui alla jusqu’au sublime sur le plan de la création artistique, au moment où Nietzsche, de façon misérable, aveuglé par son antichristianisme viscéral, éructait des odieux blasphèmes contre le saint calice du Christ :

- « Ce furent des malades et des décrépits qui méprisèrent le corps et la terre, qui inventèrent les choses célestes et les gouttes du sang rédempteur (…) Ils voulaient se sauver de leur misère et les étoiles leur semblaient trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer : Hélas ! que n’y a-t-il des voies célestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre Etre, et dans un autre bonheur ! » – Alors ils inventèrent leurs artifices et leurs petites boissons sanglantes ! » [12]

Inutile de souligner, écartant avec dégoût ces honteuses phrases de Nietzsche, qui lui furent sans doute dictées par la folie démoniaque qui s’était emparée de son esprit malade, que notre profond et infini respect va entièrement aux magnifiques paroles du Parsifal, et notre complète admiration, à son aspiration religieuse et mystique :

« Le Graal est la Coupe, la Coupe elle-même,

que Notre Seigneur offrit lors de la dernière Cène aux siens.

Cette Coupe représente le Calice de la fleur qui contient la semence.

Elle est l'emblème de la pureté,

le haut idéal auquel nous devons aspirer. »

 

 

 

parsifal_jwilhelm-hauschid_j.jpg

« Celui qui vaincra,

j'en ferai un pilier dans le Temple de mon Dieu

et il n'en sortira plus. »

(Apocalypse 3,12)

 

 

Notes.

[1] On apprend selon Paul Janz, auteur du catalogue des œuvres musicales de Nietzsche :


- « Après ses années de lycée il produit plusieurs ébauches : « d'un requiem (sans doute inspiré de Mozart), d'une messe, d'un oratorio de Noël, d'un très beau miserere qu'il a dû composer sous l'influence de Palestrina. Il y a de très belles pièces pour piano, une quinzaine de lieder, des ébauches symphoniques qui, allant bien au-delà de ce qu'on faisait de son temps, annoncent Richard Strauss. Nietzsche travaillait des impressions qu'il recueillait à l'écoute des autres, comme s'il discutait avec ceux qui pouvaient sentir comme lui. Ainsi, avec Beethoven ou Chopin. La plupart de ses compositions musicales datent de ses années d'études, avant donc ses années de philosophe. Ses premières compositions épousent le style romantique de son temps ; elles témoignent de l'influence de Schumann. Plus tard, dans cette grande composition qu'est la Fantaisie pour piano, Nietzsche cite tout à fait consciemment le Siegfried-Idyll de Wagner. Si Nietzsche est un musicien romantique, comme philosophe, il cherche à surmonter le romantisme. Être resté romantique, c'est un des reproches qu'il adresse à Wagner. Nietzsche refusait le type de développement que l'on trouve chez Wagner. Il leur préférait des morceaux plus ciselés, parfaits, fermés sur eux-mêmes et bien identifiés comme on en trouve dans les opéras de Mozart, dans la Carmen de Bizet ou chez Liszt. Nietzsche s'est essayé à de grandes compositions, qui ne sont pas du tout influencées par Wagner. On a un amusant morceau pour piano, qui se développe pour brusquement se transformer en une sonate de Beethoven, qu'il appréciait particulièrement et qu'il a beaucoup joué, avec Chopin. » (cf. P. Janz, Nietzsche et la musique, Magazine littéraire n° 298 - avril 1992).

[2] L. Ferry, Nietzsche, entre sagesse et folie, Le Point n°1352. « Wagner aimait vraiment Nietzsche, mais maladroitement. Un jour, il lui fait un compliment qui se veut charmant, assurant qu'il le place dans son cœur « entre femmes et chiens ! » Et une autre fois, il lui déclare : « Vous pouvez beaucoup pour moi : vous pouvez prendre sur vous toute une moitié de la tache que le destin m'assigne. Et, ce faisant, peut-être accomplirez-vous toute votre destinée. »

[3] F. Nietzsche, Le Cas Wagner : un problème pour musiciens, 1888.

[4] F. Nietzsche, Ibidem, § 5.

[5] Ibid.

[6] Ibid. § 7 ; 8 & 11.

[7] Paragraphe significatif du septième chapitre « Humain trop humain », donné par Michel Onfray le lundi 23 mars 2009 - (F. Nietzsche #4) « Le moment œdipien » - Cours n° 142  :

a. L’esprit libre affirme :

1. Que Dieu est une invention : Wagner y recourt comme à un secours.

2. Qu’il faut s’affranchir du passé, de la tradition : Wagner y revient et apprécie le rite (la messe).

3. Qu’il faut être par delà bien et mal : Wagner revendique le bien et le mal chrétien haine de soi, idéal ascétique, haine du monde, etc.

4. Qu’il faut se déterminer soi-même : Wagner s’appuie sur les Evangiles.

5. Qu’il faut vouloir la santé : Wagner célèbre les « vertus qui rapetissent », Valeurs décadentes, nihilistes.

6. Qu’il faut dépasser le nihilisme : Wagner s’y complait et en organise le culte.

7. Qu’il faut triompher des superstitions religieuses : Wagner restaure la bimbeloterie du christianisme médiéval, Graal, sang du Christ…

Etc., etc., etc.

[8] Il écrivit et publia coup sur coup : L’Art et la Révolution (1849), L’Artiste de l’avenir (1849), L’Oeuvre d’art de l’avenir (1849), L’Art et le Climat (1850), Le Judaïsme dans la musique (1850), L’État et la Religion (1850), Opéra et Drame (1851), Communication à mes amis (1851), puis entreprit la composition de sa tétralogie : L’Anneau du Nibelung.

[9] Article [Richard Wagner] de: La grande encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts. Tome trente et unième (Thermophyle-Zyrmi). Réalisée par une société de savants et de gens de lettres. Sous la direction de MM. Berthelot, Hartwig Derenbourg, F.-Camille Dreyfus... [et al.]. Paris, Société anonyme de la Grande Encyclopédie, p. 1161-1168.

[10] Comme certains le définissent : « Optimiste en 1848, pessimiste en 1854, il finit dans sa glorieuse vieillesse par concilier en une formule originale son optimisme et son pessimisme, par fonder sur la conscience de la souffrance universelle l’espoir d’une rédemption future de l’humanité » (Lichtenberger). Lui-même a résumé sa tendance en ces termes dans un écrit de 1880 ». Wagner soutient : « Nous reconnaissons le principe de la déchéance de l’humanité et par suite la nécessité de sa régénération; nous croyons à la possibilité de cette régénération et nous nous vouons à son accomplissement en toute façon. » Sous l’empire de ces idées, il publia un grand nombre d’opuscules dont voici les principaux titres : Moderne (1878); Pouvons-nous espérer? (1879); Lettre ouverte à M. Ernst de Weber (contre la vivisection) (1879); Religion et Art (ouvrage important) (1880); À quoi sert cette connaissance? (1880); Connais-toi toi-même (1881); Introduction à l’ouvrage de Gobineau : Jugement sur l’état actuel du monde (1881); Héroïsme et Christianisme (1881).

[11] Voici la nature des propos de Nietzsche, qui se passent de commentaire, à l’encontre du Parsifal de Wagner : « Parsifal est une œuvre de rancune, de vengeance, empoisonneuse secrète qui s'attaque aux principes de la vie, une œuvre mauvaise. — Prêcher la chasteté est une œuvre mauvaise. — Prêcher la chasteté est une provocation à la contre-nature. Je méprise quiconque ne ressent pas Parsifal comme un attentat contre la morale. » (Cf. Nietzsche contre Wagner, 1877).

[12] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1re partie, Des hallucinés de l’arrière-monde’’, 1883.

 

09:58 Publié dans De la musique | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : musique classique, philosophie, christianisme, blasphème |  Imprimer | | | | | Pin it!

mardi, 04 août 2009

Nietzsche : une idole crépusculaire !

ou Alain de Benoist

face aux indigentes critiques d’un nietzschéen d’opérette

par Zak

philosophie,christianisme,reflexion,religion


 

On est saisi de stupeur devant la pensée délirante

de Nietzsche,

qui sombra définitivement dans l’aliénation mentale.

 

 

 

alain-de-benoist.jpgPour une fois, et alors même que nous avons clairement souligné la limite que représente pour nous l’idée d’un recours au paganisme qui serait oublieux des vérités spirituelles qui se sont imposées à la faveur de l’Histoire, toutefois, nous rejoignons entièrement Alain de Benoist dans sa reconnaissance de la supériorité métaphysique de Heidegger (1889-1976) par rapport à Nietzsche (1844-1900), comme il eut l'occasion de le déclarer fort nettement parfois, ce qui lui a valu, récemment, quelques mauvaises flèches, assez basses et vulgaires, d’Olivier Meyer, auteur d’un médiocre guide des citations de Nietzsche et responsable d’un blog pompeusement intitulé «Nietzsche académie», dont le but affiché, à l’insondable bêtise voltairienne, est : « écrasons l’infâme » !

Alors même que l’auteur de « Vue de droite » (1977), sans méfiance, s’était plié aimablement aux questions posées par Olivier Meyer, qui s’amuse, ridiculement, à proposer sur le net un « test du surhomme », et dont la 4e de couverture de son pitoyable guide est accompagnée de ces phrases qui prêtent à rire : « Dieu est mort. Libre à nous de devenir surhumains. Qui veut devenir surhumain ? Qui veut apprendre à maîtriser son éclair ? Les citations de Nietzsche réunies dans ce guide sont tirées de son œuvre complète et constituent de véritables tables des lois des Hyperboréens. La foudre surhumaine est entre vos mains…que vive le Surhomme » [1], l’ignorantin, qui prétend remettre à l’endroit les idées « avancées par Alain de Benoit » (sic !), considérant, rien moins, de son « devoir philosophique d’accoucher les esprits de la vérité en pratiquant le débat d’idées » [2], ose écrire ces énormes balivernes qui exsudent la mauvaise digestion adolescente et acnéique d’Ainsi parlait Zarathoustra : « Nietzsche serait prisonnier de la valeur, j’y vois plutôt la marque de son sceau aristocratique qui se traduit comme vous l’avez souligné par un certain pathos de la distance. Il resterait ainsi encore dans la métaphysique, je ne pense pas, car cette valeur n’est plus idéelle mais réelle, incarnée dans une philosophie organique dont le visage est celui de Dionysos, le dieu très biologique de la vigne et du vin, celui de l’Eternel retour. On est très loin de concepts philosophiques abstraits et abscons, de galimatias « philosophars »… »

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Olivier Meyer, est responsable d’un blog
pompeusement intitulé « Nietzsche académie »,
dont le but affiché est : « écrasons l’infâme » !
 
 
 
 

I. L’erreur fondamentale de Nietzsche

Alain de Benoist écrit, à juste titre : « …c’est à Heidegger que j’ai fini par donner la première place. J’ai en effet été sensible à la critique faite par ce dernier de la philosophie de Nietzsche. Heidegger opère une distinction rigoureuse, qui a pour moi été décisive, entre ontologie et métaphysique. Il montre que, chez Nietzsche, la Volonté de Puissance – en réalité, Volonté vers (zur) la Puissance – est en péril de devenir simple volonté de volonté. Comme Nietzsche, Heidegger accorde une importance considérable à la question du nihilisme, mais il montre aussi que, face au nihilisme, la tâche la plus urgente n’est pas tant de substituer des valeurs à d’autres valeurs, fussent-elles opposées, mais de sortir de l’univers de la valeur, qui est une mutilation de l’Etre. Sa conclusion est que Nietzsche, dans la mesure où il demeure prisonnier de l’univers de la valeur, reste encore dans la métaphysique. » Il poursuit : « Enfin, sur la question de la vérité, question nietzschéenne par excellence, ce que déduit Heidegger d’une méditation sur la notion grecque d’aléthéia, me paraît d’une profondeur inégalée. » [3]

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Pour Heidegger la pensée de Nietzsche est celle par laquelle
les temps modernes « parviennent à leur physionomie propre », à leur achèvement.
 
 

HEI NI.jpgOr, tout cela est parfaitement exact ! Car ce que démontre Heidegger dans son étude sur Nietzsche [4], c’est que celui qui se voulut, non sans une dimension démesurée, à l’origine d’un renouveau sur le plan philosophique, fut en réalité le sinistre fossoyeur de la métaphysique occidentale. En effet, en conférant à la notion de « valeur » une dimension extraordinairement boursouflée, il contribua, plus que quiconque avant lui, à l’effacement complet et tragique de l’idée de l’Être, s’inscrivant dans une tradition qui résulte de l'oubli et même, plus encore, de l'abandon de l'Être.

C’est ainsi que dans la volonté de puissance, où culmine de façon inquiétante la prétention du sujet à «arraisonner» l’étant selon les outils mortifères et aveugles de la technique, s’est, hélas ! effacée l’interrogation fondamentale au profit d’un appétit inconséquent et grégaire par lequel s’exprime ce qui en l’homme est le plus éloigné de ce qui peut s’ouvrir au mystère du « rien de ce qui est ». De même, par l’apologie du surhomme, qui prodigue une fallacieuse énergie aux pauvres ambitions mortelles du sujet, se figèrent drastiquement les pires illusions aberrantes concernant le rêve d’un arraisonnement du monde à la force des bras. Enfin, pénétré de tous les préjugés les plus éculés qui véhiculent la véritable perte de ce qui est à penser, soit « l’impensé de la tradition métaphysique », la philosophie nietzschéenne appartient, à un niveau rarement égalé avant elle, à la triste histoire de «l’oubli de l’être», essence d’un stérile devenir métaphysique.

Comme le souligna Heidegger, à propos de ce qu’est l’ontologie en son essence, totalement incomprise au travers de la pensée philosophique, et inaccessible à Nietzsche qui ne sut jamais dépasser l’horizon humain trop humain : “L’histoire de l’Etre n’est ni l’histoire de l’homme et d’une humanité, ni l’histoire du rapport humain à l’étant et à l’Etre. L’histoire de l’Etre est l’être même, et rien que celui-ci. Toutefois, parce que l’Etre, pour fonder sa vérité dans l’étant, revendique l’être humain, l’homme demeure impliqué dans l’histoire de l’Être, jamais autrement que selon la manière dont il assume son essence à partir du rapport à l’être et conformément à ce rapport, - selon la manière aussi dont il la perd, la transgresse, la sacrifie, la motive ou la gaspille. Le fait que l’homme n’appartient à l’histoire de l’Etre que dans la sphère de son essence déterminée par la revendication de l’Etre et non pas eu égard à sa façon de se manifester, d’agir et de produire, de réaliser à l’intérieur de l’étant, voilà qui signifie une restriction particulière. Elle peut se révéler en tant qu’un signe d’élection, aussi souvent que l’Etre donne à savoir ce qui vient en son propre, quand il est permis à l’homme de risquer son essence, que la primauté de l’étant a immergée dans l’oubli.” [5]

Cette donation, en mode subtil, de l’Etre, Nietzsche ne sut ni la percevoir ni la pressentir, elle lui resta, pour son malheur et celui de ses lecteurs, inconnue, aboutissant à une cécité métaphysique qui bloqua la perspective du philosophe au marteau au domaine de l’étant d’une façon rédhibitoire et définitive.

II. Nietzsche : « le plus débridé des néo-platoniciens »

nietzsche1864.jpgHeidegger, à la surprise générale dans ses séminaires commencés en 1936, dira de Nietzsche qu'il fut le « plus débridé des platoniciens ». Pourquoi cette curieuse affirmation ? Tout simplement parce que le renversement de Platon auquel voulut se livrer Nietzsche, sera en fait pour lui, à son total insu, la meilleure manière de rester entièrement platonicien. Comme le vit très bien Jean Beaufret, le prétendu renversement (Umkehrung) de Platon, équivaut-il à un dépassement (Überwindung) ? N’est-il pas plus juste de l’interpréter comme un accomplissement(Vollendung) de ce même Platon ? « En d'autres termes, décrire le monde sensible comme le «monde vrai », et le monde suprasensible comme fiction mensongère, cela suffit-il à sortir du platonisme ? Le retournement nietzschéen du platonisme, ne répond-il pas à son tour, dans le platonisme, à quelque chose du platonisme qui devient d'autant plus visible à la lumière de son retournement ? » [6]

La réponse est évidemment positive. Car Nietzsche, loin de sortir de Platon le réintroduit avec une force inouïe dans le02_platon.jpg ciel des idées, puisque, comme le précise Heidegger, et le souligne Alain de Benoist, « s'opposer à quelque chose implique presque inéluctablement de participer de cela même à quoi l’on s’oppose, le « renversement » de Platon auquel procède Nietzsche a comme caractéristique majeure de conserver des schémas conceptuels ou des inspirations fondamentales propres à ce qu’il entend renverser.» [7].

L’entreprise de Nietzsche, basée sur le renversement de toutes les valeurs (le sous-titre La Volonté de puissance est : « Essai d'une transvaluation de toutes les valeurs ») , aboutit au final à une méprise absolue, un échec patent car le primat de la « valeur » est une dérive de la modernité, un vieux retour manqué de l'agathon platonicien, qui, au lieu de placer le bien en soi dans l’abstraction, le ramène au monde d’ici-bas en considérant qu’il s’agit d’une œuvre révolutionnaire, alors qu’il y a là, la caricature grossière d’une mauvaise transposition platonicienne.

III. Nietzsche : le mortifère avocat du subjectivisme moderne

Mais la plus redoutable conséquence du primat nietzschéen de la valeur, est l'émergence de ce que Heidegger appelle la métaphysique de la subjectivité, transformant l’homme ancien et traditionnel, ouvert à la dimension transcendante, en pauvre « sujet » réduit à son seul horizon individuel, faisant — comme le dit Heidegger, que l'homme « en tant que subjectum s'organise et pourvoit à sa sécurité eu égard à son installation dans la totalité de l'étant.» [8] En termes clairs, l’individu, ce qui caractérise bien l’infecte modèle qui s’est imposé dans la modernité, en raison de cet enfermement sur lui-même, devient le référent absolu d’une médiocre vérité, celle de ses instincts immédiats et de ses appétits sensibles ; en guise de « surhomme », l’homme occidental en est la hideuse figure type., devenu le narcisse efféminé et inverti, lâche et craintif, complaisant et satisfait, qui triomphe et prospère avec une joie palpable aujourd’hui au sein du système de consommation.

 

En guise de « surhomme » soucieux de son corps,

l’homme occidental est devenu la hideuse figure

du narcisse efféminé.

 

 

L’appel à la glorification du corps, au rejet des arrières mondes pour vivre libre et jouir en étant libéré de toutes contraintes, est devenu, passant des pages du Zarathoustra à la réalité concrète de tous les jours, le discours dominant d’une société vidée de sens, tournée fébrilement vers l’exaltation systématique et pathétique du moi. Le plat dévot de la glose nietzschéenne, ne craint pas d’écrire : « le nietzschéisme (…) c’est aussi une sagesse de la folie, celle du Surhomme, l’homme transmuté par l’expérience victorieuse de l’Eternel retour », continuant ainsi la récitation de son catéchisme auquel il semble ne rien comprendre, mais qui a le mérite de rendre plus évidente son indigente pensée : « Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra ne cache pas son intention de créer une nouvelle espèce, ses enfants comme il les appelle, qui vivront sur les îles bienheureuses, plus haut plus beaux plus forts, carrés de la tête aux pieds… Nietzsche (…) professe un eugénisme à peine voilé (…) … Dès lors qui peut dire que le surhomme de Nietzsche n’aurait pas recours aux biotechnologies pour améliorer le type homme, surtout si « l’homme est une corde tendue entre l’animal et le surhomme »... J’entends bien qu’il ne s’agit pas d’un matérialisme biologique, mais tout de même, si l’on met cette idée en rapport avec la pensée du corps qu’il développe par ailleurs… corps et esprit ne faisant plus qu’un… il me semble difficile de soutenir que le nietzschéisme est un spiritualisme, surtout quand on se choisit comme dieu tutélaire Dionysos le dieu de l’incarnation, de la deuxième naissance, celle de la cuisse de Jupiter, véritable incubateur biotechnologique avant l’heure…. » [9]

IV. Nietzsche : un penseur égaré

La pensée de Nietzsche, qui se fonde sur le renversement des valeurs et qui ne parvient pas à atteindre le « commencement », loin de s’opposer au nihilisme elle en est l’expression la plus achevée. Nietzsche, dénué de compréhension à l’égard de l’authentique métaphysique [10], est le penseur de la modernité accomplie, il est le type même du penseur moderne, perdu et égaré, il est l’emblème même de la désorientation contemporaine, ce qui fit dire à Heidegger que la pensée de Nietzsche est celle par laquelle les temps modernes « parviennent à leur physionomie propre » [11], à leur achèvement.

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« Ce que je redoute,
ce n’est pas l’être épouvantable qui se tient derrière ma chaise,
c’est sa voix : Non pas les mots, mais le ton inarticulé, inhumain de cet être.
Si encore il parlait comme parlent les hommes »
 
 

Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que Nietzsche s’est absolument trompé en tout : sur le bouddhisme, sur le christianisme, sur l’islam. Sur Le bouddhisme, dont on sait aujourd’hui qu’il participa à toutes les entreprises guerrières les plus féroces de l’Asie, il énonce des stupidités gigantesques : « La première condition pour le bouddhisme est un climat très doux, une grande douceur et une grande libéralité dans les mœurs. Pas de militarisme (…) On veut comme but suprême la sérénité, le silence, l’absence de désirs et on atteint son but. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on aspire seulement à la perfection : la perfection est le cas normal. (…) Le bouddhisme est une religion pour des hommes tardifs, pour des races devenues bonnes, douces, supraspirituelles, etc.» [12] A l’époque où Nietzsche écrit ce texte (1888), le bouddhisme militarisé fait des ravages au Japon et en Corée, et au Tibet, aidé par la magie noire et la sorcellerie, il exerce une tyrannie barbare depuis des siècles, où le servage, la corruption et le crime dominent [13]

D’autre part, sa haine morbide du christianisme, qui se distingua par la douceur de mœurs des premiers chrétiens, leur intelligence spirituelle, leur bonté et droiture, qui répandit dans le monde païen la lumière du pardon, lui fait écrire des absurdités grotesques : « On fait bien de mettre des gants, quand on lit le Nouveau Testament. Le voisinage de tant de malpropreté y oblige presque. Nous fréquenterions des « premiers chrétiens » tout aussi peu que des juifs polonais : ce n’est pas qu’on ait même besoin de leur reprocher la moindre des choses... Tous les deux ne sentent pas bon. — J’ai cherché en vain dans l’Évangile ne fût-ce qu’un seul trait sympathique ; rien ne s’y trouve qui soit libre, bon, ouvert, loyal. L’humanité n’y a pas encore fait son premier commencement, — les instincts de propreté manquent... Il n’y a que de mauvais instincts dans le Nouveau Testament, il n’y a pas même le courage de ces mauvais instincts. Tout y est lâcheté, yeux fermés, duperie volontaire. N’importe quel livre devient propre quand on vient de lire le Nouveau Testament. » [14]

Quant à l’islam, dont la seule grandeur fut le pillage, la razzia, le vol, semer la terreur, asservir les peuples et chasser les "infidèles", il inspire ce type d’émoi indigne à l’auteur de Par delà le bien et le mal : « Le christianisme (…) nous a frustrés de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure!… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière…Guerre à mort avec Rome ! Paix et amitié avec l'Islam !... » [15]

Conclusion : un malade mental nommé Nietzsche !

Nietzsche.jpgOn est ainsi, à la lecture, saisi de stupeur devant la pensée délirante de celui qui provoque les pamoisons naïves de l’aquarelliste Olivier Meyer, et en suscita bien d’autres, plus relevées encore, chez de nombreux auteurs contemporains, éblouis par les folies de leur piteux maître à penser (Derrida, Deleuze, Foucault, Sollers, Onfray, etc.)

Mais ce que l’on ignore souvent, c’est que grâce à la volumineuse correspondance qu’il a entretenue, nous savons que Nietzsche, qui souffrait de migraines depuis l’âge de 12 ans, était atteint d’une psychose maniacodépressive qui en fit l’objet constant d’hallucinations auditives : « Ce que je redoute, ce n’est pas l’être épouvantable qui se tient derrière ma chaise, c’est sa voix : Non pas les mots, mais le ton inarticulé, inhumain de cet être. Si encore il parlait comme parlent les hommes » (automne 68), ou visuelles : « A l’instant où je levais le regard, il me sembla, dans une vision rapide comme l’éclair, voir près de ma table, un homme pâle profondément incliné. L’instant d’après, alors que l’œil cherchait à saisir cet objet avec plus d’acuité, j’aperçois à quelques pas de ma table un chat.(…) Je vois un arbre et je le prends pour un enfant. Je vois très distinctement les traits d’un visage dans une conversation mais c’est moi qui les imagine avec une telle acuité. » Par ailleurs, victime de phobie aux sons, aux bruits, à la lumière (le soir lorsqu’il écrivait, il recouvrait sa lampe de bureau d’une étoffe rouge), d’hyperesthésie affective, objet d’anxiété permanente avec un énorme sentiment de culpabilité (tant dans les phases mélancoliques que dans les phases hypomaniaques), traversé par des crises d’angoisses déclenchées par tout motif émotionnel, même par un événement heureux (départ en voyage, visite d’un ami…), tel était, dans sa réalité, l’état du brillant penseur du renversement de toutes les valeurs, le chantre de l’énergie vitale et de la volonté de puissance !

D'ailleurs l’exposé de la totale démence de Nietzsche,  par Jean Montenot, est absolument éloquent et démonstratif : «  Un homme décrétant de son propre chef qu'il faudra désormais mesurer le temps à partir du 30 septembre 1888, date, selon lui, du dernier jour du christianisme; un homme qui signe ses lettres «Dionysos» ou «le Crucifié», qui intitule les chapitres de son ultime autobiographie, Ecce Homo : «Pourquoi je suis si sage?», «Pourquoi je suis si avisé?», «Pourquoi j'écris de si bons livres?», etc. - ne peut être qu'un détraqué, un toqué! Il est aisé de relever dans l'oeuvre ou dans les témoignages des contemporains les signes précurseurs de la catastrophe finale, voire de montrer que la folie de Nietzsche vient de loin.. (…) Dans un brouillon de lettre à Peter Gast, daté du 30 décembre, il se déclare princeps Taurinorum (prince des Turinois), nomme Victor Buonaparte sur le trône de France, le journaliste Jean Bourdeau «ambassadeur à sa propre cour» et se livre à quelques autres facéties de ce genre, notamment une savoureuse proclamation aux cours européennes, les appelant à « anéantir la dynastie des Hohenzollern, ce nid d'idiots et de criminels écarlates». Il écrit à Strindberg qu'il a «convoqué à Rome une assemblée de Princes» pour les faire fusiller. » [16] 

 

En toute logique, après une existence heurtée et maladive pendant laquelle il produisit de nombreux ouvrages dans lesquels il se voyait le prophète d’une nouvelle ère pour la philosophie et le monde (quelques jours avant de sombrer dans la folie il écrit à M. Brandès, à M. Bourdeau, pour leur signifier que, « nouveau Christ », il avait « une seconde fois sauvé le monde » [17]), Nietzsche, en janvier 1889, comme il était prévisible, perdit définitivement la raison, et passa les 11 dernières années de son existence dans un état d’aliénation mentale, véritable effondrement conduisant lentement à une irréversible déchéance, puis à la mort [18].

 

 

Lorsqu’on sait que l’une des dernières pensées de Nietzsche, alors que la folie, réelle ou simulée, s’était déjà emparée de son esprit, est celle-ci : « J'ai mangé le rouleau qui contenait Dieu. Mes selles en sont témoins... » (Ich habe die Schrift-Rolle die Gott enthielt gegessen. Meine Exkremente können das bezeugen...) [19], on comprendra la valeur réelle qu’il faut conférer à la philosophie désorientée de celui qui est bien, comme le comprit parfaitement Heidegger, l’exemple le plus achevé du nihilisme accompli.

 

 

Effectivement, comme on le constate dans ce cri final et pathétique de sa philosophie, et ainsi que le disait le nietzschéen dévot Olivier Meyer  : « [La valeur défendue par Nietzsche] n’est plus idéelle mais réelle, incarnée dans une philosophie organique… », le problème, c’est que la  substance de cette philosophie organique, en guise de « dieu très biologique » (sic), se réduit ultimement, et c’est là une façon tout de même assez originale d’en témoigner concrètement, à la matière fécale. De la sorte, Olivier Meyer avait donc au moins raison sur un point : « [avec Nietzsche ] on est très loin de concepts philosophiques abstraits et abscons, de galimatias ‘‘philosophars’’… », mais on peut toutefois se demander si cet amour de la « matière vivante » n’est trop exagéré, et surtout s'il n’en fait pas un peu trop pour nous prouver sa haine des arrières mondes et de l’abstraction…

 

Notes.

[1] Olivier Meyer, Nietzsche, guide des citations, Pardès, 2005.

[2] Olivier Meyer dit comiquement à Alain de Benoist : « Vous avouez un penchant heideggerien. Bien vous en fasse, personnellement à l’instar de Nietzsche, je me méfie des gens à système, fût-il ontologique… »

[3] Nous sommes cependant un peu moins enthousiaste que de Benoist lorsqu’il soutient, s’agissant de l’œuvre de Nietzsche : « on est d’autant moins excusable de s’en tenir à la lecture des œuvres les plus connues que l’on dispose aujourd’hui en France d’une excellente traduction de l’édition Colli-Montinari, qui a notamment l’immense mérite de proposer l’intégralité des fragments posthumes », car loin de constituer l’aboutissement éditorial de Nietzsche, l’édition de Colli et Montinari, « qui ne peut être prise pour l’herméneutique plenitudo temporum annoncée par les interprètes impatients de se débarrasser des problèmes inquiétants inhérents à la lecture de l’œuvre nietzschéenne », présente de nombreux défauts passablement désagréables. (Cf. Domenico Losurdo, « Les lunettes et le parapluie de Nietzsche », in Noesis, N°10 | 2006)

[4] Heidegger consacrera en tout six séminaires à l'étude de l’œuvre Nietzsche, qui s’étendront de 1936 à 1942, et qui furent ensuite recueillis en deux tomes, Nietzsche I et Nietzsche II. En 1943, il prononça la conférence « Le mot de Nietzsche, Dieu est mort », reprise dans les Chemins, puis en 1953, la conférence « Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? », reprise dans les Essais et conférences.

[5] M. Heidegger, Nietzsche, vol. 2, ch. X, La remémoration dans la métaphysique, trad. Pierre Klossowski, Gallimard, 1990, p. 398.

[6] J. Beaufret, Dialogue avec Heidegger, vol. 2, Philosophie moderne, Minuit, 1973, p. 195.

[7] A. de Benoist, Heidegger critique de Nietzsche, Volonté de puissance et métaphysique de la subjectivité, Nouvelle Ecole, 2005, p. 125.

[8] Martin Heidegger, Nietzsche, op. cit., p. 23.

[9] O. Meyer, Commentaire, publié le 29/01/2009.

 

[10] Heidegger écrit : « Ni Nietzsche, ni aucun penseur avant lui [...], ne parviennent à l'initial commencement ; tous, de prime abord, ne voient ce commencement que sous le jour de ce qui, déjà, n'est plus qu'une désertion par rapport au commencement, une manière de couper court à celui-ci : sous le jour de la philosophie platonicienne. » (M. Heidegger, Nietzsche, op. cit., vol. 1,p. 363.)

[11] S. Vietta, Heidegger, critique du national-socialisme et de la technique, Pardès,1993, p. 102.

[12] F. Nietzsche, L’Antéchrist, § 21 & 22.

[13] Yuan Sha, Le système de servage féodal au Tibet, Centre d'Etudes Himalayennes du C.N.R.S (CEH), 2002.

[14] L’Antéchrist, § 46.

[15] Ibid., § 60.

[16] J. Montenot, Lire, février 2009.

[17] Cf. Remy de Gourmont, La Mort de Nietzsche, Épilogues. Deuxième série. 1899-1901. Réflexions sur la vie, Mercure de France, 1923, p. 191.

[18] Ludwig Binswanger (1852-1929), qui s’occupa de Nietzsche lors de son internement, parle de lui comme subsistant dans un état végétatif( Cf. E. F. Podach, L’Effondrement de Nietzsche, Gallimard, 1978, et J. Roger, Le Syndrome de Nietzsche, Ed. Odile Jacob, 1999.)

[19] Cf. J. Gok, Mort parce que bête, Parcs ed., 2001.

 
 
 

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samedi, 01 août 2009

Kraftwerk : le départ de Florian Schneider


par Radek

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Florian Schneider-Esleben

 

florian-schneider.jpgCertes l’information du départ de Florian Schneider, relayée discrètement par les médias spécialisés, n’est pas très nouvelle, puisque la décision, annoncée sur le site officiel du groupe [1], de se retirer; a été annoncée en janvier 2009, toutefois, pour tous ceux qui s’intéressent, ou se sont intéressés au courant musical électronique des années soixante dix, dont les membres de Kraftwerk furent à la fois les précurseurs et les maîtres incontestés, il y a là comme le sentiment d’un changement radical d’époque, et il n’est pas superflu, profitant de la relative détente de l’été, de rendre un hommage particulier à la figure singulière de celui qui était devenu l’un des visages emblématiques de la structure musicale de Dusseldörf, qui nous erst très sympathique pour diverses raisons, dont cette position catégorique :

« Vous voyez, un autre groupe, comme Tangerine Dream, même [si il est] allemand, [il a] un nom [en] anglais, [ce qui sous-entend] une identité anglo-américaine, ce que nous dénonçons complètement. Nous voulons que le monde entier sache que nous sommes originaire d'Allemagne, parce que la mentalité allemande — qui est plus évoluée — fera toujours partie de notre comportement. Nous créons à partir de la langue allemande, notre langue maternelle, qui est très mécanique ; nous utilisons cela comme base de notre musique. [...] Après la guerre, l'industrie du spectacle en Allemagne était détruite. Le peuple allemand s'est vu dépossédé de sa culture, au profit de la culture américaine. Je pense que nous sommes la première génération née après la guerre à renverser tout ça, à savoir où ressentir la musique américaine et où nous ressentir nous-mêmes. Nous ne pouvons pas nier le fait que nous sommes allemands.  »  [2]

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"Nous voulons que le monde entier sache
que nous sommes originaire d'Allemagne.
Le peuple allemand s'est vu dépossédé de sa culture,
au profit de la culture américaine. "

 

pic8_90[1].jpg le 7 avril 1947 en Allemagne, Florian Schneider-Esleben était avec Ralf Hütter, l'un des deux membres fondateurs de Kraftwerkskin_10[1].jpg constitué en 1970. Les deux amis s’étaient rencontrés en 1968 alors qu'ils étaient étudiants au conservatoire de Düsseldorf, et jouaient ensemble dans un groupe d'improvisation très contemporain appelé Organisation. Florian, qui pratiquait tout d’abord la flutte et le violon, fut sans doute le premier, à partir de l’album Ralf und Florian en 1973, à porter le strict et austère costume trois pièces, qui deviendra l’uniforme général des quatre membre du groupe dès le célèbre hymne de l’année 1975 : Radio-Activity, et qu’il garderont jusqu’à leur engouement pour le cyclisme. Florian avait indéniablement le secret des poses hiératiques, de la distance silencieuse, et une sorte d’ascèse naturelle qui lui donna une originalité unique.

 

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Album Ralf und Florian (1973)

 

Ainsi, à l'âge de 62 ans, et après quarante ans de bons et loyaux services, Florian Schneider s’éloigne de Ralf Hütter, alors même que l’on pouvait imaginer le duo inséparable, tant les deux musiciens semblaient extrêmement liés et constituaient l’un et l’autre l’âme de la formation mythique [3].

D’ailleurs à l’idée d’une séparation, Ralf avait toujours exprimé le caractère improbable d’une telle hypothèse. Au journal Rock & Folk qui leurkraftwerk_kling_klang.jpg demandait s’il était concevable que les deux membres se séparent, Ralf Hütter répondait un jour : « On a essayé, mais ça n'a pas marché. Notre entente est trop stimulante: nous avons découvert beaucoup de choses parce que nous étions ensemble, et la solitude n'aurait pas pu nous faire parvenir là où nous sommes maintenant. C'est une dualité nécessaire… Kling-klang. (…) Bien sûr, avec Florian nous faisons de la musique ensemble depuis dix ans, alors nous comprenons sans même échanger un mot, de façon para-psychologique, alors qu'eux [Wolfgang Flür et Karl Bartos, NDLR] ne travaillent à nos côtés que depuis trois ans et ne pénètrent que petit à petit dans l'univers Kraftwerk. Notre musique, nous ne pourrions pas la jouer avec n'importe qui. Il est indispensable de se comprendre, car l'humour électronique n'est pas évident pour tout le monde. » [4]

De même, à une question similaire, posée par un journaliste du Chicago Sun-Times en ces termes : Pouvez-vous imaginer un album de Kraftwerk sans Florian ? Ralf Hütter affirmait : "Non, non ce n'est pas possible. Kraftwerk est conçu ainsi, c'est la stéréo. Henning Schmitz travaille également avec nous depuis 20 ans. Il vient en tournée avec nous et travaille comme ingénieur musical en studio depuis que nous avons débuté le concept de Tour de France en 1982 ou 1983. Nous avons également une relation sur le long terme avec notre ingénieur informaticien Fritz Hilpert. Il s'est occupé de notre équipement pour la scène, ce que vous avez pu voir à Chicago."

 

 

kraftwerk_tour_de_france.jpgOr, aujourd’hui, cette supposition impossible est devenue réalité, l’entreprise sonore germanique qui a bénéficié d’un succès mondial, ne comporte plus qu’un membre fondateur. Il était donc normal, ayant déjà sur La Question consacré une note à ce groupe, et alors que le Tour de France, dont nos amis allemands ont si brillamment su chanter le lyrisme sportif, vient de s’achever, de saluer avec sympathie la haute figure de Florian Schneider et de souhaiter qu’il goûte enfin entièrement, lui relativement timide et solitaire qui détestait la foule et les ambiances de concerts [5], la sérénité d’une vie paisible et anonyme à laquelle il aspirait.

Est-ce pour autant les prémisses d’un fin prochaine de Kraftwerk ? On pourrait le penser, toutefois Ralf Hütter, véritable tête pensante de la formation, a répondu à cette interrogation de la façon suivante, de nature à calmer toutes les inquiétudes :

« Kraftwerk est permanent. La pérennité est un concept central dans l'art. Nos sons et nos programmes sont immortels. Beethoven avait une très mauvaise écriture, surtout à la fin de sa vie, et les spécialistes s'empoignent encore sur l'interprétation de telle ou telle notation. Grâce à l'ordinateur, quelqu'un d'autre pourra continuer ce que nous faisons. les sons de Kraftwerk sont numériques, il n'y a plus de bande, tout est sur disque dur: lorsque nous seront partis, disparus, quelqu'un d'autre pourra travailler sur le sons. Déjà, les gens samplent ces sons de nos disques, là, quelqu'un pourrait travailler sur les programmes. »

 

florian.jpg
Florian note.jpg

 

Music Non Stop !

Notes.

[1] Le 5 janvier 2009, l’annonce suivante a été publiée sur le site de Kraftwerk : “Florian Schneider leaves Kraftwerk after a 40 years partnership with Ralf Hütter. This partnership has generated an incredible music and huge advances in music technology. Florian is a great musician, always seeking the perfect sound through technology. Refined and perfected sounds and vocoders to impossible levels of perfection. Our thanks for the state of art that led to Kraftwerk's music all these years. And our wishes for success Florian's new projects as well as to this new Kraftwerk”

[2] Ralf Hütter, Creem magazine, 1975.

[3] C’est Stefan Pfaffe, déjà responsable du son depuis longtemps qui, dorénavant, remplacera Florian sur scène. La formation actuelle est donc composée de Ralf Hütter, Fritz Hilpert, Henning Schmitz et Stéphane Pfaffe.

[4] Rock & Folk, mai 1978.

[5] Il n’était pas rare, et j’en ai été le témoin direct à plusieurs occasions lors des tournées françaises du groupe, de croiser Florian fuyant littéralement les journalistes, habillé très modestement, casquette sur la tête, se mêlant discrètement à la population dans les rues des villes afin de s’y promener incognito en toute tranquillité.

 


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mercredi, 29 juillet 2009

La pensée de Leszek Kolakowski

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"L’Église perd son identité,
qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane
et sur l’idée du conflit,
toujours possible et souvent inévitable,
entre les deux." 
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 Leszek Kolakowski

(1927 - 2009)

 


marxisme.jpgPhilosophe, historien de la philosophie et essayiste, professeur émérite des Universités à l’Université d’Oxford (All Souls College), Leszek Kolakowski
qui avait consacré une étude très argumentée sur le marxisme, en trois volumes, intitulée : Les Courants principaux du marxisme, mettant en exergue de façon remarquable l’influence sur lui des penseurs de la dialectique théosophique (Jacob Boehme, Schelling, etc.), vient de s’éteindre à 81 ans le 17 juillet dernier à Oxford.

Il était l'auteur d’une trentaine d’ouvrages, allant de traités de philosophie, comme son essai sur La philosophie positiviste (1966) ou son Traité sur la mortalité de la Raison (1967), à des essais littéraires et des contes (Treize fables du royaume de Lailonie pour petits et grands, 1963), des fictions, et même un scénario de film (Exilés du Paradis, 1963).

A partir de 1956, il fut considéré comme le chef de file du « révisionnisme » philosophique qui consista à retourner les armes et les slogans du marxisme contre les régimes en place. Rédacteur en chef de la revue La Pensée contemporaine, son fameux texte Qu’est-ce que le socialisme ?, interdit par la censure après une intervention personnelle de Władysław  Gomulka, circula de main en main à Varsovie à l’automne de 1956. A la suite de la révolte des étudiants en mars 1968, il fut chassé de l’université, puis expulsé du pays. Il émigra d’abord en Amérique du Nord où il enseignait à Mc Gill, au Québec, puis à Berkeley. En 1970, il rejoignit en tant que « fellow » les rangs du plus prestigieux des collèges d’Oxford, All Souls College. Ses séminaires y constituaient de véritables événements. Professeur émérite, il vivait et continuait de travailler à Oxford.

Pour ce qui nous concerne, même s’il est évident que nous restons plus que réservés à l’égard de son scepticisme critique néo-kantien, néanmoinssans église.jpg nous reconnaissons à Kolakowski, le mérite d’avoir profondément mis à jour, et mieux même que ne le fit Henri Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux,  l’esprit de la spiritualité classique, dans un ouvrage fondamental, Chrétiens sans Eglise, la conscience religieuse et le lien confessionnel au XVIIe siècle,  publié chez Gallimard en 1969. Il y développe un examen approfondi des courants comme le quiétisme ou le piétisme, montrant la force et l’importance spirituelle des tendances mystiques au sein de la chrétienté européenne de l’époque.  

Michel de Certeau s.j., spécialiste de la mystique, voyait en Leszek Kolakowski, « celui qui a pensé la mort de l’histoire globale » [1], et il est vrai que ses considérations à l’égard du monde vont dans le sens d’une mise en lumière extrêmement vive des brutales limites atteintes par le fait politique, la science et l'économie.

horreur.jpgAinsi, cette sage distance vis-à-vis des illusoires prétentions humaines, l’amena a interroger l’histoire de la pensée, en particulier dans Horreur métaphysique (1989), où il affirmait, évoquant l'indigence ontologique dans laquelle se trouve plongée la Création : « Le seul chemin vers l’Etre absolu se fraie à travers l’expérience de la précarité du monde. » [2].

Mais c’est dans l’un de ces derniers ouvrages, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, publié en 1997 chez Albin Michel, que se déploie l’un des aspects de sa pensée qui nous intéresse, comme on le comprendra aisément eu égard aux orientations théoriques et doctrinales de La Question, au plus haut point. En effet, partant de l’idée qu’on aurait tort de croire dépassés les querelles théologiques sur la grâce et les conflits d'interprétations de l'enseignement de saint Augustin qui ont troublé le Grand Siècle, puisqu’ils portent en eux la rupture de la modernité, Leszek Kolakowski, poursuivant sa quête des fondements du monde moderne, se pencha sur Pascal et le mouvement janséniste, afin d’y rechercher comment pouvait se dire dans sa plus grande pureté la transcendance de Dieu. Il découvre ainsi en Pascal, nourri par l'héritage augustinien, un penseur qui a perçu que trop accorder à l'homme revient à réduire les droits de Dieu, ce que la théologie jésuite avait fait tendant à l'effacement de la transcendance. Kolakowski montre de la sorte comment Pascal, le disciple des docteurs de Port-Royal,  adopte, avant la lettre, la posture d'un adversaire des Lumières, posture qui sera, plus tard, celle des contre-révolutionnaires.

 

 

blaise_pascal_400x.jpg
Kolakowski, faute d'une approche du mystère de Dieu,
n'a pas su comprendre la perspective religieuse de Pascal

 

 

Mais contrairement à ce que prétend Kolakowski, prisonnier de son scepticisme agnostique, le christianisme est bien la seule religion capable d'assurer la béatitude de l'homme, elle ne se brise pas sur la volonté d'un Dieu impénétrable, au contraire elle éclot dans un mystère ainsi traduit par Pascal : «Dieu est un Dieu caché, est depuis la corruption de la nature l’homme est dans un aveuglement dont il ne peut sortir que par Jésus-Christ, et hors duquel, toute communication avec Dieu est ôtée. » [3] 

 

 Kolakowski, malheureusement,  ne comprenant pas Pascal, considère que ce dernier propose une religion trop exigeante, uniquement destinée aux hommes participant d'une certaine élite, inaccessible pour le commun des mortels : « La religion de Pascal n’était pas taillée à la mesure des besoins du bon chrétien ordinaire. » [4]. Il est évident que cela est inexact, si du moins sous le nom de religion nous entendons non le verni spirituel de religiosité distillé par la chrétienté contemporaine, mais la foi de l’Evangile fondée sur la conscience du péché et de la faute.

 

leszek-kolakowski.jpg

 

"La chrétienté renonce à ses sources

et s’empresse de sanctifier d’avance

toutes les formes de la vie profane,

considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine..."

 

 

 

Cela dit, par delà cette lecture faussée de l'oeuvre de Pascal, Leszek Kolakowski, en philosophe, pose justement la question, sans cesse reprise par les observateurs, religieux ou non, soit celle de l'anti-humanisme du XXe siècle et de l'énigmatique condition humaine. Il écrit ainsi avec pertinence, se désolant de la perte du sacré dans un monde sécularisé, livré au matérialisme consumériste, enivré par les folies de la spéculation et du libéralisme encore dernièrement fermement condamnées par Benoît XVI dans sa dernière encyclique Caritas in Veritate :

 

« La sécularisation du monde chrétien s’accomplit moins sous la forme directe de la négation du sacré, et davantage sous une forme médiatisée : elle s’accomplit par le biais de l’universalisation du sacré qui, en abolissant la distinction entre le sacré et le profane, mène au même résultat. C’est la chrétienté qui renonce à ses sources, la chrétienté qui s’empresse de sanctifier d’avance toutes les formes de la vie profane, considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine; la chrétienté sans le mal : la chrétienté de Teilhard de Chardin; c’est la foi dans le salut universel de tout et de tous, la foi qui nous assure que, quoi que nous fassions, nous participons à l’oeuvre du Créateur et nous contribuons à la construction grandiose de l’harmonie future. »

 

Puis, poursuivant sa critique, il insiste :

 

« C’est l’Église de ce mot bizarre : aggiornamento, qui confond deux idées non seulement différentes mais, dans certaines interprétations, contradictoires : l’une, qui dit qu’être chrétien, c’est l’être non seulement en dehors du monde mais aussi dans le monde; l’autre, qui dit qu’être chrétien, c’est n’être jamais contre le monde; l’une, qui entend affirmer que l’Église doit assumer comme sienne la cause des pauvres et des opprimés; l’autre, qui implique que l’Église ne peut pas lutter contre les formes dominantes de la culture, qu’elle doit par conséquent donner son appui aux valeurs et aux modes qu’elle voit reconnues dans la société profane, donc finalement qu’elle doit être du côté des forts et des victorieux. Obsédée par la peur panique d’être de plus en plus réduite à la position d’une secte isolée, la chrétienté semble faire des efforts fous de mimétisme – réaction défensive en apparence, autodestructrice en réalité – pour ne pas être dévorée par ses ennemis : elle semble se déguiser aux couleurs de son environnement dans l’espoir de se sauver; en réalité, elle perd son identité, qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane et sur l’idée du conflit, toujours possible et souvent inévitable, entre les deux. » [5]

Nous retiendrons finalement cette analyse de Kolakowski, s’agissant du rapport de l’Eglise et de la modernité, qui résume bien en quoi l’Eglise se trompe en voulant faire alliance avec un monde qui lui est, depuis toujours, étranger :

« Il est vrai que le christianisme a subi de lourdes pertes du fait de l’affaire Galilée, de son attaque contre la théorie de l’évolution, de sa manière de traiter la crise moderniste et, en général, de tous ses conflits avec les Lumières et la modernité. Mais on peut affirmer sans risque qu’il se serait purement et simplement désintégré et aurait disparu s’il avait fait trop de concessions au parti opposé, s’il n’avait clairement et obstinément refusé d’effacer la frontière entre l’acte foi et l’acte d’assentiment intellectuel. (...) Aucun savoir, aucun raffinement intellectuel ne rendent meilleure la foi chrétienne de qui que ce soit. » [6]


Notes.

[1] M. de Certeau, L’Absent de l’histoire, Paris, Mame, 1973, p. 114.

[2] L. Kolakowski, Horreur métaphysique, Payot, 1989, p. 23.

[3] L. Kolakowski, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, Albin Michel, 1997, p. 228.

[4] Ibid., p. 259.

[5] Conférence, 10 septembre 1973, in Le Besoin religieux, La Baconnière, Neuchâtel, 1974, p. 13-27.

[6] L. Kolakowski, Philosophie de la religion, Fayard, 1985.

 

A écouter :

Emissions de France Culture 

"Leszek Kolakowski" en 2003

 

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jeudi, 23 juillet 2009

La corrida : une philosophie et un art !

 

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« La corrida est un art.

Elle donne forme à une matière brute, la charge du taureau ;

elle crée du beau avec son contraire, la peur de mourir ;

elle exhibe un réel dont les autres arts ne font que rêver. »

 

tauromachie-paris-france-.jpgLa corrida, sujet qui a été récemment longuement évoqué sur La Question, en interrogeant son lien avec la religion, est-elle un art et une philosophie ? Très certainement, c’est ce que soutient Francis Wolff dans un excellent livre qui constituera une bonne lecture d’été, permettant de faire justice de bien des clichés inexacts. Comme l’explique la 4e de couverture :

- « La corrida a inspiré les plus grands artistes et nombre de théoriciens. Mais nul, à ce jour, ne s'était aventuré à philosopher sur elle. C'est le défi qu'a relevé Francis Wolff [Directeur du département de philosophie de l'École normale supérieure, auteur de plusieurs ouvrages, notamment Aristote et la politique (PUF, 1997), Socrate (PUF, 2000) et Dire le monde (PUF, 2004)]. A le lire, on comprend que la corrida, parce qu'elle touche aux valeurs éthiques et qu'elle redéfinit l'essence même de l'art, est un magnifique objet de pensée. La corrida est une lutte à mort entre un homme et un taureau, mais sa morale n'est pas celle qu'on croit.

Car aucune espèce animale liée à l'homme n'a de sort plus enviable que celui du taureau qui vit en toute liberté et meurt en combattant. La corrida est également une école de sagesse : être torero, c'est une certaine manière de styliser sa vie, d'afficher son détachement par rapport aux aléas de l'existence, de promettre une victoire sur l'imprévisible. La corrida est aussi un art. Elle donne forme à une matière brute, la charge du taureau ; elle crée du beau avec son contraire, la peur de mourir ; elle exhibe un réel dont les autres arts ne font que rêver. Sous la plume jubilatoire de Francis Wolff, on découvre ce que Socrate pensait de la tauromachie, que Belmonte peut être comparé à Stravinsky, comment Paco Ojeda et José Tomàs fondent une éthique de la liberté et pourquoi Sébastien Castella est un virtuose de l'impassible...»

 

toreador.jpgUn ouvrage à conseiller à ceux qui veulent approfondir un peu le sujet, et non en rester aux idées stéréotypées en la matière, sachant que si enimage41.jpg Camargue le taureau est roi, puisqu’il est présent dans les marais depuis l'Antiquité, et que c’est autour de lui que vivent traditions et culture, la tauromachie espagnole se diffusant en France dès 1701 (la restauration des arènes arlésiennes à partir de 1825 a permis d'organiser la course libre ou course camarguaise, la première corrida dans les arènes a eu lieu en 1830), non seulement c'est la race des taureaux de combat qui disparaîtrait en peu de temps si la corrida venait à cesser, mais de plus, c'est l'ensemble de l'écosystème lié à l'élevage taurin également, qui représente tout de même 400 000 hectares en Espagne et presque autant dans les marais de Camargue sous contrôle du Parc Régional, dans les garrigues languedociennes, les collines gersoises ou le piémont pyrénéen, qui se verrait très rapidement détruit, ou mieux encore, transformé rapidement, surtout du côté espagnol où la convoitise des espaces est très élevée, en parkings, autoroutes, immeubles, supermarchés. La corrida représente donc bien plus qu’un simple débat entre partisans et adversaires, mais soulève en fait la question de la place de la tradition dans un monde moderne souhaitant de plus en plus rompre avec son passé, alors même que depuis toujours l’homme et les sociétés auxquelles il appartient, génèrent des symboles, des mythes, qui furent comme une possibilité analytique du réel, de sorte que sans cesse, l’individu cherche un au-delà de lui-même, un dépassement, un vertige immense à la dimension de l’Absolu qu'incarne, fort heureusement, encore aujourd'hui la tauromachie.

 

 

 

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Georges Guinot - L'Attaque - (peinture à l'huile)

 

 

 

Par ailleurs nous proposons cet entretien fort intéressant avec Pedro Cordoba, Maître de conférence à la Sorbonne (Paris IV), qui enseigne la littérature et la civilisation espagnoles, antérieurement détaché au CNRS et chargé de conférences à l’EHESS de Paris, et qui a codirigé avec Francis Wolff « Éthique et esthétique de la corrida ». C’est à Arles, où il a vu ses premières corridas dans son enfance, dont il parle avec le sérieux d’un érudit et la passion d’un aficionado, à rebours de toutes les idées reçues que suscite la tauromachie, du torero assassin sadique à l’érotisme macabre du combat.


 

Pour aller plus loin :

 

Ouvrages généraux
Histoire de la tauromachie. Une société du spectacle, Bartolomé Bennassar, Desjonquères, 1993
Le Taureau et son combat, Claude Popelin, 1966 ; rééd. de Fallois, 1993
La Tauromachie, Robert Bérard, coll. Bouquins, 2003
Histoire de la corrida en Eu rope du XVIIIe au XXIe siècle, Élisabeth Hardouin- Fugier, Connaissances et savoirs, 2005 (ou plutôt anti-histoire de la corrida)
Corridas : d’or et de sang, Marine de Tilly, éditions du Rocher, 2008 (essai)

Témoignages
Des taureaux dans la tête, François Zumbiehl, Autrement, 2004
Le Discours de la corrida, François Zumbiehl, Verdier, 2008
À partir du lapin, Francis Marmande, Verdier, 2002
Humbles et phénomènes, Jacques Durand, Verdier, 1995
Chroniques taurines, Jacques Durand, de Fallois, 2003
La Solitude sonore du toreo, José Bergamín, Verdier, 2008
L’Art de birlibirloque, Bergamín, Le temps qu’il fait, 1998

Les figures de la corrida
Le Coq et le Taureau. Comment le marquis de Baroncelli a inventé la Camargue, Robert Zaretsky, trad. Fr. Gaussen, 2008
Figures de la tauromachie, Jacques Durand, Seghers, 1990
Recouvre-le de lumière, Alain Montcouquiol, Verdier, 1997, rééd. 2007
Le Sens de la marche, Alain Montcouquiol, Verdier, 2008
OEillet rouge sur le sable, Florence Delay, Léo Scheer, 2002

Etudes sur la corrida
Philosophie de la corrida, Francis Wolff, Fayard, 2007
Le Danseur des solitudes, Georges Didi- Huberman, Minuit, 2006
Les Tauromachies européennes. La forme et l’histoire, une approche anthropologique, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1998
Lire les oeuvres de Bataille, Leiris, Montherlant, Hemingway, etc.
les Lettres à Juan Bautista d’Yves Charnet, La Table ronde, 2008
Picasso et Leiris dans l’arène, Annie Maillis (Cairn, 2002)
Michel Leiris, l’écrivain matador, Annie Maillis, L’Harmattan, 2000

Colloques
Des taureaux et des hommes (dir. Araceli Guillaume-Alonso, Jean-Paul Duviols, Annie Molinié-Bertrand, Presses de la Sorbonne)
Éthique et esthétique de la corrida (dir. Pedro Cordoba et Francis Wolff, numéro spécial de la revue Critique, Minuit, 2007) (ENS de la rue d’Ulm)

 

Sites web


Terres taurines

Culturaficion

Vidéos françaises et espagnoles sur la corrida :

 

 

 

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jeudi, 16 juillet 2009

L’islam est une religion mensongère

 

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« L’islam est une idéologie qui légitime le mensonge,

la mort violente, et qui conduit à l'homicide et au suicide. 

L’islam a largement été dénoncé sur La Question, comme une hérésie blasphématoire, se signalant en tant que religion qui, par son livre sacré le Coran, provoque à la haine et à la violence. Toutefois il est toujours intéressant d’entendre d’anciens musulmans convertis, témoigner de la nature de la religion dont ils étaient eux-mêmes membres auparavant, car leurs jugements sont souvent beaucoup plus incisifs et concrets, s’appuyant sur une expérience et une intimité évidemment irremplaçables, fournissant des éclairages d’une rare et saisissante vérité.

 

C’est le cas de Magdi Cristiano Allam journaliste italien d'origine égyptienne, musulman passé au catholicisme qui a nettement dévoilé la nature du fanatisme islamiste, fanatisme qui n’est pas selon lui le fait d’une petite minorité de musulmans extrêmistes, mais relève en fait de l’essence profonde du Coran, livre porteur d’une idéologie dangereuse et obscurantiste. Baptisé par Benoît XVI le 22 mars 2008, prenant ce jour là le prénom de Cristiano (Christian), il a affirmé publiquement qu’en se convertissant, il passait, selon ses termes : « à l'authentique religion de la Vérité, de la Vie et de la Liberté », s’estimant s'être « affranchi de l'obscurantisme d'une idéologie qui légitime le mensonge et la dissimulation, la mort violente qui conduit à l'homicide et au suicide », espérant que son baptême serve d'exemple « à des milliers de musulmans convertis au christianisme [...] obligés de cacher leur nouvelle foi par peur d'être assassinés par les terroristes islamistes [alors que] des milliers de convertis à l'islam [...] vivent sereinement leur foi. »

 

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Baptisé par Benoît XVI

Magdi Cristiano Allam a affirmé qu’en se convertissant il passait

« à l'authentique religion de la Vérité, de la Vie et de la Liberté ».

 

Cependant, dans une lettre ouverte peu connue rédigée en forme d’appel au Saint Père, Magdi Cristiano Allam, qui a fondé un Parti pour l’Europe Chrétienne (« Mon parti, déclare-t-il, n’est ni religieux, ni tourné vers les seuls chrétiens. C’est un parti qui dénonce l’état d’urgence éthique en Europe, et clame que les racines chrétiennes de notre Continent sont une vérité historique non négociable, et dont la défense est notre objectif absolu. (…) Les racines judéo-chrétiennes de l’Europe sont un fondement essentiel, une nécessité : c’est leur oubli qui nous a poussés vers le relativisme éthique et religieux, vers la dérive. L’Europe risque le suicide »), invita directement le pape à lutter contre la faiblesse qui s’exprime dans la dérive relativiste qui a porté de hauts prélats catholiques, depuis le funeste Concile Vatican II et la déclaration conciliaire Nostra Aetate, à légitimer l’islam comme religion et, parfois, folie furieuse non exceptionnelle qui relève du délire inconscient, à transformer les églises et les paroisses en salles de prière et en lieux de rassemblement islamiques.


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« Les racines chrétiennes de notre Continent

sont une vérité historique non négociable,

et dont la défense est notre objectif absolu ».

*

Voici donc la “ Lettre ouverte ” adressée au Saint-Père, publiée en italien le 20 octobre 2008, qui est restée peu accessible depuis sa diffusion pour d’évidentes raisons qui apparaîtront aisément à la lecture.

À Sa Sainteté le pape Benoît XVI

 

Je m’adresse directement à Vous, Vicaire du Christ et Chef de l’Église Catholique, avec la déférence d’un sincère croyant en la foi de Jésus et d’un infatigable protagoniste, témoin et bâtisseur de la Civilisation chrétienne, pour Vous manifester ma très grande préoccupation pour la grave dérive religieuse et éthique qui s’est infiltrée et diffusée au sein de l’Église. C’en est au point que, tandis qu’au sommet de l’Église certains hauts prélats et jusqu’à vos proches collaborateurs soutiennent ouvertement et publiquement la légitimité de l’islam en tant que religion et accréditent Mahomet comme un prophète, à la base de l’Église d’autres prêtres et curés transforment les églises et les paroisses en salles de prière et en lieux de rassemblement d’intégristes et d’extrémistes islamiques qui poursuivent avec lucidité et infatigablement la stratégie de conquête du territoire et des esprits d’un Occident chrétien qui, comme Vous l’avez Vous-même défini, “ se hait lui-même ”, étant idéologiquement malade de nihilisme, de matérialisme, de consumérisme, de relativisme, du complexe de “ l’islamiquement correct ”, de bonasserie, de laïcisme, de subjectivisme juridique, de masochisme, d’indifférentisme, de multiculturalisme.

Il s’agit d’une guerre de conquête islamique qui a transformé l’Occident chrétien en une forteresse de l’extrémisme islamique au point de “ produire ” des terroristes suicides islamiques de citoyenneté occidentale, dans laquelle la menace la plus sérieuse n’est pas tellement celle des atroces coupeurs de têtes qui prennent les armes, que celle des sournois coupeurs de langues qui ont érigé la dissimulation en précepte de foi islamique, donnant naissance à un état islamique au sein de l’état de droit, s’appuyant sur :

– un ample réseau de mosquées et d’écoles coraniques où l’on prêche la haine, où l’on inculque la foi dans le prétendu “ martyre ” islamique, où l’on pratique le lavage de cerveau pour transformer les personnes en combattants de la guerre sainte islamique,

– des organisations caritatives et d’assistance islamiques, lesquelles, en échange d’aides matérielles, suggestionnent et domestiquent les esprits,

– des banques islamiques qui contrôlent des secteurs de plus en plus vastes de la finance internationale et de l’économie mondiale, accréditant le droit islamique,

- de réels et véritables tribunaux islamiques qui, en Grande-Bretagne, ont déjà réussi à imposer la shari ‘a, la loi islamique, à parité avec le droit civil pour les questions concernant le statut personnel et familier, quand bien même ils prononcent des sentences qui violent les droits fondamentaux de l’homme, comme la légitimation de la polygamie et la discrimination des femmes.

Ce sont des faits : qu’on le veuille ou non, que cela nous plaise ou non, ce sont des faits réels, objectifs, qu’on ne peut nier.

Cette conquête islamique des esprits et du territoire a été rendue possible par l’extrême fragilité intérieure de l’Occident chrétien : c’est le revers de la médaille. Notre Occident est de plus en plus assimilable à un colosse de matérialisme aux pieds d’argile parce que sans âme, en proie à une profonde crise de valeurs, et qu’il trahit sa propre identité en ne voulant pas reconnaître la vérité historique et objective des racines judéo-chrétiennes de sa propre civilisation. Il existe d’un point de vue idéologique et concret une collusion entre cet Occident et l’avant-garde de l’armée de conquête islamique qui vise à retrouver le mythe et l’utopie de “ l’umma ”, la nation islamique, en invoquant le Coran qui légitime la haine, la violence et la mort, et en évoquant la pensée et l’action de Mahomet qui a donné l’exemple en commettant des crimes atroces, comme lorsqu’on le vit participer personnellement au massacre et à la décapitation de plus de sept cents juifs de la tribu des Banu Quraizahen l’an 627 aux portes de Médine.

 

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Mgr Jean-Louis Tauran,
président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux.

Eh bien ! Votre Sainteté, comment se fait-il que nous ne nous rendions pas compte que la disponibilité vis-à-vis de l’islam – ou pire encore, la collusion avec l’islam en tant que religion qui, en dépit des apparences, met en danger l’amour chrétien envers les musulmans en tant que personnes – aboutit au reniement de la foi au Dieu qui s’est fait Homme et du christianisme qui est témoignage de Vérité, d’Amour, de Liberté et de Paix ? C’est pour cette raison qu’il est vital aujourd’hui pour le bien commun de l’Église catholique, pour l’intérêt général de la Chrétienté et de la Civilisation occidentale elle-même que Vous Vous prononciez de manière claire et contraignante pour l’ensemble des fidèles, sur la question de fond [...]. Est-il concevable que l’Église légitime substantiellement l’islam comme religion jusqu’à considérer Mahomet comme un prophète ?

Je me limiterai à indiquer à Votre Sainteté deux faits récents dont j’ai été témoin. Mercredi 15 octobre 2008, l’archevêque de Brindisi, Mgr Rocco Talucci, m’a fait l’honneur premièrement de m’accueillir au siège de l’archevêché aux environs de 17 heures et, une demi-heure plus tard d’assister à la présentation de l’autobiographie de ma conversion de l’islam au catholicisme intitulée “ Merci Jésus ” dans la salle de la Chambre de Commerce de Brindisi [...].

Il m’est tout de suite apparu que l’archevêque était un fin diplomate, attentif à toujours évaluer le pour et le contre de chaque situation, cherchant à contenter tout le monde et à n’irriter personne [...]. Toutefois ma disponibilité à comprendre les raisons des autres a été quelque peu inhibée lorsque, intervenant après la présentation que je fis de mon livre, l’archevêque Talucci a présenté Mahomet comme “ un prophète ” et a, en substance, légitimé l’islam comme religion en ce qu’elle est “ expression de l’aspiration de l’homme à s’élever vers Dieu ”.

Il n’entre pas dans mon intention de mettre personnellement en cause l’archevêque Talucci, parce qu’il ne constitue pas un cas isolé. Si seulement il en était ainsi ! C’est, hélas ! une attitude largement répandue au sein de l’Église catholique d’aujourd’hui.

Le second fait concerne le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Intervenant lors du meeting de Communion et Libération à Rimini, le 25 août 2008, au cours d’une conférence de presse qui a précédé la rencontre publique intitulée “ Les conditions de la paix ”, il a repris la thèse qu’il avait déjà soutenue dans le passé, selon laquelle [...] les religions seraient intrinsèquement bonnes et l’islam le serait donc aussi. Il en résulte que si, aujourd’hui, l’extrémisme et le terrorisme islamique sont devenus l’urgence numéro un menaçant la sécurité et la stabilité internationales, ce ne serait imputable qu’à une minorité “ de méchants ” qui interpréteraient en le déformant le “ véritable islam ”, tandis que la majorité des musulmans seraient “ bons ” dans le sens qu’ils respecteraient les droits fondamentaux et les valeurs non négociables qui sont à la base de l’éducation commune de l’homme.

La réalité objective, je le dis avec sérénité et animé d’une intention constructive, est exactement le contraire de ce qu’imagine le cardinal Tauran. L’extrémisme et le terrorisme islamique sont le fruit mûr de ceux qui, à partir de la défaite des armées arabes dans la guerre contre Israël du 5 juin 1967 qui a marqué le crépuscule de l’idéologie laïque, socialiste et belliciste du panarabisme, levant l’étendard du panislamisme, a voulu adhérer toujours davantage aux préceptes du Coran qui, à son tour, est considéré comme ne faisant qu’un avec Allah, une œuvre incréée à l’égal de Dieu, correspondant ainsi à la pensée et à l’action de Mahomet.

À la racine du mal ne se trouve donc pas une minorité d’hommes “ méchants ”, responsables de la dégradation générale, tandis que les religions seraient toutes également “ bonnes ” [...]. La vérité est que le christianisme et l’islam sont totalement différents : le Dieu qui s’est fait homme en s’incarnant en Jésus, qui a apporté la vie, la vérité, l’amour et la liberté aux autres hommes jusqu’au sacrifice de sa propre vie, n’a rien de commun avec Allah qui s’est fait texte dans les pages du Coran, qui s’impose aux hommes de manière arbitraire, qui a légitimé une idéologie et une pratique de violence et de mort poursuivie par Mahomet et ses successeurs pour répandre l’islam [...].

Je me demande si l’Église se rend compte qu’en n’affirmant pas et en ne s’érigeant pas en témoin de l’unicité, du caractère absolu, de l’universalité et de l’éternité de la Vérité dans le Christ, elle finit par se rendre complice de la construction d’un panthéon mondial des religions, où tout le monde considère que chaque religion est dépositaire d’une partie de la vérité, même si chaque religion s’attribue le monopole de la vérité [...].

Pour moi, le christianisme n’est pas une religion “ meilleure ” que l’islam, ou la religion “ achevée ” au message “ accompli ” par rapport à un islam considéré comme une religion “ incomplète ” au message “ inachevé ”. Pour moi, le christianisme est l’unique religion vraie, parce que Jésus, Lui, est le vrai Dieu qui s’est fait homme [...]. Pour moi, l’islam qui reconnaît un Jésus seulement humain, qui par conséquent condamne le christianisme comme une hérésie parce qu’il croit dans la divinité de Jésus et comme une idolâtrie parce qu’il croit dans le dogme de la Très Sainte Trinité, est une fausse religion, inspirée non par Dieu mais par le démon [...].

C’est justement mon expérience de “ musulman modéré ” poursuivant le rêve d’un “ islam modéré ”, qui m’a fait comprendre qu’il peut bien sûr exister des “ musulmans modérés ” en tant qu’individus mais qu’il n’existe pas le moins du monde “ d’islam modéré ”. Nous devons par conséquent opérer une distinction entre la dimension de la personne et celle de la religion [...]. Nous devons nous affranchir de l’erreur diffuse qui consiste à imaginer que pour aimer un musulman on devra aimer l’islam, et que pour avoir des rapports convenables avec les musulmans on devra avoir de pareils égards envers l’islam.

Très Saint Père Benoît XVI, l’Église, le christianisme et la civilisation occidentale succombent aujourd’hui, minés par la gangrène du nihilisme et du relativisme de ceux qui ont perdu leur propre âme, sous la pression de la guerre de conquête, agressive par nature, de l’extrémisme et du terrorisme islamiques, qui s’ajoute à la dérive d’un monde qui s’est globalisé en s’inspirant de la modernité occidentale mais seulement dans sa dimension matérialiste et consumériste, alors qu’il n’a pas intégré sa dimension spirituelle et ses valeurs.

Dans ce contexte assez critique et sans issues visibles, Vous constituez aujourd’hui un phare de Vérité et de Liberté pour tous les chrétiens et pour toutes les personnes de bonne volonté en Occident et dans le Monde. Vous êtes une Bénédiction du Ciel, Vous qui maintenez debout l’espérance d’une délivrance morale et civile de la Chrétienté et de l’Occident.

Nous nous inspirons de Vous et Vous demandons votre bénédiction pour nous ériger en Constructeurs de la civilisation chrétienne en mesure de promouvoir un Mouvement de réforme éthique qui réalise une Italie, un Occident et un Monde de Foi et de Raison. Que Dieu Vous assiste dans la mission qu’Il Vous a confiée.

Magdi Cristiano Allam.

 

 

Source : Contre Réforme Catholique

00:05 Publié dans Islam | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : islam, hérésie, satanisme, religion, vatican ii |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 09 juillet 2009

L’Ordre chrétien

 

3e et dernière Partie de :

« Comment peut-on être chrétien ? »

 

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L'Empereur Constantin 1er dit le "Grand"

(vers 275 à 337 après J.-C.)

C'est l’Évêque Eusèbe de Césarée qui conféra son titre « Le Grand »,

à l'empereur Constantin,

honneur qu’aucun autre empereur romain n’avait reçu avant lui.

 

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Saint Ambroise convertissant l’empereur Théodose

Toile de Pierre Subleyras, 1745

 

 

 

 

 

 

 

Les esclaves pour certains, mais non la majorité, passés au christianisme, lassés par les folies de leurs maîtres romains, n’étaient pas les seuls à être opposés à Rome comme cherche à le faire croire une propagande antichrétienne, il existait des citoyens romains, décidés à manifester leur réprobation et qui devinrent chrétiens par amour de l’Evangile. Parmi eux de véritables savants, tel Marcion de Sinope sur la Mer Noire, qui cherchaient à préciser ce que l'on pourrait appeler une nouvelle théologie du Salut, non par opposition au polythéisme romain, mais en continuité de la perspective spirituelle de l’hénothéisme mystérique que l'entrée massive des éléments néo-platoniciens et orientaux dans la religion et la pensée romaine rapproche plus encore du christianisme, en fournissant un aliment mystique au désarroi du peuple, en répandant la notion de délivrance.

 

a) Christianisme et philosophie

 

justin_martyr2.jpgEn quelques années, les empereurs se succédèrent les uns aux autres dans des circonstances ténébreuses, au moment où la croyance chrétienne s'affirmait comme une espérance d'un nouvel ordre du monde. Rome, qui vivait une inexorable décadence politique, morale et religieuse, devient alors pour Justin, le premier à faire la jonction entre l’Evangile et la philosophie, l’incarnation cette idée que la venue des Sages, avant le Christ, participait déjà du Verbe de Dieu. Par conséquent, pour Justin et les premiers philosophes convertis au Christ, tous ceux qui avaient vécu selon le Logos parmi les barbares, étaient des chrétiens avant la lettre. Pour Justin, la Révélation des Écritures est le prolongement de la révélation naturelle. C’est cette attitude conciliatrice qui finit par s’imposer finalement et aboutir à une synthèse, celle de la pensée grecque et de l’esprit chrétien. Cette synthèse, que défendra Lucien d'Antioche, Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr et surtout Jean Chrysostome et l’école d’Alexandrie qu’on peut nommer philosophie chrétienne, a pour caractère essentiel d’aboutir à une forme d’authentique horizon spirituel chrétien : « Il n’existe pas, dit saint Justin martyr, un peuple, soit grec ou barbare, ou de toute autre race d’hommes, quelles que soient leurs dénominations ou leurs mœurs distinctives, quelle que puisse être leur ignorance des arts ou de l’agriculture, soit qu’ils habitent sous des tentes, ou qu’ils errent dans des chariots couverts, chez lesquels on n’ait offert au nom de Jésus crucifié, des prières au père et au créateur de toutes choses » [1].

 

Selon Clément d'Alexandrie : « la foi est greffée sur l’arbre de la philosophie, et quand le vaccin est parfait, alors le bourgeon de la foi seclément.jpg substitue à celui de l’arbre, il grandit dans l’arbre et fait que celui-ci porte des fruits ». Pour réaliser ce projet, Clément décide de se servir de notions philosophiques pour interpréter la Bible. La philosophie grecque, au service de la démarche herméneutique, permet le passage de la foi à la connaissance. Sur un plan plus général, les chrétiens étaient nombreux dans les armées. Non seulement les empereurs Dioclétien et Constance, favorables à leur religion, mais Hercule et Galère acceptaient leur présence, sans exiger d’eux aucun acte d’idolâtrie. De leur côté, les fidèles accordaient sans répugnance le service militaire, et se dévouaient sincèrement aux aigles romaines. Par ailleurs, la Septante est définitivement acceptée, et devient le premier livre chrétien par référence. La préhistoire chrétienne se termine sur cette appropriation définitive de l’héritage du mosaïsme originel, facilitée par la disparition en 135 de tout Etat juif après l'échec de la révolte de Bar Kochba. Jérusalem s'appelle désormais Aélia Capitolina ; les rabbis judéens de Palestine pour leur part abandonnèrent cette écriture grecque alexandrine, qui pour eux n'avait jamais fait partie de leurs Livres Sacrés, et les philosophe chrétiens élaborent la pensée de la nouvelle Rome.

 

b) Le christianisme comme réponse à l’anarchie et à la décadence de Rome

 

Avant même la conversion de l’empereur Constantin, Rome accueille avec empressement le christianisme, comme si la nouvelle religion avait été prévue pour répondre à la situation tragique dans laquelle, chaque jour de plus en plus, s’enfonçait l’Empire. Comme on le sait à présent, il ne faut pas s'émerveiller devant le « triomphe du christianisme » car l'idée d'une religion constituée gagnant l'Empire dans le cadre d'un immense effort de conversion est un mythe. Le catholicisme n'a pas conquis la société du Bas-Empire : il a été sécrété par elle, il en est le produit, tout comme la morale et l'art de cette époque. En fin de compte, le christianisme n'est pas un concept historique opératoire » [2] Le christianisme prend greffe sur le paganisme, car en réalité il n’est pas étranger aux éléments qui se trouvaient à l'intérieur même du système religieux antérieur, aboutissant à une sorte de substitution/continuité d’une stupéfiante facilité.

 

nietzsche1864.jpgOn est très loin des rêves erronés de Nietzsche, nourri par la propagande de l’école critique radicale allemande, on est à des kilomètres des idées fumeuses d’un christianisme « bolchevisme de l’antiquité », bien au contraire même ! Car c’est le christianisme, et lui seul, qui va sauver les derniers reliquats de l’Empire, en conserver l’essence face à la désorientation des empereurs fous. Selon Nietzsche, le christianisme a finalement plongé Europe dans l'abîme, s’imposant sans qu’il y ait une saine réaction contre lui [3]. Or, rien n’est plus faux, plus inexact, plus absurde !

Comment qualifier la politique religieuse d’Élagabal ? Empereur fou dévot du dieu Baal qui ouvrit Rome aux étrangers,heliogabale.jpg on viole, on tue dans ces banquets démentiels, les convives qui n’amusent plus l’empereur sont immolés sur les tables même, devant une assemblée entrée en transe au son des flûtes et des tambourins. Il viola une Vestale, prêtresse du culte romain de Vesta. Initié aux mystères de Cybèle, il reçoit le taurobole : le nouvel adepte, placé au fond d’une fosse, se baigne dans le sang d’un taureau que l’on égorge au dessus de lui. On lui prête des sacrifices humains d’enfants, chose est plausible, quant on sait qu’au cours du siège de Carthage, bien plus tôt, les auteurs romains rapportent qu’on sacrifiait à un gigantesque Baal creux dans lequel brûlait un brasier, des dizaines d’enfants encapuchonnés : le culte de Baal nécessitait ces horreurs, et pour dépravé que soit le culte au troisième siècle, il a pu garder ses aspect originels. Elagabal, souhaitait restaurer l'unité de l'empire par un culte unique, en tant que pontifex maximus d'une divinité suprême, sa personne devenant inviolable, en ayant  l'intention de transférer dans son temple du Soleil de Rome « les religions des Juifs, des samaritains et les rites chrétiens, afin que le clergé d'Héliogabale détienne les mystères de tous les cultes ». Curieuse attitude païenne. Le tout, nous le savons, s’est achevé par l’envahissement d’une foule furibarde dans son palais, qui fit un carnage où les favoris et les mignons de l'empereur furent d'abord littéralement dépecés, émasculés, empalés ("afin que leur mort fût en conformité avec leur vie", dit l’historien), avant que l’empereur lui-même ne fusse massacré dans ses latrines, son corps traîné à travers les rues de Rome, la populace jetant le cadavre aux égouts, puis, comme les conduits étaient trop étroits, l'impérial cadavre fut finalement balancé dans le Tibre (11 mars 222).

 

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On viole, on tue dans les banquets d'Elagabal,
les convives qui n’amusent plus l’empereur sont immolés sur les tables ,
devant une assemblée en transe au son des flûtes et des tambourins.

 

 

 

c) La Croix triomphante !

Voilà le spectacle de la Rome finissante, voilà l’état réel des derniers soubresauts d’un paganisme moribond et agonisant, et il faut la sotte admiration naïve d’un Alain de Benoist pour oser écrire : « L’imperium est alors l’outil d’une conception du monde qui se réalise sous la forme d’un vaste projet. Grâce à lui la pax romana règne dans un monde ordonné » [4], alors même que l’empire s’écroule en raison de ses propres folies, qu’il est la proie des cultes mystériques des religions orientales : culte phrygien de Cybèle et d’Attis, culte égyptien d’Isis et de Sérapis, culte syrien d’Adonis, culte persan de Mithra, etc. Ainsi que l’écrit Gibbon, d’une façon objective : « La sagesse de la Providence daigne souvent employer les circonstances générales où se trouve le genre humain, comme des instruments propres à l’exécution de ses vues, il peut aussi nous être permis de demander, avec toute la soumission convenable, non pas quelle fut la cause première des progrès rapides de l’Église chrétienne, mais quelles en ont été les causes secondes. Les cinq suivantes paraissent être celles qui ont favorisé son établissement de la manière la plus efficace. 1° Le zèle inflexible des chrétiens ; 2° La doctrine d’une vie future, perfectionnée et accompagnée de tout ce qui pouvait donner du poids et de la force à cette vérité importante. 3° Le don des miracles attribué à l’Église primitive. 4° La morale pure et austère des fidèles. 5° L’union et la discipline de la république chrétienne, qui forma par degrés, dans le sein de l’empire romain, un État libre, dont la force devenait de jour en jour plus considérable. » [5].

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"Tous nos peuples doivent se rallier

à la foi transmise aux Romains par l’Apôtre Pierre."

 

L’ordre que Rome n’était plus en mesure de produire, lui était à présent offert, donné et conféré par la religion chrétienne, Rome qui sombrait dans la dégénérescence et la licence effrénée, recevait de la part des chrétiens l’image d’une droite moralité, telles sont les causes qui ont assuré les succès du christianisme dans l’empire romain, telles sont les causes qui conduisirent à l’adoption par Constantin, du christianisme comme religion d’Etat en 313. L’église constantinienne produira le catholicisme tel que nous le connaissons, lorsqu’en 378 l’évêque de Rome Damase obtint de Gratien, empereur chrétien, que le bras séculier de l’Etat soit mis au service de l’Eglise. Théodose décrètera même, par un édit daté du 28 février 380, dit Edit de Thessalonique :

- « Tous nos peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’Apôtre Pierre, à celle que professe le pontife Damasse et l’évêque d’Alexandrie en accord avec la discipline apostolique et la doctrine évangélique, nous croyons en l'unique Divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, dans une égale Majesté et une pieuse Trinité. Nous ordonnons que ceux qui suivent cette loi prennent le nom de Chrétiens Catholiques et que les autres, que nous jugeons déments et insensés, assument l'infamie de l'hérésie.. » [6]

Henri Pirenne (1862-1935) a ainsi parfaitement montré que l'Empire, adoptant le christianisme avec Constantin, continua d'exister grâce à la religion et ses institutions, dont le monachisme qui couvrit l’Europe et développa techniques forestières, hydrauliques, l’agriculture, l’écriture, etc., sous une forme autre, jusqu'au temps de l'ascension du Royaume Franc en Europe qui est concrètement une suite de l'Empire romain, faisant que le couronnement de Charlemagne, en tant que premier empereur romain germanique est une continuation directe de l'État impérial. D’ailleurs l’historien contemporain Michael Grant aujourd’hui, souscrit à cette théorie, et considère la victoire de Charles Martel à la bataille de Poitiers stoppant l'ère de la conquête islamique et sauvant l'Europe, comme un évènement macro-historique dans l'histoire de l’Empire.

Il n’y a donc pas, selon l’expression ridicule de Nietzsche afin de connaître l’essence du christianisme : « …l’origine du christianisme ? Le premier point pour arriver à la solution de ce problème s’énonce ainsi : On ne peut comprendre le christianisme qu’en le considérant sur le terrain où il a grandi, — il n’est point un mouvement de réaction contre l’instinct sémitique, il en est la conséquence même, une conclusion de plus dans sa terrifiante logique » [7], car on est vraiment, dans le cadre du christianisme européen, fort loin de ça, et on se demande si ce n’est pas confondre à plaisir, les délires de l’esprit de la révolution qu’incarne la désorientation de Rome et ses suites, et la véritable Tradition chrétienne ; s’il n’y a pas un jeu polémique chez l’avocat de la philosophie du marteau, qui volontairement tente de superposer une attitude, qui n’est redevable qu’à des idées syncrétiques délirantes des derniers empereurs païens, au christianisme lui-même. Cela est certes amusant un instant sur le plan littéraire, poétique et polémique, mais n’a strictement aucun sens du point de vue de la réalité, est aucune validité théorique.

 

 

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En 312, Constantin bat Maxence sur le Pont Milvius près de Rome.

s'assurant ainsi le commandement suprême de l'Empire Romain

Le soir avant la bataille, il avait eu la vision céleste de la Croix lumineuse

avec la devise :

« In Hoc Signo Vinces » (par ce signe tu vaincras).

Durant la nuit, il décora de la Croix les vexilles de ses soldats.

 

 

 

En fait, une religion humble et pure incorpora, avec l’aide des empereurs chrétiens, sans effort les racines de l’ancienne Rome. Elle put croître dans l’esprit des hommes, au milieu du silence et de l’obscurité, tirant de l’opposition une nouvelle vigueur, et arbora enfin sur les ruines du Capitole la bannière triomphante de la Croix. Son influence ne se borne pas à la durée ni aux limites de l’empire ; cette religion est encore celle des nations de l’Europe qui ont surpassé tous les autres peuples de l’univers dans les arts, dans les sciences, aussi bien que dans les armes : le zèle et l’industrie des Européens ont porté le christianisme sur les rivages les plus reculés. Il ne s’agit pas de se poser la question de savoir si « un retour au polythéisme est possible, ou indiqué », ni même de s’interroger pour savoir « si l'extirpation du mosaïsme peut s'opérer sur la base de la fondation d'un ordre de l'être » afin qu’un improbable panthéisme, soudé autour d’une « nouvelle communauté émerge du sol d’Europe, car en ces questions, le vouloir ne peut avoir aucune sorte prise, comme le soulignait le vieil Heidegger à juste raison : « il n'est pas possible de faire être par la volonté ou la parole les choses elles-mêmes » [8].

 

Conclusion

 

Le désir d'un redéploiement du paganisme pousse à imaginer naïvement qu'il est possible par la volonté de refaire surgir de nouveau les anciens dieux, ou une approche « panthéiste » plus conforme à l’essence spirituelle de l’Europe. Or, rien n'a jamais disparu, mais se trouve dissimulé sous d'autres appellations, rien ne meurt en ces domaines mais se voit conférer d’autres visages. En revanche, rien ne serait plus grave, et ne le fut, que de sombrer, par une incompréhension tragique dont fut victime la Nouvelle Droite et ses principaux animateurs, dans un antichristianisme réactif systématique, car sous couvert de retrouver les anciens dieux, il sont allés jusqu’à avaliser les thèses des aveugles idéologues du XIXe, enténébrés par les théories matérialistes et athées de la critique du christianisme, aboutissant à ceci qui se passe de commentaire :

 

- « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) - Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure!… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière [...] En soi, on ne devrait même pas avoir à choisir entre l’islam et le christianisme, pas plus qu’entre un Arabe et un Juif. La réponse est donnée d’avance: ici, nul ne peut choisir librement. Soit on est un tchandala, soit on ne l’est pas. «Guerre à outrance avec Rome! Paix et amitié avec l’Islam.». [9]

 

Voilà où mène, logiquement le néo-paganisme antichrétien folklorique, à affirmer que « les croisés combattirent quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière » ! Ce genre de prosternation, même au nom de la religion ancestrale de l’Europe, est inacceptable. Et l’on sait parfaitement où sont, et ce que récitent et comment s'inclinent face contre terre aujourd’hui nombre d’anciens évoliens, nietzschéens et guénoniens convaincus, pour refuser catégoriquement cette sinistre éventualité.

 

Quant à l’ultime cri de l’Antéchrist, sous prétexte de joies solsticiales où l’on vomit avec exaltation la religion du désert et l’on chante celle, solaire, des forêts, nous savons à présent suffisamment ce qu’il signifie, et en quoi il doit être fermement combattu : « Guerre à outrance avec Rome ! Paix et amitié avec l’Islam.». Ainsi, nous ne pouvons que refuser avec force cette fallacieuse Paix et cette ignoble Guerre !

 

Contre l’hérésie de l’Islam, portée et soutenue par le néo-paganisme nietzschéen,

haut les épées pour le Christ et la Croix

au nom de la Rome éternelle et catholique !

 

Ad Majorem Dei Gloriam !

 

labarum_cross.jpg

 

 

Notes.

 

[1] Saint Justin martyr, Dialog. cum Tryphon, p. 341.

 

[2] A propos du triomphe du christianisme, Dialogues d'histoire ancienne , 1988, vol. 81, no14.

[3] On se souvient à cet égard du passage de l’Antéchrist : « Que les fortes races du nord de l’Europe n’aient pas repoussé le Dieu chrétien, ne fait vraiment pas honneur à leur don religieux, pour ne pas parler de leur goût. Ils auraient dû en finir de ce produit de la décadence maladive et débile. Voilà pourquoi repose sur eux une malédiction : ils ont absorbé, dans tous leurs instincts, la maladie, la vieillesse, la contradiction, depuis lors ils n’ont plus créé de Dieu ! Deux mille ans presque, et pas un seul nouveau Dieu ! Hélas, il subsiste toujours, comme un ultimatum et un maximum de la force créatrice du divin, du creator spiritus dans l’homme, ce pitoyable Dieu du monotono-théisme chrétien ! Cet édifice de décombres né de zéro, de notions et de contradictions, où tous les instincts de décadence, toutes les lâchetés et toutes les fatigues de l’âme trouvent leur sanction ! »

[4] A. de Benoist, Introduction in L. Rougier, Le conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique, Copernic, 1977, p. 28.

[5] E. Gibbon, Histoire de la Décadence et de la Chute de l'Empire romain, 1765.

[6] Voici le texte complet de l’édit d Thessalonique : « Édit des empereurs Gratien, Valentinien II et Théodose Auguste, au peuple de la ville de Constantinople. Nous voulons que tous les peuples que régit la modération de Notre Clémence s'engagent dans cette religion que le divin Pierre Apôtre a donné aux Romains - ainsi que l'affirme une tradition qui depuis lui est parvenue jusqu'à maintenant - et qu'il est clair que suivent le pontife Damase Ier et l'évêque d'Alexandrie, Pierre, homme d'une sainteté apostolique : c'est-à-dire que, en accord avec la discipline apostolique et la doctrine évangélique, nous croyons en l'unique Divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, dans une égale Majesté et une pieuse Trinité. Nous ordonnons que ceux qui suivent cette loi prennent le nom de Chrétiens Catholiques et que les autres, que nous jugeons déments et insensés, assument l'infamie de l'hérésie. Leurs assemblées ne pourront pas recevoir le nom d'églises et ils seront l'objet, d'abord de la vengeance divine, ensuite seront châtiés à notre propre initiative que nous avons adopté suivant la volonté céleste. Donné le troisième jour des calendes de mars à Thessalonique, Gratien Auguste étant consul pour la cinquième fois et Théodose Auguste pour la première fois. »

[7] F. Nietzsche, L’Antéchrist, 1895.

[8] Heidegger, Lettre sur l’humanisme, Aubier, 1980.

[9] L’Antéchrist, op. cit.

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jeudi, 02 juillet 2009

Le rôle providentiel du christianisme pour l'Europe

IIe Partie de :

« Comment peut-on être chrétien ? »

 

 

 

 

 

trinite greco I.jpg

Le Greco, La Trinité, 1577,

partie du retable du grand autel de l'église Santo Domingo el Antiguo à Tolède

qui comporte sept toiles et cinq sculptures enchâssées

dans une structure architectonique ornée de colonnes et frontons.

 

 

 

 

 


Les vives critiques formulées contre le christianisme, venant des milieux païens, portent sur quelques points que l’on retrouve sous la plume de tous les auteurs qui eurent à s’exprimer sur le sujet. La tradition chrétienne serait l'expression de la dégradation cyclique, un élément de la décadence de l'Occident et la forme caractérisée de la « subversion » de l'esprit oriental, disons de la mentalité « sémitique » pour être clair, qui vint corrompre le paganisme antique.

 

Ces considérations, limites aberrantes, à propos du christianisme, ont pourtant encore beaucoup de faveur, et en raison de leur simplicité, emportent souvent l’adhésion des esprits, d’autant chez les plus jeunes avides d’explications simples et catégoriques. Or, tout cela, non seulement est absolument faux comme nous allons le voir, mais de plus exhume de loin les vieilles ritournelles maladroites mâtinées, pour faire bref, d’une bonne couche de Nietzsche, d’un gros vernis de Renan et de l’école critique allemande, et d’une dose importante d’Evola.

 

a) l’antijudaïsme originel du christianisme

 

 

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Le christianisme, pour Nietzsche aurait donc été une secte juive, professant une religion d’esclave visant à subvertir la société païenne ? L’auteur de l’Antéchrist parle d’un christianisme qui serait un poison pour la culture occidentale et une perversion. Dans un passage enlevé il écrit :

 

- « Le christianisme a pris parti pour tout ce qui est faible, bas, manqué, il a fait un idéal de l’opposition envers les instincts de conservation de la vie forte, il a gâté même la raison des natures les plus intellectuellement fortes en enseignant que les valeurs supérieures de l’intellectualité ne sont que péchés, égarements et tentations. Le plus lamentable exemple, c’est la corruption de Pascal qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, tandis qu’elle n’était pervertie que par son christianisme ! » [1]

 

Le plus surprenant c’est qu’avec une telle idéologie pour faible destinée aux esclaves on aurait révolutionné la Rome antique ? Or, avec une présentation de ce type, on peut sans crainte soutenir que les premiers chrétiens furent d'extraodinaires magiciens pour réaliser une pareille opération de renversement !

 

En réalité, la religion chrétienne ne fut pas, comme on le dit faussement, une « secte juive », car il existait plusieurs sortes de judaïsmes dans l’antiquité (Sadducéens, Pharisiens, Esséniens, Zélotes, Minim, etc. ), dont le christianisme naissant n’est en aucune mesure comparable, puisqu'il fut même en opposition frontale et directe avec tous les courants du judaïsme. L'affirmation, inexacte évidemment, d'un judéo-christianisme antique cherchant à transformer tout païen en un juif selon la religion, est l’une des plus grosses farces jamais proférées, sachant l'antijudaïsme foncier de la primitive l'Eglise et l’hostilité radicale des juifs à l’égard des chrétiens qui firent l’objet d’un chasse visant à les détruire et les mettre à mort. Souvenons-nous d’un fait, le christianisme, s’il est tout d’abord incarné par des juifs puisque les apôtres sont juifs, les premiers convertis de la Pentecôte sont majoritairement juifs, etc., échappe très vite au cercle étroit des membres historiques grâce à l’activité d’un citoyen romain, juif de naissance : Paul de Tarse.

 

 

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Saint Paul écrivant ses épîtres

 

 

st%20paul.jpgLa grande révolution de Paul consistera à déclarer que la foi, c’est-à-dire la foi en Jésus-Christ, passe avant la loi mosaïque et ceux qui partageront son point de vue, soit l’ensemble des premiers chrétiens, dès la fin du Ier siècle, vont se distinguer par ses prises de position anti-juives très fermes. Il s’opposeront avec une rare énergie :

 

* Au judaïsme rabbinique issu de l’école de Jamnia apparue après la destruction du Second Temple en 70 (lequel rejettera au alentour de l’an 90 par la rédaction du canon de la Bible juive les autres mouvements nés du judaïsme n’observant pas strictement la Halakha pour déclarer qu’ils sont des hérésies, le judaïsme rabbinique étant dès lors reconnu, et jusqu’à aujourd’hui, comme la norme du judaïsme.

 

* Aux judéo-chrétiens, qui vont donner naissance à l’ébionnisme et aux autres courants comme l’elkasaïsme, violemment attaqué et combattu par les Pères de l’Eglise (Origène, Irénée, etc.).

 

Pour mieux comprendre la haine des juifs à l’égard des chrétiens retenons que les saducéens (les représentants des familles aristocratiques juives de Jérusalem) mit la main sur les apôtres et les jeta dans la prison publique, devant le Sanhédrin, ils furent flagellés (Actes 6, 7) en présence de Saül (le futur Paul) le diacre Etienne est sommairement jugé et lapidé pour cause de blasphème, en Actes 12 Le roi Hérode Agrippa-1er fait mourir Jacques, le frère de Jean, par l'épée et voyant que cela était agréable aux juifs il fit également arrêter Pierre. Un ange délivrera Pierre de sa prison. Pour se venger le roi Agrippa fera supplicier les gardes. En Actes 16 Paul et son compagnon Silas sont battus de verges à Philippes en Macédoine. Témoignage de Paul aux Corinthiens (II Cor. 11 – 24ss ) :

 

- « J'ai été souvent en danger de mort : cinq fois battus des 39 coups de fouets par les juifs ; trois fois, j'ai été battu de verges, une fois, j'ai été lapidé de pierres ; exposé à de nombreuses veilles, à la faim, à la soif, au froid et à la nudité... » Puis en Actes 21 Paul est frappé par les juifs dans le temple de Jérusalem. Un tribun romain le fait enchaîner pour le soustraire à la fureur des juifs qui l'accusaient d'avoir introduit ses amis grecs non juifs (mais récemment baptisés) dans l'enceinte sacrée du temple. En Actes 22 le tribun ordonne que Paul soit soumis à la question par le fouet pour connaître le motif qui a contrarié les juifs. Sous la protection romaine il sera conduit au quartier général romain de Césarée où il sera mis en prison pendant deux ans, avant de partir à Rome pour y être jugé.

 

b) Le christianisme ennemi du judaïsme

 

 

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La haine des juifs à l’égard des chrétiens
est à la source des toutes premières persécutions de la l'Eglise

 

Loin donc d’apparaître comme un secte juive, le christianisme primitif se distingue de tout élément juif avec une vigueur étonnante, qui va jusqu’à surprendre non seulement les observateurs, mais aussi les chrétiens eux-mêmes. Il faudra la mauvaise foi, l’ignorance et l’intention malveillante de Celse pour écrire :

 

« …une race nouvelle d'hommes nés d'hier, sans patrie ni traditions, ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la justice, universellement notés d'infamie, mais se faisant gloire de l'exécration commune : ce sont les chrétiens (...). »

 

Toutefois, ce qui est intéressant provient de la suite : «  Dans ces derniers temps, les chrétiens ont trouvé parmi les juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux encore. Il passe auprès d'eux pour le fils de Dieu et il est l'auteur de leur nouvelle doctrine (...). » [2]

 

Lit-on clairement ? la phrase n’est pas anodine chez l’adversaire du christianisme : «les chrétiens ont trouvé parmi les juifs » . Les chrétiens ne seraient-ils donc pas les juifs qu’on nous présente pour avoir trouvé « chez les juifs » leur doctrine ? Ne sont-ils pas la secte juive que l’on veut de toute force nous faire admettre ?

 

De la sorte, plus qu’utile à notre réflexion la déclaration suivante : « Nous ne sommes que d'hier et nous avons déjà conquis la terre » dit le philosophe Tertullien au IIe siècle. Les chrétiens, sont donc d'abord une petite minorité de disciples de Jésus qui se développe à l'ouest de l´Empire romain en Occident, mais qui très vite s’ouvre, non pas aux esclaves exclusivement, juifs de préférence, mais aux gentils, c’est-à-dire aux non juifs qui forment très vite la majorité des membres au point que les communautés chrétiennes prennent le nom d’« Églises » (du grec Ekklèsia = assemblée). Ces communautés sont dotées d’un conseil, avec à sa tête un « évêque » (du grec épiskopos = surveillant) ou « presbytre » (du grec « presbyteros » = ancien).

 

c) Dégénérescence totale de Rome

 

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Caligula - fils de Germanicus
confère à son cheval le titre de "Consul".

Dans le climat d'anarchie de cette période, Caïus Caligula - fils de Germanicus succède à Tibère, il est épileptique depuis son enfance, cette maladie va s'aggraver dès la première année de règne et lui provoquer une folie grandissante allant jusqu'à la démence (il va ordonner la mort d'une multitude de citoyens et de sénateurs comme le fils de Drusus, Silanus, le sinistre préfet Macro etc ... il ruine les finances et les contribuables en ordonnant des choses invraisemblables : comme l'enlèvement, puis leur remise en place de différentes collines de Rome... il fait couper la langue à des spectateurs du cirque et les jette aux fauves dans l'arène parce qu'on manque de victimes ; il fait prisonnier ses propres soldats et nomme son cheval "consul" en le couvrant de pierres précieuses.

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On enchaînera les chrétiens par milliers
et on les jettera vivants dans l'arène
pour servir de nourriture aux fauves et pour amuser la foule

Claude fils de Drusus et neveu de Tibère lui succède, succombe au charme de sa nièce Agrippine qui vient de fêter ses 32 ans. La nouvelle impératrice obtient de César-Claude les fiançailles et le mariage de Néron (son fils d'un premier mariage) avec Octavie - la fille légitime de Claude. Agrippine empoisonnera Claude avec des champignons au moment où celui-ci s'aperçoit que l'impératrice est entrain d'évincer Britannicus du trône pour favoriser Néron. Mais Claude tarde trop à mourir, Agrippine (qui est aussi la soeur de Caligula) le fera achever par son médecin en 54. Néron Il est à peine âgé de 17 ans lorsqu'il devient empereur. D'abord il écarte définitivement Britannicus en le faisant empoisonner lors d'un festin public, puis il essaiera de tuer sa mère en lui faisant prendre un bateau qui sombrera corps et biens en haute Mer, personne n'échappera à la noyade sauf la Reine-Mère impératrice qui par miracle a été recueillie par un bateau de pêcheurs... Comme un fantôme elle réapparaît devant son fils horrifié en lui disant : « tout le monde est mort mais grâce aux dieux j'ai survécue ! » Court répit car elle mourra assassinée sur ordre impérial en l'an 59. Puis Néron répudiera Octavie sa première épouse et lui fera trancher la tête, pour l'offrir à « Poppée sa nouvelle épouse... » Le 19 Juillet de l'an 64 : Rome brûlera dans un immense brasier qui durera 6 jours et 7 nuits. La colère du peuple gronde. On cherche des coupables... Néron est soulagé lorsqu'on accusera les chrétiens d'avoir mis le feu dans les divers quartiers de Rome. On les enchaînera par milliers et on les jettera vivants dans l'arène du cirque pour servir de nourriture à des fauves affamés pour amuser la foule, parfois pour les punir d'avoir mis le feu à Rome, on les attache à des croix après les avoir enduits de bitume et de matières inflammables. Ils brûlent alors comme de véritables torches vivantes et malgré leurs souffrances ces malheureux rendent l'âme en chantant ensemble des hymnes à leur Dieu.

En peu de temps, Rome fera mourir deux chefs chrétiens : saint Pierre, qui demande à être crucifié la tête en bas, parce qu'il s'estime indigne de mourir dans la même position que son maître, et saint Paul qui exige l'application de la loi romaine, car Paul en vertu de sa double citoyenneté, demande à mourir décapité. On raconte qu'à la place où on l'exécuta, sa tête rebondit trois fois sur la terre faisant jaillir une source à l'endroit que les premiers chrétiens appelleront désormais : l'endroit des « trois fontaines ». On transporta son corps dans un caveau sur la via Ostia où s'élève aujourd'hui la basilique : Saint Paul Hors-les-murs.

Que disait Nietzsche au fait ? ceci :

- « Le petit mouvement insurrectionnel, baptisé au nom de Jésus de Nazareth, est une répétition de l’instinct juif […] Ce saint anarchiste qui appelait le plus bas peuple, les réprouvés et les pécheurs, les Tchândâla du judaïsme, à la résistance contre l’ordre établi, avec un langage qui, main­tenant encore, mènerait en Sibérie […] — L' « égalité des âmes devant Dieu », cette fausseté, ce prétexte aux rancune les plus basses, cet explosif de l'idée, qui finit par devenir Révo­lution, idée moderne, principe de dégénérescence de tout l'ordre social — c'est la dynamite chrétienne… Jésus [est] un révolté contre l’ordre établi. » [3]

Mais de Quel ordre établi parle-t-on  ? de l’ordre de Rome en pleine décomposition, aux empereurs fous et dégénérés. Peut-être celui des tribus barbares du Nord en lutte perpétuelle ? Sans Etat, dénuées de sens historique ? Allons, un peu de sérieux voyons !

 

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décadence.jpg

Rome, alors que les chrétiens sont persécutés,

sombre dans le chaos,

les institutions sont méprisées, les lois bafouées,

l’Etat corrompu, les mœurs immondes.

 

empereur.jpgDe ce fait suivons l’Histoire que semblent ignorer les auteurs qui se sont exprimés contre le christianisme. Avant de s'ouvrir les veines dans un banquet le poète et philosophe Pétrone professeur de Néron lui écrit pour lui dire ce qu’il pense de sa conduite ... L'empereur fera raser tout ce qu'il lui a appartenu ! Néron part en Grèce aux jeux olympiques où il tombe amoureux de Sporus un jeune blond qu'il a fait castrer. A Delphes, Néron va consulter l'oracle qui lui dit : "Méfie-toi de la 73è année !" Nous sommes en l'année 66 et Néron viens juste d'avoir 29 ans, il pense qu'il a largement le temps... Mais le danger vient d'Espagne où le Général gouverneur Galba vient de fêter ses 73 ans et c'est précisément lui, qui en l'absence de Néron conduit le peuple à la révolte. Le 10 juin 68 Néron qui est rentré précipitamment à Rome refuse de combattre Galba. Il cherche refuge dans une cachette et s'enfonce un couteau dans la gorge.

En l'espace de douze mois, quatre empereurs vont se succéder sur le trône impérial :

 

* Galba (68 - 69) qui vient d'être reconnu empereur de Rome par le sénat, mais parce qu'il avait déclaré le jeune Pison comme son successeur, son rival Othon les fit tous deux massacrer par la garde prétorienne à titre de représailles puis il s'empara du pouvoir.

* Othon (69) fut reconnu empereur dans tout l'empire sauf en Germanie où les légions proclamèrent Vittelius empereur. Ecrasé à Bédriac, il se suicida.

* Vittellius (69) après la mort d'Othon marche sur Rome. N'ayant pu imposer son autorité, les légions d'Orient proclameront Vespasien empereur en juillet 69 Vittelius fut battu en Octobre à Crémone, par la suite le peuple de Rome l'égorgea sur le forum .

* Vespasien (69 à 79) Fils d'un publicain.

 

Rome, à cause d’elle-même, sombre dans le chaos, les institutions sont méprisées, les lois bafouées, l’Etat corrompu, les mœurs immondes, le crime, la trahison, l’ignominie, triomphent de façon ignoble. La licence généralisée, l’immoralité des fonctionnaires et l'attrait populaire pour le cirque et le jeu, couronnent ce triste tableau.

 

Rome, en raison de ses propres égarements, n'est qu'un long et irrémédiable déclin.

 

d) Rome ou la révolte contre l’être

 

On aime ainsi entendre énoncer naïvement : «— Une religion comme le christianisme […] à bon droit, l’ennemie mortelle de la « sagesse du monde » [...] approuve tous les moyens pour empoisonner, calomnier, décrier la discipline de l’esprit, la pureté et la sévérité dans les affaires de conscience de l’esprit, la noble froideur, la noble liberté de l’esprit […] Le christianisme a besoin de la mala­die ; rendre malade, voilà la véritable pensée de derrière la tête de tout le système de salut de l’Église. Et l’Église elle-même, n’est-elle pas la maison d’aliénés catho­lique comme dernier idéal ? — La terre tout entière une maison d’aliénés ? — L’homme religieux comme le veut l’Église est un décadent type. » [4]

Le problème, c’est que le terrible portrait établi par Nietzsche, est en réalité celui de la Rome païenne dégénérée dont les crises successives au travers des siècles montrent les germes internes destructifs de l'Empire Romain, et son incapacité à se réformer. « Les Romains se distinguaient par leur vulgarité, ils considéraient la prostitution comme du sexe pur, et se moquaient éperdument de l’éducation des filles. Le Romain avait également pris l’habitude de désigner les prostituées par des noms divers. Les « meretrices » étaient celles qui vendaient leur corps la nuit seulement, tandis que les « prostibulae » pratiquaient leur honteux métier nuit et jour. Evidemment la vulgarité des Romains ne se limitaient pas aux femmes, car on trouvait également la prostitution masculine, elle était infiniment plus débauchée que son homologue féminine, où des hommes dès leur plus jeune âge étaient voués à une existence malheureuse. Souvent on les rendait eunuques, pire on pratiquait la castration totale, car les clients désiraient voir les charmes féminins chez l’homme. Le phénomène de pédérastie n’était pas à ignorer, vu le nombre impressionnant de jeunes adolescents, quant à l’homosexualité c’était un divertissement largement répandu. » [5]

La  « rébellion perverse contre l’unité de l’être », est bien plutôt l’un des vices fonciers de l’Empire. Le mythe de l'âge d'or d’une Rome, fière, droite, pure que le christianisme aurait pervertie de l’intérieur, relève d’une naïve idéalisation du passé car était généralisé, du fait de l’Empire, le relâchement des mœurs, l’homosexualité, l'argent corrupteur, la vie urbaine, la dégradation des spectacles du Cirque. Tout ceci, non imputable aux chrétiens, largement décrit par des auteurs comme : Cicéron, Horace, Pétrone, Properce, Quintilien, Salluste, Sénèque, Tacite, Tibulle, Virgile, avant que saint Augustin, Tertullien ne viennent se joindre à la longue liste des observateurs de la décadence romaine, et dont le dernier en date, que je choisis volontairement pour son faible amour du christianisme, vienne achever le triste tableau de la Rome ruinée par ses tares : « La faiblesse des empereurs, les factions de leurs ministres et de leurs eunuques, la haine que l’ancienne religion de l’empire portait à la nouvelle, les querelles sanglantes, les disputes substituées au maniement des armes, et la mollesse à la valeur; tout appelait ces mêmes barbares qui n’avaient pu vaincre la république guerrière, et qui accablèrent Rome languissante, sous des empereurs cruels, efféminés, et dévots. » [6]

Conclusion

On retiendra que malgré son antichristianisme instinctif, Julius Evola, qui avait un minimum le sens de l’Histoire et n’oubliait pas le rôle utile que joua le catholicisme à travers les siècles écrivit ces quelques lignes très pertinentes : « N'oublions pas que le catholicisme peut remplir une fonction de « barrage », car il est porteur d'une doctrine de la transcendance : aussi peut-il, dans une certaine mesure, empêcher que la mystique de l'immanence et la subversion prévaricatrice venue d'en-bas ne dépassent un certain seuil. » [7] Cette mystique de l'immanence et la subversion prévaricatrice venue d'en-bas, étaient incarnées concrètement non par le christianisme aux premiers siècles de notre ère, mais par la Rome finissante et le paganisme moribond, et c’est contre ces terribles fléaux redoutables que s’élevèrent avec une force admirable les disciples du Christ nous épargnant, sur le plan de la civilisation en Europe, dès l’émergence de l’Eglise, une effroyable chute définitive dans le chaos et l’abîme.

Comme l'écrira saint Augustin : « De même la tribulation est venue fondre sur Rome, pour purifier et délivrer l'homme juste, et pour y frapper l'impie du châtiment qu'il méritait, soit que la mort l'ait précipité dans le gouffre des souffrances éternelles, soit que dans la vie qui lui était conservée il n'ait trouvé qu'une occasion de blasphémer avec plus d'audace, soit enfin que Dieu, dans son infinie miséricorde, ait voulu purifier dans la pénitence ceux qu'il prédestinait à jouir du bonheur du ciel. » [8]

Ainsi, écoutons l'historien nous brosser le portrait de la décadence romaine, avant que le christianisme, fort heureusement, ne triomphe enfin de la corruption, pour le salut et le plus grand bien de l'Europe :

- « Où en étaient les mœurs de Rome dans siècle où le génie chrétien éclata avec tant de sève et d'élan ? Qu'étaient devenus les descendants de ces anciens Romains si sobres , si pauvres, si désintéressés ? Dans ces abîmes de décadence on ne trouve plus trace de délicatesse, d'honneur, de vertu; la frivolité, l'indolence et l'ignominie remplissaient les jours de ces patriciens qui traînaient de grands noms. Avec le fruit des rapines ou des honteuses manœuvres, ils donnaient libre carrière à leurs appétits, à leurs vices; ils épuisaient toutes les joies brutales. La gloutonnerie et l'extravagance marquaient leurs festins; lorsqu'il leur prenait fantaisie d'inviter des étrangers à leur table, ce n'était ni le mérite ni la bonne renommée qui inspiraient leur choix; ils préféraient les joueurs de dés et les libertins. Rien n'était digne d'admiration que l'abondance et la variété des viandes : ce qu'on mangeait donnait de la gloire. Quelquefois, au milieu d'un festin, on demandait des balances pour peser les poissons, les oiseaux, les loirs, devant lesquels les convives s'étaient extasiés. Trente secrétaires avaient mission de compter les services. [9].

 

Des maisons, jadis célèbres par le goût des sérieuses études, ne connaissaient plus que les bavardages de l'oisiveté et les molles harmonies. On entendait les orgues hydrauliques à côté des bibliothèques fermées comme des tombeaux. Des lyres, grandes comme des chariots [10], des flûtes, tout l'attirail des histrions, voilà ce qui frappait les regards dans ces palais. Au lieu d'un philosophe, on trouvait un chanteur; au lieu d'un orateur, un baladin. Impitoyables pour les moindres détails de leur service, ces maîtres dégénérés condamnaient à trois cents coups d'étrivières l'esclave coupable de n'avoir pas apporté de l'eau chaude assez promptement; ils se montraient fort indulgents s'il s'agissait d'un meurtre commis par un de leurs esclaves. Des mouches se posaient-elles sur les franges de soie de leurs éventails dorés; un faible rayon de soleil pénétrait-il par un petit trou de leurs ombrelles, ils se plaignaient de n'être pas nés chez les Cimmériens.

 

Lorsqu'ils sortaient de leurs demeures, ils portaient des bagues et des bijoux, d'éclatantes robes de soie, un manteau agrafé autour du cou qu'ils secouaient de temps en temps pour laisser voir toutes les splendides variétés de leur vêtement; une bruyante foule d'esclaves les suivaient. Ils aimaient à parcourir Rome en grande cavalcade, ébranlant le pavé sous les pas de leurs chevaux rapides, précédés des plus bas officiers de leur maison et des oisifs de la rue, et suivis de leurs eunuques, jeunes et vieux, dont le livide visage était horrible à voir. Souvent un de ces patriciens, entrant dans les bains accompagné de cinquante domestiques, demandait, d'un ton menaçant, où donc ils étaient, et si tout à coup il apprenait qu'il y eût là quelque courtisane, eût-elle vieilli dans la débauche, il courait lui porter des hommages et l'exaltait, dit l'historien, comme les Parthes exaltaient Sémiramis, les Egyptiens Cléopâtre, les Cariens Artémise , les Palmyréens Zénobie.

 

L'histoire contemporaine ne nous a pas laissé ignorer les moeurs du peuple, de ce peuple-roi qui manquait de chaussures. Le vin, les dés, la débauche, les spectacles, le grand cirque, voilà les joies, les passe-temps, les travaux des citoyens. Ces groupes d'oisifs en querelle remplissaient les rues, les places et les carrefours. Quelques-uns, se faisant écouter par l'autorité de la vieillesse, déclaraient la république en péril si tel conducteur de char ne sortait pas le premier des barrières et ne rasait pas la borne la grande, l'ardente affaire qui préoccupait le plus la multitude, c'étaient les jeux du cirque. Ammien Marcellin avait vu les citoyens à jeun, attirés par l'odeur des viandes et les cris des femmes, semblables aux cris des paons affamés, s'avancer dans les salles sur la pointe des pieds et se ronger les doigts en attendant que les plats fussent refroidis. Le soleil de la majesté romaine ne se couchait pas dans la gloire. » [11]

 

Notes.

[1] F. Nietzsche, L’Antéchrist, Imprécation contre le christianisme, (Der Antichrist. Fluch auf das Christentum), 1895.

[2] Le Discours vrai, in Louis Rougier, "Celse contre les chrétiens", Editions du siècle, 1925.

[3] F. Nietzsche, L’Antéchrist, op. cit.

[4] Ibid.

[5] B. SIMONETTA – R. RIVA, Le tessere erotiche romane (SPINTRIAE), Lugano, Editore Franco Chiesa, 1981 ; C. SALLES, Les bas-fonds de l’Antiquité, Paris, Edition Robert Laffont, 1982.

[6] Voltaire,  Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, in Philosophie de l’histoire, vol. in-8°, 1765.

[7] J. Evola, Bibliografia fascista, n.2/1936.

[8] S. Augustin, De la ruine de Rome, in Œuvres complètes de Saint Augustin, traduites pour la première fois sous la direction de M. Raulx, Bar-Le Duc, 1869, Tome XII. P. 339-344.

[9] Ammien Marcellin, livre XXVIII.

[10] Lyrae ad speciem carpentorum ingentes, Ammien Marcellin, livre XVI.

[11] M. Poujoulat, Histoire de saint Augustin, 1864.

01:25 Publié dans Religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christianisme, catholicisme, église, paganisme |  Imprimer | | | | | Pin it!