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vendredi, 12 juin 2009

L’écologie spirituelle radicale

ou la contre-révolution conservatrice

 

 

 

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 L’écologie, à la faveur du succès électoral de la liste « Europe écologie », conduite par Daniel Cohn-Bendit lors du dernier scrutin européen, quelle que soit la valeur réelle du personnage, montre qu’il y a une prise de conscience montante de la population vis-à-vis du devenir de la planète. Cela n’est pas mauvais en soi, et représente même un certain avertissement, quoique timide, que quelque chose est en train de changer peu à peu dans l’esprit de la population, qu’une troisième voie alternative au délire consumériste de la société libérale s’impose comme étant inéluctable. Evidemment, la large diffusion du documentaire « Home », à la veille du scrutin des élections européennes, a sans aucun doute contribué au succès d'Europe écologie. Toutefois, cette explication un peu courte, masque le profond malaise que traverse notre civilisation.

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Certes ceci n’est pas nouveau, dès 1931, Oswald Spengler (1880-1936) avait déjà dit, non sans quelques raisons, que la « civilisation occidentale » produisait « un monde artificiel [qui] pénétrait le monde naturel et l’empoisonnait : « La Civilisation est elle-même devenue une machine, faisant ou essayant de tout faire mécaniquement. Nous ne pensons plus désormais qu’en termes de “chevaux-vapeur”. Nous ne pouvons regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique »  [1]. 

I. La terre est malade

 

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 Le productivisme industriel,

est en train de dévorer toute la création avec ses dents de fer.

  

Tout le monde en convient, la terre est malade, elle souffre et meurt sous les traitements qu’on lui fait subir, elle agonise de la violence qu’on lui inflige, elle se corrompt sous les coups répétés et réitérés d’une industrie monstrueusement mortifère. Il est donc temps de se réveiller, afin que nos enfants puissent, demain, et avant qu’il ne soit trop tard, toujours entendre battre le cœur de la terre !  En effet, interrogeons-nous. Qu’est devenue la vie de l’homme aujourd’hui ? lui qui voit couler à présent, à grande vitesse et tristement ses sombres heures, domestiqué dans les enfers urbains, parqué dans des habitations qui sont une insulte à l’architecture, soumis à des cadences de travail délirantes, devenant fou en s’enfermant dans des moyens de transport insensés, bruyants, dangereux et polluants. Sans même parler de faits évidents, comme le réchauffement climatique qui n’est pas un leurre [2]  Pollution, espèces en voie de disparition, réchauffement climatique, CO2, couche d’ozone, appauvrissement des ressources d’eau douce, montée des eaux, fonte des glaciers, industrialisation frénétique, urbanisation sauvage, sommes-nous donc certains de rester passifs devant la destruction par une humanité désorientée, de ce que Dieu nous a confié, à savoir la terre qui est notre mère commune. Loin du discours idéologique d’un mouvement Vert qui draine les pires égarements politiques,  nous savons cependant que nous n’avons plus que quelques dizaines d’années en réserve de pétrole, de gaz ou d’uranium, seul le charbon est plus abondant mais il est plus difficile à utiliser et très polluant. Que faire ?

 

II. Réveil de la conscience

 

Un élément peut surprendre. Le monde catholique ne se sensibilise que très lentement. « L’Église s’est beaucoup mobilisée pour le respect de lamun00.jpg vie humaine de la conception à la mort naturelle. On peut répéter cette conviction, mais à condition qu’il y ait encore une vie humaine ! » plaide Jean-Marie Pelt, pour qui « la protection de la vie tout court est une priorité absolue ». Pourtant, comme le signale Patrice de Plunkett, auteur de «  L’écologie, de la Bible à nos jours - Pour en finir avec les idées reçues »  : le réchauffement climatique fut prédit dès 1880 par l’abbé Stoppani (géologue de l’Académie royale des sciences de Milan), et en 1900 par Arrhenius (Suédois, prix Nobel de chimie). Le souci de l’environnement, des conditions de vie fut une idée que l’on retrouve déjà chez René de La Tour du Pin ,  Frédéric Le Play, ou encore Albert de Mun. Mais l’écologie naît véritablement, même si le courant de la Révolution conservatrice en Allemagne avant-guerre se signala par ses positions novatrices en la matière, qu'à la fin des années 1960, quand l’opinion prend conscience des effets du productivisme industriel sans frein. Vers 1970, on voit naître l’écologie « politique », qui veut amener les gouvernements à prendre en compte la responsabilité de l’homme envers la nature. C’est bien plus qu’un « souci de l’environnement » : il s’agit de réinventer le politique pour qu’il soit à la hauteur des défis de l’avenir. »  Néanmoins ce mélange débouche sur une position qui ne répond pas aux véritables défis, elle en vient à faire de l’écologie un parti, alors que l’écologie est une voie conservatrice alternative.

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La Tradition est révolutionnaire, elle est le seul véritable progrès,

concret et durable, le seul développement intégral qui soit,

car rien ne pousse longtemps sans racines.

Comme l’écrit fort justement Georges Feltin-Tracol dans  «L’écologie : une troisième voie identitaire ? » : 

- « Tout peuple, toute civilisation naît, s’épanouit et meurt dans un espace bien précis, dans un terreau particulier différent de tous les autres. Le sol, fécondé par la psyché commune - l’égrégore chère aux ésotéristes, est la matrice des haute civilisations. La notion de biotope s’applique aussi aux communautés humaines parce que, en relation permanente avec un paysage spécifique, elles fondent toutes une existence collective. Cette existence particulière se symbolise par une gastronomie, un habillement, un habitat, des mœurs qui constituent un art de vivre original imprégné des génies du lieu. Attenter à l’intégrité de leur milieu naturel revient automatiquement à les agresser. Les Anciens appellent la symbiose existant entre les civilisations et le cosmos qui les entoure : l’harmonie. L’histoire est, hélas !, pleine des outrages faits par l’Occidental à la biosphère/culturosphère dont l’anéantissement de peuples entiers en constitue l’illustration la plus évidente. Au-delà du strict aspect environnemental, la destruction méthodique des paysages bouleverse à jamais la vie, les structures sociales et l’imaginaire des autochtones qu’ils soient d’Amazonie (voir le film de John Boorman, la Forêt d’émeraudes) d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Europe. La défense des peuples passe donc par la défense de l’endroit où ils vivent. » [3] 

044.jpgPaul Claudel sut dire également quelques sévères vérités des , « qui n’est selon-lui ni secte, ni songe, son domaine est le réalisme et le bien commun, sous une forme nouvelle (…) offrant un terrain de dialogue et d’action entre croyants et incroyants, proposant un art de vivre dont le « code génétique » est proche des Évangiles », avec une rare énergie, ce qu’était les fautes de la civilisation moderne, parlant ainsi des Etats-Unis : « La même gabegie criminelle a présidé à l’exploitation des ressources naturelles et animales, des castors, des troupeaux de bisons, des vols de canards et de pigeons sauvages radicalement exterminés, des pêcheries empoisonnées par les égouts, par les usines et par le mazout, des réservoirs de gaz naturel et de pétrole livrés sans aucun contrôle aux pirateries du premier occupant… » [4] Critiquant fermement le libéralisme capitaliste Claudel rajoutait : « Le principe de notre civilisation, c’est le numéraire, l’alchimie maudite qui volatilise toute chose et transforme en une inscription servile, sur le front de l’homme, le nom de Dieu. Autrefois, l’argent n’était qu’un appoint. Aujourd’hui, c’est l’élément universel en qui tout existe et vaut » [5]. Rappelant les devoirs de l’homme envers la nature : « Tout ce que Dieu nous donne, il y a un devoir, un ordre, un art de le ménager, pour que nous gardions cela qui n’est à nous que pour que nous ayons un moyen de payer à Dieu redevance. Il ne s’agit pas de violenter la terre […] mais de l’interroger avec douceur, et de lui suggérer le vin et l’huile ». [6] L'encyclique Centesimus annus réaffirmera à ce titre : « Seulement la terre a été donnée par Dieu à l'homme qui doit en faire usage dans le respect de l'intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l'homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté ». C'est en répondant à cette consigne, qui lui a été adressée par le Créateur, que l'homme, avec ses semblables, peut donner vie à un monde de paix. En plus de l'écologie de la nature, il y a donc une « écologie » que nous pourrions appeler « humaine », qui requiert parfois une « écologie sociale ». Et cela implique pour l'humanité, si la paix lui tient à coeur, d'avoir toujours plus présents à l'esprit les liens qui existent entre l'écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l'écologie humaine. L'expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l'environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L'une et l'autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable - toujours actuel - de cette écologie multiforme de la paix. » [7]

 

III. Pour une écologie spirituelle

 

 De ce fait, comme le rappelle très pertinemment Falk van Gaver : « Qu'est-ce donc que l'écologie intégrale ? C'est une écologie catholique au sens le plus plénier du terme. C'est avant tout reconnaître et proclamer l'aspect intrinsèquement écologique - et ce bien avant que le terme « écologie » n'existe - de la religion. Une écologie intégrale, c'est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. On en trouve de nombreux axes dans le Magistère, dans les écrits des papes, mais aussi le Catéchisme et dans la Doctrine sociale de l'Église, ainsi que dans toute la Tradition chrétienne à travers les siècles, chez tous les grands saints d'Orient et d'Occident de deux mille ans de christianisme.

 

 

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Aucun salut ni réenchantement du monde
ne se fera sans une reprise de tradition

On en trouve des bases sûres dans toute la Bible, à commencer par la Genèse bien sûr, mais aussi les Psaumes, les Proverbes, la Sagesse, et le Nouveau Testament évidemment : les Evangiles, les Epîtres, l'Apocalypse…La question écologique est, le mot en moins, centralement présente dans la religion biblique, dans toute sa pensée comme dans tous ses rites, dans toute sa liturgie et toutes ses pratiques. […] Après l'immense et permanente rupture de tradition, rupture de transmission, interruption permanente de transmission, révolution permanente qui est le fondement même de la dynamique des derniers siècles que l'on a appelé « modernité », nous savons qu'aucun salut ni réenchantement du monde ne se fera sans une reprise de tradition. (…) Mais cette arche de salut ne doit pas oublier la nature, fondement de toute culture. La culture hors-sol qui constitue sur tous les plans la base de notre civilisation moderne montre ses limites. La reprise de tradition doit s'effectuer sur tous les plans, il faut l'étendre à tous les aspects de la vie, notamment économiques et écologiques. Une reprise de tradition n'est pas un retour en arrière, une copie du passé, mais une continuation inventive des méthodes qui ont fait leur preuve à travers siècles. L'agriculture biologique et l'architecture écologique sont de bons exemples, même si encore trop minoritaires, de ce qu'une reprise de tradition peut avoir de bon et de fécond. Cette reprise de tradition, multiforme et créative, est la seule véritable révolution - au sens étymologique ainsi que l'entendait Péguy : « seule la tradition est révolutionnaire… » - et le seul véritable progrès, concret et durable, le seul développement intégral qui soit. Car rien ne pousse longtemps sans racines. » Nous avons besoin d’être reliés à une source d’énergie pour vivre (alimentation, respiration….) et nos appareils font de même (électricité, gaz, pétrole….) L’analogie est que sur le plan spirituel, nous avons aussi besoin d’être reliés, de nous connecter à une source pour faire le plein. Cette source est d’origine transcendante, c’est l’essence de la Tradition.

IV.  La contre-révolution conservatrice 

Aujourd’hui le monde se meurt faute d’avoir su conserver un lien réel et vivant avec la terre. D’ailleurs les habitations modernes ont placé au cœur des maisons la boîte à image, là où, lorsque la société était encore humaine, se trouvait la cheminée, l’âtre qui, comme il fut publié ailleurs,  dans ce qu’on nommait jadis la « chambre à feu » était le cœur de la vie domestique : on s’y chauffait, on y faisait la cuisine, et les vieillards y attendaient, non comme aujourd’hui parqués dans des maisons, baptisées pudiquement de « retraite », en fait concrètement de sinistres « mouroirs» (sic) où ils végètent abandonnés de tous en raison des conditions existentielles « paradisiaques » du monde moderne, mais entourés de leurs proches, tranquillement la mort avec l’assurance de rejoindre, lorsque leur heure dernière arrivait, leur vraie demeure qui est au Ciel.  C’est pourquoi, « outre le soutien apporté aux mouvements régionalistes, il paraît indispensable d’assurer la défense culturelle et politique des terroirs, ou, si l’on préfère, des pays, dans son acception première. La protection de la paysannerie et, plus largement, de la ruralité n’est point une action vaine. En effet, « il n y a pas de mariage de l’homme et de la nature, de société différente parce qu’enracinée en son lieu, sans campagne où des paysans pratiquent l’agriculture. [...] Car le paysage n’est pas un spectacle, mais un signe. Signe de vie, d’une certaine façon de cultiver, de sentir et de penser ici sur terre. La lutte en faveur des identités et de l’environnement passe nécessairement par la renaissance du monde rural.  J’appartiens de tout mon être, remarque Georges Bernanos, de toutes mes fibres, à une vieille civilisation sacerdotale, paysanne et militaire » [8] C’est pourquoi, au moment où l’écologie politique est une autre forme du triste spectacle politicien, il nous faut revenir au combat de la terre, « aux identités culturelles, au dépassement de la Technique et à la transmission du legs ». L’écologie que nous souhaitons, doit être contre-révolutionnaire et conservatrice, source d’enracinements et de régénération des communautés organiques.  Telle sera la véritable révolution écologique conservatrice, à la fois conservatrice en ce qu'elle déplore et critique du même geste le déclin de la civilisation et les effets de la modernité aveugle à elle-même, et en même temps révolutionnaire car sa critique s'énonce d'un point de vue radical et contre-révolutionnaire antilibéral capable de balayer la forme décadente d'une société malade et agonisante. La contestation révolutionnaire-conservatrice doit désormais œuvrer pour inventer un ordre spirituel nouveau, d'où puisse renaître, s’il se peut encore, la civilisation sur son déclin. Ainsi que le déclarait Eugen Rosenstock : « Pour continuer à vivre, aller de l’avant, nous devons recourir à ce qui avait avant la césure religieuse.

Or, ce qu’il y avait avant la césure religieuse, c’est-à-dire la déchristianisation, porte un nom, un nom  conféré par Carl Schmitt  :

‘‘Ordo romanus aeternum’’ ! [9]

Notes

 

[1] Oswald Spengler, L’Homme et la Technique, Gallimard, 1958, p. 143.

 

[2] La banquise disparaît et si nous ne faisons rien dans une vingtaine d'année il n'y aura plus de glace au pôle Nord ! Chaque année c'est l'équivalent de la surface de la France qui s’évapore. Entre 2000 et 2008 un tiers de la surface a disparu ! Son épaisseur se réduit également d'année en année, celle ci est passée d'une moyenne de 3.5 mètres en 1960 à seulement 2 mètres en 2008. La température a augmenté au pôle de 4° au 20e siècle,quand sur le reste du globe la température a augmenté de 0.6 °.Avec tout ces éléments qui peut nier le réchauffement climatique ? Qui peut rester indifférent devant une telle menace ?  

 

[3] G. Feltin-Tracol, L’écologie : une troisième voie identitaire ? Europe Maxima, 2005.

 

[4] P. Claudel, Contacts et circonstances, 1940.


[5] P. Claudel, Au milieu, op. cit.


[6] P. Claudel, Présence et prophétie, 1942.

 

 

[7] Le Catéchisme de l’Eglise catholique est très riche en recommandations concernant l’ordre naturel, et le respect de la terre :

 

 -   « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. Pour chacune des œuvres des 'six jours' il est dit : « Et Dieu vit que cela était bon. » C'est en vertu de la création même que toutes les choses sont établies selon leur consistance, leur vérité, leur excellence propre avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C'est pour cela que l'homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses, qui méprise le Créateur et entraîne des conséquences néfastes pour les hommes et pour leur environnement.

-    « Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l'aigle et le moineau : le spectacle de leurs diversités et inégalités signifie qu'aucune des créatures ne se suffit à elle-même.

-     « L'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aux autres.

-     « La domination accordée par le Créateur à l'homme sur les êtres inanimés et les autres vivants n'est pas absolue; elle est mesurée par le souci de la qualité de la vie du prochain, y compris des générations à venir; elle exige un respect religieux de l'intégrité de la création. »

 

[8] B. Charbonneau, Sauver nos régions, Écologie, régionalisme et sociétés locales, Sang de la Terre, 1992, pp. 26-27.

 

[9] Carl Schmit, Römischer Katholizismus und politische Form (1923), lance en quelque sorte un double appel: à la forme qui est essentiellement en Europe ro­maine et catholique, c’est-à-dire universelle en tant qu’impériale, et à la Terre, socle incontournable de toute action politique, contre l’économisme mouvant et hyper-mobile, contre l’idéologie sans socle qu’est le bolchevisme, allié objectif de l’économisme anglo-saxon.

 

 

 

 

 

11:02 Publié dans De la nature | Lien permanent | Commentaires (36) | Tags : ecologie, politique, pollution, religion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 14 mai 2009

L’ordre naturel ou l’éloge de la vie simple

 

 

La philosophie des « Alpes »

dans la pensée de Albert de Haller

 

 

 

 

 

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« Forêts, dont les noirs sapins n’entrouvrent point leurs branches à la lumière,

où dans chaque retraite se peint la nuit du tombeau ;

sources, qui fuyez lentement,

soyez pour moi une image de l’éternité. »

 

(Albert de Haller, l’Eternité)

 

 

 

Haller_portrait_watercolour.jpgUn aveu du caractère heureux et simple de la vie sous l’Ancien Régime, à une époque où la logique productiviste du libéralisme industriel bourgeois ne s’était pas encore imposée à l’ensemble des hommes, nous est fourni par Albert de Haller, (1708-1777) [1], ou Albrecht von Haller, médecin, savant, philosophe, théologien, poète et homme politique, qui publia en 1732 un poème intitulé Die Alpen - « Les Alpes » -livre qui eut un succès considérable. Dans cet ouvrage, montrant l’harmonie sereine de la société d’Ancien Régime, il établit les bases d’une critique radicale politique, sociale et morale d’un monde corrompu et en pleine décadence, il propose la sortie de ce monde artificiel et étouffant et fait du rapport à l’ordre de la Nature voulu par Dieu une libération. En effet, la Nature que nous présente Albert de Haller est celle, encore intacte, d’avant la corruption révolutionnaire, « une Nature qui est doublement naturelle : comme culture humaine et comme nature physique » [2].

 

 

 

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Albert de Haller (1708-177)

 

 

 

Dans cette Nature, incarnée par les lacs et les montagnes, les bergers et les troupeaux, les paysans sont de vrais philosophes, le peuple est heureux dans la simplicité et est paré de toutes les qualités morales,  la vie est apaisée et tranquille. Dans les fermes, de pieuses femmes, dont Huysmans peignit avec beaucoup d’amour le charme sous le portrait de Madame Bavoil dans son roman La Cathédrale, savaient utiliser les herbes médicinales, cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins et faire prier les enfants.

 

 

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Madame Bavoil savait utiliser les herbes médicinales,

cuisiner d’excellents plats, cultiver les jardins

et faire prier les enfants

 

 

 

 

Moisson II.jpgAinsi, opposant la vie saine et naturelle des montagnards aux mœurs dépravées des citadins et critiquant, comme Béat Louis de Muralt, les influences françaises, il développe une pensée en rupture avec les germes du matérialisme des Lumières, dans des textes sur la fragilité de la raison, la superstition du progrès et le malheur de l'incroyance, se penchant en outre sur l'origine du mal, et sur la question de l'éternité (Über Vernunft, Aberglauben und Unglauben, 1729; Über den Ursprung des Übels, 1734; Unvollkommenes Gedicht über die Ewigkeit, 1736). Il n’hésite pas à mettre en doute l’idéologie perverse des « Lumières », refusant catégoriquement les vérités admises par les penseurs révolutionnaires, cherchant des réponses dans la nature, dont l'harmonie prouve à ses yeux l'existence du Créateur.

 

 

S'opposant totalement par son approche théorique et philosophique, et plus généralement par la vie traditionnelle qu'il mène, à Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) qui s'impose à l'inverse comme un matérialiste étroit et sectaire [3], Albert de Haller prône concrètement la « vie simple » dont il fait un éloge convaincant, peignant les paysages des Alpes en les donnant comme exemple de ce que devrait être, normalement, l’existence des hommes.

 

 

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« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.»

 

 

La montagne symbolise pour Haller, la proximité de l'homme avec Dieu. Elle s'élève au-dessus de la réalité quotidienne pour se rapprocher des cieux. Si le sommet perdu dans une couronne de nuages aiguise l'imagination, il est également le générateur d'eau assurant la fertilité de la vallée. La chrétienté ne représente-t-elle pas le Juge des vivants et des morts à la fin des temps trônant sur les nuées, alors que toutes les montagnes sont aplanies.

 

Face aux conceptions catholiques d'un monde soumis à l'ordre divin, s’opposait le mouvement des Lumières dont se faisaient en France les chantres, Rousseau, Voltaire et Diderot, qui mettaient en contradiction l'autonomie de la raison et la mise en valeur des dispositions intellectuelles de l'homme, aux lois de Dieu. C’est pourquoi, l'anthropologie de Albert de Haller, (suivi en cela par Charles Bonnet ou encore Johann Jakob Scheuchzer), fidèle à l’enseignement de l’Eglise, défendait le nécessaire respect des principes qui jusqu’alors avaient présidé à l’équilibre des sociétés humaines.

 

Or il est intéressant de constater, que de Kant à Lukács en passant par les thèses de Marx sur Feuerbach, la philosophie de l'Histoire n'a cessé de critiquer l'anthropologie, et la pensée révolutionnaire se distingue d’ailleurs, dans sa négation de l’homme réel dont sut nous parler Joseph de Maistre, par une négation redoutablement assassine des fondements de la pensée anthropologique. La grossière caricature au XXe siècle, chez Sartre et d'autres qui tentèrent de donner une pseudo assise anthropologique au matérialisme historique, puis chez l'ethnologue Claude Lévi-Strauss qui élabora une anthropologie qui aboutira à la théorisation des ridicules « structures mentales » dont se sont depuis fait une spécialité les apprentis sociologues de tous poils, est loin de correspondre à la richesse de la réflexion engagée par les penseurs contre-révolutionnaires [4].

 

En tant que synthèse interdisciplinaire entre l'Histoire, la religion, les coutumes et le travail, l’anthropologie a renouvelé les interrogations et conduit à des découvertes dans plusieurs domaines qui regardent tout le champ existentiel de l’homme. L'anthropologie s'étendra ainsi, sous l’impulsion de plusieurs chercheurs chrétiens, à l'étude de la culture humaine, aboutissant à une anthropologie culturelle qui explicita le rapport entre l'évolution des sociétés rurales et la « nature humaine éternelle » [5].

 

 

Devoir naturel, travail naturel, droit naturel : voilà les idées exactes et précises, qui sont bien faciles à saisir, et qui doivent présider à l’organisation des communautés humaines. La Révolution, c’est donc bien « la révolte érigée en principe et en droit, contre l’ordre social, en réalité contre l’ordre naturel et surnaturel établi par Dieu, créateur et rédempteur. Cette révolte, l’homme ne l’appelle pas péché, désordre, mais « Droit de l’homme » contre Dieu, correction de l’injustice de Dieu dans le monde. Le monde n’a pas besoin de Dieu pour connaître la justice. L’homme révolté y suffira. »

 

La doctrine sociale de l’Eglise, qui constitue l’objet de plusieurs grandes encycliques : Rerum Novarum, Mater et Magistra, Populorum progressio, Laborem Exercens, Sollicitudo rei socialis et Centesimus Annus, s’appuyant sur la pensée des auteurs hostiles aux vues de la Révolution, avec justesse affirme que la société n’est pas une masse informe d’individus, mais un organisme fondé sur la complémentarité et la solidarité. Ainsi les anciennes corporations unissaient les hommes exerçant la même profession pour la défense de leurs intérêts communs [6]. De la sorte, avant même que le terme ne fut inventé, la spiritualité chrétienne insistera sur la simplicité volontaire, l’attachement aux valeurs essentielles, le partage et l’échange. Cela signifie qu’il y a effectivement une écologie spirituelle, et qu’il est possible de véritablement promouvoir un ordre social respectueux des lois de l’Evangile. La société organique, qui respecte la famille, le travail et la religion, est garante de l’équilibre des hommes ; c’est l’oubli de l’ordre naturel qui conduit aujourd’hui un monde aveuglé par les mirages de la surconsommation, vers l’abîme et la destruction dans lequel on précipite malheureusement la création de Dieu.

 

 

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Les Alpes

(1723)

Albrecht von Haller

(extrait)


Traduction de

Vicenz Bernhard von Tscharner

 

 

« Quand les premiers rayons du soleil
Dorent les pointes des rochers,
Et qu'un de ses regards brillants
Dissipe les brouillards,
On découvre du sommet d'une montagne,
Avec un plaisir toujours nouveau,
Le spectacle le plus superbe
de la nature.
Le théâtre d'un monde entier s'y présente
dans un instant, au travers des vapeurs
transparentes d'un nuage léger. (...)

Près d'elle une alpe vaste et fertile
se couvre de pâturages abondants;
sa pente insensible brille
de l'éclat des blés qui mûrissent,
et ses coteaux sont couverts
de cent troupeaux. »

 

 

 

Notes.

 

[1] Bibliographie :
-C. Siegrist, Albrecht von Haller, 1967
-H. Balmer, Albrecht von Haller, 1977
-S. Valceschini, Albert de Haller, vice-gouverneur d'Aigle en 1762-1763, 1977
-M.T. Monti, éd., Catalogo del fondo Haller, 1983-1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, 1983
-F.R. Kempf, Albrecht von Hallers Ruhm als Dichter, 1986
-M.T. Monti, Congettura ed esperienza nella fisiologia di Haller, 1990
-O. Sonntag, éd., The Correspondence between Albrecht von Haller and Horace-Bénédict de Saussure, 1990
-U. Boschung, éd., Albrecht von Haller in Göttingen: 1736-1753, 1994
-U. Boschung et al., éd., Repertorium zu Albrecht von Hallers Korrespondenz 1724-1777, 2 vol., 2002
-H. Steinke, C. Profos, éd., Bibliographia Halleriana, 2003
-H. Steinke, Irritating Experiments, 2005
-M. Stuber et al., éd. Hallers Netz. Ein europäischer Gelehrtenbriefwechsel zur Zeit der Aufklärung, 2005

 

[2] Haller a entrepris son premier voyage dans les Alpes en juillet et août 1728 alors qu'il se trouvait à Bâle pour assister aux cours du mathématicien Jean Bernoulli (1667-1748). Haller avait suivi sa formation universitaire à Tubingen et à Leyde de mars 1723 à juillet 1727, puis avait séjourné pendant environ un mois en Angleterre et avait passé l'automne et l'hiver à Paris avant d'arriver à Bâle au printemps 1728. Si, durant ces années de formation à l'étranger, il s'est surtout consacré à l'anatomie, son intérêt pour l'étude des plantes s'est accru pendant son séjour bâlois. Dans la préface de sa seconde flore de Suisse, l'Historia stirpium publiée en 1768, soit quarante ans après son premier voyage dans les Alpes, il donne une liste de ses voyages botaniques au début de laquelle il explique qu'il a commencé à s'intéresser à l'étude des plantes afin de se procurer de l'exercice physique : « C'est à Bâle qu'au printemps 1728 je commençai à m'occuper des plantes. Je me destinais à l'importante science de la médecine ; j'aimais les livres et la vie sédentaire : je ne me dissimulais point que si je me livrais à des études non interrompues, ma santé n'en souffrît beaucoup; je réfléchis donc aux moyens de secouer cette paresse littéraire, et je n'y trouvai pas de meilleur remède que l'étude de la botanique, qui me forcerait à faire de l'exercice. »

 

 

[3] La Mettrie dédicacera d'ailleurs ironiquement à Albert de Haller son ouvrage L'Homme-Machine, dédicace que Haller refusa dans deux lettres de récusation, dont une parut dans le Journal des Savants en mai 1749.

 

[4] Paradoxalement, la pensée structuraliste contemporaine a assimilé la réflexion sur le sacré et le profane qui provient des sciences des religions (G.-L. Müller). Il est vrai que la sociologie naissante avait, à l’égard du christianisme, une position ambiguë : il est aisé de reconnaître dans la définition durkheimienne de la religion comme « administration du sacré » et comme ensemble de « croyances obligatoires » une influence même de l’Eglise. Cependant, quant à soutenir que les grilles d’analyses sociologiques faisant appel à la notion de structure relèvent de la théologie, il n’y a que quelques aimables plaisantins peu sérieux pour se donner l’illusion d’y croire.

 

[5] Dans le sillage de Haller, une chaire d'anthropologie physique s'ouvrit à Zurich en 1899. Dans sa leçon inaugurale, Rudolf Martin définira l'anthropologie comme un inventaire systématique de toutes les variations humaines dans l'espace (morphologie raciale, génétique) et dans le temps (primatologie, histoire de l'évolution); il ancra ainsi sa discipline dans la biologie; il la dota d'instruments de mesure et de méthodes précises: son manuel de 1914 fit école. Il eut pour successeur Otto Schlaginhaufen, qui fit procéder sur des recrues à des séries de mensurations, présentées dans des publications où les affinités de cette anthropologie-là avec la biologie raciale et l'eugénisme apparaissent de façon explicite. Schlaginhaufen joua un rôle déterminant dans la création de la Société suisse d'anthropologie et d'ethnologie (1920) et de la Fondation Julius-Klaus pour la recherche génétique, l'anthropologie sociale et l'hygiène raciale (1921). Son successeur, Adolf Hans Schultz, est l'un des fondateurs de la primatologie, branche qu'il développa à la faculté des sciences de l'université de Zurich en l'élargissant en direction d'autres domaines comme l'histoire de l'évolution, la biologie des populations, la croissance et la génétique humaines.

 

[6] Dans la société traditionnelle, les classes ne sont pas antagonistes, mais naturellement complémentaires. La loi Le Chapelier (14 juin 1791) en interdisant les associations, tua les corporations qui avaient été l’instrument de la paix sociale depuis le Moyen Age ; cette loi était le fruit de l’individualisme libéral, mais au lieu de " libérer" les ouvriers, elle les écrasa.

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jeudi, 18 janvier 2007

Du répit pour la planète!

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"Mais le chemin ne nous parle qu'aussi longtemps que des hommes, nés dans l'air qui l'environne, ont pouvoir de l'entendre. Ils sont les servants de leur origine, mais non les esclaves de l'artifice. C'est en vain que l'homme par ses plans s'efforce d'imposer un ordre à la terre, s'il n'est pas ordonné lui-même à l'appel du chemin. Le danger menace, que les hommes d'aujourd'hui n'aient plus d'oreille pour lui. Seul leur parvient encore le vacarme des machines, qu'ils ne sont pas loin de prendre pour la voix même de Dieu. Ainsi l'homme se disperse et n'a plus de chemin. À qui se disperse le Simple paraît monotone. La monotonie rebute. Les rebutés autour d'eux ne voient plus qu'uniformité. Le Simple s'est évanoui. Sa puissance silencieuse est épuisée."



Le chemin de campagne

Martin Heidegger