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dimanche, 01 août 2010

LA DOCTRINE DU SAINT EMPIRE

La théocratie pontificale selon Joseph de Maistre

 

 

théocratie pontificale.jpg

 

Aigle Saint Empire.jpg

L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire,

ne demeure que le « Sacerdoce Suprême »

pour se voir dévolu l’archétype éternel

du Saint Empire et le restaurer.

 

 

 

 

Joseph de Maistre.jpgTout le courant réactionnaire prend sa source chez Joseph de Maistre (1753-1821), catholique ultramontain théoricien par excellence de la contre-révolution. Nombreux sont ses héritiers se réclamant directement de sa pensée, dont il nous faut citer, parmi les plus connus : Louis de Bonald, Blanc de Saint-Bonnet, Donoso-Cortés, Mgr Gaume, le cardinal Pitra ou encore Louis Veuillot, sans oublier Dom Guéranger (1806-1875), le célèbre abbé de Solesmes, qui publia un livre d'essence purement maistrienne : « La Monarchie pontificale » (1870). [1]

 

La position de Maistre, à savoir la suprématie absolue du spirituel sur leDom Guéranger.jpg temporel, position remarquablement exprimée par Dom Guéranger, est d’une grande force de par son caractère évident pour un catholique : le pouvoir ecclésiastique est la source de toute autorité, c’est l’institution la plus vénérable et sainte qui fut jamais donnée aux hommes, parce qu’elle détient la mission, du point de vue surnaturel, de la garde de la « Révélation », dépôt sacré confié par le Christ lui-même à l’apôtre Pierre, Evêque de Rome et premier Pape.

 

I. Infaillibilité et Souveraineté

 

Saint Pierre.jpgAinsi donc, et il importe d’y insister, il ne saurait y avoir pour la perspectiveS. Pierre tiare.jpg contre-révolutionnaire authentique, alors que l’ensemble des structures anciennes se sont effondrées, de politique qu’exclusivement religieuse, ceci impliquant que toutes les autres préoccupations (de niveau national, régional, social, économique, humain, moral, culturel, etc.), qui ne concernent pas directement le rayonnement de l’Eglise et le triomphe de la Croix, aussi légitimes soient-elles - et même nécessaires selon les circonstances si elles relèvent d’impératifs vitaux immédiats - ne présentent en réalité aujourd’hui que des objectifs périphériques et subordonnés par rapport au combat essentiel puisque, de par l’absolue suprématie du spirituel sur le temporel, le seul élément sacré véritable dont tout dépend du point de vue de l’avenir européen, et qu’il faut défendre avec ferveur en concourant à en établir au plus vite le règne en une sorte de sainte croisade de chrétienté, ou de « Reconquista » à l’échelle du continent, est la Papauté.

 

chasuble-ihs.jpg

 

 

Seul importe aujourd'hui,

dans un mode en ruine livré au chaos,

le rayonnement de l’Eglise

et le triomphe de la Croix !

 

 

santa-sede_.jpgLe Pape est en effet « l’origine de l’unité sacerdotale » selon saint Cyprien, le « Patriarche universel », pour saint Léon, le « Souverain Prêtre » d’après le concile de Chalcédoine, ce qui lui confère, non en tant qu’homme mais en tant que « Vicaire de Jésus-Christ » comme le dira saint Jérôme, certes l’infaillibilité en matière théologique, mais surtout l’autorité supérieure sur le plan temporel et en premier lieu, de manière incontestable, le pouvoir suprême.

 

Il faut d’ailleurs ici faire intervenir une notion centrale chez Joseph de Maistre telle qu’exprimée dans son ouvrage Du Pape, celle de Tradition. En effet, Maistre considère que la Tradition, c’est-à-dire la vraie religion « qui naquit le jour où naquirent les jours » unique fondement des lois directrices et du pouvoir, est appelée à dominer sur les institutions politiques - qui doivent être chrétiennes - tenues de se conformer aux enseignements de la Révélation divine. Il écrit : « On ne peut attaquer une vérité théologique sans attaquer une loi du monde.» (Du Pape, I, chap. I). C’est pourquoi le Pape, le « Pontife romain », garant du dogme et de la Tradition, est l’arbitre ultime, celui qui, au-dessus des Rois, des Princes et Empereurs chrétiens, détient l’autorité suprême et veille au respect du droit en œuvrant pour la paix universelle. « L’infaillibilité dans l’ordre spirituel et la souveraineté dans l’ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes », souligne avec fermeté Maistre qui, adhérant entièrement aux vues de Grégoire VII exprimées en 1075 dans ses Dictatus papae, s’appuie également sur les thèses de l’augustinisme politique telles que développées par Méliton de Sardes (IIe siècle) Eusèbe de Césarée (v. 265–339), et les partisans médiévaux de la théocratie pontificale dont, en particulier, Gilles de Rome (1247-1316), connu sous son nom latin d’Ægidius Colonna, désigné par l’Eglise comme doctor fundatissimus et theologorum princeps, auteur du De ecclesiastica potestate. [2]

 

De la sorte, dans la pensée maistrienne, infaillibilité et souveraineté ne vont pas l'une sans l'autre, il s'agit de deux principes parfaitement identiques et équivalents devant exercer une domination totale sur l’ordre politique ici-bas, sachant que c’est l’Eglise, et elle seule, qui détient, maintient et a la possibilité de réveiller lorsque les temps adviendront, le Saint Empire.

 

Tiare papale.jpg
Pape empereur.jpg

 

 

Le pape est le maître absolu,

il est le seul titulaire légitime de l'Empire,

il est le vicaire du Christ,

l'empereur suprême !

 

 

Canossa Henri IV.jpgSoulignons que dans les Dictatus papae, Grégoire VII, qui sut s’imposer face aux velléités de l’empereurgregoire-vii.jpg Henri IV qu’il obligea à s’amender à Canossa, affirmait que la plénitude de pouvoir (plenitudo potestatis) est en possession du souverain pontife. En 27 points précis, le pape expliquait en quoi, dans la société chrétienne fondée sur la foi de l’Eglise, le pouvoir est détenu en propre par le sacerdoce auquel est soumis toute forme de pouvoir temporel. Grégoire VII affirmait que le pape est, de par le Christ dont il est le représentant sur cette terre, le seul et unique à détenir un pouvoir universel, incomparablement supérieur à celui des souverains, qu'il couronne, mais qu’il peut également déposer ou excommunier si nécessaire : « Dans la société chrétienne, dont la foi cimente l'unité, l'ordre laïque n'a d'autre fonction que l'exécution des commandements formulés par l'ordre sacerdotal. De cet ordre le pape est le maître absolu, il est le seul titulaire légitime de l'Empire, puisqu'il est le vicaire du Christ, l'empereur suprême. » Le pape rappelle, ce qui est fondamental sur le plan politique, qu’il est l'héritier, par Constantin, du cadre civilisateur de l’Empire romain et par là même, représente le Pontifex maximus, « l'Empereur suprême », faisant que tous les détenteurs d’un pouvoir temporel qui ne sont à la tête que de charges laïques au sein de la chrétienté, et en premiers les empereurs du Saint Empire qui, comme les Rois de France, péchèrent par orgueil, lui doivent soumission et obéissance. A ce titre, Grégoire VII dira à l'abbé de Cluny : « Nous portons le poids énorme des affaires spirituelles et séculières. » [3]

 

Clef-St-Pierre.jpgDe toute manière insiste Joseph de Maistre, si l’on y réfléchit, l’autorité transmise par Jésus à Pierre ne saurait faire l’objet d’une remise en question, car qui serait assez sot ou insensé pour contester la Parole du Seigneur. Toute l’Histoire, depuis des siècles, plaide largement en faveur de la suprématie pontificale et nous montre, dans tous les domaines où elle exerça son ministère, son attention scrupuleuse du respect de la loi divine et sa formidable capacité à réaliser l’Unité des nations. De leur côté, les rois et empereurs se sont tous montrés incapables, divisés par leurs vanités nationales, dévorés par leur orgueil, aveuglés par des chimères, à assurer l’harmonie en Europe, démontrant, par l’exemple contraire, que tout pouvoir qui ignore sa subordination vis-à-vis de l’autorité spirituelle est un pouvoir vain, illusoire et vide de sens, ne pouvant agir que d’une façon désordonnée en se précipitant, inévitablement, vers sa perte

 

II. La Royauté française a perdu sa légitimité

 

Philippe le bel.jpg

 

La monarchie française est coupable

depuis Philippe le Bel et son rejet

de la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

 

 

Boniface VIII.jpgAu titre de l’œuvre destructrice de l’Unité de la chrétienté, outre les empereurs germaniques qui portent une lourde responsabilité dans le chaos politique européen, passé et présent, et furent justement condamnés par Rome, la monarchie française, qui en a payé le prix fort en 1789, a, elle aussi, commis des fautes considérables, dont notamment le rejet par Philippe le Bel de la bulle Unam Sanctam (1302) de Boniface VIII, le pontife qui canonisa saint Louis [4], sans même s’étendre sur l’attitude scandaleuse d’un François Ier et son alliance coupable avec les Turcs, où sur l’apostrophe impie de Louis XIV à l’encontre d’Innocent XI lui déclarant, sans honte : « Vous êtes sacré avec une huile venant de la terre, et moi avec une huile venant du ciel !»

Ainsi Joseph de Maistre, très critique envers la monarchie française, considéra que la Révolution fut doncExécution Louis XVI.jpg un « Sermon de la Providence prêchait aux Rois », et signalera expressément que c’est l’Eglise, par les évêques, qui fit le Royaume de France : « Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui des évêques, qui furent constamment, mais bien plus dans l'antiquité que de nos jours, les conseillers du roi en tous ses conseils. Les évêques ont fait le royaume de France ; rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie comme les abeilles construisent une ruche. » [5]

St-Remy-BaptemeClovis2.jpgCertes, la France est dépositaire d’une haute dignité religieuse de par son « élection divine » qu’elle reçut lors du baptême de Clovis en 496 le jour de Noël et fit d’elle la fille aînée de l’Eglise, le Royaume aimé et chéri du Christ, la nation - « Tribu de Juda de l’ère nouvelle (…) choisie pour la protection de la foi catholique » selon s. Pie X [6], dotée de grâces magnifiques et d’un amour particulier de la part du Ciel. Mais ses actions indignes et son comportement orgueilleux, ont conduit ce pays à sa ruine ; non peut-être définitivement, mais actuellement et jusqu’à sa repentance, sans l’ombre d’un doute. Par ailleurs, ne l’oublions-pas, si la monarchie est de “droit divin”, comme le rappellera justement Bossuet, cela implique une conséquence directe : le monarque de droit divin se doit d'obéir à Dieu, sous peine de perdre sa légitimité ! [7]

République.jpg

En raison de sa rébellion envers l’Eglise,

et parce qu’elle ne s’est pas libérée

du poison révolutionnaire,

la France a perdu sa dignité religieuse

et son élection divine !

 

liberté.jpgPourquoi l’a-t-elle perdue cette légitimité ? En raison de sa rébellion à l’égard de l’Eglise, mais aussi parce que le poison révolutionnaire, injecté lentement bien des siècles avant la chute de Louis XVI par des comportements royaux inexcusables envers la Papauté, est encore, comme il est aisément vérifiable, de partout présent dans les esprits et les institutions en France.


Voici l’explication que donne Maistre, montrant les deux causes de l’indignité actuelle de la nation française : « Des préjugés détestables avaient totalement perverti cet ordre admirable, cette relation sublime entre les deux puissances [monarchie et papauté]. A force de sophismes et de criminelles manœuvres, on était parvenu à cacher au roi très-chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de présider (humainement) le système religieux, et d'être le protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin s'honora jadis du titre d'évêque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charlemagne; et cet emploi, offert par la Providence, était vacant! Ah ! si les rois de France avaient voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des miracles ! » [8] Puis, Maistre se penche sur l’essence diabolique de la Révolution :  « Renversée à la fin par un orage surnaturel, nous avons vu cette maison, si précieuse pour l'Europe, se relever par un miracle qui en promet d'autres, et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage ; mais le comble du malheur pour eux serait de croire que la révolution est terminée, et que la colonne est replacée, parce qu'elle est relevée. Il faut croire, au contraire, que l'esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu'il ne l'était il y a peu d'années. Le puissant usurpateur ne s'en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer, et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d'avoir peur ; et au lieu de s'agiter dans un foyer unique, il a produit de nouveau une ébullition générale sur une immense surface. »[9]

Declaration des droits de l'homme.jpg

L’esprit de la Révolution, par la France,

a, hélas ! pénétré de partout

et s’est répandu dans toute l’Europe.

 

cocarde révolutionnaire.jpgL’esprit de la Révolution a donc pénétré l’ensemble de la nation, et s’est ensuite répandu dans tous les Etats européens. Est-ce qu’à présent, à plus de deux siècles de distance, cet esprit infect n’est plus ? Bien au contraire écrit Maistre, il est plus encore redoutable car la France persiste plus que jamais dans son erreur républicaine et, comme il est aisé de le constater, ne s’est absolument pas repentie de ses horribles péchés : « Je demande la permission de le répéter : la révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence. Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils aient reconnu cette vérité. Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. » [10]


Révolution arbre.gifCette dernière phrase, après l’affirmation de la déchéance de la France tant qu’elle ne se sera pas purgée de l’esprit satanique qu’elle a généré depuis des siècles, est de la plus haute importance car elle signifie que l’éventuelle perspective de rétablissement de l’Ordre traditionnel, en France et en Europe, relève à présent d’un mouvement porté par une action de nature étroitement et exclusivement religieuse.

 


III. Les erreurs de Charles Maurras

 

Royalisme.jpgCette position originale, qui tranche d’avec toutes les autres théories politiques, en particulier avec la pensée de Charles Maurras (1868-1952) et de l'Action Française [11], va être à l’origine d’un certain nombre de visions pour le moins arrêtées, reprises par les penseurs contre-révolutionnaires, au sujet du rôle qui revient à l’institution catholique qui, face à  l’effondrement de la monarchie dont on constate qu’elle est incapable de se régénérer - même si sur le plan de la « raison politique » la royauté reste le meilleur régime pour la France – doit reconstruire et réédifier l’ancien ordre détruit et brisé.

 

Charles Maurras.jpg

Le providentialisme de Joseph de Maistre,

s’oppose radicalement aux conceptions

de Charles Maurras.

 

Auguste Comte.jpgD'essence profondément monarchiste, le providentialisme maistrien est cependant très éloigné des conceptions de Charles Maurras, agnostique, marqué par le positivisme philosophique d'Auguste Comte, s’appuyant sur une analyse tirée de la raison naturelle, car il participe d'un constat simple, mais cependant obligeant du point de vue doctrinal, c'est qu'il ne peut plus être question, en toute logique, d'envisager, pour les sociétés humaines, une « politique » basée sur l'expérience, ou de se référer à la validité d'une prétendue « loi » organique qui viendrait légitimer, aidée par la raison empirique, c'est-à-dire pervertie et obscurcie puisque l’ordre naturel a été souillé par le péché, une constitution ou un régime. Ainsi Joseph de Maistre, loin d'être le théoricien de la « politique expérimentale » fut, bien au contraire, celui par excellence du caractère rigoureusement irrationnel de la science politique. La valeur de l'expérience, la logique empirique et la force de la démonstration sur ces sujets, constatera-t-il, ne comptent absolument pas ; le monde est agi par des forces d'une « autre » nature, il est soumis à des lois inaccessibles à l'entendement classique, guidé, entraîné malgré lui, vers des destinations imprévisibles sous la conduite de la Divine Providence.

 

Maistre, et c’est là un aspect important de sa pensée, ne fonde pas sa doctrine de la légitimité politique, contrairement à Maurras, sur la « naturalité » ou la raison, mais sur le caractère sacré et religieux du pouvoir dans son lien à l’Eglise. S’il eut recourt, de rares fois, aux leçons de la politique expérimentale pour renforcer son discours, il ne se laissa jamais abuser par les leçons qu’elle donne, comme il le mit en lumière par cette courte sentence : « Le réel est traversé par tant d’irrationalité qu’on trouve presque toujours la théorie la plus plausible contredite et annulée par l’expérience. » [12]

 

Dès lors, c’est précisément cette irrationalité du réel qui est, selon Maistre, la marque même de laJoseph de Maistre portrait.jpg volonté divine au sein de l’Histoire. Le caractère incompréhensible du développement historique sera donc à l’origine de la théorie maistrienne de l’intervention providentielle. La politique pour Maistre, contrairement à ce que prétendit Maurras, n’est pas une science raisonnée, mais le constat de l’ignorance des plans divins et l’aveu, par les hommes, d’une impossibilité à en maîtriser la logique. La perspective politique selon Joseph de Maistre devint ainsi très claire : le divin se manifeste dans l’Histoire en n’obéissant à aucune loi humaine. Cette notion est non seulement en radicale opposition avec les Lumières qui voulurent placer la « Raison » et le « Contrat » au centre de la cité, puisque pour Maistre « l’état de nature » est une fiction et « une contre nature. » [13], mais elle s’oppose également en tous points, en particulier de par sa conception de la théocratie pontificale fondatrice de l’Empire, à la pensée de l’auteur de l’Enquête sur la monarchie (1900) et à son royalisme fondé sur la raison le limitant aux frontières de la nation.

 

burke.jpgLa politique selon Maistre n’eut jamais pour objet, comme dans l’empirisme de Burke, l’adéquation avec les vérités naturelles ; elle n’a pas pour finalité de devenir le fondement d’une connaissance concrète, mais, bien au contraire, de faire apparaître notre profonde ignorance des desseins surnaturels : « En déroutant la raison, l’expérience montre l’étrangeté du réel. Elle fait apparaître le monde comme un mystère qui doit rester mystère, j’ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir [14] S'inscrivant intégralement dans l’étonnement métaphysique, la politique pour Maistre est, selon ses propres termes, une « métapolitique », c’est-à-dire une métaphysique de la souveraineté dans la mesure où celle-ci s’exprime par l’intermédiaire de Dieu au cœur de l’Histoire ; Dieu dont le Pape est le représentant en ce monde, le « Vicaire » par excellence, et le Saint Empire l’incarnation organique la plus aboutie du point de vue politique.

 

 

III. Infaillibilité et Souveraineté

 

 

Saint Pie V.jpg

« Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu

ne peut jamais être Empereur ! »

S. Pie V

 

pie_v.jpgQue soutient Maistre, d’ailleurs, pour être plus précis encore ? Tout simplement que le seul horizon politique véritable pour un membre de l’Eglise c’est la chrétienté, c’est-à-dire « l’Unité spirituelle des nations européennes » à laquelle il convient de travailler, et que les monarques français, pas plus que le empereurs germaniques, n’ont ni su ni voulu édifier. Cette unité doit être préparée, construite, élaborée par une bénéfique union des différents pouvoirs nationaux - bienfaisante et souveraine harmonie unificatrice qui ne peut être exercée que par l’autorité suprême du sacerdoce : la Papauté. Les pontifes romains furent d’ailleurs toujours attachés à la dignité de l’Empire, et n’hésitèrent pas, tel s. Pie V, à reprendre vertement les empereurs ou les monarques français lorsqu’ils oublièrent la valeur du titre d’Empereur. En effet, lorsque Charles IX donna, dans une lettre envoyée à Rome, le titre d’Empereur au chef des turcs, le Pape lui répondit ceci : « Celui qui ne connaît pas le Vrai Dieu ne peut jamais être Empereur ! Donner le titre d’Empereur à un tyran et à un infidèle, ce n’est pas autre chose que d’appeler le mal, bien, et le bien, mal. »

 

 

Pape souverain.jpgL’attachement de Joseph de Maistre au Pape, à « L’Héritier des Apôtres » comme le souligne saintSaint bernard de claiveaux.jpg Bernard, relève donc d’une idée fort précise qui transparaît sous chacune de ses lignes, et que l'on peut résumer de la manière suivante  : le Pape est le seul qui possède encore l’autorité nécessaire capable de restaurer, dans une Europe livrée au chaos des égoïsmes nationaux et au venin révolutionnaire, l’unité du Saint Empire. L’Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeure que le Sacerdoce Suprême pour se voir dévolu l’archétype éternel du Saint Empire et le restaurer.

 

Pie IX.jpg

« L’infaillibilité dans l’ordre spirituel

et la souveraineté dans l’ordre temporel

sont deux mots parfaitement synonymes.»

 

 

Pie IX tiare.jpgDe ce fait, l’insistance sur l’infaillibilité, source de toute souveraineté légitime, notion spirituellePapauté.jpg fondamentale qui fait l’objet d’un important développement dans le livre Du Pape, fut, à la suite de Joseph de Maistre, l'idée centrale des penseurs catholiques après la Révolution qui constatèrent l’échec des nations et des souverains à édifier la chrétienté, au point que les évêques firent en sorte que cette notion soit adoptée le 18 juillet 1870 par la deuxième constitution dogmatique Pastor Æternus du Concile de Vatican I.

Il faut donc comprendre le sens politique de l’infaillibilité, qui n’a d’autre objet que d’asseoir l’incontestable autorité du Pontife romain par dessus toutes les autres formes de souverainetés. Maistre est sur cette question très clair : « Le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle. » [15]

 

Conclusion

charlemagne couronné.jpg

Il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui

que religieuse et continentale,

s’exerçant par un pouvoir reçu

de l’autorité spirituelle.

 

 

 

Ordre impérial.gifLa perspective de restauration contre-révolutionnaire, telle que théorisée par Joseph de Maistre est donc, comme nous le voyons, traversée par une vision : le Pape est le seul garant, de par l’évidente supériorité de sa fonction et sa dimension d’infaillibilité, d’un possible retour sur le continent de l’unité politique et spirituelle. Il incarne l’espoir d’une restauration véritable de l’ordre traditionnel, entre ses mains sacrées repose l’ultime possibilité d’un redressement futur du Saint Empire. Le Principe de la suprématie du spirituel, que Maistre expliquera en 1814 dans sa Préface à l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, et que Pie IX rappellera dans le Syllabus en 1864, n’est pas de nature uniquement « politique », car il est tout d'abord établi sur une évidence sacrée d'ordre métaphysique, il est placé sous la dépendance d'une perspective étroitement et rigoureusement transcendante et religieuse. D’où l’idée maistrienne, caractéristique, qu’il ne peut plus y avoir de politique aujourd’hui que religieuse et continentale, s’exerçant par un pouvoir temporel reçu par délégation de l’autorité spirituelle.

De la sorte, ne croyons pas que cette doctrine de la primauté absolue de l’autorité spirituelle soit uneTriregnum.jpg simple vue de l’esprit, une position idéologique parmi d’autre. Ce serait là une grave erreur. En effet, la question de l'origine divine du droit sur le plan politique, fonde et donne en réalité sa légitimité à la doctrine catholique de l'infaillibilité, car elle touche à la Vérité originelle de la Révélation dont la Sainte Eglise Universelle, par Jésus-Christ, est l'humble dépositaire, et son Chef visible, le « Prince des Evêques », le très soumis et très fidèle serviteur. Si l'autorité spirituelle redevient un jour, et il faut l’espérer, témoigner, œuvrer et prier en ce sens, la source de toute souveraineté en Europe, il en résultera une solide et salvatrice cohésion politique, une unité durable où les différentes nations, et leurs Souverains, participant enfin d’un projet commun sous les bannières frappées du signe de la Croix de la Rome catholique et éternelle, donneront naissance à une nouvelle chrétienté rayonnant sur le monde, par le rétablissement du Saint Empire, des Lumières de l’Evangile et des Vérités de la sainte religion du Christ.

Aigle bicéphale Saint empire.jpg

Notes.

 

1. L'influence de Joseph de Maistre dans les milieux d'Eglise, se remarque nettement dans l'œuvre du Cardinal Pitra (1812-1889), ardent défenseur d'une « Tradition » unique se transmettant depuis la Révélation fondée sur la connaissance sacrée du symbolisme, et trouvera chez Gustave de Bernardi (1824-1885), écrivain comtadin, un très fervent avocat se signalant par la publication d'un livre remarquable : « La Vérité divine et l’idée humaine ou Christianisme et révolution » (1870), dans lequel est clairement montré la contradiction irréductible qui sépare « l’homocentrisme » révolutionnaire et le théocentrisme contre-révolutionnaire.

2. On le sait, tout un courant moderniste dans l’Eglise au XXe siècle, et ce avant même Vatican II, oeuvra à dénoncer l’augustinisme politique. De nombreux clercs mirent ainsi un point d’honneur à affirmer, en critiquant les conceptions médiévales, que du point de vue de l’autorité temporelle, la perspective spirituelle devait se retirer et se conserver dans une distante réserve. Beaucoup critiquèrent la tendance, propre à s. Augustin, qui tendait  à effacer “la séparation formelle de la nature et de la grâce” qui spécifie, en effet, la pensée politique de l’évêque d’Hippone, et qui eut pour conséquence l'intégration dans ses finalités de l'ordre naturel dans l'ordre surnaturel, du droit naturel dans la justice surnaturelle, du droit de l'Etat dans celui de l'Eglise, intégration qui s’opéra lors de la réforme grégorienne. Dans son ouvrage : L'augustinisme politique, essai sur la formation des théories politiques au Moyen-Âge, Vrin, 1934, dont l'intention était d’écarter de l'Église toute prétention théocratique, Henri Xavier Arquillière soutiendra que l'augustinisme politique ne fut pas respectueux de l'autonomie de l'ordre temporel, erreur caractéristique de s. d'Augustin d’après-lui, et que seul s. Thomas put délivrer l'Eglise des pièges conceptuels forgés par l'auteur de la Cité de Dieu. Cette thèse contestable est, hélas ! devenue celle de l’Eglise moderne, qui a abandonné ses conceptions traditionnelles au profit de vues démocrates en contradiction d’avec les principes séculaires qu’elle observa jadis. A signaler, parmi les critiques les plus virulents de l’augustinisme politique, Henri de Lubac, qui n’hésitera pas à aller jusqu’à contester la pertinence historique et théologique de la notion même d’augustinisme politique : Augustinisme politique ?, in Théologies d’occasion, DDB, 1984, pp. 255-308. Pourtant, n’en déplaise à Henri de Lubac et aux critiques contemporains de l’augustinisme politique, la théocratie pontificale est une théorie, comme le démontrent les nombreuses références à Augustin chez les auteurs du Moyen Age - il suffit de lire le De ecclesiastica potestate deGilles de Rome - qui trouve effectivement ses racines dans la Cité de Dieu dont la position est simple : l'Eglise est la figure sur la terre de la Cité du ciel, son rôle est de faire régner ici-bas la paix et la justice véritables, et pour atteindre ce but doit subordonner les nations chrétiennes à son autorité. De fait, et on ne peut nier que s. Augustin ait jugé légitime le recours au bras séculier pour lutter contre les hérétiques et les schismatiques, l’évidence d’une soumission du pouvoir temporel aux perspectives de l’Eglise se trouve bien sous la plume de l’auteur des Confessions, ce que souligne d’ailleurs explicitement Etienne Gilson : “Que l'Etat puisse, et doive même être éventuellement utilisé pour les fins propres de l'Eglise, et, à travers elle, pour celles de la Cité de Dieu, c'est un point sur lequel Augustin n'aurait certainement rien à objecter (...) Bien qu'il n'en ait jamais expressément formulé le principe, l'idée d'un gouvernement théocratique n'est pas inconciliable avec sa doctrine, car si l'idéal de la cité de Dieu n'implique pas cette idée, elle ne l'exclut pas non plus.” (E. Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Vrin, 1943, p. 239-240). Gilles de Rome, déjà évoqué, qui fut sans doute le rédacteur de la bulle Unam Sanctam (1302) promulguée par Boniface VIII, était donc parfaitement fondé lorsqu’il écrivait : « Cette Eglise, une et unique, n'a qu'un corps, une tête, non deux têtes comme les aurait un monstre : c'est le Christ et Pierre, vicaire du Christ, et le successeur de Pierre. Quiconque résiste à cette puissance ordonnée par Dieu résiste à l'ordre de Dieu (Rm 13, 2) ».

3. Avant Grégoire VII, c’est le pape Gélase 1er (492-496) qui exerça une influence déterminante sur la pensée politique du Moyen Âge, qui établira la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, affirmant l’infinie supériorité du spirituel par ce principe : « Devant Dieu, le pape est responsable de l’empereur. » Ainsi donc, lors de la querelle des Investitures qui opposa la papauté et le Saint Empire romain germanique, entre 1075 et 1122, les déclarations de Grégoire VII dans ses Dictatus papae de 1075, vont prendre une importance considérables, et définir la position de Rome pour les siècles à venir qui s’imposera lors du Concordat de Worms en 1122. Cette querelle va avoir des conséquences considérables sur l’Eglise. En effet, à partir de Victor II, les souverains pontifes vont imposer à ce que le Pape soit élu par le collège des cardinaux et non plus désignés par l'empereur. Une fois ce principe acquis, ils luttèrent ensuite contre l'investiture des évêques par l'empereur - évêques, avec les ordres monastiques, qui furent la clef de voûte du pouvoir impérial. L'enjeu était donc clair : l'Occident devait devenir une théocratie pontificale. D’ailleurs, en 1139, Innocent II convoqua le deuxième concile de Latran, faisant valoir le caractère légitime de la domination du sacerdoce sur le pouvoir temporel et de sa revendication de la couronne impériale de Constantin.. Le concile proclamera dans ses actes : « Rome est à la tête du monde. »  En 1198, dans la lettre Sicut Universitatis Conditor adressée par Innocent III au Consul de Toscane, fut donc parfaitement décrit ce que le pape considérait comme devant être le rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir pontifical. Comparant le pouvoir pontifical au soleil et le pouvoir temporel à la lune, il affirmait que le pouvoir temporel reçoit sa lumière du pouvoir pontifical, en soulignant que la dignité du pouvoir temporel perd de sa splendeur si elle ne prend pas sa lumière de l'autorité pontificale. L’ultime épisode de la lutte du sacerdoce et de l’Empire opposera Frédéric II et les papes Grégoire IX et Innocent IV, ce dernier, réunissant à Lyon un concile en 1245, y déposera l’empereur et déliera ses sujets de leur serment de fidélité à son égard - ce qui créa une désorganisation totale dans ses Etats - le pape montrant ainsi qu’il était bien le maître du pouvoir temporel puisque capable de priver un souverain de son pouvoir politique. Le concile de Lyon sera le point culminant de la définition comme de l’imposition des vues politiques et théologiques de la papauté. Rappelons que sur le plan historique, l'Empire, tissu monarchique et corporatif dirigé par l’empereur porteur de l’idée d’unité provenant de l’Empire romain, est né à Noël de l'an 800 lors du couronnement de Charlemagne par Léon III, établissant ce que les clercs nommeront la translatio imperi selon laquelle la toute-puissance temporelle de l’Imperium passa des Romains aux Germains. Mais c'est sous la dynastie des Ottoniens, au Xe siècle, que se forma véritablement l’Empire à partir de l'ancienne Francie orientale carolingienne, ou Regnum Francorum orientalium. La désignation Sacrum Imperium fut utilisée pour la première fois en 1157, et le titre Sacrum Romanum Imperium (Heiliges Römisches Reich) semble apparaître vers 1184 pour être employée de manière définitive à partir de 1254. Le complément Deutscher Nation (Nationis Germanicæ) ne fut ajouté qu’au XVe siècle. Sur le plan symbolique, le Saint-Empire romain germanique cessa d’exister le 6 août 1806, lorsque François II déposa solennellement sa couronne, déclarant dans son acte d’abdication : « Nous considérons comme dissous les liens qui, jusqu'à présent, Nous ont attaché au corps de l'Empire germanique, (…) Nous sommes libéré de tous Nos devoirs envers cet Empire. » Depuis cette date, mais ceci était vrai dès l’origine, c’est le pape qui reste seul en Europe détenteur de la légitimité de l’Empire.

4. Nous l’avons déjà dit plusieurs fois, mais il importe d’y insister fortement tant ce fait aura de terribles conséquences, la Royauté française est gravement coupable et s’est maintenue en état de rébellion vis-à-vis de Dieu depuis le refus scandaleux de Philippe le Bel de se soumettre aux justes demandes de Boniface VIII qui, conscient des lois principielles qui devaient s'imposer dans toute la chrétienté pour préserver l'unité de la religion et des Etats, fit publier en 1302 la bulle Unam Sanctam dans laquelle il développait, en des termes précis et sages, la fameuse théorie des « deux glaives » en déclarant : « Dans l'Eglise il y a deux glaives, le spirituel et le temporel. L'un de ces glaives doit être soumis à l'autre, l'autorité temporelle doit s'incliner devant l'autorité spirituelle. » L’attitude, extrêmement fautive de Philippe le Bel, aura ensuite des conséquences désastreuses, puisqu'en revendiquant une fallacieuse indépendance à l’égard de Rome à l'intérieur de son royaume, et rentrant en conflit avec le Pape, le Roi de France sera à l'origine du morcellement fratricide et stérile de l'empire chrétien, puis de l’hostilité continuelle du Royaume envers la Papauté ce qui l’aura conduit de la Révolution de 1789 à sa présente ruine.

5. J. de Maistre, Du Pape, livre premier, ch. II, Librairie catholique Emmanuel Vitte, 1928. Maistre poursuit : « Les conciles, dans les premiers siècles de la monarchie [française], étaient de véritables conseils nationaux. (…) Le christianisme pénétra de bonne heure chez les Français, avec une facilité quine pouvait être que le résultat d'une affinité particulière (…) Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d'avoir constitué humainement l'Église catholique dans le monde (…) Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Constantinople. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi l'Europe, repousse l'islamisme et suffoqué le schisme ; malheureusement il ne sut pas se maintenir. Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle souveraineté n'employa plus avantageusement pour elle un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. La plus haute noblesse de France s'honorait de remplir les grandes dignités de l'Église. Qu'y avait-il en Europe au-dessus de cette Église gallicane, qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes : la vertu, la science, la noblesse et l'opulence ? » (Ibid.)

6. S. Pie X, Allocution, 13 décembre 1908, in Marquis de la Franquerie, La Mission divine de la France, p. 16. Dans Nobilissima Gallorum Gens, Léon XIII s’adressait également aux français en déclarant : « Vos ancêtres ont signalé leur vertu en défendant par toute la terre le nom catholique, en propageant la foi chrétienne parmi les nations barbares, en délivrant et protégeant les saints-lieux de la Palestine, au point de rendre à bon droit proverbial ce mot des vieux temps : ‘‘Gesta Dei per Francos’’. » (Lettre Apostolique, t. I, p. 227.) Il y a d’ailleurs au sujet de la royauté française, de par le miracle de la descente du saint chrême lors du sacre de Clovis, un refus chez certains légistes et clercs médiévaux de considérer le pouvoir royal comme subordonné à la papauté puisque dépendant directement de Dieu. D’aucuns virent même dans la cérémonie du sacre, comparable à quelques égards à l’onction que reçoivent les évêques, une sorte de huitième sacrement, qui confèrerait au Roi une dimension quasi sacerdotale, sacrement non transmis mais simplement administré par l’Eglise, faisant que la conception de la source de l’autorité dans le royaume fut de regarder que le pouvoir politique français, contrairement aux Empereurs du Saint-Empire romain germanique, ne provenait pas du Pape. Cette situation, que l’Eglise désigna sous le nom de « Privilège de Reims » (cf. Victor II, Urbain II et Innocent III), est à l’origine d’une attitude, qui ne sera pas sans créer bien des difficultés, visant à ne reconnaître en droit politique aucune autorité ecclésiale au-dessus du monarque français. Il est à noter que saint Thomas d’Aquin, dans le De Regno – dans lequel il montre que c’est bien par le Pape que s’effectua le passage de la couronne de l’Empire : « le pape Adrien transféra l’empire [par Charlemagne] des Grecs aux Germains » (De Regno, liv. III, ch. XVII), s’est élevé avec fermeté contre cette prétention française, quelque peu exagérée, et refusa avec force l’idée que le sacre royal puisse consister en un « sacrement », affirmant : « Les roys n’ont aucun pouvoir sur les choses spirituelles ; ils ne reçoivent donc pas la clef du Royaume des cieux, mais seulement une autorité sur le temporel, autorité qui, elle aussi, ne peut venir que de Dieu (…). L’onction du sacre ne leur confère aucun ordre sacré, mais signifie que l’excellence de leur pouvoir descend du Christ, de telle sorte que c’est sous l’autorité du Christ qu’eux-mêmes règnent sur le peuple chrétien. » (IV Sent., D. XIX, q. 1, a 1, ad. 2.)

7. J.B. Bossuet, La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte, 1679.

8. Du Pape, op.cit.

9. Ibid.

10. Ibid.

11. Maurras.jpgSi nous ne pouvons que déplorer la scandaleuse condamnation de l'Action française en 1926, par le pape Pie XI, qui alla jusqu’à classer certains écrits de Maurras dans la catégorie des « Livres Interdits », condamnation heureusement levée en 1939 par Pie XII, alors que Maurras, et ceci fort légitimement eu égard à son talent littéraire, venait d’être élu à l'Académie française, néanmoins on fera difficilement de l’auteur d’Anthinéa (1901) ou Kiel et Tanger (1910), un « descendant intellectuel » de Joseph de Maistre comme il a pu être écrit un peu rapidement. En effet, admirateur de la philosophie positiviste d’Auguste Comte dans laquelle il voyait une réponse à l'idéalisme allemand, Maurras avait une conception purement utilitariste de la religion catholique. Voyant dans l'Église une simple composante organique de la nation intimement liée à l'Histoire de France, il ne considéra en elle que sa possibilité d’unification structurelle du corps social national n’accédant, évidemment, ni à sa dimension d’universalité fédératrice de la chrétienté, ni à son mystère spirituel. Ainsi affirmer, comme le soutient un récent ouvrage, qui pèche par bien des approximations, une méthodologie plus que discutable et des légèretés inexcusables, que Maurras se serait livré à une captation d’héritage des théocrates les utilisant comme de « véritables masques (…) qu’il a lui-même modelés pour séduire des publics proches de ces autorités contre-révolutionnaires » (T. Kunter, Charles Maurras, la Contre-révolution pour héritage, Nouvelles éditions latines, 2009, p. 194), n’est cependant pas entièrement faux. Toutefois, reconnaissons à Maurras une influence plus que positive sur le national-catholicisme au Mexique, le catholicisme brésilien, le mouvement Cursillos de la Cristiandad fondé en 1950 par l'évêque de Ciudad Real, Mgr Hervé, sans oublier Salazar au Portugal, dont la doctrine politique de l’Estado Novo fut élaborée en s’inspirant ouvertement des idées maurassiennes, ce qui est tout de même d’excellents fruits à mettre au crédit du théoricien du nationalisme intégral.

12. J. de Maistre, Préface de l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Cattier, 1882.

13. J. de Maistre, Oeuvres Complètes, t. VII, 1854, p. 526.

14. J. de Maistre, Les Soirées de St. Pétersbourg, X, Œuvres Complètes, t. V, p. 188.

15. Du Pape, op.cit. La constitution dogmatique Pastor Æternus (1870),affirmera en des termes extrêmement forts la primauté du pontife romain en matière doctrinale : « Le Pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra (…) jouit, par l'assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu'elle définit la doctrine sur la foi et les moeurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Église. Si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition, qu'il soit anathème. l'Église est un seul troupeau sous un seul pasteur. Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont personne ne peut s'écarter sans danger pour sa foi et son salut. (…) le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l'Église, nous enseignons et déclarons encore qu'il est le juge suprême des fidèles (...) Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n'est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n'a le droit de juger ses décisions. » (Constitution dogmatique Pastor Æternus, publiée par le premier concile du Vatican, votée lors de la quatrième session, proclamée solennellement par le pape Pie IX le 18 juillet 1870).

16. J-Y. Pranchère, Qu’est-ce que la royauté ? Vrin, 1992, p. 65.

17. Du Pape, op.cit., ch. IV.

18. Ibid.

19. Ibid.

20. Ibid.

21. Ibid., ch. VI.

 

 

 

 L e  p r o b l è m e   d u  s é d é v a c a n t i s m e

 

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« Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. »

    Du Pape, Joseph de Maistre, 1819

 

En écho à un débat sur La Question Actualités, nous croyons nécessaire de souligner ici, en marge de notre article, une certitude fondée en raison naturelle et en conviction surnaturelle, certitude que nous recevons du célèbre auteur Du Pape, le comte Joseph de Maistre, qui fit tant pour défendre l’institution de la Papauté, et qui se résume à cette affirmation :

 « Sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église. » 

C'est pourquoi, notre conviction profonde, explique la raison de notre position légitimiste en matière d’autorité ecclésiale, qui rejoint entièrement celle de Joseph de Maistre : la monarchie romaine fonde, fait et établit l’Eglise, et nul ne peut de sa propre volonté, du haut d'un imaginaire tribunal surgi de son jugement subjectif de simple laïc, voire de prêtre, d’évêque ou même de cardinal, décider de son propre chef de ne plus reconnaître le Souverain Pontife. Certes les erreurs modernistes considérables soutenues lors du concile Vatican II ont, légitimement, de quoi troubler bien des âmes catholiques. Cependant rien ne dépasse en valeur, la nécessité, par économie de suppléance vitale, la préservation absolue de l'institution Pontificale, d’autant en temps de crise extrême telle que nous la connaissons aujourd'hui, car une cessation de la visibilité de la charge pétrinienne conduirait à un mal plus grand encore facteur d’une destruction certaine pour l’Eglise.

Ainsi, la thèse sédévacantiste ne permet pas de résoudre une interrogation majeure et centrale, celle de savoir comment l’Église peut-elle continuer d’exister sans un pape à sa tête ? Si l’on suit la conviction des partisans de la vacance du Saint-Siège l’Eglise n’existerait plus.

Mais dès lors qu’il y a l’Eglise, et Eglise il y a, il y bien un Pape qui la gouverne.

 Cajetan d’ailleurs considère qu’il faut une déclaration officielle d’un concile pour déposer un pape ! La religion conciliaire subvertit l’Eglise, mais la position sédévacantiste, en tant qu’elle conduit à un ecclesiovacantisme, est beaucoup plus subversive car elle fait mourir l’Eglise, et elle aboutirait, si elle était suivie massivement, à ce qu’il n’y ait il n’y a plus de combat possible dans l’Eglise, hormis le combat pour avoir raison sur le papier, combat qui est finalement stérile du point de vue religieux.

 

Notre analyse du sujet : 

LE SEDEVACANTISME EST UN PECHE MORTEL !

(fichier pdf téléchargeable de 33 pages)

 

 

REPONSE AU DEFI DE L’ABBE HERVE BELMONT

 

 

 

vendredi, 05 décembre 2008

Lettre à la chrétienté mourante : Alphonse de Chateaubriant (1877-1951)

 

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Alphonse de Chateaubriand (1877-1951)

ici le premier à gauche de la photo, avec Marcel Déat

 

 

 

 

 

 

Avant que de publier un extrait de sa « Lette à la chrétienté mourante » qu’Alphonse de Chateaubriant écrivit de sa retraite forcée en Autriche et dans laquelle il exposa son expérience de l’Être, expérience bouleversante qui le saisira de façon surprenante et l’engagera dans une dimension métaphysique de nature supérieure, rappelons rapidement qui fut cet auteur, malheureusement bien oublié, et qui pourtant possède une écriture magnifique qui lui donna de signer des ouvrages qui figurent parmi les œuvres littéraires les plus remarquables du siècle dernier.

 

 

Brière.jpgAlphonse de Châteaubriant est né à La Prévalaye, près de Rennes, le 25 mars 1877 dans une vieille famille de gentilshommes bretons. Après de brillantes études secondaires il entre en littérature à 34 ans. En effet, le 5 décembre 1911 paraît chez Grasset son premier roman : Monsieur des Lourdines. Il est couronné par le prix Goncourt. Ce neuvième prix nécessite sept tours de scrutin au café de Paris. Il s'agit d'un livre « à rendre en un mois son auteur célèbre dans le monde entier », écrit Romain Rolland à J.-R. Bloch dès février 1911. L'écrivain a toujours soutenu Châteaubriant, qui lui a d'ailleurs dédié Monsieur des Lourdines. En 1914, Châteaubriant est mobilisé dans les ambulances et écrit des lettres déchirantes à sa femme et à son ami Romain Rolland. De ce traumatisme, l'écrivain ressort convaincu que la France doit s'allier à l'Allemagne pour éviter une nouvelle guerre. En 1923, il reçoit le Grand Prix de l'Académie française pour La Brière, l'un des plus forts tirages de l'entre-deux guerres, un livre qui a pour cadre un terroir auquel Chateaubriant est viscéralement attaché.

 

Germanophile, Alphonse de Châteaubriant se laisse gagner aux doctrines national-socialistes. Gerbe.JPGIl y mêle un mysticisme religieux qui éclate dans La Réponse du Seigneur. En mai 1937, il publie La Gerbe des forces où il expose ses thèses en faveur de l'idéologie nationale-socialiste et démontre la compatibilité entre christianisme et nazisme. La rencontre d'Adolf Hitler à Berchtesgaden, qui lui dit, en prenant ses mains dans les siennes: «Monsieur l'écrivain français, vous avez compris le national-socialisme mieux que les 99% d'Allemands qui votent pour moi!».

 

A l'automne 1940, il crée officieusement le Groupe Collaboration, qui est autorisé en février 1941 par les autorités allemandes. En parallèle, il fonde un hebdomadaire littéraire et politique où il appelle à la collaboration avec les Allemands : La Gerbe. Le premier exemplaire paraît le 11 juillet 1940. Y collaborent Marc Augier, Jean Giono, Paul Morand, Jean Cocteau, Marcel Aymé, Sacha Guitry, André Castelot. C'est dans ses colonnes qu'en août 1940, Châteaubriant écrira : « Au milieu des peuples fatigués, l'Allemagne seule donne des preuves incontestables de vie ardente. L'Europe sans l'Allemagne n'est plus qu'un passage libre pour toutes les grandes invasions prochaines. » Le 30 janvier 1941, il exalte dans La Gerbe « la beauté morale de la capitulation » et demande aux Français de collaborer sans réserve puisque les Allemands offrent aux Français « d'être libres avec eux et libérateurs face aux dominations et aux esclaves ». Le 17 août 1944 est imprimé le dernier numéro de La Gerbe alors que son directeur de publication s'est déjà exilé en Allemagne. À la "libération", son nom apparaît sur la liste des auteurs jugés indésirables par le Comité national des écrivains. En 1945, il passe en Autriche, à Kitzbühel, sous le nom d'emprunt de Dr Alfred Wolf. Le 25 octobre 1945, la sixième section de la Cour de justice de la Seine condamne Châteaubriant à mort par contumace et le frappe d'indignité nationale à vie. Un mandat d'arrêt est alors lancé contre lui avec ordre de le conduire au fort de Charenton. Il meurt le 2 mai 1951 dans sa retraite autrichienne, un monastère du Tyrol. Ses œuvres sont ensuite entrées au purgatoire littéraire. Représentatives des canons d'une époque, elles ont été marquées du sceau d'infamie, même si la plupart ne portent aucune trace d'engagement ou de propagande.

 

Œuvres principales :

 

·                     Monsieur des Lourdines. Histoire d'un gentilhomme campagnard, Grasset, 1911.

·                     La Brière, Paris, Grasset, 1923

·                     Instantanés aux Pays-Bas, Kra, 1927.

·                     La Meute, Éd. du Sablier, 1927.

·                     La Réponse du Seigneur, Paris, Grasset, 1933.

·                     Au pays de Brière, Liège, Paris, J. de Gigord, 1935.

·                     La Gerbe des forces : nouvelle Allemagne, Paris, Grasset, 1937.

·                     Les Pas ont chanté, Paris, B. Grasset, 1938.

·                     La Psychologie et le drame des temps présents, 1943.

·                     Écrits de l'autre rive, Paris, Collection « Le Palladium », A. Bonne, 1950.

·                     Lettre à la chrétienté mourante, Grasset, 1951.

·                     Lettres des années de guerre, 1914-1918, Paris, A. Bonne, 1952

·                     Fragments d'une confession, Paris, Desclée de Brouwer, 1953. .

·                     Itinerarium ad lumen divinum, la Colombe, 1955.

 

Source : http://fr.metapedia.org/wiki/Alphonse_de_Chateaubriant

 

 

 

 

 

LETTRE A LA CHRETIENTE MOURANTE

 

 

 

 « En ce temps de fin de monde d’où se répand déjà autour de nous une odeur de brûlé universelle, dans cette solitude d’un pays de France perdu, je trace ces mots avec hâte.

 

[…]

 

   Si je livre ces pages, c’est pour des raisons de haute obéissance. Ceci, au surplus, n’est pas un livre que j’écris et publie, mais bien plutôt une bouteille que je jette à la mer. En cette bouteille est roulé ce journal manuscrit de ma suprême confidence, livre de bord d’un bâtiment fantôme ballotté sur la mer de ma solitude. Dans l’océan de l’illusion, cette bouteille pourra être trouvée et recueillie par quelque homme du large, navigateur naufragé ou  explorateur hardi, mais seulement par un « homme du large ».

Beaucoup se croient  être des hommes du large, qui n’ont que les habitudes de leur case, sous les palmiers de leur rue.

Je jette cette bouteille à la mer, et certes, ce n’est pas pour demander que l’on vienne à  mon secours ! C’est pour dire à ceux qui se croient en sûreté : «Dépêchez-vous de faire naufrage, de vous en aller couler au fond très loin au large, et, remontant de ce fond, d venir, flottant entre deux eaux, me retrouver sur mon rocher, frangé d’écumes, où, dans ma solitude battue par les flots, vous serez comme moi, pêcheur de perles. »

 

Encore une fois, ce n’est pas un livre que j’écris. […] Ce que j’ai saisi avec mon esprit, avec mes mains d’homme, c’est-à-dire avec mon espérance d’homme, la foi de mon cœur d’homme, l’opiniâtreté de ma pensée d’homme, a la valeur inestimable d’un message que l’esprit des choses vous adresse. Ce que j’ai vécu a rallumé en moi des lumières qui allaient s’éteindre.

 

[…]

 

Tout était écrit au fond du texte sibyllin contenu dans ces deux petites lumières, que les parentés de leur azur reliaient à certains lointains regards antiques. Celui du vieux Parménide d’Elée dans le regard duquel, je le sais aujourd’hui, la même vérité auguste et impérissable s’est reflétée un jour, comme en des puretés éternelles.

Parménide lointain, Parménide demeuré dans le sable brûlant des origines, vieux Parménide usé par les flots du temps et qui fut là brisé par des soldats, en attendant les résurrections.

 

[…]

 

Je regarde à l’intérieur du monde, je regarde à l’intérieur de mon cœur, je regarde à l’intérieur de tous les cœurs… parce que les cœurs commencent à m’être connus et que je les aime.

Je me sens à la fin de ma vie… et aussi au commencement de ma vie ; et, entre les deux, maintenant s’ouvre un grand abîme, qui ne pourra, par rien d’humain, être comblé !

 

 

[…]

 

 

Mon regard, beaucoup plus qu’hier, ne se sépare pas de la vision intérieure de l’Être, telle qu’elle m’est apparue un jour quand je ne la cherchais pas. La grandeur de cette vision, de cette acquisition est difficile à exprimer. Lorsqu’on l’a, elle contient toutes choses. Elle est la vie personnalisée dans son infini. Elle est la vérité, en dehors de quoi il n’est aucune vie possible ; elle est la substance en dehors de quoi il n’est aucune matière susceptible de réalité.

 

Pendant trois moi, j’eus et maintins devant mes yeux la volonté douce d’être fidèle en pensée à cette pensée de lumière qui n’était pas née avec moi par hasard, mais était en moi la révélation profonde qui attend dans le cœur de tous les hommes. Je la fixai devant moi et en moi, n’ayant pas d’effort à faire, car elle est un support merveilleux et l’on comprend, en s’appuyant sur elle, ce que signifiait le geste de saint Jean reposant sa tête sur la poitrine de son Maître.

 

[…]

 

Mon regard était fixé au centre de cette conscience de l’Être, dans lequel se trouvait à mes yeux la source débordante d’amour dont s’allumait ma propre conscience, ma vraie vie. J’étais là, établi comme dans une forteresse – c’était bien là le rocher dont parle la Bible – se défaire de l’illusion mortelle même à travers ses pires fantasmes, échapper aux funèbres tentations sensibles du fini, et remplir sa conscience de la connaissance de l’Eternel, éternellement créateur.

 

[…]

 

Il est difficile, quand on a vu ces choses tout d’un coup, de ne pas demeurer les yeux grands ouverts devant cette phrase par laquelle commence le premier chapitre de la création de l’homme, cette phrase du Livre des livres… ‘‘La terre était informe et vide, les ténèbres étaient à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux ; et Dieu dit : Que la lumière soit. Je suis la lumière du monde.’’ »

 

 

Lettre à la chrétienté mourante, Grasset, 1951, pp. 5-10 ; 12-18.

 

21:29 Publié dans De la littérature | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : philosophie, littérature, religion, catholicisme |  Imprimer | | | | | Pin it!

mardi, 25 novembre 2008

RÉPONSE DE ZAK À JUAN ASENSIO

Nous signalons, eu égard au tour relativement délicat que prend cette note, que si le débat est toujours largement encouragé sur La Question, et qu’il n’est pas dans notre intention d’y contraindre la liberté d’expression qui reste, comme toujours, pleine et entière, il convient cependant de respecter certaines règles minimales déontologiques. On évitera donc, autant que faire ce peut, les injures déplacées, les suppositions gratuites, et tout ce qui pourrait s’apparenter à de la diffamation envers les personnes.

 

MÉTAPHYSIQUE DE LA VIRTUALITÉ

ou la dissection théologique du cadavre de la lassitude et du dégoût

par ZAK

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

Juan Asensio, quoi de plus normal finalement et fort logiquement, se lasse d’une activité « internautique » et d’un mode de fonctionnement passablement vide et inexistant ? Ne vient-il pas de déclarer, récemment, en des termes relativement forts, puisqu’il parle de « lassitude » et même de « dégoût », termes qui nous instruisent sur la nature actuelle de son sentiment intérieur à l’égard du monde virtuel, son peu d’enthousiasme pour ce qui fit, un temps, le sens même de son investissement en ces domaines. Par ailleurs, renforçant plus encore ce jugement, il semblerait que ces impressions négatives ne soient pas récentes : « Cette lassitude, et, de plus en plus souvent hélas, ce dégoût, ne sont point des sentiments véritablement nouveaux… » affirme-t-il.

Mais au fond qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ? Juan Asensio ressent ce que tout être animé d’un minimum d’intelligence voit surgir en sa conscience lorsqu’il constate que son dialogue avec le siècle se résume à une suite de monologues autistes entre sourds profonds, se solde par d’inutiles confrontations entre des orgueils démesurés et des vanités maladives, le plus souvent inversement proportionnels au talent et à la valeur des minuscules ignorants qui aboient un peu de partout et de façon répétitive sur la toile, et que les constants efforts que demandent la réalisation d’analyses sérieuses, de réflexions étayées, de commentaires développés, se concluent inlassablement par des quolibets indigents, des glapissements ridicules, des slogans imbéciles, des attitudes basses et viles. Rien de plus triste et de navrant, rien de plus stérile et affligeant, que ce spectacle grossier – effectivement !

Tout comme lui,  nous ne pouvons, fort heureusement, que douter que cette atmosphère soit la réponse ultime pour que puisse vivre et s’exprimer la pensée : « Je doute, écrit-il, que la virtualité, cet universel reportage fonctionnant bien trop souvent à vide, soit absolument la dernière chance donnée à la littérature de se faire lire, entendre, écouter, admirer, commenter. »


C’est pourquoi, partageant ces doutes, il nous a semblé intéressant de nous pencher, par une défiance de principe à l’égard du psychologisme qui fait l’excitation des petits esprits contemporains intoxiqués par un sous freudisme de pacotille dont on sait les pièges catégoriques qu’il recèle, non sur les ressorts secrets de l’âme « juanienne » qui ne manifeste pas une originalité particulière en ces domaines et qui, comme les autres, souhaite sa part de lumière en ce monde ténébreux tout en souffrant d’être incomprise, mais sur l’essence de la virtualité qui est en fait, la véritable et authentique question pertinente que soulève, indirectement, notre dissecteur du cadavre de la littérature dans sa déclaration.


De ce fait, loin donc d’entrer dans un exercice qui voisinerait avec l’habituel babillage littéraire, il était évident que seule une approche attentive de ce qui constitue l’essence de cette virtualité pouvait, non seulement être cohérente, mais nous amener à découvrir en quoi il ne peut et ne saurait y avoir que déception, tristesse, lassitude, dégoût et acédie en cette vallée de Josaphat, où certaines causes déterminantes et contraignantes, depuis la rupture adamique qui entraînât les dégâts que l’on sait, condamnent les créatures à errer et toujours être déçues et désillusionnées, ceci jusqu’à l’heure de leur retour à l’invisible.


Les anciens, qui conservaient, au contraire de nous, bien plus que trois sous évanescents et médiocres de religion et qui, surtout, ne se prétendaient pas savants, savaient ça pourtant. Ils ne se plaignaient pas - endurant l’adversité et le désespoir lorsqu’ils survenaient et, voyant la dureté de cette terre, prenaient leur bréviaire ou leur Bible, et aller prier l’Eternel dans le secret de leur cœur. Et là, face à l’intimité du Ciel, ils ouvraient tout grand leur âme simple aux grâces de la consolation surnaturelle.


Cependant, concrètement pour nous qui n’avons plus la sagesse de jadis et manquons de recours spirituels et de simplicité, un travail est indispensable face à cette situation de déréliction, à savoir penser le caractère propre de notre relation face à un monde nouveau qui est englouti, dévoré, submergé par l’abstraction et la non-substance. Dès lors, il s’agit bien d’interroger métaphysiquement l’essence de la virtualité sous peine d’être incapable de pouvoir ni la penser, ni la comprendre et encore moins l’éprouver dans ce qu’elle peut provoquer de « lassitude » et de « dégoût », et de ne point se cantonner, en s’empêchant d’en affronter la vérité, à employer de façon superficielle « ce terme [de virtualité] dans le sens de reportage universel », et de convoquer, impérativement, « Adam, Eve, Martin, Thomas » et les autres, pour espérer y voir un peu plus clair.


C’est pourquoi, nous reprendrons volontiers ici au titre de la contribution, ceci afin de ne pas noyer sous un commentaire fleuve son blog, la courte analyse que nous avions écrite à l’attention de Juan Asensio, en lui adjoignant simplement quelques notes complémentaires qui en éclaireront la perspective :

 



I. Nature ontologique de la « virtualité »



heid6.jpg L'existence, si l’on y réfléchit, ne vient pas par un détour, elle est donnée d'abord, elle nous est donnée. Elle préexiste ontologiquement à la pensée. Le "cogito" est précédé ainsi d'un être sous-entendu, sur lequel l'idéalisme n'a point tort d'attirer l'attention, mais dont il ne faudrait pas d'abord omettre la portée existentielle, pour le clore ensuite hâtivement à double tour sur soi-même [1]. Car cet être a beau conditionner la connaissance qui en émane, sa co-naissance provient justement d'un être-à-penser ; le "moi" sous-entendu, sous-jacent, sous-existant, n'est précisément déterminé par rien d'autre, défini par rien d'autre en ce point de départ que par la subordination, la sujétion, la docilité à cet appel des questions multiples et à son peu de réalité. Tel est le "moi" ; une aptitude à l'être, un être provocable, un petit rien du tout, un illusoire être à-penser-l'être, un correspondant, un répondant de l'être assez minuscule et fragile [2].

Il se peut donc que la « virtualité », puisque c’est bien de cela qu’il s’agit du point de vue de notre nature, ait été le premier état de l’Adam primitif après la Chute [3]. Dès lors la « virtualité » serait d’essence ontologique pour chaque homme, depuis toujours et à jamais ; elle se dévoilerait donc de nature destinale pour reprendre l’expression de Martin Heidegger (1889-1976) [4]. L'homme, en effet, en tant que virtualité abîmée, liée, assujettie, est cette réalité initiale dont la solidarité existentielle ne souffre aucune contestation : si rigoureusement primitive en réalité qu'il manquerait une "raison" pour la mettre en doute. On ne saurait donc le faire de prime abord que déraisonnablement, sans justification. Les questions sont assez réelles, pour qu'il n'y ait point à les provoquer. L'existence les fait lever. Le doute imaginaire lui-même n'a pas d'existence que par ces questions du doute existentiel dont il emprunte les livrées.

 

ernest_hello.jpg

 

Enest Hello (1828-1885)

"Qu’est-ce que l’homme en vérité ? …Il naît dans le sang et pleure avant de voir..."

 

 

II. Nature de l’homme

 

 

Ernest Hello, dont la santé fragile lui donna, comme Pascal, de percevoir vivement la situation pénible qui est le lot de l’humaine condition lorsqu’elle ne se ment pas par le divertissement, n’hésitera pas à dire :

-  « Qu’est-ce que l’homme en vérité ? …Il naît dans le sang et pleure avant de voir. Il donne la douleur avant de naître et quelquefois la mort en naissant. Il gémit avant d'ouvrir les yeux. Corps, âme, esprit et cœur il est la proie de tout ce qui existe. Toutes les créatures forment contre lui une épouvantable, inévitable et toute puissante conspiration.
Ses amis, qui sont rares, et ses ennemis, qui sont innombrables, s’entendent entre eux pour le perdre. Les créatures les plus irréconciliables entre elles se réconcilient pour conspirer sa ruine. Ruine du corps, ruine de l’esprit, ruine de l’âme, ruine du cœur. (…) Il n’y a pas dans la création un abîme qui ne puisse contenir pour nous la maladie, le désespoir, la mort et l’enfer, multipliés les uns par les autres. Il n’y a pas un mouvement de l’âme et de l’esprit, fût- ce le plus doux, le plus bienveillant, le plus juste et le plus vrai, qui, égaré par les douleurs dont il est environné, précédé ou suivi, ne puisse contenir pour nous et pour nos amis la maladie, le désespoir, la mort et l’enfer. (…) Il faut ajouter, poursuit Hello, qu’en écartant par la pensée toutes les horreurs de la paix et de la guerre, tous les maux que je viens de nommer et tous les autres maux, il lui resterait encore l’horreur de se supporter lui-même, l’ennui de son vide qui ramènerait toutes les horreurs… Enfin il faut ajouter, conclut-il, que ce misérable, qui, tout entier, cœur, âme, esprit et corps, de la pointe des cheveux à la plante des pieds, de la peau au cœur, n’est qu’une plaie, et à qui sa propre corruption se révèle incessamment et perpétuellement par toutes les voies les plus hideuses dont dispose la pourriture, ce monstre qui peut mourir de l’infection du cadavre de son voisin, ce monstre est pétri d’orgueil, et la dernière chose qui meurt en lui c’est l’amour-propre. » [5]

A l'origine, il n'y a donc pas seulement une conscience. Ni même un être authentique parmi les êtres en coexistence. Mais, un être déterminé comme les autres à l'orgueil, à la virtualité, soumis, dominé ; qui lasse et qui dégoûte. A l'origine, il y a ainsi cette provocation manifeste et générale des phénomènes, tous plus virtuels les uns que les autres, dont on ne peut se déprendre, se libérer... sauf bien évidemment dans le refus existentiel réalisé, d'une certaine façon, par le suicide qui n’est en fait, que le triomphe ultime d’une dernière virtualité…accomplie, mais toujours manquante. La coexistence est indéniable, dont se constitue la cogitation toute première (et dont précisément notre tâche est de rendre raison). C'est de l'être virtuel que brasse la pensée ; elle n'agite rien que "sub respectu entis", sous la forme d'être et en rapport à sa virtualité abstraite et dégoûtante. Tel est le "logos" indiscutable, cette liaison de la virtualité ontologique à ce qui l'entoure. Indiscutable détermination, car on ne la discuterait encore qu'au nom d’un devenir bien hypothétique, si on prétendait la mettre en doute. Avant toute disposition qui prétendrait de notre choix, nous sommes ainsi embrayés, enclenchés, engagés...produits « virtuellement ».


C'est ce fait, justement, dont il nous faut tenir compte. Et sans doute assumer.

 

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Joseph de Maistre (1753-1821)

 

III. La virtualité comme détermination originelle

 

Le postulat initial d’une fatale détermination au virtuel, si l'on tient à ce terme, n'est donc en réalité d'aucune façon postulé, mais imposé, positif, donné par nature et de naissance. Nous sommes de la race de ceux qui cherchent virtuellement l'être. Plutôt que d'un postulatum à admettre, c'est du postulare en effet qu'il s'agit de chercher raison. Et il ne faut donc point confondre avec un quelconque postulat, comme celui qui marge l'origine d'une hypothèse, l'universelle ligation et obligation, l'implacable domination qui est faite à l'homme, face à laquelle il ne peut qu'interroger, interroger en réponse à la provocation des phénomènes, à la détermination de l'être à la terrible contingence virtuelle.
La réponse de l'homme est son interrogation, la réponse à la détermination existentielle est dans « la Question », dans le questionnement incessant et inquiet, dans l’angoisse et l’incomplétude. La virtualité se présente bien à nous comme un destin, elle n’est ni nouvelle, ni particulièrement spécifique à nos temps ; elle est inscrite au cœur du présent depuis que le premier instant après la Chute emprisonna jusqu’à l’heure du jugement dernier Adam, et sa postérité, dans la geôle de l’espace et de la durée.

De la sorte, serait-il vraiment nécessaire de préciser, à quelqu’un qui connaît apparemment bien Joseph de Maistre, ce que signifie le sens de la dégradation pour l’homme, qui sut si bien, se fondant sur l’auteur de l’Epître aux Romains, indiquer que nous ne percevons les choses aujourd’hui que comme des myopes indigents – ou plus exactement que nous appréhendons la réalité de façon renversée, comme dans un miroir - « cum speculum » ?

Dans le doute, rappelons tout de même pour conclure, quitte à « ennuyer » si l’on considère notre orientation foncièrement ontologisante comme une « sur-réponse », avec les mots du comte chambérien, ce qu’il en est de la l'existence, ceci pour éviter peut-être moins de lassitude et de dégoût répétitifs, ou d’aquoibonisme sur le mode des humeurs passagères de l’âme, même si ce n'est que face au superficiel « reportage universel », représentatif des tares génériques de l'humaine condition, et faire en sorte que l’acédie puisse se transformer, heureusement, en une perspective, certes qui pourrait en définitive s’avérer moins stylistiquement attractive, mais sans aucun doute beaucoup plus substantielle, c’est-à-dire - du moins pour nous qui nourrissons plus que des doutes vis-à-vis de l’authenticité de la littérature contemporaine qui se révèle souvent un cadavre stérile - métaphysiquement exigeante :



« Le mal a tout souillé, et dans un sens très vrai tout est mal
puisque rien n’est à sa place.  (...)
Tout les êtres gémissent et tendent avec effort vers un autre ordre des choses
. »   

(J. de Maistre)

 

 

Notes.



[1] « Si la conscience est comprise, non comme fondement inconditionné, mais comme phénomène déterminé par des causes nécessaires, on en revient certes à un monisme, mais il semble alors que le prix en soit plus lourd encore, et qu'en particulier on ne puisse plus fonder dans une spécificité humaine la valeur que l'homme attache à sa propre dignité, à l'humanité consciente comme source du sens, de la vérité et de la liberté. C'est donc plus fondamentalement, ajoute avec pertinence André Ouzoulias, le régime d'existence de l'humanité, autrement dit son statut ontologique, qui est au cœur de tout questionnement sur le statut de la conscience. » (A. Pouzoulias, La Conscience, Quintette, 1989, pp. 5-6.)

[2] « Le mot allemand antworten, répondre, ne signifie en vérité pas moins que ent-sprechen, correspondre. La réponse à notre question ne s'épuise pas dans un énoncé qui répliquerait à la question par une constatation...; la réponse est bien plutôt l'Ent-sprechung, la correspondance qui parle en faisant face à l'être de l'étant. Une condition doit d'abord être remplie : parvenir à une correspondance avant d'en faire la théorie. » (M. Heidegger, Qu'est-ce que la philosophie ? Gallimard, 1960, p. 36).

[3] La rupture adamique si souvent impensée, a tellement modifié, transformé notre état que nous n’en mesurons pas toujours la véritable conséquence : « Qu’avez-vous été ? questionnera saint Bernard (1090-1153), qu’êtes-vous ? que serez-vous ? Ce que vous avez été ? un vil néant ; ce que vous êtes ? un vase plein de corruption ; ce que vous serez ? la pâture des vers : Quid fuisti ? quid es ? quid eris ? Quid fuisti ? sperma faetidum ; quid es ? vas stercorum ; qiid eris ? esca vermium. » (Formul. Vitae honestae).

[4] Penser l'homme, pour Heidegger, c'est avant tout penser l'être, et penser l'être implique de dépasser le cadre un peu étroit et limité de la pensée, il faut donc se confronter à deux modalités consubstantielles : la métaphysique et la connaissance de la nature de l’homme, modalités qui recèlent un même destin historial dissimulant l’essence destinale même de la pensée authentique.

[5] E. Hello, Du néant à Dieu, t. II,  Librairie Académique Perrin, 1930, pp. 3-9.

16:56 Publié dans De la littérature, Du mal, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (158) | Tags : littérature, stalker, blogosphère, internet, blog, blogs |  Imprimer | | | | | Pin it!