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mardi, 19 mai 2009

L’aurore de la pensée

 

ou l’essence de la philosophie réaliste

 

 

 

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Ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie ? »,

c'est la vocation vers la vérité de la pensée

suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être.

 

 

 

le philosophe.jpgLa pensée n’est pas étrangère au christianisme, et la longue et riche histoire de la philosophie chrétienne, prouve les liens privilégiés qu’entretiennent l’interrogation et la Révélation. Même si les éléments de la philosophie semblent aujourd’hui, à la faveur de l’athéisme et de la désacralisation, se perdrent dans des spéculations délirantes, il est bon, d’autant que beaucoup se demandent ce que peut être une perspective philosophique authentique en peinant à rédiger leurs thèses tout n’entendant plus rien au thomisme, de présenter les bases initiales de la pensée réaliste, bases qui ont été développées à travers les siècles par les docteurs et théologiens de l’Eglise et trouvent encore au XXe siècle des maîtres de premier ordre comme, le père Garrigou-Lagrange, Aimé Forest, Etienne Gilson ou encore Jacques Maritain, pour ne citer que les plus connus.

 

Il est en effet très curieux, surprenant même, de voir s'enflammer l'esprit pour une essence, et qui plus est de le voir transmettre ce feu comme si en dépendait tout le sens même de la validité existentielle de sa présence au monde. L'interrogation matinale sur la vérité, sur les principes premiers est donc incontestablement et viscéralement logée au plus profond de la fibre intime de l'être humain, l'homme est celui qui interroge. Poser donc la question de l'essence de la philosophie, c'est inévitablement se trouver en face de l'essence de l'interrogation. De ce fait répondre à : « qu'est-ce qu'interroger ? » serait déjà répondre en partie à : « qu'est-ce que la philosophie ? »

 

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N'est pas forcément philosophique

n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation

 

 

Toutefois n'est pas forcément philosophique n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation, d'ailleurs la philosophie ne surgira sur la scène de l'histoire en tant que telle, c'est-à-dire en tant que pensée authentique, qu'en exposant une méthode originale (non originaire puisque le mythe vient avant la pensée), du processus de la question et de la réponse. Or ce procès dialectique est en réalité un procès ontologique, ce qui revient à dire qu'il regarde l'existant dans son ensemble et l'interroge comme existant, l'interroge comme présence. Et c'est bien du fait que l'existant soit présent qui étonne radicalement le philosophe, c'est cette présence massive et énigmatique qui l'éveille à la pensée de l'être.

 

 

I. Une Présence Etonnante.

 

 

Mais si c'est bien de l'être dont il est question, qui fait la question, si c'est bien de l'être dont-il s'agit lorsque nous parlons de présence, la philosophie se distinguera alors en ce qu'elle pense qu'il ne saurait y avoir de réponse ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même. C'est pourquoi son approche de la question est une ontologie, et non une mythologie. Une ontologie en ce sens que, « la vérité logique et la vérité ontologique sont toujours unies, car le principe d'être est aussi le principe du connaître, il ne saurait être séparés » [1], mais aussi une ontologie au titre de sa manifeste curiosité au sujet de l'être en lui-même et de ce qui en dépend, une curiosité étonnée, nourrie de la surprise vis-à-vis du fait qu'il y ait de l'être et non pas rien. Il faut bien en convenir, c'est tout de même de cette surprise, de cet étonnement, qui sont comme l'aurore de toute pensée véritable, que provient le saisissement devant l'existence ; et à ce titre nous sommes bien en présence d'une expérience existentielle en fait d'expérience philosophique, où s'éveille, dans l'étonnement, l'être de l'étant. Si l'on y pense il est bien plus étonnant qu'il y ait quelque chose plutôt que le néant, le fait qu'il y ait quelque chose est bien plus surprenant, à la réflexion, que si rien n'avait jamais surgit du rien. Mais il y a de l'être, et c'est bien ce qui fait question, la question, la question par excellence de la philosophie : pourquoi l'être et non pas le néant ?

 

 

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Il ne saurait y avoir de réponse

ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même.

C'est pourquoi son approche de la question

est une ontologie, et non une mythologie

 

 

« L'existence, la substance, la vie, sont immédiatement saisie par l'intelligence disait le père Garrigou-Lagrange, avant toute démonstration. […] L'existence, la substance, la vie ne sont certes pas des qualités sensibles, comme la couleur ou le son, ni des objets sensibles communs à plusieurs sens, comme l'étendue ou la figure des corps ; mais immé­diatement, dès que se présente le corps d'un homme qui vient vers toi, tu perçois par ton intelligence ce qu'un chien ne per­cevra jamais, lui qui ne peut saisir le sens (le ce petit mot est, tu perçois par ton intelligence qu'il y a là non pas seulement du coloré, mais de l'être, du réel, avec plus d'attention un être qui est un et le même sous ses phénomènes multiples et chan­geants, c'est-à-dire une substance ; avec plus d'attention encore, un être qui agit par lui-même, qui marche, respire, qui parle, en un mot qui vit. Tu saisis tout cela sans avoir besoin de raisonner ; c'est plus sûr que tes raisonnements ; tu n'en doutes évidemment pas. Autrement, pourquoi me parlerais-tu, si tu doutais de mon existence et de ma vie ? » [2]

 

 

II. Le Consentement au Réel.

 

Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel. Le philosophe est celui qui accepte d'arracher le voile de l'habitude mondaine qui obscurcit la relation primordiale à l'être, afin de laisser libre cours au regard authentique. Cette disposition est une ouverture consentante, une disponibilité car, « l'homme qui parle de l'être, doit se situer dans l'étonnement qui l'ouvre à ce dont il provient [3]. » Or l'étonnement à ce dont nous provenons a été tout simplement oublié, perdu. C'est ce long chemin de retour qu'il nous faut effectuer, un « chemin qui reculant nous mène en avant ».

 

 

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Pour ressentir cette présence de l'être,

il faut se laisser questionner par ce qui est,

accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate,

ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel.

 

 

Le chemin de retour est tout d'abord un consentement à l'être, une soumission acceptée. De toute manière, il ne s'agit pas de céder à une sollicitation qu'on serait à même de refuser, le réel ne nous fait pas juge de son opportunité : il est ! Consentir au réel c'est donc tout simplement reconnaître qu'il fait question, c'est accueillir tout simplement et intelligemment le choc des choses. C'est penser honnêtement l'objectivité du réel, son indépendance par delà notre faible subjectivité personnelle. C'est oser affirmer sans crainte la suprématie et l'antériorité de l'être sur la conscience, de l'existence sur l'essence.

 

L'ouverture au réel passe par la compréhension que l'idée ne donne pas l'existence, mais qu'elle en est issue. Le réel n'est pas créé par la pensée ; méconnaître la dépendance première de la pensée vis-à-vis de l'être c'est enfermer la pensée en elle-même, la rendre sourde au concret, c'est tomber dans un idéalisme narcissique incapable d'appréhender la réalité elle-même. Dans un premier temps penser l'être, c'est penser l'être concret c'est-à-dire ce qui est comme étant et non comme idée. Il est fondamental de comprendre que l'on ne rejoint jamais l'être par l'idée, parce que l'idée provient du réel et qu'elle n'est pas première -l'idée est soumise au réel- elle est produite par l'existence et non productrice de l'existence. Le propre de la philosophie grecque c'est d'avoir découvert que l'existence n'est pas une détermination comme les autres, elle ne s'identifie à aucuns des étants mais doit être comprise comme la possibilité de chaque étant à subsister dans son être.

 

L'existence est la détermination initiale, et à ce titre être fidèle à la nature même de la philosophie, c'est savoir consentir à la primauté décisive et matinale de l'existence elle-même. Ce consentement est en même temps une disposition accueillante, une disposition originaire, qui ouvre l'esprit et rend possible la saisie de ce qui est. Cette disposition permet à l'esprit de vérifier son accord intime avec le réel, de s'ouvrir vitalement au monde, car l'objet du discours philosophique est d'entendre ce que les choses disent effectivement par le fait même qu'elles sont. Tel est le sens de l'ouverture ontologique au réel, tel est le sens même de la démarche philosophique. « Cette attitude qui consiste à s'émerveiller, à s'étonner est typique du philosophe ; la philosophie en effet ne commence pas autrement » [4]. L'affirmation de l'être est avant tout un acte de fidélité de la pensée à l'acte premier qui anime toute réalité, la pensée aussi bien que les choses, et fonde par la même la relation de la pensée aux choses.

 

La reprise d'une démarche ontologique impose, comme son impératif premier et primordial, ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique ne peut être sérieusement mise en oeuvre. Il ne s'agit pas de considérer cet impératif comme une invitation subsidiaire, car la dimension de présence des choses qui sont, est une dimension ontologique dont nous avons, certes, pour mission de mettre en lumière le lien constitutif, mais surtout à nous laisser enseigner par leur existence réelle : la réalité est le premier maître. Revenir en toute simplicité au réel, c'est obliger le sujet à faire silence et accueillir ce qui est, accueillir le réel dans toute sa force matinale et brutale.

 

 

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La reprise d'une démarche ontologique impose,

comme son impératif premier et primordial,

ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique

ne peut être sérieusement mise en oeuvre

 

 

 

D'ailleurs, l'aspect le plus brutal du réel celui qui ne supporte aucune contestation, est bien la nature mortelle de chaque être. Si l'homme est bien cette créature qui seule peut parler de l'être, il ne le fait que parce que son essence est une finitude limitée, parce que son futur est son destin vers la mort ; c'est d'ailleurs par l'anticipation de sa disparition que se formule le sens véritable du temps. Le temps apparaît alors comme la dimension la plus concrète, la plus réelle, la plus sensible de l'être et nous oblige à le considérer comme constitutif même de la présence des choses qui sont.

 

L'être est, en tant que présence massive, la temporalité constante de l'étant humain, « l'être est, en tant que présence (Anwessen) déterminé par le temps » [5]. Dans ce surgissement énigmatique la présence se donne dans et par le temps, un temps origine et un temps constant de l'être. L'être et le temps expriment donc la « venue en présence de tout ce qui est », l'éclosion fondatrice des créatures ; en ce sens le temps, en tant que présence, est la vérité de l'être. Toutefois le temps ne saurait être uniquement le seul horizon indépassable du lieu philosophique, il situe les créatures sous la présence, il est le présent, mais en lui subsiste la substance, les natures qui seules permettent au temps de venir à la question.

 

C'est pourquoi l'interrogation philosophique est d'abord une interrogation sur l’être, or c'est cette interrogation qui est perdue à présent. Il nous faut donc aujourd'hui impérativement revenir en la retrouvant dans toute sa pure limpidité, la signification grecque de l'ousia, c'est-à-dire ce qui en tant qu'étant est, par sa participation, présence à l'être en expérimentant ce lien fondateur concret comme relation constitutive du vivant.

 

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Et c'est bien l'être qui est en question,

c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel

 

 

Et c'est bien l'être qui est en question, c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel et, ainsi que l'exprime très clairement Aristote dans son livre Z de la Métaphysique : « l'objet éternel de toutes les recherches passées et présentes, le problème toujours en suspens c'est : qu'est-ce que l'être ».

 

La philosophie d'hier comme d'aujourd'hui est la mise en expérience d'une relation constitutive du vivant, car fondatrice de ce qui existe, d'une relation de l'étant à son être, Heidegger réaffirmera d'ailleurs avec justesse : « la philosophie recherche ce qu'est l'étant en tant qu'il est (...) la philosophie est en route vers l'être de l'étant, c'est-à-dire vers l'étant visé dans son être » [6].

 

Ainsi, si ce qui est en question dans l'être, revient à se demander « qu'est-ce que l'ousia», alors ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie », c'est la vocation vers la vérité de la pensée suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être. L'origine de la question nous laisse donc soupçonner la responsabilité confiée au questionneur, sur la mission à lui donnée ; d'où peut-elle venir cette mission sinon de l'Être qui a pouvoir sur tout ce qui est, ne se posant plus de question puisque ayant tout résolu dans sa main.

 

 

 

Notes.

 

 

[1] Aristote, Métaphysique, Vrin, 1964. Pour Aristote la logique a un rôle fondamental, comprendre ce qui arrive en observant les lois de ce qui existe de manière à pouvoir énoncer une connaissance véritable des êtres et des choses, et par analogie de l'être en tant qu'être. L'être pour Aristote ne peut pas être étranger aux catégories logiques, puisque ces catégories sont des attributions de l'être lui-même.

 

 

[2] R. Garrigou Lagrange, o.p., Hasard ou finalité, sens commun et philosophie, Revue Thomiste, 36 N.S. 14, 1931. Le Père Garrigou-Lagrange poursuivait ainsi sa réflexion dans ce texte fondamental : « L'existence, la substance, la vie sont des objets non pas sen­sibles de soi, mais intelligibles, appelés pourtant sensibles per accidens, car ils accompagnent le sensible et sont immédia­tement saisis par l'intelligence dès la présentation des objets sentis. Toi, qui nies l'objectivité de la connaissance humaine, tu n'as pas l'air de te douter que c'est là son premier contact avec le réel et le fondement de l'épistémologie que tu déclares vaine sans savoir ce qu'elle est. Tu nies au fond la causalité efficiente comme la finalité; tu nies que le soleil nous éclaire et nous réchauffe, que le rossignol chante, que le chien aboie et qu'il aboie pour quel­que chose; tu nies la cause efficiente et la fin inséparables l'une de l'autre, et tu ne sais pas ce qu'elles sont ; tu n'as jamais pris garde que ce sont des sensibles per accidens. L'agent produit ou réalise son effet ; quelle faculté peut saisir cette réalisation, celle qui a pour objet la couleur ou celle qui a pour objet le réel ou l'être ? Lorsque tu heurtes un corps, tandis que tes sens, comme ceux de l'animal saisissent sa dureté, ton intelligence saisit immédiatement l'impression passive reçue et l'impression active exercée sur toi. Comme elle appréhende sans raison­nement le réel ou l'être, elle saisit aussi la réalisation active et passive de ce réel senti. Elle voit de même que toute réali­sation active et passive tend vers un but, autrement l'action de l'agent seraient sans raison d'être, il n'y aurait pas de raison pour agir plutôt que pour ne pas agir, ni pour agir ainsi plutôt qu'autrement. Aussi, lorsque de tes yeux tu regardes les miens, ton intelligence saisit aussitôt, à n'en pas douter, qu'ils sont faits pour voir, et non pour entendre ou savourer. »

 

[3] Aristote, Ibidem.

 

[4] Platon, Théétète, 155 d. Les Belles Lettres, 1967.

 

[5] M. Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1990.

 

[6] M. Heidegger, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Gallimard, 1990.

 

01:14 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : philosophie, métaphysique, ontologie, théologie, réflexion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

jeudi, 19 mars 2009

Pourquoi n’est-il plus possible d’être païen ?

 

Le GRECE et l'illusion païenne

 

 

ou les erreurs théoriques d'Alain de Benoist

et de  la Nouvelle Droite

 

 

 

 

 

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Velasquez,

Apollon dans la forge de Vulcain, 1630.

 

« …jamais, sur ces questions, le vouloir ne peut avoir de prise »

 

 

 

nouvelle école.jpgAlain de Benoist dans « Comment peut-on être païen », (Albin Michel, 1981), voulut, il y a déjà plusieurs décennies, proposer une alternative au christianisme. Or, on le sait, mais on l'oublie trop souvent, ce sont les principes situés à la racine même des choses qui fondent véritablement les idées génériques placées à l'origine des différentes conceptions du monde qui se sont imposées, et non pas les vues romantiques à l'égard de réalités anciennes idéalisées. Ainsi, ce qui différencia radicalement le paganisme du christianisme (termes qui, rappelons-le, concrètement aujourd'hui ne qualifient plus en Europe aucune réalité religieuse distincte puisque, que cela plaise ou non, l'Histoire a conjugué non sans quelques difficultés il est vrai, ces deux dénominations en un seul destin), porte sur une divergence majeure qui ne se situa pas uniquement entre polythéisme et monothéisme contrairement à ce que soutient Alain de Benoist [1] et dont se fit l'avocat fervent le GRECE, mais, de façon irréconciliable, se fondait sur une nette divergence au sujet de la notion de "création".

 

En effet, ce qui spécifie, et sépare de manière catégorique le paganisme de la pensée biblique c'est leur analyse divergente au sujet de l'origine du monde, de l'origine de « l'être » pour employer la terminologie philosophique bien connue. Si pour les païens le monde est, de toute éternité, incréé et suffisant ontologiquement, en revanche, la pensée hébraïque considère le monde comme résultant d'une création "à partir de rien", doctrine que la Bible place en tête de son introduction puisque le premier de ses versets nous dit, "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre" , [2]. Les points de vue, les concepts païens et hébreux sont irréductibles, radicalement hétérogènes, il y a une incompatibilité foncière entre les deux approches de la question de l'existence du monde ; c'est sur ce point que se trouve la véritable ligne de partage des eaux, la césure entre pensée hébraïque et pensée païenne. C'est sur ce point, et non pas sur l'allégeance exprimée à telle ou telle figure divine, à telle ou telle divinité tutélaire, dans l'attachement à Zeus l'olympien ou à l’Osiris égyptien, que se situe la véritable divergence foncière.

 

 

 

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Mithra

 

«Bien souvent, le désir d'un redéploiement d'un paganisme réel,

tend à laisser penser, qu'il serait nécessaire de refaire surgir de nouveau les anciens mythes. »

 

 

Problème de la pensée religieuse.

 

On ne saurait donc trop insister sur ce que pourrait avoir d'illusoire l'idée, pour fonder une alternative nouvelle, qui consisterait à se rattacher à un paganisme affectif et dévotionnel, dans lequel seraient mis en concurrence et en opposition les dieux qualifiés "d'historiques", et le Dieu dit "unique" de la Révélation biblique. C'est, hélas, sur cette opposition, que se développa (et se développe parfois encore dans les courants issus de la Nouvelle Droite) une sorte de vague religiosité païenne, dans laquelle est caressé l'espoir hypothétique d'un retour des dieux. Or jamais, sur ces questions, le vouloir ne peut avoir de prise, "il n'est pas possible de faire être par la volonté ou la parole les choses elles-mêmes" [3]. Bien souvent, le désir d'un redéploiement d'un paganisme réel, tend à laisser penser, qu'il serait nécessaire de refaire surgir de nouveau les anciens mythes. Or, ou bien ce qui est mort est mort, et de la mort rien ne peut renaître, ou bien en réalité rien n'est jamais mort (les dieux en principe ne meurent pas) et donc rien n'a jamais disparu, mais se trouve dissimulé sous d'autres appellations.

 

 

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Heidegger (1889-1976)

 

"Ce n'est qu'à partir de la Vérité de l'être que se laisse penser l'essence du Sacré"

 

 

Le plus étrange dans l'examen de cette question religieuse, c'est que le paganisme finissant, nous montre une religiosité que l'on peut qualifier sans peine de préparatoire à l'avènement du christianisme, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes. En effet, si nous regardons l'Histoire avec attention, nous voyons que lorsque l'empereur Julien (361-363), tenta d'instaurer contre le christianisme triomphant, une religion à ses yeux plus conforme aux traditions gréco-romaines, il exprima sa doctrine en des termes, qui concilièrent le Sol Invictus et Attis : " Un Être suprême, unique, éternel anime et régit l'organisme universel, mais notre intellect seul en conçoit l'existence. Il a engendré de toute éternité le Soleil, dont le trône rayonne au milieu du ciel. C'est ce second démiurge qui, de sa substance éminemment intelligente, procrée les autres dieux" [4]. Ne serait-il donc pas permis de se demander sérieusement, dans quelle mesure, l'évolution des religions grecque et romaine n'a pas favorisé le triomphe du christianisme ?

 

Allons même plus loin. Si l'on étudie les choses avec réalisme, ne constate-t-on pas que dès Hésiode, qu'on le veuille ou non, la réflexion strictement religieuse des Grecs commence à ouvrir un chemin vers le monothéisme, et tente de fonder la morale sur la religion ? A Rome, la conception du Jupiter archaïque, arbitre souverain et garant de la bonne foi, atteste une orientation dans le même sens, plus instinctive certes, mais non moins évidente. Et sans doute, l'entrée massive des éléments néo-platoniciens et orientaux dans la religion et la pensée hellénico-romaine rapproche plus encore Athènes et Rome du christianisme futur, en fournissant un aliment mystique au désarroi du peuple, en répandant la notion de salut, en imposant, confusément certes mais profondément, la conception d'un hénothéisme qui n'est pas éloigné, dans le stoïcisme, du monothéisme. De ce fait il est intéressant de voir que le mouvement religieux qui portait les esprits à l'époque impériale fut, dans son ensemble, plus que favorable à la pénétration du christianisme dans l'Empire.

 

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"La réflexion strictement religieuse des Grecs

commence à ouvrir un chemin vers le monothéisme..."

 

 

Ce constat, doit de la sorte nous porter à entreprendre une réflexion plus précise au sujet de la facilité avec laquelle le christianisme prit greffe sur le paganisme. Ceci n'est pas anodin et, disons le clairement, jamais une religion étrangère n'aurait pu triompher si ne s'étaient pas trouvés des éléments communs à l'intérieur même du système religieux antérieur. Il n'existe absolument aucun exemple historique d'une religion s'imposant sans violence à un système étranger à elle-même, ou plutôt disons, qu'il n'existe qu'un seul exemple historique : le triomphe du christianisme à Rome sous Constantin - voyons pourquoi.

 

Les causes de ce triomphe peuvent se résumer en quelques lignes significatives. Les cultes avaient en réalité, avec la nouvelle religion de nombreux traits identiques : la monolâtrie de fait qu'ils proclamaient, le souci de l'ascèse morale et spirituelle. Autant l'admettre, quel que soit le degré d'élévation de tous ces cultes, ils répondaient tous aux mêmes besoins par les mêmes moyens. Fondés sur les notions de mort et de résurrection, de naissance nouvelle et de filiation divine, d'illumination et de rédemption, de divinisation et d'immortalité personnelles, ils prétendaient assurer aux fidèles le contact direct ave la divinité, et l'espoir d'une survie bienheureuse.

 

Ils témoignaient en outre, par le biais d'une dévotion dirigée sur un seul dieu, d'une aspiration au monothéisme très prononcée. A l'intérieur de chaque "secte", le dieu sauveur était conçu comme supérieur à toutes les autres divinités et tendait à les éclipser. Mais il y a plus, les analogies de fond et de forme qui existaient entre tous les cultes conduisirent à penser que sous les noms d'Attis, de Mithra, etc., le même Dieu se manifestait, qu'on le considère comme le Dieu "véritable", ou comme un simple intermédiaire important peu. Ceci explique pourquoi les tentatives prématurées d'Elagabal recevront de fait, leur consécration officielle grâce à Aurélien (270-275), qui sut habilement réaliser le syncrétisme devenu inévitable. D'ailleurs, il choisit pour divinité suprême Sol Invictus, dans lequel les fidèles des diverses sectes pouvaient reconnaître aussi bien Baals, qu'Attis, Osiris, Bacchus ou Mithra. Sol Invictus présentait d'autre part, l'avantage d'être assimilable à Apollon, et également à une vieille divinité romaine, Sol Indiges, dont l'origine remontait au temps mythique de la fondation de la cité. Sur cette lancée, Aurélien compléta son entreprise en faisant admettre définitivement la divinité de l'empereur vivant, considéré comme incarnation de Dieu sur la terre. En réalité la seule doctrine qui se heurta à l'antipathie du pouvoir, fut le stoïcisme qui, jusqu'à l'avènement de Marc-Aurèle, servit de refuge hautain à l'opposition.

 

Le christianisme, de son coté, héritant du judaïsme l'intransigeance des Macchabées, mit en pratique la parole du Christ : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" [5]. Sujets loyaux de l'Empire, les chrétiens refusèrent d'encenser les dieux, et de reconnaître la divinité d'un homme, fût-il l'Empereur. Leur crime aux yeux de l'Etat, fut politique et non religieux ; ou plutôt, il ne fut religieux que parce que leur attitude manifestait fermement leur volonté de conserver leur foi à l'abri des contaminations du syncrétisme. En fait, l'Empire eût été prêt à accueillir le christianisme comme les autres religions, cela est si vrai, que c'est au nom même du syncrétisme et de l'intérêt de l'Etat que fut proclamée, en 313, l'égalité de la religion chrétienne avec la religion officielle par le rescrit de Licinius : "Nous avons cru, est-il dit, devoir donner le premier rang en ce qui concerne le culte de la divinité, en accordant aux chrétiens comme à tous, la libre faculté de suivre la religion qu'ils voudraient, afin que tout ce qu'il y a de divinité au ciel pût nous être favorable et propice, à nous et à tous ceux, qui sont sous notre autorité" [6].

 

Le testament religieux du paganisme gréco-romain finissant, n'était donc pas étranger au christianisme naissant, et les Pères de l'Eglise ne s'y sont pas trompés, qui ont vu en lui l'une des voies préparatoires que Dieu proposa aux hommes pour découvrir son visage [7].

 

Que l'on n'imagine pas, en désespoir de cause, trouver dans le paganisme celto-germanique un "recours", qui représenterait, selon une certaine vision, un meilleur garant comparativement à l'héritage gréco-latin, car la tradition nordique présente les mêmes aspects que sa soeur du sud. Les incessantes luttes fratricides entre les chefs tribaux dépourvus de toute conscience historique, la lente mais réelle disparition progressive de la classe sacerdotale (Godis), le processus intellectuel que représente l'idée d'une procession du divin d'un centre pur et inaltérable vers le dehors par une série d'hypostases et de démiurges, le sens du péché consistant dans l'éloignement du monde de son sens divin, le passage de l'expérience de la vie à l'abstraction de l'être, font que l'on retrouve ici les mêmes et identiques facteurs d'une lente progression vers le Dieu unique ou vers l'Etre, confirmant bien l'affirmation de Heidegger, à savoir que "ce n'est qu'à partir de la Vérité de l'être que se laisse penser l'essence du Sacré" [8], la région de l'être étant identique à la région du sacré, : "le Sacré, seul espace essentiel de la divinité qui à son tour accorde seule la dimension pour les dieux, ne vient à l'éclat du paraître que lorsque au préalable et dans une longue préparation, l'être s'est éclairci et a été expérimenté dans sa vérité" [9].

 

 

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Titien
Le couronnement d
’épines, 1542

 

« Un Être suprême, unique, éternel anime et régit l'organisme universel,

mais notre intellect seul en conçoit l'existence. »

 

Que nous enseignent ces éléments ? Tout simplement que l’on ne peut échapper au monothéisme en cherchant à savoir "comment être païen", comme beaucoup l'ont cru et, l'imaginent naïvement encore à la suite d'Alain de Benoist. Lié à un substrat traditionnel, le sens religieux ne peut se voir dépouiller des bases métaphysiques qui le précédèrent, or l'avènement du christianisme est le plus bel exemple de cette continuité métaphysique entre les fondements du paganisme qui préparèrent concrètement l’avènement du christianisme. Pascal voyait dans les lois païennes une imitation des lois de Moïse [Fr. 691-451 et 694-454]. La continuité est donc parfaite et c’est pourquoi les Provinciales firent dériver les lois françaises des lois païennes et les Pensées dériver les lois païennes des lois bibliques : autant dire qu’elles participent toutes, à des degrés divers, du même et essentiel Principe.

La religion même des païens, même si « les païens ne connaissent point Dieu » [Fr. 321-289 ] pour Pascal, et il pense à certains païens et à Épictète en particulier  – ont au contraire « connu Dieu », lui donnant de dire à le suite de saint Augustin : « quod curiositate cognoverunt » [Sermon 141, 2].

Le paganisme possède de la sorte, indéniablement, un caractère de « semences du Verbe » (semina verbi) ou de « préparation au Christ » (propedeutica Christi). Les racines de l’Église de Dieu s’inscrivent donc profondément dans l’héritage antique, elles sont, comme saint Augustin l’a si bien compris, «jam ab Abel justo» : «L’Église n’était pas absente des débuts du genre humain» (Enar. in Ps. 118, 29, 9), thème qui sera repris par Grégoire le Grand, sachant que Prosper d’Aquitaine, contemporain d’Augustin, n’hésita pas à écrire que ce que la Loi et les prophètes réalisaient en Israël s’était toujours accompli pour l’ensemble des nations grâce à d’autres moyens (De vocatione omnium gentium, II, 53) : « Pourrait-on mettre en doute que tous les hommes, quelle que soit leur nation ou leur époque, qui ont pu plaire à Dieu, aient été distingués par l’esprit de la grâce divine ? Certes, autrefois, elle a été plus parcimonieuse et plus cachée ; néanmoins elle ne s’est refusée à aucune époque, toujours la même en efficacité mais différente en quantité, selon un des­sein immuable mais des modalités diverses. » [Trad. Les Pères dans la foi, Paris, 1993, II, p. 95]

La pensée de saint Augustin, rejoignait parfaitement celle de Justin, avec ses Semina Verbi,, affirmant que, dans le paganisme, des hommes étaient mystérieusement illuminés par le Verbe de Dieu. C’est ce que redira Léon le Grand :

« Ce qu’apporte l’Incarnation concernait le passé autant que le futur et aucun âge,

si reculé soit-il, ne fut privé du sacrement du Salut humain.»

(Sermon 3 sur la Nativité, nº 4).

 

 

Notes.

 

 

 

[1] On est surpris aujourd'hui, grâce aux recherches récentes, de voir à quel point cette distinction qui semblait fondatrice il y a peu de temps encore, n'obéit en réalité qu'à une convention de langage, tant il apparaît en effet, que les tendances monothéistes ou hénothéistes ont travaillé en profondeur la pensée païenne (Mésopotamie, Egypte, Iran, Grèce, Rome), et influencèrent très fortement la religion originaire des hébreux en l'orientant vers un pur monothéisme, tant est si bien que Nilsson écrit : "le monothéisme païen a bien préparé le terrain du christianisme". (cf. Lumière sur le paganisme Antique, A. Neyton, Ed. Letouzey, 1995). A ce titre, la thèse d’Alain de Benoist qui en critique néanmoins les effets, soit d’une distinction entre christianisme et paganisme portant sur la notion de création, est bien résumée dans les lignes suivantes : « En s'implantant en Europe, au sein d'une culture qui, lorsqu'il apparut, avait déjà derrière elle deux ou trois mille ans d'existence, le christianisme a puissamment contribué à la transformer. Il apportait en effet avec lui des nouveautés inouïes. D'abord l'idée dune humanité une, composée d'individus égaux pour l'essentiel, car tous dotés d'une âme en égale relation avec Dieu. Puis la distinction, empruntée aux Hébreux, entre un être incréé, nécessaire et parfait, et un être créé, contingent et imparfait. Posés comme radicalement distincts, le monde et Dieu devaient dès lors être pensés séparément. Le monde perdait du même coup son autosuffisance et sa qualité d'être: non seulement il n'était plus intrinsèquement le lieu du divin mais, étant imparfait, il pouvait légitimement être arraisonné dans l'espoir d'être rendu meilleur. Désacralisé, l'existant tel qu'il est, le Tout-Un (hen kai pan) se trouvait assujetti à un devoir-être. S'y ajoutait la notion d'un salut qui, comme le disait Théophile d'Antioche, ne pouvait plus reposer sur le rite, mais jouait avant tout un rôle de compensation: consoler l'individu de son appartenance à ce monde imparfait. S'y ajoutait encore une conception de l'histoire comme création continuée et finalisée, c'est-à-dire comme système irréversiblement orienté vers le futur. Et enfin l'idée de péché, bien distincte de celle de faute ou d'erreur, assortie de celle d'une corruption originelle, héréditaire. Ces idées nouvelles ont contribué à faire de l'Occident ce qu'il est progressivement devenu: un monde étranger à lui-méme. Dès la fin du II et le début du III siècle, toute une "Aufklärung chrétienne" s'est en outre développée sur la base d'une théologie du Logos, introduisant dans la religion un principe de rationalité éthique et d'émancipation qui allait créer les circonstances de l'éclosion de la modernité. » (Le Christianisme, Nouvelle Ecole, n° 52)

 

[2] ( Gen., I, 1), Bible de Jérusalem, DDB, 1990.

 

[3] Aristote, Organon, V, Les Topiques, Vrin, 1987.

 

[4] P. de La Briolle, La Réaction païenne, vol II, 1934.

 

[5] Le Nouveau Testament, T. B. S., 1988.

 

[6] P. Grimal, La civilisation romaine, Arthaud, 1960.

 

[7] Saint-Cyran, La Somme des fautes et faussetés capitales contenues en la Somme théologique du P. François Garasse, 1626. C’est dans ce gros ouvrage, qui en un seul volume assemble quatre tomes, que Saint-Cyran reproche à Garasse d’avoir « perverti les principales maximes de l’éthique, de l’économique, de la politique, non seulement de ceux qu’on a nommés sages parmi les païens, mais aussi des chrétiens ».

 

[8] M. Heidegger, Lettre sur l'humanisme, Aubier, 1980.

 

[9] Ibidem.

 

 

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samedi, 29 novembre 2008

RÉACTIONS À LA RÉPONSE DE ZAK À JUAN ASENSIO

Par Zak

 

 

 

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« La domination ontologique de l’horreur est inscrite de façon générique

en chaque être depuis la rupture adamique »

 

 

 

 

 

 

Nous avions voulu, dans notre précédente réflexion portant sur la notion de « virtualité », proposer une interrogation sur la notion d’authenticité en convoquant, à la fois les outils de la métaphysique classique et ceux de l’anthropologie chrétienne. Notre petit texte a suscité, à notre surprise, un nombre suffisamment significatif et important de commentaires multiples et variés, pour que nous nous sentions encouragé de relever, puisqu’il ne nous apparaît pas utile d’insister sur ceux qui témoignèrent de leur intérêt à notre égard et que nous avons bien lus, ce que ce questionnement a pu recueillir comme réactions critiques.

 

 

On pourra bien évidemment tout d’abord sourire, très franchement, de l’ire colérique plutôt comique que provoqua notre initiative, ici ou là, et en particulier chez des esprits réduits et bavards soutenant une impossibilité formelle entre l’interrogation métaphysique et le christianisme, encore pénétrés d’un indigent apriorisme qui sont allés jusqu’à affirmer, sans crainte du ridicule, et comme s’y risquent encore seuls quelques positivistes attardés, qu’il n’était pas possible d’engager une question de nature philosophique si l’on accordait un crédit à l’enseignement de la Révélation[1].

 

 

 

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« La philosophie, c'est à dire l'amour de la sagesse,

n'est pas une chose et la religion une autre chose. »

(Saint Augustin, De vera religione)

 

 

 

L’énorme stupidité abyssale d’un tel affligeant discours qui relève des innombrables bêtises écrites dans les petits opuscules, écrits par des professeurs formatés, que l’on destine aux lycéens qui se préparent au baccalauréat, pourrait aisément être mise en lumière en dressant la très longue liste des philosophes et métaphysiciens chrétiens qui marquèrent de leur présence magistrale l’histoire de la pensée.

 

Mais cela serait trop facile pour deux raisons principales :

 

- Tout d’abord parce que tous les penseurs en Europe avant même l’avènement du christianisme, à de très rares expressions près, furent des croyants, païens ou chrétiens, fortement attachés à leur religion et parfois, comme Jamblique, adeptes des cultes mystériques ;

 

- Deuxièmement parce que c’est toute la métaphysique, toute l’histoire de la philosophie elle-même, qui a sa source dans un fondement religieux placé à la base du questionnement dont on sait qu’il prit naissance précisément avec Parménide et son fameux « Poème sur la nature » (Peri Physeos) où, dans cet instant matinal et natif de l’interrogation fondamentale, conduit par la Déesse, il s’approcha de l’Être, qui se dévoila comme un don et lui fut délivré comme un préconcept transmis par la divinité [2].

 

Difficile de faire plus religieux, on le constate, en ce qui concerne le domaine originel de la philosophie !

 

Mais ceci n’a rien d’exceptionnel puisque c’est l’ensemble de la pensée grecque qui fut encadrée dès ses premiers pas par la fonction essentielle des personnages divins - Themis, Dikè, les Moires – des présocratiques jusqu’à Platon et Aristote puis, plus encore chez les néoplatoniciens dont beaucoup furent chrétiens (celui connu sous le nom de Denys l’Aréopagite en est l’exemple par excellence), personnages divins accompagnant le questionnement à l’égard de la sagesse. A ce titre, le nom même de « philosophie », désigne bien cette « Sophia » aimée que les latins désigneront comme « Sapientia », ce qui fera dire à Cicéron que la pensée philosophique est « la science des choses divines et humaines et des principes qui les fondent ».

Comme l’expliquera Jean Daniélou dans son étude parue en 1944, Platonisme et théologie mystique, cette approche conduira saint Augustin, très marqué par le néo-platonisme, a réconcilier les « idées éternelles » avec l’Evangile suivi en cela par Théodoric de Chartres, Dominique Gundisalvi, Duns Scot, ou Giordano Bruno,  (saint Thomas d’Aquin faisant de même plus tard avec l’aristotélisme), se souvenant que dans son Apologie de Socrate Platon déclarait : «  je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », démontrant ainsi que la sagesse philosophique consiste d’abord à se reconnaître ignorant en avouant la limite de la raison et des facultés humaines pour atteindre le domaine, inaccessible, de la Vérité [3].

 

 

Toutefois il nous faut faire justice, par delà les invraisemblables incohérences déjà signalées, à un truisme naïf foncièrement ridicule, toujours issu des manuels destinés aux classes du secondaire et que l’on recrache sottement, consistant à soutenir que « philosopher », vaniteuse et bien ambitieuse expression au demeurant pour les cancres ignorantins qui la manipulent sans intelligence, consisterait à « inventer » des concepts et faire surgir de sa pensée de la nouveauté. Rien que ça ! Or, telle est bien l’une des plus aberrantes et insignifiantes idées participant de la piètre vision deleuzienne vidée de sens et de fondement, aimant à roucouler son éternel credo au sujet du philosophe « amant du concept ». Deleuze lui-même, dont on n'oubliera pas qu’il s'est donné la mort de façon brutale le 4 novembre 1995, déclarait dans son ouvrage « Les conditions de la question : qu'est-ce que la philosophie? » : « La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas. C'est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts, mais surtout de les créer. » Outre que tout le monde n’est pas Deleuze, et que peu d’individus sont en mesure d’éventuellement "générer du concept", il y a dans cette vue un pseudo raisonnement qui joue sur les éléments de la pensée réflexive d’une manière toute hégélienne, laissant dans l’ombre un présupposé non interrogé de la vieille doxa deleuzienne qui trouve son inspiration chez Marx et Nietzsche : le rôle de la philosophie ne consiste plus à contempler le monde mais à le changer, à l’interpréter. Dans Différence et répétition, par exemple, Deleuze reprochera, de façon très marxiste finalement, à la dialectique hégélienne sa manière abstraite de concevoir le changement qui la rend incapable de penser le mouvement réel des choses.

 

heidegger_denken[1].jpgAussi Deleuze s’écartera foncièrement de Heidegger, en s’y opposant, critiquant son approche fondée sur l’authenticité, tel que le « Dasein » doit l’expérimenter. Et c’est bien là où réside une opposition radicale, entre l’utopie deleuzienne fondant ses vains espoirs évolutifs et progressistes en la création permanente de la nouveauté conceptuelle, et la position heideggerienne, beaucoup plus en accord avec l’intuition matinale parménidienne, et dont nous n’hésitons pas à dire que nous la reconnaissons comme supérieure et beaucoup plus respectueuse de la nature même de ce qu’est l’exercice philosophique véritable, consistant à nous préparer à répondre à un appel qui nous révèle, dans un saisissement inattendu et non volontaire, "l’Être" dans la perfection de sa donation originelle.

De la sorte, pour la philosophie exigeante consciente de l’appel ontologique, l'avènement de la Vérité réintroduit la métaphysique là où le nietzschéisme deleuzien, par un subjectivisme dérisoire et fort moderne, l'avait chassée en s'imaginant être en mesure de créer du "concept". En effet, ce qu’avait tragiquement oublié la non pensée moderne, l’Etre est une nécessité impérative à l’intérieur de laquelle nous sommes placés, nous ne le créons pas. C’est pourquoi à la question de savoir « qu’est-ce que penser ? », Heidegger répondit en 1955 par une autre question beaucoup plus juste et fondamentale : « qu'est-ce que l'Être ? » Ainsi, la question « qu’appelle-t-on penser ? » signifie plutôt : qu’est-ce qui nous incite à penser ? qu’est-ce ce qui nous appelle à penser ? qu’est-ce qui nous donne à penser ? Et ce qui donne le plus à penser, c’est le « Penser » lui-même : das Bedenkliche. Heidegger pourra donc affirmer, ruinant définitivement les présupposés évolutionnistes et subjectivistes si caractéristiques du nihilisme philosophique contemporain : « A l’aube profonde du déploiement de son être, la pensée ne connaît pas le concept » [4]

 

 

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« A l’aube profonde du déploiement de son être,

la pensée ne connaît pas le concept »

 

 

 

 

Nous nous attarderons un instant également, ayant déjà dit notre opposition à leur discours et le rejet que nous ressentions face à leur méthode de dénonciation, sur les profondes confusions théoriques, à nos yeux, des frères républicains consanguins Qu'est-ce qu'un français de souche? adeptes de « l’inessentiel » et d'un certain matérialiste, qui vinrent clamer leur incompréhension des mécanismes propres au spectacle moderne au prétexte de ridiculiser anonymement un auteur, s’imaginant missionnés pour sauver le monde du péril de la domination réactionnaire technocratique biocybernétique sans comprendre leur profonde participation à cette même domination dont ils ne sont que le pôle négatif et grimaçant inclus dans ce même spectacle qui, aujourd’hui comme hier, a depuis longtemps intégré sa critique.

 

 

 

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« La lutte conduite sur la base du vieux combat de dénonciation des extrêmes

n’est, en dernière instance, qu’un amusement pénible

qui ne sert qu'à régénérer un système qui ne connaît plus de mouvement négateur. »

 

 

Ces étranges personnages épidémiologiques ne comprennent pas, comme, pourtant, le disait déjà le texte de la brochure De la misère en milieu étudiant, que : « la critique radicale du monde moderne doit avoir maintenant pour objet et pour objectif, la totalité. » En effet, la critique, si elle doit s’exercer, est donc contrainte de se pencher sur le projet de la domestication totale, non en désignant encore et toujours, en retombant dans les mêmes pièges et ornières stupides, identifiant de façon erronée de prétendus agents de la réaction, discours ultra obsolète qui cache mal une totale incapacité analytique à appréhender la nature du système et de sa matrice, dans un schéma structurel passablement inopérant focalisé stérilement sur la désignation de l’adversaire principal situé, évidemment - grande révélation - à l’extrême. A présent à l’échelle mondiale, alors même que la domination ontologique est inscrite de façon générique en chaque être depuis la rupture adamique, la convergence est absolument réalisée entre la communauté du capital et sa critique, capital qui est devenu l’être social de l’espèce, dont la pérennisation est rendue possible grâce à l’instauration de la démocratisation, l’égalisation, et l’homogénéisation poussées à leur sommet, sachant que puisque le capital, par son idéologie libérale, s’est constitué en communauté globale il peut exercer sa domination sans partage en utilisant la démocratie et la République pour parachever la domestication, et qu’il n’y a rien qui ne puisse éviter de le servir en ne participant pas de son pouvoir, n’ayant nul besoin que quelques discours, qui tiennent d’ailleurs plus de l’incantation fantaisiste que du réel danger, viennent l’aider à renforcer son contrôle.

 

De ce fait, se faire le chantre des vertus républicaines et démocratiques en dénonçant les imaginaires adversaires de ces régimes, alors même que la démocratie est l’instrument par excellence de la soumission biologique et structurelle de l’espèce, [Marx disait de la démocratie qu’elle est « l'énigme résolue de toutes les constitutions bourgeoises »] , est donc le plus sur moyen, en collaborant au jeu spectaculaire et se vouant à la lutte contre des fantômes anecdotiques, d’asseoir le règne de la domination abstraite de la valeur en se transformant en laquais objectif de la domestication libérale.

 

Alors que la démocratie, telle qu'elle s'est constituée historiquement à des périodes décisives de l'histoire politique, de la Grèce du Ve siècle aux Républiques italiennes jusqu’à la Révolution française,  qui fut depuis toujours le vecteur idéal de la caste financière s'imposant de manière hégémonique comme la forme accomplie de domination réelle du capital sur la société, n’est plus menacée et par conséquent n'a plus à être défendue contre l'éventuel retour d'un phénomène totalitaire, même au prétexte d’un « pouvoir biocybernétique » qui, pour être plus efficace, n’a dans sa nature rien d’original ni de nouveau, faisant que ce combat n'est donc pas « progressiste » ou positif, mais absolument anachronique et régressif, c'est-à-dire réactionnaire. Déjà dans les années 1920, Bordiga, prévenait des ambiguïtés du slogan socialiste et républicain « la démocratie en danger » qui entraîna sur les champs de bataille des millions d’hommes qui se livrèrent une guerre criminelle, aussi inutile que vaine. La démocratie est une communauté illusoire, une communauté de la séparation parce qu'elle sanctionne politiquement, juridiquement et idéologiquement la soumission des hommes dans l'échange marchand où chaque individu, agissant pour lui-même, est devenu pour l'autre un représentant de la marchandise. La démocratie est donc actuellement "l'esprit" de la société, sa "religion".

Ainsi, si le nihilisme n’est que l'idéologie de soutient à la forme achevée de la domination, le prétendu reflet du mal dans lequel s’enferme les membres de la « Confrérie », nous assénant interminablement des injonctions sur la démocratie, la liberté, les Droits de l'Homme, réduisant concrètement l'horizon à l'alternative démocratie / totalitarisme, s'avère incantatoire et vain alors qu’il importe de démasquer le pivot du paradigme libéral pour montrer que son visage est multiforme, plastique et mouvant, utilisant pour son service l’ensemble des mécanismes trompeurs du champ politique pour mieux instrumentaliser, et son éloge et sa critique. La République, la démocratie, le totalitarisme et le marxisme ont permis l'universalisation du mode de production capitaliste, de sorte que la lutte conduite sur la base du vieux combat de dénonciation des extrêmes n’est en dernière instance qu’un amusement pénible, un travail contestable qui ne sert, d’une certaine manière, qu'à régénérer le système lui-même puisque le développement de la valeur a fini par cannibaliser les lois structurelles du système qui ne connaît plus de mouvement négateur.

La seule attitude authentique, c’est-à-dire authentiquement en rupture, est donc uniquement d’ordre supérieur, elle relève du spirituel et du transcendant.

A ce sujet, Augustin d’Hippone expliqua clairement que la « Question » porte sur la notion des "deux cités", des deux principes antagonistes depuis la Chute, dans la mesure où le monde est le lieu où se déroule depuis l’origine une incessante lutte entre deux volontés, deux projets antagonistes, où s’affrontent deux « voies », deux orientations aux perspectives radicalement différentes. Telle est l’authentique division toutes les autres étant factices et superficielles. C’est pourquoi, celui qui a compris que la seule extériorité critique est uniquement de nature spirituelle et qu’il n’y a pas, fondamentalement, de différence, de clan, de tendance dans la cité de la terre puisque toutes les forces possèdent la même et identique racine de désorientation viciée et corrompue, doit, alors qu’il est placé au cœur d’une confrontation métaphysique gigantesque qui voit s’affronter deux puissances irréconciliables, se positionner clairement en faveur de l’une ou l’autre des deux Cités, l’amenant, certes, à relativiser les gloires et puissances terrestres, mais surtout regarder les fausses luttes politiques ou idéologiques d’ici-bas comme vaines et stériles, dans la mesure où le combat véritable, l’unique combat, se mène contre « l’Adversaire », et non contre des mirages passagers au nom d’orientations politiques intramondaines.

 

 

Redisons-le, il ne peut y avoir qu’une seule communauté en ce monde, c’est celle des forces ténébreuses qui n’appartiennent à aucune communauté si ce n’est celle de l’abomination et de l’horreur ontologique. Le combat contre le mal est donc d’ordre métaphysique et spirituel : métaphysique car il touche à la nature pervertie de l’homme et à l’essence fétide de ce monde ; spirituel car il ne peut emprunter, et comme arme et pour finalité, que l’Absolu : « Il n’y a que deux cités, l’une criminelle descendant d’un homicide jusqu’à un homicide, […] et l’autre, sainte, fondée par celui qui mit sa confiance à invoquer le nom de Dieu. Voilà, en effet, quelle doit être l’unique occupation des membres de la Cité de Dieu, étrangers en ce monde pendant le cours de leur vie mortelle… » (S. Augustin, La Cité de Dieu, Livre XV, Ch. XXI.)

 

 

En conclusion, toutes ces réactions, parfois puériles, qui firent suite à la note : « Métaphysique de la virtualité », témoignent donc clairement de la tragique impasse dans laquelle se trouve enfermée une pensée indigente, totalement incapable d’affronter l’exigence ontologique, qui se contente de fonctionner en utilisant le slogan ou l’autocongratulation narcissique et le bavardage comme ultime recours face à sa tragique impuissance théorique. Mais au final rien d’étonnant, puisque tout ceci est relativement conforme au misérable niveau dans lequel croupit la modernité contemporaine désacralisée et son monde de toute façon condamné depuis l’origine à la déréalisation inessentielle, en raison de causes objectives qui conservent un pourvoir de nuisance terrifiant, utilisant, avec un art consommé, les êtres comme autant de marionnettes inconscientes afin qu’ils servent son nocturne objectif.

 

Rien n’était donc plus nécessaire que de se confronter à la notion d’inauthenticité en examinant l’essence de la virtualité. Comprendre et mettre à jour la réalité du lien secret et pervers qui unit ces deux notions, tel était, et reste donc, l’objet de notre réflexion.

 

 

 

Notes.

 

[1] On ne sera point trop cruel en relevant dans ce billet L'absence de question hautement fantaisiste publié sur un site naturiste que nous avions déjà incidemment évoqué, à l’intérieur des quelques lignes maladroites dont l’alacrité trahissait surtout un piteux dépit et qui se voulait une poussive et dérisoire réponse à notre texte, les réitérations d’un plaisantin écolâtre  se voulant philosophe mais possédant de curieux « soubassements » aprioriques, et qui n’hésita pas à proférer des affirmations sentencieuses - encouragé dans sa risible initiative par un hilarant cordonnier La haine du mouvement qui déplace les lignes jouant au singe savant qui ne cesse, à la moindre occasion, de crier furieusement du fond de son échoppe en lui imputant la responsabilité de l’arrivée au pouvoir à la tête de l’Empire du bien du candidat démocrate : « à bas Bush ! » -  composant son mot en l’accompagnant d’un babillage assez comique, puisque parlant ridiculement, dans son sabir, d’un : « cadre [pré-déterminé] », « des limites … qui renverraient infiniment à [elles-même] », expliquant « le [sous-bassement] chrétien supposé dès le départ» , et  le « thomisme vaguement [rebricolé] » , une nouvelle fois le « [sous-bassement] chrétien ne doit pas être atteint » , les  « fondements [inquestionnables] »  s’avouant comme « fondement [inquestionnable] ». - Ouf ! on est effectivement renversé, mais vraiment peu rassuré, par l’étalage d’une telle science orthographique génératrice de concepts.

[2] Cf. Couloubaritsis, L., du Peri Physeos, in Mythe et philosophie chez Parménide, Ousia, 1986.

 

[3] Les rapports entre néo-platonisme et christianisme sont très étroits; les néo-platoniciens connaissaient les chrétiens et certaines de leurs doctrines. En outre, des personnalités aussi importantes que des Pères de l'Eglise se sont tourné vers le platonisme, et la doctrine augustinienne comporte des composants éminemment platoniciens. Saint Augustin ne cachera d'ailleurs pas son immense dette envers les platoniciens dans la Cité de Dieu : il y affirme qu'ils sont proches du christianisme. Il reconnaît sans peine par exemple que les Libri platonicorum et le Prologue johannique, présentent une doctrine pratiquement identique. Ce parallèle entre des écrits platoniciens et le Prologue écrit par saint Jean, se remarque de même dans l’Introduction aux Confessions de saint Augustin, où Solignac cite Amélius évoquant une ressemblance entre le logos de saint Jean et le logos d'Héraclite :

- « Et tel était le Logos, par qui tout ce qui devient a été fait, tandis qu'il est lui-même éternel, ainsi qu'Héraclite l'a proclamé : et, par Zeus, c'est ce Logos, le Barbare (i.e. saint Jean) l'a reconnu, qui, étant établi au rang et à la dignité de principe, était en Dieu et était Dieu : par lui, tout absolument a été fait ; en lui ce qui a été fait, était, originellement vivant, vie et être ; et c'est ce même Logos qui est descendu jusque dans les corps et, ayant revêtu la chair, il est apparu comme l'homme, mais de telle sorte que, même alors, il montrât la majesté de sa nature ; et naturellement, après avoir été délié du corps, il est à nouveau divinisé et il est Dieu, comme il était avant d'être répandu dans les corps, dans la chair et dans l'homme. »

Rappelons qu’Augustin fut instruit de ces rapprochements par Simplicianus, et on trouve dans le livre VII des Confessions de l'évêque d'Hippone, une indication de sa lecture des Libri Platonicorum, affirmant que les textes se rapprochant de l'Evangile figurent en particulier dans les Ennéades de Plotin.

 

[4 ] Heidegger, M., Qu’appelle-t-on penser, PUF, 1992, p. 8.

 

 

 

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mardi, 30 septembre 2008

Lettre de Simone Weil à Déodat Roché sur le Catharisme




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Stèle commémorative du bûcher de Montségur
inaugurée en 1960
par la
Société du Souvenir
et des Etudes
Cathares
fondée par Déodat Roché


 

 

 

Simone Weil

(1909 — 1943)

simone_coat.gifJe viens de lire chez Ballard votre belle étude sur l’amour spirituel chez les cathares. J’avais déjà lu auparavant, grâce à Ballard, votre brochure sur le catharisme. Ces deux textes ont fait sur moi une vive impression.

Depuis longtemps déjà je suis vivement attirée vers les cathares, bien que sachant peu de choses à leur sujet. Une des principales raisons de cette attraction est leur opposition concernant l’Ancien Testament, que vous exprimez si bien dans votre article, où vous dites justement que l’adoration de la puissance a fait perdre aux Hébreux la notion du bien et du mal. Le rang de texte sacré accordé à des récits pleins de cruautés impitoyables m’a toujours tenue éloignée du christianisme, d’autant plus que depuis vingt siècles ces récits n’ont jamais cessé d’exercer une influence sur tous les courants de la pensée chrétienne ; si du moins on entend par le christianisme les Églises aujourd’hui classées dans cette rubrique. Saint François d’Assise lui-même, aussi pur de cette souillure qu’il est possible de l’être, a fondé un Ordre qui à peine créé a presque aussitôt pris part aux meurtres et aux massacres. Je n’ai jamais pu comprendre comment il est possible à un esprit raisonnable de regarder le Yahvé de la Bible et le Père invoqué dans l’Évangile comme un seul et même être. L’influence de l’Ancien Testament et celle de l’Empire Romain, dont la tradition a été continuée par la papauté, sont à mon avis les deux causes essentielles de la corruption du christianisme.

Vos études m’ont confirmée dans une pensée que j’avais déjà avant de les avoir lues, c’est que le catharisme a été en Europe la dernière expression vivante de l’antiquité pré-romaine. Je crois qu’avant les conquêtes romaines les pays méditerranéens et le Proche-Orient formaient une civilisation non pas homogène, car la diversité était grande d’un pays à l’autre, mais continue ; qu’une même pensée vivait chez les meilleurs esprits, exprimée sous diverses formes dans les mystères et les sectes initiatiques d’Égypte et de Thrace, de Grèce, de Perse, et que les ouvrages de Platon constituent l’expression la plus parfaite que nous possédions de cette pensée. Bien entendu, vu la rareté des documents, une telle opinion ne peut pas être prouvée ; mais entre autres indices Platon lui-même présente toujours sa doctrine comme issue d’une tradition antique, sans jamais indiquer le pays d’origine ; à mon avis, l’explication la plus simple est que les traditions philosophiques et religieuses des pays connus par lui se confondaient en une seule et même pensée. C’est de cette pensée que le christianisme est issu ; mais les gnostiques, les manichéens, les cathares semblent seuls lui être restés vraiment fidèles. Seuls ils ont vraiment échappé à la grossièreté d’esprit, à la bassesse du cœur que la domination romaine a répandues sur de vastes territoires et qui constituent aujourd’hui encore l’atmosphère de l’Europe.

Il y a chez les manichéens quelque chose de plus que dans l’antiquité, du moins l’antiquité connue de nous, quelques conceptions splendides, telles que la divinité descendant parmi les hommes et l’esprit déchiré, dispersé parmi la matière. Mais surtout ce qui fait du catharisme une espèce de miracle, c’est qu’il s’agissait d’une religion et non simplement d’une philosophie. Je veux dire qu’autour de Toulouse au XIIe siècle la plus haute pensée vivait dans un milieu humain et non pas seulement dans l’esprit d’un certain nombre d’individus. Car c’est là, il me semble, la seule différence entre la philosophie et la religion, dès lors qu’il s’agit d’une religion non dogmatique.

 

deodat roché photos.gif Une pensée n’atteint la plénitude d’existence qu’incarnée dans un milieu humain, et par milieu j’entends quelque chose d’ouvert au monde extérieur, qui baigne dans la société environnante, qui est en contact avec toute cette société, non pas simplement un groupe fermé de disciples autour d’un maître. Faute de pouvoir respirer l’atmosphère d’un tel milieu, un esprit supérieur se fait une philosophie ; mais c’est là une ressource de deuxième ordre, la pensée y atteint un degré de réalité moindre. Il y a eu vraisemblablement un milieu pythagoricien, mais nous ne savons presque rien à ce sujet. À l’époque de Platon il n’y avait plus rien de semblable, et l’on sent continuellement dans l’œuvre de Platon l’absence d’un tel milieu et le regret de cette absence, un regret nostalgique.

Excusez ces réflexions décousues ; je voulais simplement vous montrer que mon intérêt pour le catharisme ne procède pas d’une simple curiosité historique, ni même d’une simple curiosité intellectuelle. J’ai lu avec joie dans votre brochure que le catharisme peut être regardé comme un pythagorisme ou un platonisme chrétien ; car à mes yeux rien ne surpasse Platon. La simple curiosité intellectuelle ne peut mettre en contact avec la pensée de Pythagore et de Platon car à l’égard d’une telle pensée la connaissance et l’adhésion ne sont qu’une seule opération de l’esprit. Je pense de même au sujet du catharisme.

Jamais il n’a été si nécessaire qu’aujourd’hui de ressusciter cette forme de pensée. Nous sommes à une époque où la plupart des gens sentent confusément, mais vivement, que ce que l’on nommait au XVIIIe siècle les lumières constitue – y compris la science — une nourriture spirituelle insuffisante ; mais ce sentiment est en train de conduire l’humanité par les plus mauvais chemins. Il est urgent de se reporter, dans le passé, aux époques qui furent favorables à cette forme de vie spirituelle dont ce qu’il y a de plus précieux dans les sciences et les arts constitue simplement un reflet un peu dégradé. C’est pourquoi je souhaite vivement que vos études sur les cathares trouvent auprès du public l’attention et la diffusion qu’elles méritent. Mais des études sur ce thème, si belles qu’elles soient, ne peuvent suffire. Si vous pouviez trouver un éditeur, la publication de ce recueil de textes originaux, accessible au public, serait infiniment désirable.

S. Weil, Lettre à Déodat Roché de 1941. Cf. Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1962, p. 66.

 

 

 

 

 

18:39 Publié dans Philosophie, Réflexion | Lien permanent | Commentaires (65) | Tags : littérature, philosophie, réflexion, religion, simone weil |  Imprimer | | | | | Pin it!