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jeudi, 27 août 2009

Qu’est-ce que la «Tradition» ?

 

Eclaircissement au sujet des éléments spirituels,

historiques et religieux,

 constitutifs de la sainte Tradition chrétienne

 

 

 

 

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Abel offrant à l'Eternel son sacrifice 

 

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Dès l’origine il n'y a pas une Tradition,
mais deux « traditions », deux cultes,
ce qui signifie deux religions,
l’une naturelle reposant uniquement sur l’homme,
l’autre surnaturelle plaçant toutes ses espérances
en Dieu seul et en sa Divine Providence.
TomasoOrnateCrucifix30ES586.jpg

borella-guenon.jpgBénéficiant d’un usage devenu quasi classique, en particulier grâce aux efforts de l’ésotériste René Guénon (1886-1951)  [1], bien que sa place est, comme il se doit, éminente chez les catholiques fidèles à l’enseignement de l’Eglise, on constate pourtant, avec regrets, qu’aucune expression, aucun mot, aucune appellation ne donne lieu aujourd’hui à plus de contresens, d’affirmations erronées et d’incompréhensions que celui de « Tradition ». Il  faut reconnaître que son emploi, souvent de manière inexacte et inflationniste, à présent si courant en divers milieux, ne favorise guère la clarté du sujet, et une somme conséquente d’absurdités gigantesques constitue, hélas ! son environnement sémantique habituel caractéristique.

 

Alors même que rien ne serait plus essentiel que de pouvoir préciser ce que signifie la Tradition en nos temps siimage001.jpg troublés et confus, il semble, paradoxalement, que l’on s’ingénie très souvent, par méconnaissance, ignorance, bêtise ou malveillance volontaire, qui sont allées jusqu’à tendre dernièrement à inférer au catholicisme traditionnel, par l’effet d’une profonde stupidité, son attitude de déférent respect vis-à-vis de l’apport des siècles et l’autorité du Magistère à une soumission mahométane face à la lettre du Coran, à rendre plus obscur encore ce qui devrait pourtant s’imposer à tous comme une évidence. De ce fait, les ambiguïtés successives s’accumulant d’une manière inquiétante, il nous apparaît donc nécessaire, en réaction face à cette situation, de dégager les grands principes qui président à l’essence de ce mot, et mettre en lumière les principaux fondements qui le sous-tendent.     

 

 

I. Sens étymologique et ecclésial du mot

 

murillo22.jpgAu sens étymologique, le mot Tradition est formé de « trans » (à travers) et de « dare » (donner). Il signifie donc littéralement : « Ce qui est donné par transfert ». Ainsi la seule idée qui est réellement incluse dans ses radicaux constitutifs est celle de translation, de livraison, de transmission, de passation, de transport, de legs. Le sens étymologique ne fait aucune allusion à la nature de ce qui est transmis. En somme, il désigne un véhicule dont il ignore le chargement. Il se contente de définir un certain mode d’acquisition des connaissances sans dire en quoi elles consistent. Il indique seulement comment on les reçoit. Mais quel est ce mode de réception ? C’est l’héritage. Ainsi, la Tradition, au sens étymologique, c’est le « legs du passé ».

 

Toutefois, dans la terminologie ecclésiastique, le mot Tradition ne s’applique plus à tout l’héritage du passé sans distinction de contenu. Il est réservé exclusivement à la partie de la Révélation divine qui n’a pas été consignée par écrit et qui s’est transmise oralement.

 

Toute Révélation en effet, peut laisser deux sortes de traces : une trace écrite qui vient s’ajouter à celles qui ont déjà éré consignées et qui formeront avec elle l’Ecriture Sainte, mais également une trace orale qui s’ajoute à la Tradition, car on recherchera et on recueillera évidemment les moindres vestiges des précieuses paroles divines. La reconnaissance de la Tradition comme deuxième source de la Révélation (la première étant l’Ecriture) est une caractéristique de l’Eglise catholique (et dans une mesure moindre de l’Eglise orthodoxe). Les écoles protestantes sont partagées sur ce chapitre ; les unes admettent une certaine tradition mais la limitent à quelques textes ; la majorité est hostile à la notion même de « tradition », à laquelle elle oppose l’adage ‘‘Sola Scriptura ’’.

 

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La Tradition chrétienne

ne se rattache pas à un ensemble de mythes

communs avec le reste de l ‘humanité,

mais est liée à une « Révélation ».

 

 

 

 

murillostaug.jpgAussi, est-il bon de donner quelques preuves de l’ancienneté de cette reconnaissance de la Tradition Apostolique, telle queGregorythegreat222.jpg l’entend l’Eglise catholique, ce que  Saint Augustin résume de cette façon : « Il y a beaucoup de choses auxquelles l’Eglise est fermement attachée et que l’on est autorisé, par conséquent, à regarder comme ordonnées par les Apôtres, bien qu’elles ne nous aient pas été transmises par écrit. » (De Bapt. V, 23-31). En effet, l'Eglise considère, à juste titre, puisqu’elle est l’assemblée fondée par le Christ qui bénéficie constamment de sa grâce, que la vérité chrétienne est donnée à la fois par la Bible et la Tradition qui trouve son expression normative dans les déclarations du Magistère. C’est ce que rappela avec fermeté le Concile de Trente:  « Le sacro-saint Synode oecuménique et général de Trente, légitimement assemblé dans le Saint-Esprit, constamment conscient du fait qu'il faut supprimer l'erreur pour préserver l'Evangile dans sa pureté au sein de l'Eglise, Evangile qui fut antérieurement promis par les prophètes dans l'Ecriture Sainte, entrevoyant clairement cette vérité et discipline qui, ayant été reçue par les apôtres de la bouche du Christ même ou communiquée à eux par la dictée du Saint-Esprit, suivant l'exemple des Pères, reçoit avec un égal sentiment de piété et d'honneur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont le même Dieu est l'auteur, ainsi que lesdites traditions, qu'elles concernent la foi ou les moeurs, comme ayant été dictées soit par la bouche même du Christ, soit par le Saint-Esprit, et préservées dans l'Eglise Catholique par une succession ininterrompue. » [Concile de Trente, 1545-1563, Session 4].

 

abraham_sacrifice.jpgDe la sorte, il convient de le souligner, le caractère original de la Tradition chrétienne vient du fait qu’elle ne se rattache pas à une terre, à unbaptism-Murrillo.jpg héritage symbolique particulier, à un ensemble de coutumes ou de mythes qui seraient communs avec le reste de l ‘humanité, mais est liée et dépendante d’une « Révélation » et d’un culte, transmis non par une civilisation, mais par une lignée, une descendance qui est celle des Patriarches, des Justes et des Prophètes aboutissant au Messie, par le mystère de l’Incarnation du Christ Jésus

 

Ainsi l’Eglise, société surnaturelle fondée par le Christ, est donc la gardienne de !’Écriture et de la Tradition qui sont les deux sources principales de la Révélation. C’est pourquoi, il est certain que si l’on donne une définition confuse de la Tradition, on fait de l’Eglise la gardienne d’une Révélation elle-même confuse. Il est, dès lors, plus que vital de bien comprendre ce que l’on doit entendre sous le nom de Tradition.

 

 

 

II. Qu’entend-t-on par « Révélation divine » ?

 

 

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 S’il est au monde, aujourd’hui,

une religion capable précisément de parler de la Tradition

et d’en présenter le contenu,

c’est le christianisme. Il n’y en a pas d’autres !

 

 

wgart_-art-d-domenich-adam_eve.jpgLa Révélation divine s’est manifestée en trois grandes phases. Il y eut d’abord une Révélation primitive qui fut reçueJGAG_402_23HLZ4ICDHT6_small.jpg par les Patriarches mais qui n’engendra aucune Écriture, puis une seconde Révélation qui donna naissance à l’Ancien Testament et, enfin, une troisième Révélation, celle du Messie, qui engendra le Nouveau Testament avec lequel la Révélation publique est close.

 

Chaque phase a vu apparaître une forme particulière de Tradition qui a véhiculé la partie non écrite de la Révélation et que l’Eglise, sous sa forme du moment, s’est attachée à conserver. En effet, tous les historiens de la Religion sont d'accord pour affirmer que l’Eglise, bien que sous des formes différentes, remonte aux toutes premières origines de l’humanité, donc au temps des toutes premières Révélations.

 

Puisque nous voulons définir la Tradition, nous devons donc nécessairement en saisir la chaîne dès le début et nous demander : dans quelles conditions précises  elle a pu ou non parvenir jusque nous ? De l’avis général des docteurs de l’Eglise, la Révélation faite par Dieu à Adam et aux patriarches qui lui ont succédée comportait quatre composantes essentielles : un Dieu, une Loi, un Culte et une Prophétie :

 

+ Un Dieu - Le Dieu de la Tradition est personnel, créateur et unique. Il est personnel, on peut avoir avec Lui un commerce ; Il n’est ni une force aveugle, ni une entité abstraite ; la religion primitive n’est pas panthéiste. Dieu est créateur ; Il n’a aucune force indépendante au-dessus de Lui ; Il est souverain maître de tout, donc créateur de tout. Dieu est unique ; il n’y a pas d’autre dieu que Lui ; la relation primitive n’est pas non plus polythéiste.

 

+ Une Loi - Elle est tacite ; c’est la règle de conduite mise au cœur de l’homme ; c’est la voix de la conscience ; c’est la loi naturelle ; elle n’est donc pas positivement révélée ; mais quand Caïn la transgresse, Dieu la rappelle explicitement ; elle est d’ailleurs complétée par des prescriptions diverses, comme par exemple le précepte de procréation.

 

+ Un Culte - La loi du sacrifice est universelle ; elle consiste à confesser devant Dieu son propre néant ; tel est le fondement du culte ; de non-sanglant qu’il était avant la chute, il est devenu sanglant depuis, puisqu’il s’y est ajouté la nécessité de l’expiation ; Abel a compris cela et non Caïn. Le culte de Caïn est une offrande d’action de grâce, c’est désormais insuffisant ; il n’est pas accepté par Dieu. Le sacrifice d’Abel est expiatoire et il va donc entrer dans la tradition divine comme ayant été accepté par Dieu.

 

+  Une Prophétie - On l’appelle le « Protévangile » ; en voici le texte. Dieu s’adresse au serpent après l’épisode de la tentation originelle. Le Protévangile est la pièce maîtresse de la Tradition primitive  : «Je mettrai des inimitiés (au pluriel dans le texte : inimicitias) entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité ; elle te brisera la tête et tu la mordras au talon.» (Genèse, III, 15).

 

III. Division en deux formes distinctes de la Tradition

 

baphomet11.gifAujourd’hui, cette prophétie s’est réalisée en partie ; nous savons que la postérité de la femme c’est le Christ et nousGreco_Annonciation.jpg en déduisons que la postérité du serpent, c’est l’Antéchrist. Dans les temps anciens, elle alimenta les méditations des hommes qui « marchaient avec Dieu », parce qu’elle résume l’histoire du monde ; beaucoup d’exégètes disent que cette prophétie a été donnée par Dieu pour soutenir l’espérance des premiers hommes, car elle formule l’espérance de la Rédemption. Les « hommes justes, il va sans dire, étaient de la sorte en attente impatiente de ce « brisement de tête » et de cette « morsure au talon ».

 

Le problème, c'est que les deux traditions portent le même nom (tradition), mais n’ont pas du tout le même contenu. Il faut impérativement pour dénouer cette difficulté, discerner entre les deux traditions, laquelle contient véritablement la "Tradition primitive" et laquelle est un rameau dévié.

 

La Tradition première, qui donc contenait oralement toute la Révélation, a été l’objet de très graves altérations. Il s’y est mêlé des traditions profanes, non révélées qui par conséquent ont fini par envahir, étouffer et effacer toute trace de vraie Tradition, c’est-à-dire de la Révélation divine. D'ailleurs l’Histoire de la Religion sur la terre, jusqu’à Abraham, n’est autre chose que celle des altérations successives de la Tradition primitive.

 

Ceci explique pourquoi s’il est au monde, aujourd’hui, une religion capable précisément de parler de la Tradition et d’en présenter le contenu, c’est le christianisme. Il n’y en a pas d’autres. Quand Guénon dit : «Le christianisme a oublié la Tradition, c’est l'Inde qui l’a conservée», il se trompe [2]. C’est exactement le contraire, en réalité. Toutes les religions païennes (et pas seulement l’hindouisme), ont quitté la ligne droite des jalons traditionnels avant Abraham et avant l’Ecriture. Elles ne possèdent donc, de la Tradition, que la version babélienne dont, justement, Dieu n’a pas voulu.

 

IV. Altération de la Tradition

 

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Toutes les religions païennes

ne possèdent de la Tradition,

que la version babélienne dont Dieu n’a pas voulu.

 

 

 

langues_babel.jpgLe corollaire obligé de la confusion et de la dispersion babélienne, c’est la vocation d’Abraham. Il n’y a plus d’autrenandi_the_mount_of_lord_shiva_eu55.jpg moyen, pour perpétuer la Vraie Religion, que de constituer un « peuple-citadelle » qui en soit le gardien. Mais de quoi ce peuple serait-il le gardien, s’il n’y a plus rien à garder ? Or, à la période du Déluge, l’apostasie était devenue générale et irréversible, il n’y avait donc plus rien à garder. Il fallait donc que Dieu reconstitue la Tradition première (ou sacerdotale primitive) ; il lui fallait procéder à une nouvelle Révélation qui serait la répétition de la première, il fallait tout refaire de rien.

 

Patiemment Dieu, comme nous le savons, de nouveau, se révèlera à Abraham, Isaac et Jacob, en vue de reconstituer la Tradition première qui était perdue.

 

C’est donc Moïse, après l’élection d’Abraham, qui sera chargé de recueillir la Révélation nouvelle par laquelle Dieu reconstituait la Tradition primitive oubliée. Mais, cette fois, la Révélation fut consignée par écrit : c’est l’Ecriture Sainte. En même temps, une organisation sacerdotale est créée, qui veillera entre autres fonctions, à la conservation littérale de l’Ecriture. Et les générations futures n’auront qu’à se louer de la rigueur avec laquelle cette conservation sera réalisée. Nous connaissons donc aujourd’hui la Tradition Patriarcale, non pas directement et oralement, mais par l’Ecriture.

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Ceux qui n’adhèrent pas à l’Ecriture, comme les hindous,

les bouddhistes, taoistes, polythéistes, etc.,

ne connaissent de la Tradition que ce qui en subsistait à Babel,

c’est-à-dire la partie profane, cosmologique et récente ;

la partie qui est sans valeur pour le Salut.

 

 

 

Comment savons-nous ce que Dieu a dit à Adam, puis à Noé ? Ce n’est certes pas par la Tradition puisqu’elle a été altérée et même oubliée. C’est pas l’Ecriture. Ceux donc qui n’adhèrent pas à l’Ecriture, comme c’est le cas des hindous, bouddhistes, taoistes, polythéistes, etc., ne connaissent de la Tradition que ce qui en subsistait à Babel, c’est-à-dire la partie profane, cosmologique et récente ; la partie qui est sans valeur pour le Salut ; c’est d’ailleurs pour cela qu’ils ignorent le Salut et qu’ils le remplacent par la « délivrance », terminologie si prisée par René Guénon.

 

V. La Tradition est double

 

shiva-ganesh-bronze-AT-B-147.jpgOr, il n'est pas indifférent de noter que si n'est quasiment jamais fait mention de la tradition hébraïque dans les écrits delcf_02.jpg Guénon ou de manière passablement anecdotique, c'est qu'il la considère comme relativement périphérique et non centrale vis-à-vis de la tradition orientale, ce qui n'est pas sans poser d'immenses et quasi insolubles problèmes théoriques puisque le judaïsme, ou plus exactement « l'Histoire Sainte » dont il est le témoin et le dépositaire de par une élection toute spéciale (« Histoire Sainte » à l'intérieur de laquelle est placé l'ensemble des bases de la foi chrétienne puisque s'inscrivant dans le plan général de la Rédemption), se veut et se présente comme dévoilant et expliquant l'histoire générale de l'humanité depuis le comment de la Création et le début des temps, possédant un dépôt d'une valeur et d'une éminence de Vérité à nulle autre comparable.

 

Dans ce cas il convient donc de savoir, question essentielle, laquelle des deux traditions, l'orientale ou, la judéo-chrétienne, est vraiment « originelle », "Primordiale", et quelle est celle qui n'est qu'un « rameau détaché » d'un tronc authentiquement primitif ?

 

 

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S’il n'est quasiment jamais fait mention

de la tradition hébraïque dans les écrits de Guénon,

c'est qu'il la considère comme relativement périphérique

et non centrale vis-à-vis de la tradition orientale…

 

 

 

cain-murdering-abel-vampire-art.jpgDès l’origine il y a donc, non pas une Tradition, mais deux « traditions », deux cultes, ce qui signifie deux religions,image003-full.jpg l’une naturelle reposant uniquement sur l’homme, l’autre surnaturelle plaçant toutes ses espérances en Dieu seul et en sa Divine Providence. La suite des événements n’aura de cesse de confirmer ce constant antagonisme, cette rivalité et séparation entre deux « voies » dissemblables que tout va en permanence opposer, les rendant rigoureusement étrangères et inconciliables.

 

Il n'est pas indifférent de relever l’analyse pertinente de saint Augustin (324-385) au sujet de ces « deux postérités » engendrant deux traditions et donc deux « Cités » absolument irréconciliables et antagonistes, deux « Cités » que tout oppose et sépare, fondées sur des principes radicalement divergents, travaillant à des objectifs totalement contraires, poursuivant des buts à tous égards dissemblables [3].

 

VI. La tradition mensongère

 

FrancMa1.jpgOn comprend mieux pourquoi, du fait qu'ils appartienent à la tradition déviée et pervertie qui a la haine de Dieu et de ses lois, les ennemis de l’Eglise attaquent toutes les institutions, matérielles et spirituelles : dogme, hiérarchie, sacrements, implantation territoriale, tout ce qui incarne la réalité de la présence de la société spirituelle fondée par Jésus-Christ, société qui est en horreur à Satan et à ceux qui lui sont, consciemment ou inconsciemment, soumis. La Tradition que protège l’Eglise est, comme il est aisé de le concevoir, l’objet d’attaques particulières animées par une féroce hostilité.

 

D’autres, plus perfidement, faussement catholiques, défendent une tradition mouvante, évolutive, changeante, alors que du point de vue dogmatique, la Tradition ne possède pas de véritable variabilité, car le changement ne peut avoir lieu que dans le sens de l’enrichissement : un enrichissement c’est-à-dire un processus qui ne comporte par d’éliminations. Quand une notion aura été une fois réputée traditionnelle par les autorités de droit avec les preuves d’apostolicité qui s’imposent, personne ne lui retirera plus jamais sa traditionnalité. Il s’agit donc d’un épanouissement de la même nature que celui du dogme avec lequel d’ailleurs il chevauche. Il n’y a pas d’épanouissement sans stabilité. Certains, qualifient donc la Tradition de « vivante », la soumettant à un processus naturel vital, c’est-à-dire à une alternance d’assimilations et d’éliminations, les unes provoquant les autres, tolérant d’elle qu’elle se débarrasse périodiquement d’un certain nombre d’éléments qui « ont fait leur temps » et qui seront remplacés par les nouveaux [4]. Voilà la Tradition devenue évolutive et le tour est joué. Il ne s’agira plus d’un épanouissement mais d’un tourbillon !

 

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L’Eglise est gardienne d’une Tradition

antagoniste de celle de Babel.

C’est même un des traits particuliers de l’Eglise,

que d’avoir été maintenue séparée

de la souche des fausses religions païennes.

 

 

evola.jpgRedisons avec force, que la Tradition des Apôtres forme, avec celle des Patriarches, un ensemble homogène qui constitue811-1.jpg précisément cette vraie « Tradition » dont l’Eglise est la détentrice.

 

Parallèlement à ce courant orthodoxe, il s’est créé un autre courant que l’on devrait appeler « pseudotraditionnel » et qui en diffère, évidemment, dans son contenu et dans son mode de constitution.

 

Le contenu de la « pseudo-tradition » n’est pas homogène ; il est composite. Il est fait de trois constituants, mêlés plus ou moins intimement. On y trouve des vestiges déformés de la Révélation Divine, comme par exemple les conceptions panthéistes et païennes. On y trouve des élucubrations humanitaires comme celles de la Tour de Babel. Et l’on y trouve des produits de la fausse mystique, c’est-à-dire de la mystique démoniaque qui est la source de la mythologie polythéiste.

 

 

02.jpgBref, cette pseudo-tradition véhicule, mêlées ensemble, toutes les productions de la religiosité naturelle. Quant à son mode de constitution, on peut dire que la pseudo-tradition est dans son droit quand elle prétend à la même ancienneté que la Vraie.

 

Elles ont toutes les deux le même point de départ qui est le jugement de Dieu sur les sacrifices d’Abel et de Caïn. La pseudo-tradition est aujourd’hui défendue, sous le nom de « tradition ésotérique », par des penseurs qui en font la source commune  fondée pour les religions non-chrétiennes.

 

Mais elle est sans fondement pour l’Eglise laquelle est gardienne d’une Tradition essentiellement antagoniste de celle-là. C’est même un des traits particuliers de l’Eglise, à toutes les époques, que d’avoir été maintenue séparée de la souche commune des fausses religions.

 

 

VII. La fallacieuse idée de l’évolution de la Tradition 

 

maistrecolour.jpgS’il était absolument nécessaire de rappeler ces définitions, c’est que nous assistons à une manœuvre qui tend à dénaturer et à transformer la vraie Tradition, en lui faisant perdre sa rigueur et en la rendant évolutive afin d’y introduire des éléments notionnels hétérodoxes.

 

Le christianisme, pensait Joseph de Maistre (1753-1821), sous-entendant évidemment le catholicisme, est le couronnement des religions, « La Religion » par définition, celle qui conduit à son maximum de profondeur l’exigence métaphysique universelle, celle qui recèle les mystères religieux ineffables malheureusement oubliés, celle qui « révèle Dieu à l’homme » [5].

 

 

De ce fait, la Vérité ne change pas, son expression, les modes de sa formulation peuvent sensiblement varier avec les époques, mais rien, absolument rien ne peut être modifié de l’essence sacrée et éternelle du saint et vénérable dépôt de la Foi, c’est pourquoi le Saint-Office le 3 juillet 1907, par le Décret Lamentabili, réprouva et condamna comme erronée, fallacieuse et hérétique la proposition : « La vérité n’est pas plus immuable que l’homme, elle évolue avec lui, en lui et par lui. » [6]

 

Pie_IX15.jpg

 

"Nos Prédécesseurs se montrèrent les défenseurs
et les vengeurs de l'auguste religion catholique,
ils n'ont jamais rien eu de plus à cœur que de découvrir et de condamner
toutes les hérésies et les erreurs contraires notre Foi divine,
à la doctrine de l'Église Catholique."

 

 

image-1.jpgSouvenons-nous de ce qu’écrivait Pie IX dans l’encyclique Quanta cura, déclarant en préambule, alors que les pernicieuses idées révolutionnaire menaçaient la Tradition de l’Eglise, en attaquant ses fondements, niant son authenticité et lançant les pires attaques à son encontre soutenant le caractère évolutif et progressif des dogmes et de la Foi :

 

- « Nos Prédécesseurs se montrèrent les défenseurs et les vengeurs de l'auguste religion catholique, de la vérité et de la justice : soucieux, avant tout, du salut des âmes, ils n'ont jamais rien eu de plus à cœur que de découvrir et de condamner par leurs très sages Lettres et Constitutions toutes les hérésies et les erreurs qui, contraires à notre Foi divine, à la doctrine de l'Église Catholique, à l'honnêteté des mœurs et au salut éternel des hommes, ont fréquemment soulevé de violentes tempêtes et lamentablement souillé l'Église et la Cité. C'est pourquoi Nos mêmes Prédécesseurs ont constamment opposé la fermeté Apostolique aux machinations criminelles d'hommes iniques, qui projettent l'écume de leurs désordres comme les vagues d'une mer en furie et promettent la liberté, eux, les esclaves de la corruption : ébranler les fondements de la religion catholique […] corrompre les âmes et les esprits, détourner des justes principes de la morale ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, en particulier la jeunesse inexpérimentée, la dépraver pitoyablement, l'entraîner dans les pièges de l'erreur, et enfin l'arracher du sein de l'Église catholique, voilà le sens de tous leurs efforts. » [7]

 

Il poursuivait ainsi :

 

« Ne cessez jamais d'inculquer aux fidèles que tout vrai bonheur découle pour les hommes de notre sainte religion, de sa doctrine et de sa pratique, et « qu’heureux est le peuple dont Dieu est le Seigneur » (Psaume 143). Enseignez que « l'autorité repose sur le fondement de la Foi Catholique » (Saint Célestin, Lettre 22 au Synode d'Éphèse) et « qu'il n'y a rien de plus mortel, rien qui nous précipite autant dans le malheur, nous expose autant à tous les dangers, que de penser qu'il nous peut suffire d'avoir reçu le libre arbitre en naissant ; sans avoir à rien demander de plus à Dieu ; c'est-à-dire, qu'oubliant notre Créateur, nous renions son pouvoir sur nous pour manifester notre liberté. » (Saint Innocent I, Lettre 29 au Concile Épiscopal de Carthage). N'omettez pas non plus d'enseigner que « le pouvoir de gouverner est conféré non pour le seul gouvernement de ce monde, mais avant tout pour la protection de l'Église » (Saint Léon, Lettre 156). »  [8]

 

Conclusion

 

 

murillo-2.jpgCeci explique pourquoi, alors que l'objet de la foi catholique s'appuie uniquement sur le dépôt contenu dans l'Ecriture et la Tradition confiée à l'interprétation de la Sainte Eglise, c'est positivement le péché des athées, c’est-à-dire l’orgueil, qui volontairement rejettent Dieu parce qu'ils ne veulent pas de maître [9], soutiennent sous couvert d’une chimérique évolution,  que le respect de la Tradition est une soumission mahométane chez ceux qui l’observent, et reproduisent ainsi sans s’en rendre compte par leur stupide attitude, équivalemment, le péché de Lucifer qui, voulant être autonome, refusa de se soumettre à Dieu.

 

Comme nos premiers parents qui, désirant être comme des dieux, voulurent connaître par eux-mêmes le bien et le mal,adam_eve_garden.jpg les hérétiques refusent de s’incliner devant l'autorité du Magistère et des actes de l'Eglise établie par Dieu, et rejettent ceux qui, pieusement, révèrent les déclarations de la sainte institution. Il est intéressant de noter que c'est également l’attitude des rationalistes, scientistes et autres modernes esprits qui, fiers de leur raison, ne veulent pas la soumettre à la Foi. C'est aussi le péché de certains faux chrétiens trop orgueilleux pour accepter l'interprétation traditionnelle des dogmes, les atténuent, les relativisent, les discutent et les déforment pour les harmoniser avec leurs médiocres exigences.


Un grand nombre tombent ainsi implicitement dans ce terrible et repoussant défaut, en agissant comme si les dons naturels et surnaturels dont Dieu les a gratifiés, étaient complètement leurs. Sans doute reconnaissent-ils parfois, du moins en théorie, que Dieu est leur premier principe ; mais en pratique, ils s'estiment démesurément comme si ils étaient eux-mêmes les auteurs des qualités qui sont en eux en ratiocinant, bavardant à l’excès, pérorant, jacassant, interprétant, tenant des propos superficiels et tordant les principes éternels de la Foi.  

 
Ils se complaisent ainsi indécemment dans leurs piètres qualités et leurs misérables mérites, comme s'ils en étaient les seuls auteurs, ignorant l’avertissement sage de Bossuet :

 

« L'âme se voyant belle s'est délectée en elle-même,

et s'est endormie dans la contemplation de son excellence :

elle a cessé un moment de se rapporter à Dieu : elle a oublié sa dépendance ;

elle s’est premièrement arrêtée et ensuite livrée à elle-même.

Mais en cherchant d'être libre

jusqu'à s'affranchir de Dieu et des lois de la justice,

l'homme est devenu captif de son péché » [10].

 

Notes.

 

 

[1] guenon.jpgRené Guénon a bénéficié d’un parcours initiatique et maçonnique plus que substantiel. Reçu le 25 octobre 1907 au sein de la Logezoom_B2-538.jpg Humanidad n° 240, ainsi que, le même jour, dans le Chapitre et Temple « I.N.R.I. » du Rite Primitif et Originel Swedenborgien, il se vit remettre des mains de Theodor Reuss (1855-1923) le cordon noir de Kadosh. Puis après avoir été élevé à la maîtrise, le 10 avril 1908, non sans suivre en parallèle une démarche Martiniste (c’est Phaneg, de son vrai nom Georges Descomiers (1867-1945), qui le fera Supérieur Inconnu lui donnant une chartre de délégué général pour le Loir-et-Cher) qui s'acheva par sa consécration épiscopale par Fabre des Essarts (1848-1917) sous le nom de « Palingenesius d’Alexandrie », en tant qu'évêque de l'église gnostique fondée par Jules Doinel (1842-1902), n’hésitant pas à s’engager dans la création d'un Ordre Rénové du Temple. En 1912 ’il sera accepté comme maître maçon dans la Loge Thébah travaillant au Rite Ecossais Ancien et Accepté sous les auspices de la Grande Loge de France, Loge qu’il fréquentera régulièrement jusqu’en 1917, où il s’éloignera de France pour enseigner comme professeur de philosophie à Sétif en Algérie.

 

 

[2] visites_5eC_inde_shiva1.jpgPour René Guénon, l'essence de la Tradition primordiale se retrouve de façon privilégiée dans la tradition hindoue qui est détentrice d'une source directe d'une incomparable pureté à l'égard des fondements premiers de la « Science Sacrée » d'origine non-humaine selon-lui, plaçant les autres traditions dans une sorte de situation de dépendance à son égard, comme il le déclare de manière catégorique et stupéfiante en affirmant La situation vraie de l’Occident par rapport à l’Orient n’est, au fond, que celle d’un rameau détaché du tronc .» (R. Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, 1è partie, chapitre 1.)

 

 

 

 

 

 

[3] C'est sans doute dans le livre XV de son ouvrage La Cité de Dieu, que saint Augustin, Père et docteur de l'Eglise, développera le plus complètement l'exposé de sa doctrine qui deviendra l'une des colonnes fondatrices de la théologie chrétienne en Occident.

 

[4] nave-VaticanII1.JPGLa grande argumentation des hautes instances vaticanes lors du dernier concile, était de poser un principe fallacieux, mais qui semblait quiJean-XXIII_Discours-ouverture.jpg aller de soi, à savoir que la quintessence de la Tradition, dans l’Église, était d’évoluer et de s’adapter toujours et toujours... sans doute comme les volutes de la fumée dans le vent de l’histoire ! Reconnaissons toutefois, malgré l’état d’esprit moderniste de certains passages contestables, l’excellence de ces lignes de la Constitution Dogmatique Dei Verbum : « La sainte Tradition et la Sainte Ecriture sont reliées et communiquent  étroitement entre elles, car toutes deux jaillissant d'une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu'un tout et tendent à une même fin… La sainte Tradition, porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l'Esprit Saint aux apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs... La sainte Tradition et la Sainte Ecriture constituent un unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l'Eglise. » (Constitution Dogmatique Dei Verbum, § 9,v.10).

 

[5] J. de  Maistre, Du Pape, liv. III, ch. I.

 

[6] « Veritas non est immutabilis plus quam ipse homo, quippe quae cum ipso, in ipso et per ipsum evolvitur ». DENZINGER, n° 2058,  Décret Lamentabili, 3 juillet 1907. L’Encyclique Pascendi dominici gregis parut deux mois plus tard, le 8 septembre 1907 ; elle condamnait le modernisme comme le renouvellement de nombreuses hérésies. Elle repoussait sa conception de l’expérience religieuse substituée à ces preuves, conception dans laquelle se confondent l’ordre de la nature et celui de la grâce.

 

[7] Quanta cura, Lettre encyclique de sa sainteté le Pape Pie IX, 8 décembre 1864.

 

[8] Ibid.

 

[9] C’est d'eux que parle le Psalmiste quand il dit : « L'insensé a dit en son cœur : il n’y a pas de Dieu » (Ps. XIII, 1).

 

[10] Bossuet, Traité de la concupiscence, ch. XI.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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mardi, 25 août 2009

Michel Onfray : l'histrion médiatique de la «mort de Dieu» !

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Portrait d’un produit dégénéré de l'ère du soupçon


 

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Pour l'"athéologue",
le croyant est à la fois stupide, pernicieux et criminel...

 

04-onfray.jpgL'antichristianisme n'est plus politique, comme sous la IIIe République, il est devenu culturel. La religion catholique, en particulier, fait l'objet de charges très violentes de la part de certains milieux (gauche extrême, homosexuels militants...), mais aussi d'intellectuels à la mode pour lesquels cela devient une spécialité. Un personnage assez répugnant se distingue, au sein de ce milieu par sa vulgarité : Michel Onfray.

Michel Onfray, qui professe une « athéologie militante », personnifie ce nouvel antichristianisme. Il a connu un véritable succès avec un Traité d'athéologie (Grasset) [1] qui s'est vendu à plus de deux cent mille exemplaires. VRP de ce bréviaire de la haine antireligieuse, il est devenu un familier des journaux à la mode et des plateaux de télévision.

I. Un pseudo-rebelle qui n'est qu'un serviteur du système

Onfray, plutôt que d'étayer son athéisme de façon philosophique, se livre à une attaque en règle contre les religions. Son combat est avant tout408px-Nietzsche_Olde_02.jpg une haine des monothéismes, le catholicisme ayant une place de choix. Pour l'"athéologue", le croyant est à la fois stupide, pernicieux et criminel. Il fait preuve à la fois d'une "haine de 'intelligence", d'une "haine de la vie", d'une "haine de la liberté", d'une "haine de la sexualité, des femmes et du plaisir", etc. Entre autres accusations : "En matière de science, l'Église se trompe sur tout depuis toujours" ; "[la religion monothéiste] fomente le mépris, la méchanceté" ; "le Vatican aime Adolf Hitler" ; "la Genèse défend 'esclavage", etc. Au milieu d'un fatras d'invectives, Jésus est qualifié d'"ectoplasme", et Paul de "voyageur de commerce hystérique". [2]

EmileCombes.pngIl apparaît que le livre d'Onfray, au-delà de son style écumant de haine, est truffé d'erreurs grossières. Sur le fond, on a affaire à un vulgaire vulgarisateur qui recycle et ripoline de vieilles lunes. Une telle démarche - c'est sa seule modernité - est formatée pour les médias : des slogans simplistes et un ton péremptoire. L'"athéologue" autoproclamé surfe ainsi sur des abîmes de crédulité et d'inculture qui auraient fait rougir le petit père Combes.

 

A propos de l’antichristianisme maladif, le père Maldamé explique : « Disciple de Nietzsche, M. Onfray a manifestement un adversaire principal. S'il attaque le monothéisme et cite ses trois grandes formes religieuses, M. Onfray vise essentiellement le christianisme qu'il a connu dans la version du catholicisme de la tradition française. Tel est l'ennemi qu'il combat vigoureusement. D'une certaine manière les références au judaïsme et à l'islam, fort limitées dans l'information et l'attention, ne sont là que pour dire qu'il n'est pas l'ennemi d'une seule tradition, mais de toute pensée monothéiste. Son mépris s'adresse principalement aux chrétiens. Dans le développement de sa polémique, M. Onfray est aveuglé par le mépris. Il ne prend pas en compte ses adversaires au sérieux. Il ne les écoute pas ; il ne les lit pas vraiment ; il se contente d'idées reçues qui ne sont jamais exposées pour elles-mêmes ni examinées avec le minimum de rigueur que l'on demande à des étudiants : lire un texte, l'analyser selon sa nature, le situer dans son contexte, le placer dans une tradition... L'antichristianisme de M. Onfray veut se justifier par un discours empli d'erreurs. » [3]

C'est justement cela qui est inquiétant : cette ignorance crasse sur le religieux qui est la marque de notre époque et dont se nourrit grassementbaumier.jpg l'antichristianisme. On peut dire n'importe quoi sans faire broncher personne (ou presque). Du coup, n'importe quelle sottise prononcée sur un ton docte peut paraître crédible aux heures de grande écoute. L'antichristianisme ne se nourrit pas que d'ignorance naïve, mais aussi de préjugé tenace. Le malheur du catholicisme, c'est qu'on croit le connaître. Parce qu'il fait encore partie du paysage, qu'il rappelle des souvenirs d'école privée et de profession de foi, il semble, par cet effet décalé de la mémoire, encore familier à une majorité de Français. Il entre là-dedans des sentiments complexes : une nostalgie sourde, une attente déçue et inavouée, tout comme une culpabilité persistante mêlée de rancœur douloureuse. D'où une montée de mépris, parfois, pour ce qu'on s'imaginait fort comme un juge et qu'on peut aujourd'hui couvrir de crachats si facilement.

Pour René Rémond, "cette violence illustre la persistance d'un héritage historique, la mémoire d'un temps, pas si lointain à tout prendre, où l'Église était en mesure de s'opposer à l'évolution des moeurs". Le catholicisme ne profite pas de la prime à l'exotisme dont bénéficient les religions orientales. (Son incroyable nouveauté ne nous apparaît plus, ou pas encore.) Il engendre toujours des réflexes conditionnés d'hostilité. Une vulgate de demi-intellectuel qui n'est déjà plus de mise chez des penseurs de première catégorie même s'ils sont agnostiques (comme Marcel Gauchet ou Régis Debray). Comme le constate René Rémond, moins le christianisme est puissant, plus il suscite d'"hostilités fantasmatiques".

Par-delà l'ignorance ou le préjugé, il y a parfois dans la haine à l'égard du christianisme un ressort qui n'est pas seulement d'ordre psychologique mais spirituel. "La haine du démon", comme l'écrit Michel De Jaeghere, ou le "nihilisme" dont parle Bernard Sichère, "la religion féroce de ceux qui ne croient en rien et qui veulent empêcher qu'on croie". Tout chrétien ne pourra que souscrire à ce point de vue conforme à l'Évangile, même s'il se gardera de réduire toute hostilité à de la haine démoniaque.

II. Michel Onfray : un enfant dégénéré de l'ère du soupçon

schopenhauer.jpgLe cas Onfray mérite d'être médité non par ce qu'il pense (un tas de poncifs), mais par ce qu'il révèle de notre époque. Cet écrivain, c'est sûr, n'est ni Marx ni Feuerbach, ni Nietzsche ni Schopenhauer, ni Freud ni Sartre. Plutôt un enfant tardif et dégénéré de l'ère du soupçon, un histrion médiatique de la "mort de Dieu". Loin de s'opposer à l'air du temps, il le flatte en jouant les rebelles. Mais il n'est qu'un serviteur du système, qui brosse l'hédonisme marchand dans le sens du poil.

Il y a une grandeur tragique chez Nietzsche, dans sa façon de prendre un risque personnel, de choisir "Dionysos" contre leMarx.jpg "Crucifié". Le penseur allemand fait penser à Kirilov, ce personnage des Possédés - de Dostoïevski - qui entretient un rapport de rivalité avec le Christ et qui, ne pouvant le supporter, sombre dans la folie. C'est le "drame de l'humanisme athée" que sondera le cardinal de Lubac.

Onfray, lui, ressemble comme un frère au "dernier homme" dont parlait Nietzsche dans son Zarathoustra, "méprisable" parce qu'ayant perdu tout sens de son propre dépassement. Le "dernier homme" devenu nietzschéen et qui professe un nihilisme de confort.

6a00d8341c65d453ef00e5536d3f748833-800wi.jpgQue ce soit dans la défense d'un hédonisme qui affadit la sexualité ou dans sa justification du clonage, l'auteur de L'art de jouir prend l'Histoire en roue libre. Ou plutôt ce qui tient lieu de substitut d'Histoire, c'est-à-dire la logique auto-justificatrice de la technique conjuguée au jeu des forces économiques. Là est sa dangerosité, derrière ses outrances de potache : il entend, avec quelques autres, donner une justification idéologique à l'avènement d'un monde monstrueux. Où l'homme, réduit à des chimères mythologiques, serait détruit de l'intérieur et recomposé par les manipulations génétiques. L'antichristianisme actuel s'inscrit dans l'horizon de cette grande "rupture anthropologique". Avec, sous-jacente, la question de l'homme : y a-t-il une nature humaine qui doit être respectée dans son être, ou celle-ci peut-elle être l'objet de tous les modelages culturels et génétiques ? La différence sexuelle est-elle une composante essentielle de l'humanité, ou une occurrence qui doit être sans conséquence sur l'organisation des sociétés ? Ce n'est pas un hasard si la revendication homosexuelle est le fer de lance de ce mouvement radicalement antichrétien.

Si anticléricaux et catholiques d'antan partageaient à peu près la même conception de la morale, les antichrétiens d'aujourd'hui remettent en cause radicalement la conception de l'homme issue du judéo-christianisme.

III. Un nihilisme à l'échelle de l'Europe

Par-delà l'"exception française" et le combat un peu désuet pour la laïcité, on assiste bien à un nihilisme à l'échelle de l'Europe - qui n'est pas séparable de la tentative utopique, et sans doute inconsciente, de notre continent, de "sortir de l'Histoire", après avoir subi le "sens de l'Histoire".

Phénomène lui aussi typiquement européen (à l'exception du Québec) : l'incroyance ; alors que le monde serait, paraît-il, en proie au "retour du religieux". Ici, au contraire, constate l'historien, "le phénomène de l'incroyance a pris de l'ampleur et interpelle les croyants".

Si ce sont d'éminentes personnalités catholiques (comme Schumann ou Monnet) qui furent à l'origine les promoteurs du projet européen, force est de reconnaître qu'en certaines occasions l'Europe politique participe aujourd'hui de ces "lynchages médiatiques" contre des catholiques qui n'ont que le tort d'exprimer leurs convictions. Le catholicisme romain va-t-il devenir le "bouc émissaire" de notre continent en mal d'identité et d'espérance ?

En tout cas, si l'Europe réagit contre cette spirale auto-destructrice et connaît une nouvelle renaissance, on peut parier que cela ne se fera pas sans le christianisme.

Sources:

 

Jean-Marc Bastière, L'Europe contre le christianisme, 2007.

 

Jean-Michel Maldamé o.p, Michel Onfray ou le dialogue impossible, 2005.

 

 

Notes.

 

[1] Extrait significatif : « Les trois monothéismes partagent par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l'intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d'un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l'obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l'au-delà, l'ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l'épouse et la mère, l'âme et l'esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré... » (Michel Onfray, Traité d'athéologie, Grasset, 2005).

[2] Deux ouvrages d'intellectuels catholiques, justement, entendent répondre à cette charge d'une rare violence : Irène Fernandez, dans Dieu avec esprit (Réponse à Michel Onfray), chez Philippe Rey, et Matthieu Baumier, dans L'anti-traité d'athéologie (Le système Onfray mis à nu), aux Presses de la Renaissance (voir entretien "Onfray s'attaque à un christianisme fantasmé !").

 

[3] Le père Jean-Michel Maldamé o.p., docteur en théologie, Doyen émérite de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse,804693-gf.jpg membre de l'Académie pontificale des Sciences, résume bien l’objectif de Michel Onfray : « Dans les invectives que M. Onfray adresse aux monothéismes, on ne peut pas ne pas remarquer la virulence avec laquelle il attaque saint Paul. Il prolonge ce que disait Nietzsche de celui qui a enraciné le message de Jésus dans l'hellénisme. Le procès est simple à instruire, puisque Paul lui-même reconnaît avoir une « écharde dans la chair » - expression qui a reçu bien des explications et qui reste difficile à interpréter, même si certains y voient une maladie... M. Onfray ne fait pas dans la nuance ; pour lui, il est clairement établi que Paul est un malade, et il nomme la maladie : « hystérie » et « impuissance sexuelle » (op.cit., p. 168). Du fait de cette maladie, Paul serait « incapable de mener une vie sexuelle digne de ce nom » (op. cit., p. 169). Le diagnostic est donc aussi arbitraire que sans appel. Or c'est à partir de cette maladie que toute la doctrine de Paul est interprétée. À l'école de Nietzsche, M. Onfray oppose Jésus et Paul, celui qui aime la vie et celui qui la hait. Il écrit à ce propos : « Paul de Tarse transforme le silence de Jésus sur ces questions en un vacarme assourdissant en promulguant la haine du corps, des femmes, de la vie » (op. cit., p. 165). Mais c'est la doctrine entière de Paul qui est dite par la métaphore de la maladie ; ainsi M. Onfray dit de l'évangélisation par Paul : « Partout il contamine. Bientôt la maladie de Paul gagne le corps entier de l'empire » (p. 173). »

 

Il poursuit : « Plus grave encore, M. Onfray dit que « Paul n'a lu aucun évangile de son vivant » (op. cit., p. 172). Utiliser cet argument est malhonnête, car nul n'ignore aujourd'hui que les évangiles ont été mis par écrit dans leur forme définitive après la mort de Paul. Il est aussi malhonnête, car c'est ignorer qu'après sa conversion Paul a rencontré à maintes reprises les apôtres qui furent les compagnons de Jésus depuis le baptême de Jean et qui furent témoins de sa résurrection. Paul est donc bien inscrit dans une tradition vivante ; même si sa position est différente de celle des autres apôtres, il est vraiment du nombre. Si pour M. Onfray Paul n'a pas lu les évangiles, c'est qu'il ne lisait pas ou si peu. Ainsi il met Paul au rang des ignorants : « La culture de Paul. Rien ou si peu [...]. Sa formation intellectuelle ? On ne sache pas qu'il ait brillé dans des écoles ou de longues études » (op. cit., p. 173). Voilà ce qui contredit ce que Paul dit de lui-même et de sa formation ; voilà ce qui manifeste l'ignorance de la richesse intellectuelle du judaïsme de l'époque et tout particulièrement de la rencontre entre le monothéisme juif et la culture grecque ; voilà surtout ce qui manifeste que M. Onfray n'a pas vraiment lu les lettres de Paul qui, certes, témoignent d'une grande passion, mais aussi d'une grande culture et d'une puissance intellectuelle hors du commun. Cette caricature de Paul est au service d'une thèse qui est dans tout le livre : le christianisme est l'ennemi de l'intelligence. »

(Jean-Michel Maldamé o.p, Michel Onfray ou le dialogue impossible, 2005. )

 

 

 

 

 

 

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dimanche, 23 août 2009

Nietzsche inspirateur du Sionisme

 

 

ou Zarathoustra à Jérusalem

zarathustra.jpg
« Le “nouvel Hébreu” sera l’homme nouveau […]
de stature majestueuse, il avancera vers son indépendance
sur la terre de ses ancêtres sous le ciel pur et divin de la renaissance,
la démarche altière et assurée comme l’antique Hébreu »
Jacob Cohen (1881-1960)
herzl01.jpg

 

« La jeunesse juive doit s’élever aux sommets de Zarathoustra,

là où règne un air pur et vif,

non seulement pour le plaisir esthétique,

mais aussi pour apprendre ce que signifiait être un homme libre. »

 

Israël Eldad

 

 

 

nie.jpgNietzsche, comme il a été démontré, voit dans le peuple juif le symbole de la puissance, en « opposition à tous les décadents ». Son admiration pour le judaïsme de l’époque biblique et pour celui de la Diaspora est bien connue. Sa répugnance à l’égard du judaïsme institutionnel, découle  simplement du fait que celui-ci a constitué le fondement historique du christianisme, qu’il en était arrivé, par l'effet d'une désorientation spirituelle et philosophique tragique, à mépriser.[1]

 

Ses réflexions sur le judaïsme et sur le peuple juif sont récurrentes dans la totalité de son œuvre. Dans La418px-Coat_of_arms_of_Israel_svg.png volonté de puissance, par exemple, il écrit à propos des Juifs : « L’instinct juif du “peuple élu”, toutes les vertus du monde lui appartiennent, le reste du monde n’est que son contraire ». [2] Ses déclarations contre les antisémites : "Les antisémites ne pardonnent pas aux Juifs d'avoir de l'esprit - les antisémites - autre nom des 'pauvres d'esprit' ", lui attirent, comme il est normal, la sympathie des milieux Juifs. Toutefois, ce que l’on ignore, c’est que l’influence nietzschéenne s’est très vite infiltrée profondément dans les principaux courants de la pensée juive, dans les idées politiques et le débat culturel, ainsi que dans la littérature et la poésie hébraïques contemporaines mais surtout, et en particulier, elle devint l'une des sources principales du Sionisme, faisant de Nietzsche une référence importante chez les intellectuels et militants Juifs à l'origine du mouvement nationaliste israélien.

 

 

 

nietzsche1864.jpg

 

 

La présence de Nietzsche dans le kibboutz n’est pas étonnante :

des « bataillons du travail »

où l’on lisait des chapitres entiers de Nietzsche

en passant par l’Hachomer Hatzaïr,

jusqu’au Cercle sioniste "Nietzsche"

tout ceci explique pourquoi

Nietzsche est aimé en Israël.

 

 

 

sionism.jpgDès l’apparition du mouvement de renaissance de l’État hébreu, à la fin du XIXe siècle, Nietzsche a particulièrement marqué les principaux précurseurs du sionisme, de gauche et de droite, religieux et laïques, pionniers des seconde et troisième vagues d’immigration. De toute façon, son hostilité au christianisme, son exaltation de la volonté, ne pouvaient que séduire les jeunes Juifs. Son influence se fait sentir chez les combattants du Lehi (en hébreu – sigle de Lohamé Hérout Israël : Combattants pour  la liberté d’Israël – groupuscule radical armé) ou chez les partisans du mouvement cananéen, jusqu’à la génération de la guerre d’Indépendance en 1948. Avec l’établissement de l’État d’Israël, le « nouvel Hébreu » nietzschéen devint le Sabra.

 

 

 

  I. L’homme nouveau du sionisme : le nouvel Hébreu

 

betar2.jpgIdéologie contemporaine, le sionisme tente de définir la notion « d’homme nouveau ». David Neumark (1886-1924) publie un premier essai en langue hébraïque sur l’oeuvre de Nietzsche : De l’Orient à l’Occident : Nietzsche – Introduction à la théorie de l’être supérieur [3]. De dix ans plus jeune que Ahad Ha’Am et l’un de ses familiers, Neumark, rabbin et philosophe, compte parmi les premiers disciples de Herzl. Il prend part au premier congrès sioniste. Un de ses projets est de façonner un « nouvel Hébreu » à l’image de « l’être supérieur » nietzschéen. Réuven Brainin écrit à ce propos : « Car la génération future ne sera ni faible ni chétive, ni brimée et maladive comme cette génération de nains. Ce sera une génération forte et vigoureuse, une génération de grands et de géants, qui saura insuffler de nouvelles forces, tant corporelles que spirituelles, une génération comme nous n’aurions pu nous l’imaginer, la génération des fils de “l’homme supérieur” [4]. » Neumark est le premier à traduire Übermensch par « homme supérieur » (en hébreu : Adam Elion). À ce propos, il est intéressant de noter que le livre kabbalistique du Zohar parle de « l’homme suprême » – en hébreu : Adam Ila’a – ce qui est pratiquement le même terme.[5] La terminologie nietzschéenne a légué un lexique conceptuel devenu familier dans une large gamme d’idéologies, qui constitue bien souvent la base commune de nombreux débats. Comment les philosophes des principaux courants nationalistes, religieux et culturels du judaïsme ont-ils interprété Nietzsche et comment l’ont-ils utilisé à leurs fins idéologiques et politiques ?

 

Friedrich Nietzsche.jpg
Nietzsche aspirait à élaborer de nouvelles Tables de la Loi.
Il a placé Dionysos face à Jésus crucifié
et institué son « surhomme »
comme l’héritier terrestre du dieu détrôné

 

 

 

327564867.jpgQuelles notions nietzschéennes (la volonté de puissance, « l’homme supérieur », la transmutation des valeurs, la morale des maîtres et la moraleil^etzel.jpg des esclaves, la révolte dans l’histoire) ont-ils choisi de mettre en valeur et lesquelles ont-ils délibérément choisi d’ignorer ? L’oeuvre nietzschéenne est composée, comme tout texte littéraire, de concepts philosophiques, de métaphores, d’archétypes et de mythes. Cette esthétique nietzschéenne constitue un ensemble de points de vue, de métaphores communes et de cristallisation culturelle, adoptés à un dosage différent par divers penseurs ayant participé à la construction de la nouvelle culture hébraïque.

 

Mais qu’est-ce qui, dans les textes de Nietzsche, exhorte à une lecture à ce point suggestive ? Il semble qu’ils constituent un espace verbal commun d’associations évocatrices qui a influencé maints milieux du nationalisme juif contemporain. Nietzsche a lui-même contribué à sa popularité par le fait qu’il écrivit, outre ses œuvres philosophiques per se, des textes poétiques, aphoristes, (presque) abordables à tout un chacun. L’œuvre nietzschéenne est radicale, tant par sa forme que par son contenu, et son mode d’expression métaphorique et symbolique incite à diverses interprétations et évoque différents mythes. Par contre, le contenu de sa « philosophie de la vie » (Lebensphilosophie), le volontarisme, la volonté, la vitalité et le mythe, a favorisé la radicalisation des positions dans les milieux qui désiraient sortir des sentiers battus pour en tracer un nouveau.

 

II. La séduction nietzschéenne en Europe

 

41190-004-A4299CD0.jpgLa publication des œuvres de Nietzsche dans les pays européens fut une puissante source d’inspiration à une époque où le positivisme prédominait dans les universités, ne laissant aucune place à l’intuition, à l’émotion et à l’imagination. Nietzsche fut un souffle d’air frais dans un climat où régnaient le pessimisme et la passivité, associés à un sentiment de stagnation. Ses exhortations « à s’affranchir des valeurs établies » se sont infiltrées dans l’image d’un ordre nouveau. Il n’est donc pas étonnant que ses opposants aient vu en lui un personnage démoniaque, l’émissaire du diable, le pionnier de l’immoralité et le symptôme de la décadence, comme le décrit Marx Nordau dans sa Dégénérescence, publiée en 1892 et traduite en russe un an plus tard. [6]

 

Les concepts nietzschéens ont servi de cadre intellectuel aux préoccupations psychologiques et esthétiques de l’époque. Le dualisme entre Dionysos et Apollon dans L’origine de la tragédie a stimulé la résistance au positivisme et à l’utilitarisme. L’élément dionysiaque servit de symbole aux besoins religieux, psychologiques et esthétiques et ouvrit la porte aux exigences les plus profondes de l’homme : l’âme et l’esprit. Les Symbolistes avaient su identifier l’art de la musique avec Dionysos, mais ils ne s’étaient pas aperçus que l’admiration de Nietzsche pour Wagner s’était peu à peu dissipée.

 

 

III. Nietzsche et les jeunes hébreux

 

kovno4.jpgLes poètes Saül Tchernikhovsky (1875-1943) et Zalman Schnéor (1886-1959) ont décrit dans leurs œuvres la révolte du mouvement des Jeunes Hébreux – menée par Berdichevsky et Ehrenpreis – préférant eux aussi « la vie aux livres ». Leurs écrits comprennent de nombreux éléments nietzschéens, empruntés pour la plupart au jeune Nietzsche qui considérait les mythes grecs et les hymnes de louange à la vitalité dionysiaque comme l’antithèse de la culture basée sur l’histoire qui paralysait l’Europe du XIXe siècle.

 

Dans Ha’Shiloah, Ahad Ha’Am n’avait publié que deux des poèmes de Tchernikhovsky. Cependant, en 1903, lorsque Klausner le remplace au poste de rédacteur en chef, Tchernikhovsky peut exprimer régulièrement ses positions vitalistes, en particulier le parallélisme existant entre les héros de la Grèce antique et ceux du judaïsme, Bar-Kokhba par exemple (Poèmes d’exilés, Face à la mer), ou publier de crispants hommages aux faux prophètes.  Face à la statue d’Apollon (1899) est le plus nietzschéen de ses poèmes. Vue sous cet angle, la phrase : « Puis ils l’attachèrent avec des bandes de phylactères » rappelle la lacération de la Thora par le héros du roman (jamais publié) de Berdichevsky.

 

En écrivant dans Sur les bords de la Seine : « Dieu est mort, mais l’homme n’a pas encore vu le jour », Schnéor n’était-il pas le plus nietzschéen des poètes de la renaissance hébraïque ? À l’instar de Berdichevsky et de Tchernikhovsky, on retrouve dans ses Tablettes cachées le rituel païen et la nostalgie de la beauté opposés à la culture des prêtres et des prophètes : « Que fais-tu ici, toi, le créateur de beauté ? Dans le coeur de ces marchands, jamais tu ne parviendras à allumer la flamme. » (L’apport). En ce qui concerne l’adoption de la théorie de « l’homme supérieur » par Schnéor, son poème J’ai compris est particulièrement intéressant : « La brume pour moi s’est dissipée, et le singe est devenu homme ». [7]

 

IV. Nietzsche et le renouveau juif

 

frishman.jpgBien que David Frishman (1859-1922), écrivain et critique, traducteur et partisan de l’esthétique, fût favorable à certains des idéaux du renouveau juif, il était foncièrement opposé au mouvement sioniste, alléguant que ce projet ne méritait pas d’être réalisé. Ainsi parlait Zarathoustra dans la traduction de Frishman fut publié pour la première fois en hébreu de 1909 à 1991. Frishman voyait dans l’œuvre de Nietzsche une Bible tardive qu’il considérait comme le Troisième Testament, suite logique de l’Ancien et du Nouveau. Fondamentalement, son intention ne divergeait pas de celle de Nietzsche, bien que l’objectif du Zarathoustra nietzschéen était de lutter contre l’éthique judéo-chrétienne en brandissant l’étendard d’une civilisation nouvelle.

 

Dans la traduction de Frishman, la dissonance de l’original se transforme en harmonie quelque peu trop classique. Pour des partisans de l’esthétique tel Frishman qui souhaitait remplacer le « vieux Juif » par son opposé, le « nouvel Hébreu », l’histoire du peuple juif devait être lue dans les textes de la Bible et non pas dans les annales de la Diaspora.[8]

 

Le premier poème de Jacob Cohen (1881-1960), poète, dramaturge et traducteur, fut publié en 1901 dans la revue Notre génération dirigée par Frishman. Cohen aspirait à la création d’un « nouvel Hébreu » et, en 1812, il s’en expliqua dans les pages du périodique qu’il dirigeait à Varsovie, intitulé bien à propos : Le nouvel Hébreu : « Le “nouvel Hébreu” sera l’homme nouveau […] de stature majestueuse, il avancera vers son indépendance sur la terre de ses ancêtres sous le ciel pur et divin de la renaissance, la démarche altière et assurée comme l’antique Hébreu » [9]

 

L’approche de Cohen telle qu’elle apparaît dans La révolution hébraïque (1912) soutient le nationalisme juif moderne perçu comme la renaissance de l’antique peuple juif : « Le passé lointain constitue le fondement de toute renaissance, il en est le symbole, le modèle, la devise. » Cohen associe des thèmes nietzschéens liés au renouveau et à l’autonomie au retour aux sources du judaïsme historique.

 

14358.jpgQuant à Herzl, il cite Nietzsche dans son journal, le 28 juin 1895. [10] Par ailleurs, Max Nordau mentionne Nietzsche dansweizmann.jpg son Entertung publié à Berlin en 1892. Plus surprenante sera la déclaration du futur premier président de l’État d’Israël, Chaïm Weisman, en faveur de Nietzsche et la chaleureuse recommandation qu’il lui réserve dans une lettre destinée à sa future femme. [11] De leur côté, Ernest Müller, dans l’organe international officiel du mouvement sioniste [12], et Gustave Witkovsky, dans le bulletin sioniste de la communauté juive allemande, s’adressent à Nietzsche pour lui demander de clarifier certaines notions fondamentales du sionisme. [13]

 

V. Dionysos face à Jésus crucifié

 

L’une des tentatives les plus sérieuses de la littérature hébraïque de traiter la problématique nietzschéenne fut faite par Joseph Haïm Brenner1881%20Y_H_Brener.jpg (1981-1921). Ses héros méditent sur l’absurdité de l’existence et leurs réflexions abondent en citations et thèmes nietzschéens [14]. Dans son Autour d’un point, Abramson préfère la folie au suicide, Fireman lui (En hiver) pense que le choix doit se faire entre « la déraison et une mort volontaire : optez plutôt pour la mort », préconise-til. Dans Le deuil et l’échec, Jacob Hefetz se demande : « Trouvera-t-il enfin cette force intérieure qui lui permettra d’extirper de lui-même cette bourbe infernale par le biais d’un néant rédempteur ? » La note optimiste n’est présente que dans l’idée des communautés ouvrières qui, d’après lui, constituent la fusion des théories de Tolstoï et de Nietzsche.

 

Zeitlin.jpgHillel Zeitlin (1877-1942) publiciste en langue yiddish, issu d’une famille hassidique à forte tendance mystique, s’installa à Homel d’où il fut envoyé en 1901 comme délégué au cinquième congrès sioniste. Sa préférence pour le peuple d’Israël plutôt que pour la Terre Sainte le fit opter pour l’établissement d’un foyer juif en Ouganda. Quatre ans plus tard, il publia une monographie détaillée de Nietzsche dans la revue Le temps. Il ne s’agit pas là d’un ouvrage supplémentaire désireux de faire connaître les théories nietzschéennes au lecteur hébreu, comme l’avait fait Neumark, mais de l’explication de l’attirance qu’exerçait sur lui la personnalité de Nietzsche qui, à ses yeux, avait vécu « l’expérience sainte et intérieure des grands hommes ». En 1919 paraît son deuxième essai, Surhomme ou surdieu ? où il fait part à ses lecteurs de son intention de revenir sur ses erreurs de jeunesse, tout en parant les idées de Nietzsche d’un fond religieux et mystique : « Il nous faut passer du “surhomme” au “surdieu” ». [15]

 

De ce point de vue, l’attraction des théories nietzschéennes sur des penseurs religieux tels que Neumark, Zeitlin, le rabbin Kook, Martin Buber et, de nos jours, Arieh Leib Weisfish – issu des milieux ultra de Jérusalem, mérite une attention spéciale, car elle témoigne de l’affinité du débat existentialiste religieux avec les doctrines du père de l’existentialisme agnostique.

 

gershom-scholem.jpgLes mouvements hassidiques et kabbalistiques furent deux tentatives modernes de raviver le judaïsme rabbinique par le renouvellement des mythes. Les recherches de Martin Buber et de Guershom Sholem sont intimement liées à ces deux phénomènes historiques, d’où la place centrale accordée au mythe dans leurs œuvres. Leur conception est révolutionnaire principalement du fait de leur critique de la théorie considérant le judaïsme comme une religion essentiellement anti-mythique visant, selon les termes de Guershom Sholem, à supprimer le mythe. Voici donc deux érudits pour qui le mythe représente un élément de renouveau du judaïsme traditionnel. Nietzsche eut une influence primordiale sur l’approche de Buber et de Sholem à l’égard du mythe en réhabilitant son statut d’élément vital et créateur dans toutes les cultures.

 

Dans ce contexte, les propos de Shalom relatifs à l’influence de Nietzsche sur Buber sont édifiants : « Parallèlement à son discours à l’égard du mysticisme qu’il estime être l’un des constituants sociaux du judaïsme, Buber étudie avec un intérêt non moindre les fondements mythiques, ce qui l’amène à une volte-face qui fut vitale à la juste évaluation du mythe. Cette nouvelle appréciation, commune à Buber et à nombre de ses contemporains, découlait directement de l’influence de Nietzsche». [16]

 

Nietzsche aspirait à élaborer de nouvelles Tables de la Loi. Il a placé Dionysos face à Jésus crucifié et institué son « surhomme » comme l’héritier terrestre du dieu détrôné. En 1895, le jeune Martin Buber, à l’instar des jeunes de sa génération, lisait avec admiration les œuvres de Nietzsche, au point de traduire en polonais le premier chapitre de Ainsi parlait Zarathoustra « L’influence qu’a eu sur moi ce livre », confesse-t-il, « n’a pas été celle d’un cadeau qui m’eut été offert, mais celle d’une incursion soudaine et massive qui m’a brusquement séparé de ma propre liberté, et il m’a fallu beaucoup de temps jusqu’à ce que je sois capable de m’en remettre. »

 

VI. Nietzsche et la seconde immigration en Israël

 

irgun.jpgL’idéologue de la seconde Aliyah (vague d’immigration. La seconde Aliyah fut caractérisée par la venue en Palestine des premiers pionniers), s’était joint au début du XXe siècle au débat relatif à l’influence de Nietzsche sur la culture hébraïque. Gordon a parlé le langage du mystique, non pas celui du psychologue. Il élabora une nouvelle éthique dans laquelle se produisait le passage du « surhomme » nietzschéen à une version gordonienne de « l’homme saint ». Dans la notion de « religion du travail », Gordon associe l’homme créateur à sa création et, dans la notion de la « nation-homme » qui n’est autre que la résultante sociale du « surhomme saint », il associe le juif créateur à sa mission humanitaire. [17]

 

Gordon élargit son interprétation du « surhomme» nietzschéen à un cadre social porteur d’une mission à la fois nationale et universelle. Fuyant la décadence de la culture bourgeoise de l’Europe, Gordon part à l’âge de 47 ans en Palestine où il commence une vie de fondateur pionnier. Selon lui, la « connaissance cognitive » qui domine la « connaissance itale » est la cause de l’éloignement de l’homme de la nature et de l’élaboration ’une culture faussée. Par conséquent, les anciennes notions de référence de la orale bourgeoise, tant méprisées par Nietzsche, ont fait faillite.

 

Dorénavant, l’homme sera jugé selon un nouveau critère de référence : l’épanouissement ou ’amoindrissement de la vie. La « connaissance vitaleimage_42178935.jpg » est conscience du fait qu’un individu ou une société en situation de crise souhaitent une solution d’authenticité : un vif désir de revenir à son peuple, de redevenir soi-même.[18] Gordon et Brenner ont tous deux tenté de réaliser en Palestine cette idéologie. Le sionisme naissant lui aussi se considérait comme un mouvement de « pupilles de la nation », dans le sens où ses membres étaient pleinement conscients d’appartenir à une génération de jeunes indépendants, non pas définis par leur âge, mais par leur état d’orphelins. L’un des chroniqueurs de la seconde Aliyah, Mouky Tsour, déclare que les dirigeants et les immigrants de cette vague d’immigration se définissaient comme des personnes sans enfance, n’ayant pas eu droit à l’enseignement des adultes, à qui le sionisme a permis de se créer une nouvelle enfance. Gordon met en garde contre le langage utilisé par Nietzsche, considérant qu’il pourrait briser des individus faibles de caractère.

 

La présence de Nietzsche dans le kibboutz n’est pas étonnante : des « bataillons du travail » où l’on lisait des chapitres entiers de Nietzsche en passant par l’Hachomer Hatzaïr jusqu’au Cercle Nietzsche des années 70 du XXe siècle.

 

 

VII. Nietzsche et le mouvement sioniste

 

Au sein du mouvement sioniste, les principaux thèmes nietzschéens foisonnent et le nom du philosophe est très souvent cité. Dans son autobiographie, Jabotinski reconnaît l’influence prédominante de la culture européenne sur lui et sur le Cercle hébreu dont il était devenu membre dans sa jeunesse, où l’on débattait des différents thèmes de la morale nietzschéenne et non pas des problèmes relatifs à l’avenir du peuple juif.

 

UZG1967.jpgUn autre nietzschéen fut le poète Uri Zvi Greenberg qui immigra en Israël en 1924. Deux ans plus tard, âgé de trente ans, il publie un recueil qu’il intitule La virilité en marche, contrairement à La grande frayeur et la lune et à ses premiers poèmes en yiddish où il rejetait sa judéïté, La virilité en marche est un recueil de poèmes existentialistes à la gloire du judaïsme et des ses symboles : « Si un jour, là-bas, j’ai rejeté mes frères, les Juifs aux papillotes [...] ici, loin d’eux, au temps de la purification des Hébreux sur la terre de leur race et dans la divinité de Jérusalem, je jure devant Dieu de ne plus renier mes frères, les Juifs aux papillotes. » Greenberg déclare son mépris à l’égard de l’Europe chrétienne et son aversion pour l’écriture latine : « Qu’importe si c’est par ces lettres que s’est révélée à moi la vision du surhomme de Nietzsche !  » Sa poésie est empreinte de la « philosophie vitale » nietzschéenne. Toutefois, contrairement à Berdichevsky et aux Jeunes Hébreux qui prônaient une européanisation de la culture juive, Greenberg dirige l’esthétisation de la puissance contre la culture européenne. Dans L’organiste, Greenberg parvient au paroxysme de l’illumination, dans un désir ardent de transformer l’homme juif en être supérieur. [20]

 

En 1944, l’année du centenaire de la naissance de Nietzsche, Israël Eldad – le futur traducteur de Nietzsche en hébreu – exhortait la jeunesse juive à s’élever « aux sommets de Zarathoustra, là où règne un air pur et vif, non seulement pour le plaisir esthétique, mais aussi pour apprendre ce que signifiait être un homme libre. »

 

Cet article, intitulé Le contenu et le contenant dans la théorie nietzschéenne, parut sans nom d’auteur et fut imprimé dans l’organe d’un groupusculeil^lehi.jpg clandestin armé, le Lehi. Yaïr, le chef du Lehi, lui-même nietzschéen, écrivit le manifeste de ce mouvement clandestin Les racines de la renaissance. Son sixième principe porte nettement l’empreinte du nietzschéen Eldad : « Par le courage de mettre sa vie en danger au combat […] “de marcher heureux vers lamort” […] et avec tout ça, un monde qui danse et qui chante, stupéfait et sidéré face à la volonté de vivre que recèle la chair des torturés et des opprimés. Par eux tu vivras, par eux tu ne mourras point car tu as choisi la vie.» [21]

 

golomb.jpgLe nom de Nietzsche a également été cité à l’époque qui a précédé la création de l’État, dans le débat qui suivit le meurtre de Lord Mayne par les activistes du Lehi. Lors d’une réunion restreinte du comité exécutif du mouvement sioniste tenue en 1944, Eliyahu Golomb fit le rapport entre l’attentat perpétré contre Lord Mayne et l’enthousiasme du Lehi, particulièrement celui d’Eldad, pour l’idée du « surhomme » de Nietzsche. [22]

 

L’examen chronologique et thématique de l’impact de Nietzsche, l’un des principaux philosophes des temps modernes sur le nationalisme juif contemporain, nous éclaire ainsi sur un chapitre décisif de l’évolution idéologique du sionisme, riche en mythes, coulés et forgés dans le creuset de fusion des théories nietzschéennes.

 

 

Source : David Ohana,  Zarathusrta in Jerusalem, Controverses, n° 8, mai 2008.

 

 

Notes.

 

[1] Esther Bat Mordehaï, « L’attitude de Nietzsche à l’égard du peuple d’Israël, ou dans quelle mesure la décadence profite-t-elle ou nuit-elle à la vie », Mémoire de maîtrise, Université de Tel-Aviv, 1989 ; Duffy F. Michael et Willard Mittelman, Nietzsche’s Attitude Towards the Jews, Journal of History of Ideas, XLIX (1) (1988) : 301-317.

 

[2] Friedrich Nietzsche, La Volonté de puissance, version hébraïque : Israël Eldad, éd. Shoken, Tel-Aviv, 1995, paragraphe 197.

 

[3] David Neumark, « Nietzsche – Introduction à la théorie du surhomme », De l’Orient et de l’Occident (1894) (1ère année) : 116-124.

 

[4]  Le mât (éd. Tamuz, 1924) : 74.

 

[5] Yehuda Liebes, Chapitres du dictionnaire du livre du Zohar, Dissertation, Université Hébraïque de Jérusalem, Jérusalem, 1977, pp. 59, 71-73.

 

[6] S. E. Ascheim, Max Nordau, « Friedrich Nietzsche and Degeneration », Journal of Contemporary

History 28 (4) (1993) : 643-658.

 

[7] Zalman Schnéor, Oeuvres, vol. I-II, éd. Devir, Tel-Aviv, 1960.

 

[8] J. H. Brenner, Oeuvres, vol. IV, éd. HaKibboutz HaMeouhad et Sifryat Hapoalim, Tel-Aviv, 1985, p. 3646.

 

[9] Yaacov Cohen (éd.), Le nouvel Hébreu, Varsovie, 1912.

 

[10] Bruce E. Ellerin, « Nietzsche et les sionistes : tableau d’une réception », in De Sils-Maria à Jérusalem : Nietzsche et le judaïsme : Les intellectuels juifs et Nietzsche, D. Bourel et J. Le Rider (eds.), Cerf, 1991, pp. 111-119.

 

[11] Leonard Stein, ed., The Letters and Papers of Chaim Weizmann, vol. I : Letters, London, 1968.

 

[12] Ernst Müller, « Gedanken Über Nietzsche und sein Verhältnis zu den Juden », Die Welt 5 (Oktober 1900) : 4-5.

 

[13] Gustav Witkowsky, « Nietzsches Stellung zum Zionismus », Jüdische Rundschau 2 (Mai 1913).

 

[14] Cf. particulièrement, Menachem Brinker, « Les thèmes nietzschéens dans l’oeuvre de Brenner », Jusqu’aux ruelles de Tibériade, éd. Am Oved – Sifryat Ofaquim, Tel-Aviv, 1990, pp. 139-149. Dans l’œuvre  de Brenner, deux personnages sont particulièrement liés à Nietzsche : le vieux Lapidote, dans D’ici et de , qui est en fait l’incarnation artistique de A. D. Gordon et l’image même du labeur purificateur, et Uriel Davidovski dans Autour du pot, qui n’est autre que Cendar Baum, un ami intime de Brenner. Au début du XXe siècle, Brenner, Baum et Hillel Zeitlin formaient le noyau dur du Cercle Nietzsche de Homel.

 

[15] Hillel Zeitlin, « Friedrich Nietzsche (sa vie, sa poésie et sa philosophie) », HaZeman, 1905 ; «L’homme supérieur ou le surhomme (critique de l’homme) », À la frontière de deux mondes, éd. Yavné, 1965.

 

[16] Guershom Shalom, Et une chose encore, éd. : Avraham Shapira, Am Oved, Sifryat Ofaquim’ Tel- Aviv, 1989, p. 383. Peut-être n’est-ce là que le témoignage de Sholem sur lui-même : lui aussi a assigné à Nietzsche un rôle prédominant dans la revalorisation du mythe. Notons à ce propos que Sholem a participé, en collaboration avec Mircea Éliade, l’historien des religions, et le psychologue Carl Jung, aux débats du Cercle Eranos où l’on prônait l’importance intrinsèque du mythe dans la compréhension des phénomènes religieux et culturels. La célèbre déclaration de Nietzsche : « Dieu est mort » n’est en aucune manière en contradiction avec la dimension religieuse de son œuvre. D’ailleurs, Zarathoustra lui-même possède le souffle biblique.

 

[17] Elyezer Shavid, L’individu - Le monde d’A. D. Gordon, éd. Am Oved, Tel-Aviv, 1970.

 

[18]  Mouky Tsour, Conférence au Cercle Nietzsche de Jérusalem, « Hebrew Union College », 1990.

 

[19] Ouri Tsvi Greenberg, La virilité en marche, éd. Sadan, Tel-Aviv, 1926.

 

[20] Yaacov Bahat, « Étude du poème : L’organiste » de Ouri Tsvi Greenberg, Ouri Tsvi Greenberg - Choix d’articles critiques sur son oeuvre, éd. : Yéhouda Friedlander, Am Oved, Tel-Aviv, 1974, pp. 208-226.

 

[21]  À propos des « Racines de la renaissance », cf. Josef Heller, Lehi - Idéologie et politique 1940-1949, vol. I, Keter et Centre Zalman Shazar d’histoire de l’État d’Israël, Jérusalem, 1989, pp. 117-119, 121.

 

[22] Ibid., p. 206.

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jeudi, 20 août 2009

Nietzsche et l'antisémitisme

Les causes réelles

de la judéophilie de Nietzsche

 

ou la pernicieuse influence du philosophe Juif Paul Rée

sur la pensée nietzschéenne


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« Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide

que ces antisémites.

Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra.

Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

Freidrich Nietzsche

 

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nietzsche a.jpgL’un des principaux effets, mais non la cause comme il se dit parfois de façon erronée, de sa rupture avec Wagner en 1874, sera pour Nietzsche de prendre tout à coup position contre l'antisémitisme d’une façon radicale. Mais comment, et pourquoi, Nietzsche brusquement parviendra à ce type d’attitude, alors que la première phase de sa pensée présentait une forte composante judéophobe ?

Nietzsche et Wagner, au tout début de leur relation, participaient ensemble d’une commune adhésion de l'esprit allemand en lutte contre l'esprit Juif. La mythologie « aryenne », pour le philosophe et le musicien, devait souder la communauté des peuples indo-européens contre la barbarie asiatique à laquelle appartient la Judée. A cette époque, on trouve donc chez Nietzsche, exactement les mêmes thèmes que dans tous les ouvrages antisémites diffusés en Europe.


I. Un jeune philosophe anti-juif

Pour se convaincre de l’état d’esprit de Nietzsche, que quelques auteurs bien intentionnés voulurent nier, il suffit de se plonger dans sa correspondance. Qu’y trouve-t-on ?

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Elisabeth Förster-Nietzsche


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Dans des lettres envoyées à sa sœur Elisabeth il déclare dans un passage : « j’ai enfin trouvé une auberge où il est possible de jouir de mes repas sans avoir à subir la vue de ces espèces de mufles juifs ». Parlant ailleurs des juifs il les désigne sous le nom de « ces singes dégoûtants dépourvus d’esprit et autres commerçants ». A l’occasion d’une représentation de l’Africaine de Meyerbeer (le compositeur d’origine juive raillé par Wagner), il se désole d’être tombé sur des « Juifs et des acolytes des Juifs où qu’on tourne le regard ». Il va jusqu’à écrire, toujours à sa sœur : « Comment peux-tu exiger de moi que je commande un livre chez un antiquaire juif insolent ? » [1] Dans un de ses courriers, et après l’éreintement par la critique de son premier ouvrage La Naissance de la tragédie (1872), Nietzsche dit du célèbre philologue Ulrich von Willamowitz-Moellendorf, qui n’avait pas apprécié son livre et publia un pamphlet contre lui, qu’il est un « jeune homme infesté par l’arrogance juive ». [2]

On le voit, on aura du mal a pouvoir faire du jeune Nietzsche un judéophile présentable, à l’image de ce que souhaite imposer aujourd’hui nombre de nietzschéens de gauche zélés comme Michel Onfray. Ainsi, lorsque d’aucuns prétendent que l’antisémitisme de Cosima Wagner (1837-1930), aurait heurté la sensibilité du jeune Nietzsche, le conduisant à rompre ses relations avec le couple Wagner, on peut considérer qu’il s’agit d’une pure fable imaginaire assez peu crédible et relativement comique.

 


II. L’influence de Paul Rée, philosophe Juif

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Cosima Wagner
"...Pour chaque phrase que j’ai lue,
j’ai un commentaire à faire,
et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire."

ge4.jpgEn effet, Cosima n’écrit pas pour rien, après la lecture d’Humain trop humain (1878), que Nietzsche prend part au « complot juif » : « Je n’ai pas lu le livre de Nietzsche. (…) Un processus que j’avais déjà depuis longtemps vu venir, et que j’avais combattu de toutes mes modestes forces, vient de se déclencher chez l’auteur. Nombreux sont ceux qui ont collaboré à ce triste livre ! Et finalement, Israël s’y est incrusté sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée en quelque sorte séduit et asservi à Nietzsche, mais qui, en vérité, est en train de le duper ; c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie (…). Malwida, de son côté, nie absolument la mauvaise influence du Dr Rée, qu’elle a beaucoup apprécié (…). Elle me prie aussi de ne pas rejeter Nietzsche, mais pour chaque phrase que j’ai lue, j’ai un commentaire à faire, et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire. » [3]

Cosima Wagner voit juste et parfaitement; l’influence grandissante de Paul Ludwig Karl Heinrich Rée (1849-1901), commençait et allait être considérable sur Nietzsche. Les conséquences de cette relation, marqueront à jamais la pensée de Nietzsche, au point de l’amener à un changement radical d’orientation qui aboutira à une fracture définitive avec le couple Wagner. [4]

Paul Rée, va lentement entraîner Nietzsche, d’une crittique du christianisme institutionnel, à un rejet forcené de l’Evangile mais aussi, il le pousse à relativiser, voire modifier ses jugements à l’égard du judaïsme et des Juifs.

 

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Lou Salomé, Paul Rée et Nietzsche (1882)


Image91.jpgDans cette relation qui mènera les deux hommes à effectuer plusieurs voyages, de Bex à Sorrente, où ils passèrent un hiver en compagnie de la féministe Malwida von Meysenbug ils se livrent à d’interminables conversations, lectures, promenades et excursions. A Sorrente, Rée se met à l’écriture de L'origine des sentiments moraux et Nietzsche aux aphorismes d'Humain, trop humain. La publication des deux ouvrages - celui de Rée en 1877 précède d'un an celui de Nietzsche, est l'occasion d’échanges permanents. Puis, survint l’épisode clé de l’histoire de Nietzsche, à savoir la rencontre avec Lou Salomé. En février 1882, à Gênes, Nietzsche et Rée se retrouvent, et répondent à l'invitation de Malwida von Meysenbug, de venir à Rome C'est alors, le soir même de son arrivée chez Malwida, qu'il fit la connaissance d'une jeune russe qui attira immédiatement son attention : Louise von Salomé. Le choc fut puissant ; Nietzsche projette de créer entre Lou, Rée et lui, un « cercle des esprits libres », une « Trinité ». On sait ce qu’il adviendra de ce projet chimérique.

 


III. Une subite fascination pour la tradition judaïque

Il reste que ces liens feront surgir chez Nietzsche une nouvelle vision intellectuelle, fort éloignée, c’est le moins qu’on puisse dire, de celle qui, primitivement, avait été la sienne du temps de sa relation avec Wagner. D’une judéophobie initiale, Nietzsche s'engage, de par son tempérament excessif et impétueux, dans un philosémitisme surprenant. Paul Rée contribue également à orienter la pensée de Nietzsche vers l'observation et l'explication psychologiques des faits moraux.

 

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Paul Rée (1849-1901)
"Finalement, Israël s’est incrusté [chez Nietzsche]
sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée...
qui, en vérité, est en train de le duper ;
c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie"

Dans ses ouvrages, écrits à la manière des moralistes français du XVIIe et du XVIIIe siècle, il ramène les sentiments humain à l'égoïsme. Comme l’écrit René Berthelot : « L'intérêt que Nietzsche y prit nous fait comprendre comment il fut conduit à subir l'influence d'un Montaigne, d'un La Rochefoucauld, d'un Vauvenargues, que déjà Schopenhauer avait admirés et imités. Il leur emprunta leurs procédés d'analyse psychologique, leurs idées sur l'universalité de l'égoïsme; la forme littéraire que ces maîtres de la maxime et de l'aphorisme avaient su donner à leur pensée. C'est Rée aussi qui, sans doute, attira l'attention de Nietzsche sur les théories de l'école anglaise et spécialement de Spencer, relativement à l'origine des sentiments moraux. »

Il poursuit :

« Les ouvrages de cette époque nous révèlent des altérations également profondes dans les procédés intellectuels de Nietzsche et dans l'atmosphère morale où baigne sa pensée. Ce n'est plus un mélange de métaphysique et d'histoire littéraire ou d'histoire de l'art: ce ne sont plus des affirmations enthousiastes, encore un peu confuses et vagues. Ce sont des analyses psychologiques, c'est, l'attitude critique et satirique d'un esprit lucide et désabusé : critique impitoyable de la religion, de la métaphysique, de ce qu'on nomme communément la morale, de la foi dans un «-idéal-» contraire à la nature et à la vie réelles, de la croyance au « génie », à l' «-inspiration », comme à des mystères inexplicables par les causes psychologiques et physiologiques par ou s'expliquent les autres faits spirituels; critique en un mot de toutes les illusions consolantes et amollissantes, qui sont un signe d'affaiblissement. » [5]

C’est ainsi que vont naître des « affirmations nouvelles » et de « nouveaux enthousiasmes », très éloignés de ceux qui étaient les siens auparavant. De la sorte, Matthias Schubel, dans son Nietzsche, le philosémite européen [6], est autorisé à mettre en lumière ce qui devint les positions originales de l’auteur de Zarathoustra à propos de l’antisémitisme.

 


IV. Un étonnant enthousiasme philosémite


On y découvre, pour certains avec surprise, un Nietzsche de la seconde période, extrêmement philosémite, ne cachant plus son admiration pour4541601mieux-connaitre-israel-jpg.jpg le peuple Juif qu’il regarde alors comme porteur d’innombrables qualités, peuple supérieur même, selon lui, aux européens en bien des domaines. Jesua Amar, est allé jusqu’à recenser tous les textes philosémites et germanophobes de Nietzsche [7] après sa rupture d’avec Wagner, contribuant ainsi à expliquer l'intérêt qu’eut pour lui le philosophe d’origine juive Vladimir Jankélévitch (1903-1985). Le résultat est pour le moins démonstratif.

001_Nietzsche.jpgNietzsche professe ouvertement, influencé par Rée, une très forte sympathie à l’égard des Juifs, de la culture Juive, de l’économie Juive, de l’esprit Juif. Dans les aphorismes 197 et 205 de Morgenröte (Aurore) (1881), Nietzsche se révèle résolument philosémite et partisan de l'accomplissement de la pensée moderne par les Lumières françaises. Plus encore, Nietzsche en vient à manifester fortement parfois, son attachement à une certaine tradition judaïque, et s’élève contre, selon sa formule, « les ânes nationalistes antisémites de l’Europe » [8]. Yodel Yirmayahu, qui enseigne la philosophie à l'université de Jérusalem, montre que Nietzsche, de plus en plus, s’affirma dès lors comme un « anti-antisémite » passionné et ardent. Il se fit, déployant des arguments définitifs, un admirateur fervent du judaïsme ancien et des Juifs de la diaspora, qui jouèrent et doivent jouer, d’après ses nouvelles analyses, un rôle fondamental dans l'Europe à venir.

Ses coups les plus rudes, ses charges assassines, seront uniquement réservées au judaïsme « sacerdotal » du Second Temple, ancêtre du christianisme, et au message qu’il considère comme décadent et corrupteur de Jésus, soit cette « inversion des valeurs » qu'il voyait bizarrement dans le Nouveau Testament, et qui faisait pour lui la « maladie » de l'Europe.

D’ailleurs, ce nouvel amour du judaïsme chez Nietzsche, bien à tort présenté comme un précurseur du national-socialisme, fait la joie de certains Juifs qui ne s’en cachent pas.

Reb Weisfish, grand lecteur et admirateur de Nietzsche, déclarait : « La seule chose que Nietzsche adorait, c'était le judaïsme et les Juifs. Jusqu'à sa fin, il a révéré le judaïsme. Il l'a compris mieux que les plus grands rabbins du monde: "Sans les Juifs, point de Salut... Les Juifs sont éternels’’. C'est lui aussi qui écrivait à propos des Allemands: "Une race irresponsable qui porte sur sa conscience les grands désastres de la culture. (…) Le judaïsme est un ensemble d'individus. Ce n'est ni un parti, ni une nationalité, ni rien d'autre. Nietzsche dit que c'est une race, la race supérieure. D'après Nietzsche, il n'existe aucun peuple qui soit destiné à vivre toujours en dehors du judaïsme. » [9]

 


V. Un soudain « dégoût » pour l’antisémitisme

 

Et, il faut le reconnaître, Reb Weisfisn ne trahit pas la pensée du Nietzsche qui avait profondément rompu avec Wagner.

 

 

1063005.jpg
"Ce que l'Europe doit aux Juifs ?
Beaucoup de choses : le grand style dans la morale (...)
le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral,
[qui] rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat."

 

Il écrit en effet, dans Par delà le bien et le mal (1886) :

 

- «Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux, et par conséquent ce qu'il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes - reconnaissants aux Juifs. » [10]

 

Ailleurs, il soutient avec force, écrivant en 1888 :

 

« Définition de l'antisémite : envie, ressentiment, rage impuissante comme leitmotiv de l'instinct, la prétention de l'« élu » : la plus parfaite manière moralisante de se mentir à soi-même - celle qui n'a à la bouche que la vertu et tous les grands mots. Et ce trait typique : ils ne remarquent même pas à qui ils ressemblent à s'y méprendre. Un antisémite est un juif envieux - c'est à dire le plus stupide de tous... » [11]

 

Dans une lettre à Theodor Fritsch (1852-1933), le 29 mars 1887, il lui explique en détail les motifs de sont rejet de l’antisémitisme, critiquant au180px-Fritsch.jpg passage, une nouvelle fois, Richard Wagner, le génial compositeur de Parsifal qui demeure une permanente obsession :

 

- « Croyez-moi : cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la "valeur" des hommes et des races, cette soumission à des "autorités" que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris ("autorités" comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde - lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire ?), ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" - tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique, avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. - Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra ? » [12]

 

180px-Fritsch.pngC’est d’ailleurs à propos de Theodor Fitsch, qui publia un Katechismus Antisemitismus (Catéchisme antisémite), et fut le premier traducteur allemand des Protocoles des Sages de Sion, qu’il disait : « Il n'est vraiment pas en Allemagne de clique plus effrontée et plus stupide que ces antisémites. Cette racaille ose avoir dans la bouche le nom Zarathoustra. Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! »

 

 

 


 

VI. Rejet violent des positions antisémites

 

Dans La généalogie de la morale (1887), il parlait de l’antisémitisme comme étant une : « difformité », et rajoutait, afin d’être mieux compris : « Disons le tout d'abord à l'oreille des psychologues, à supposer que l'envie leur vienne d'étudier le ressentiment de plus près : c'est aujourd'hui chez les anarchistes et les antisémites que cette plante fleurit le mieux, ainsi qu'elle a toujours fleuri d'ailleurs, dans l'ombre, comme la violette, mais son odeur est différente. »[13]

 

Un jour, il écrit même à sa mère, souhaitant expliquer pourquoi il rejeta violemment les propositions de son éditeur : « Ce parti [des antisémites] a pourri à ma suite mon éditeur, ma réputation, ma sœur, mes amis – rien ne répugne plus à mes tendances que cet enchaînement du nom de Nietzsche à celui d’antisémites tels qu’E. Dühring : il ne faut donc pas me tenir rigueur d’employer la légitime défense. Je mettrai violemment à la porte de chez moi quiconque me soupçonnera sur ce point. » [14]

 

 

 

 

Conclusion : ultime dérive d’un philosémite hébété !

 

 


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«  Il n’existe pas d’engeance plus impudente et crétine que ces antisémites. »

Point n’est donc besoin d’y insister outre-mesure, les idées, l’influence, la personnalité de Paul Rée, ont fait de Nietzsche, peu à peu, mais de façon définitive, un philosémite convaincu et quasi hystérique en certains de ses jugements [15]. Il n’est pas possible de le nier.

Le drame, c’est que plus croissait ce philosémitisme parfois irrationnel, plus s’amplifiait, parallèlement, sa haine terrifiante du christianisme et de l’Eglise. La violence de ses charges antichrétiennes, ce qui lui permettait sans doute inconsciemment de se distinguer radicalement de Wagner, lui donnait aussi l’occasion de flétrir vigoureusement, par une germanophobie équivalente, ceux qui tentaient de défendre la grandeur de l’esprit allemand. Nietzsche, de par un fatal mouvement de désorientation grandissant, s’approchait à grands pas de la folie qui le guettait et qui sera la conclusion de cette lente et inexorable dérive humaine, intellectuelle et spirituelle.

Son jugement final, définitif, ne laisse place à aucune ambiguïté : « L'antisémitisme est l'une « des aberrations les plus maladives de l’auto-contemplation hébétée et fort peu justifiée du Reich allemand. » Le problème, c’est que l’hébétude maladive évoquée par Nietzsche, c’est lui qui en fut à court terme, comme il était prévisible, la malheureuse et triste victime directe, ceci en raison d’une incompréhension tragique de l’essence des valeurs chrétiennes qui fondèrent l’Europe, et contre lesquelles, dans sa folie aveugle, il s'était mis en guerre.

 

Notes.

 

[1] Cf. Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, Naumann, 1895-1904, vol. II, p. 176.

[2] Wilamowitz-Möllendorff, Zukunftphilologie ! eine Erwidrung auf Friedrich Nietzsche (Philologie de l’avenir ! Réplique à Friedrich Nietzsche), 1872.

[3] Cosima Wagner, Lettre à Maris von Schleinitz, 9 mai 1879, in KSA 15, pp. 83-84.

[4] Les peu crédibles avocats d’une ingratitude de Wagner à l’égard de Nietzsche se trompent lourdement. Wagner eut en très haute estime Nietzsche, il s’était attaché à lui de façon très privilégiée. En 1872, Wagner écrit par exemple à Nietzsche, comparant son amitié aux liens qui le rattachent à son propre fils Siegfried surnommé « Fidi » : « A dire vrai, vous êtes, selon mon épouse, l’unique cadeau que m’ait fait la vie : fort heureusement, il y a aussi Fidi ; mais il manque, entre lui et moi, un maillon que vous êtes le seul à pouvoir former, en quelque sorte celui qui lie le fils au petit-fils. Je n’éprouve aucune crainte concernant Fidi, mais pour vous, je me fais du soucis, dans la même mesure que je pourrais m’en faire pour Fidi. Un soucis vulgairement bourgeois : j’aimerais vous voir retrouver votre santé habituelle. » (Lettre de Richard Wagner à Nietzsche, 24 juin 1872, in KSB 4, 233, p.16.) Ce que l’on ignore, ou passe sous silence également, c’est que Wagner fut alerté par le médecin de Nietzsche de l’existence chez lui de penchants immoraux, penchants « contre-nature » expliquant son état maladif « préfigurant la pédérastie ». Dans une lettre de Richard Wagner à Hans von Wolzogen, du 23 octobre 1877, Wagner, inquiet de la santé de Nietzsche, s'enquit auprès du médecin de son ami des causes de sa maladie. Celui-ci affirma en effet à Wagner que la maladie de Nietzsche pouvait être la conséquence d'une vie de célibataire ; Wagner comprit que Nietzsche souffrait des conséquences pathologiques que l'on attribuait, à la pédérastie, mais aussi à la masturbation. (Cf. É. Blondel Le Cas Wagner Flammarion).

[5] R. Berthelot, Un romantisme utilitaire, étude sur le mouvement pragmatiste, I. Le Pragmatisme chez Nietzsche et chez Poincaré, Félix Alcan, 1911.

[6] M. Schubel, Nietzsche, le philosémite européen, Faculté des lettres et sciences humaines, Besançon, 2007, pp. 143-152.

[7] S. Jessua-Amar, Un souvenir... Jankélévitch et Nietzsche, Alliance israélite universelle, 1991, no 105, pp. 31-35.

[8] Y. Yirmayahu, Les juifs selon Hegel et Nietzsche, la clef d'une énigme, Seuil, 2000.

[9] Reb Weisfish, Entretien, par Avi Katzman, Réalités (revue israélienne en langue française) 1981.

[10] F. Nietzsche, Par delà bien et mal, §10.

[11] F. Nietzsche, Fragment Posthume, 21 - 7.

[12] F. Nietzsche, Lettre à Theodor Fritsch, 29 mars 1887. Peu après cette correspondance avec Nietzsche, Theodor Fritsch écrivit une recension féroce et extrêmement négative de Par-delà bien et mal. Il déclara y avoir trouvé une « exaltation des juifs » et une « âpre condamnation de l’antisémitisme ». Dès lors Fritsch qualifie Nietzsche de « philosophe superficiel » ne disposant d' « aucune compréhension pour l’essence de la nation » et cultivant « des bavardages philosophiques de vieilles commères ». Il rajoute, s’agissant des considérations de Nietzsche à propos des juifs « Ce sont des idioties superficielles d’un pauvre savant de pacotille, corrompu par les juifs. »

[13] F. Nietzsche, La généalogie de la morale, §11.

[14] Cf. Nietzsche, ,KSB 8, 967, pp.219-220.

[15] Un passage de Par delà le bien et le mal, met clairement en lumière le caractère fantaisiste des thèses de Nietzsche : « C'est un fait que les Juifs, s'ils voulaient - ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites -, pourraient dès maintenant exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l'Europe ; c'est un fait également qu'ils n'y travaillent pas et ne font pas de projets dans ce sens. Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés dans l'Europe et par l'Europe, ils aspirent à s'établir enfin quelque part où ils soient tolérés et respectés, et à mettre enfin un terme à leur vie nomade de "Juifs errants". On devrait bien tenir compte de cette aspiration et de cette pression (où s'exprime peut-être déjà une atténuation des instincts juifs) et les favoriser ; et pour cela il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites.» (Par-delà le bien et le mal » (1886), OEuvres II, Friedrich Nietzsche, éd. Robert Laffont, 1990, p. 69)

 

 

 

 

Zarathoustra.jpg

 


TEXTES PHILOSEMITES DE NIETZSCHE


Nous croyons utile, afin de compléter ce dossier, de mettre à disposition des lecteurs, deux textes emblématiques des analyses philosémites de Nietzsche, dans lesquels apparaît nettement ses positions philosémites et pro-judaïques après sa rupture d’avec Wagner.

- Le premier, qui tout d’abord surprendra puis scandalisa Cosima Wagner, Humain trop humain, qui n’hésite pas à soutenir une thèse très curieuse : « Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau »

- Le second est un paragraphe d’Aurore, qui donne l’occasion à Nietzsche de déclarer, de façon stupéfiante s’agissant des Juifs : « ils savent bien aussi que, comme un fruit mûr, l'Europe pourrait, un jour, tomber dans leur main qui n'aurait qu'à se tendre. »

 

 

 

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samedi, 15 août 2009

Wagner : « Le Judaïsme dans la musique »

 

“Das Judenthum in der Musik”

 

ou Wagner et les Juifs

 

 

 

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« Le judaïsme est la néfaste conscience

de notre civilisation moderne. »

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wagner_breker.jpgLa question des convictions anti-judaïques de Wagner, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d‘opinions antisémites sans doute à juste titre, a donné lieu à suffisamment de recherches, d’analyses et d’études diverses, souvent passionnelles et passionnées, pour que nous croyons intéressant de nous y pencher, afin de savoir exactement qu’elles furent les idées défendues par Wagner en ce domaine controversé. On sait, également, qu’il y eut une nette divergence entre Nietzsche et Wagner sur ce sujet, l’auteur de Zarathoustra proclamant, à qui voulait l’entendre : « Je mène une guerre impitoyable à l'antisémitisme, - il est une des aberrations les plus maladives de l'auto-contemplation hébétée et bien peu justifiée du Reich allemand... » [1]. Au contraire, pour Wagner, les musiciens juifs présentaient à ses yeux le grave défaut de ne pas être en relation avec « l'esprit authentique du peuple allemand », leur musique, ainsi, ne pouvait être qu’artificielle et sans profondeur.

 

I. Wagner et les Juifs

 

Cependant, indépendamment de ses déclarations publiques contre l'influence juive dans la musique, Wagner a gardé de nombreux amis juifs,175px-Hermann_Levi.jpg même dans la dernière période de sa vie. Dans son autobiographie écrite entre 1865 et 1870, il affirme par exemple que sa relation avec le Juif Samuel Lehrs, qu'il avait connu à Paris dans le début des années 1840, est une « des plus magnifiques amitiés de sa vie ». Par ailleurs, le plus représentatif d'entre les amis juifs de Wagner, fut sans doute le chef d'orchestre Herman Lévi, Juif pratiquant que Wagner désigna pour diriger la première représentation de Parsifal ! Le compositeur souhaita d'abord que Levi se fît baptiser, sans doute en raison du contenu religieux de l’opéra, mais renonça finalement à cette exigence. Levi, qui maintint des relations très amicales avec Wagner fut même, immense honneur, sollicité à ses funérailles pour porter son cercueil.

 

La question est donc complexe, et exige d’être abordée avec grande prudence, afin d’éviter des jugements trop catégoriques et inexacts. Toutefois, il est indéniables que les opinions de Wagner sont tranchées et ne manquent pas de susciter une certaine gène, y compris chez les plus inconditionnels fidèles du compositeur. Pourtant, il apparaît évident que ce sujet, fut l’un de ceux qui tinrent le plus à cœur de Wagner, et il est difficile de prétendre pénétrer toutes les arcanes de l’œuvre sans posséder un minimum de clés référentielles sur cet aspect des choses.

 

II. Histoire d’un texte sulfureux

 

Richard+Wagner+RichardWagner.gifC’est par un texte célèbre, publié tout d’abord en 1850 dans le Neue Zeitschrift für Musik sous le pseudonyme de K. Freigedank ("Libre-penseur"), que Wagner synthétisa ses convictions anti-juives, sans pour autant les revendiquer trop ostensiblement dans un premier temps. Toutefois, la réédition de la brochure polémique en 1869, marquera le début d'une série ininterrompue d'essais et d’articles dans des journaux, essais et articles écrits par Wagner exprimant ses sentiments anti-juifs qui parurent les années suivantes, y compris l'année même de sa mort en 1883, et qui tous critiquaient avec force, soit des juifs connus dans le monde de l’art et de la musique soit, plus globalement, les Juifs dans leur ensemble.

 

De la sorte, le texte de Richard Wagner que nous publions : “Das Judenthum in der Musik”, littéralement « La judéité dans la musique », et qui fut traduit en français par « Le judaïsme dans la musique », est loin d’être un texte isolé ; des textes antijuifs Wagner en fit paraître constamment et régulièrement.

 

Dans un essai tardif, Qu'est-ce qui est allemand ? (1879), il écrivait sur le thème qui nous occupe : « Les Juifs [tiennent] le travail intellectuel allemand entre leurs mains. Nous pouvons ainsi constater un odieux travestissement de l'esprit allemand, présenté aujourd'hui à ce peuple comme étant sa prétendue ressemblance. Il est à craindre qu'avant longtemps la nation prenne ce simulacre pour le reflet de son image. Alors, quelques-unes des plus belles dispositions de la race humaine s'éteindraient, peut-être à tout jamais. »

 

III. Un antijudaïsme constant

 

On le voit, alors même qu’il déclare avoir lutté dans sa jeunesse pour l’émancipation des Juifs, non sans éprouver une « involontaire aversion à leur égard »,, les idées de Wagner, ni ne changèrent, ni s’atténuèrent avec le temps, bien au contraire, et l’on peut même dire, qu’elles prirent un aspect plus déterminé, plus profond, au point qu’antijudaïsme et Wagner, finirent peu à peu, à ne former non sans quelques raisons dans l’esprit du grand public qu’une identique chose.

 

 

reichssymorch.gif

 

-3_3_Winifred_Wieland_et_Wolfang_pere_de_Gottfried_en_compagnie_de_Hitler_a_Bayreuth_juin_1940-ad96f.jpgIl faut d’ailleurs rajouter à cela, ce qui n’arrangea pas la vision que le public se fit de l’œuvre de Wagner, qu’à la mort deHitler_et_les_freres_Wagner-2.jpg Cosima et Siegfried Wagner en 1930, la responsabilité du festival de Bayreuth et de la villa Wahnfried échut à la veuve de ce dernier, Winifred Wagner, amie personnelle d'Adolf Hitler [2]. Or Hitler était un zélateur inconditionnel de la musique de Wagner, et il contribua à conférer une lecture national-socialiste aux principaux thèmes germaniques qui jalonnent l’œuvre, au point que plusieurs des grandes ouvertures servirent aux messes politiques organisées en l’honneur du IIIe Reich.

 

Wagner reproche principalement aux Juifs, avec parfois des accents authentiquement racistes et des arguments biologiques, d’être étrangers à la culture européenne, d’être restés à l’écart de ce qu’elle représente véritablement : « Pour le Juif, toute la civilisation et tout l'art européens sont restés choses étrangères, car il n'a pas plus participé à la formation de la première qu'au développement du deuxième et il est le plus souvent resté un spectateur froid, sinon hostile ». La conviction que ne cesse de reprendre et distiller sous divers modes Wagner, peut se résumer à cette phrase : « Ce qui caractérisera donc le mieux les créations artistiques juives et cela jusqu'à la trivialité et au ridicule, sera un cachet de froideur et d'insensibilité et par conséquent, la période historique de la musique juive de notre société peut être considérée comme celle de la stérilité complète et du déséquilibre », montrant que derrière la féroce critique du Juif, se cache surtout chez Wagner une volonté de démontrer qu’il n’y a pas et ne peut y avoir d’art juif proprement dit, et que pour le reste, les juifs se contentent d’imiter maladroitement ce qu’ils ont découvert comme étant l’essence de l’Art européen.

 

 

 

Présentation du

« Judaïsme dans la musique »

 

 

portrait.jpgL’essai de Richard Wagner, “Das Judenthum in der Musik”, cas unique dans l’histoire de la musique, attaque les Juifs en général et plus particulièrement les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Felix Mendelssohn Bartholdy avec une rare férocité. Il explique en quoi le monde des lettres et des arts est tombé entre des mains selon lui impures, qui corrompent l’essence de la pensée, il développe une thèse extrêmement radicale : « Il n'existe pas d'art juif, par conséquent point non plus de vie créatrice d'art chez les juifs ». La conviction de Wagner est que « Pour un musicien juif, il ne peut donc exister qu'une seule source d'art populaire juif : celui qui a cours dans les synagogues et qui a pour thème le culte de Jéhovah. »

 

On retiendra également, que sa critique de Mendelssohn lui donne l’occasion de louer le génie musical de Beethoven, incomparablement supérieur selon lui à Bach. Il en profite immédiatement après, pour souligner ce qui correspond à la fois à un constat et une terrible et désolante situation pour la musique : « Il était impossible aux Juifs de s'emparer de [la musique] avant que celui-ci fût devenu une chose sans vie ; aussi longtemps que la musique possédait en soi une vie organique intense, c'est-à-dire jusqu'à Mozart et Beethoven, nous ne trouvions pas trace de Juifs dans la musique. Ce n'est que lorsque la vie organique de celle-ci périclita, que les éléments extérieurs prirent suffisamment d'empire pour s'en rendre maîtres et la décomposer. La chair d'un tel cadavre, grouillant de vers, peut se dissoudre, mais il n'est personne qui puisse pour autant le considérer comme une chose vivante. »

 

Ainsi, une seule solution permettrait de redonner la vie au corps musical vidé de son énergie et de sa vérité, que le Juif cesse d’être Juif : « …devenir homme, correspond pour le Juif à ne plus être Juif. Pour atteindre [ce but], il faut peiner ; Prenez part, en toute loyauté, à cette œuvre rédemptrice et nous serons alors unis et tous pareils. Mais songez bien qu'une seule chose peut vous conjurer de la malédiction qui pèse sur vous : la rédemption d'Ahasvérus : l'anéantissement. » [3]

 

On le constate, les thèses sont sans concession, et méritent un examen attentif afin de mieux connaître ce que pensait Wagner qui se révèle à la fois plus radical, plus purement antisémite et irrationnel qu’on ne l’imaginait, et parfois plus généreux, voire même carrément ouvert à certaines possibilités pour les Juifs : « Nous avons souhaité qu'il se crée un jour un royaume juif à Jérusalem… »

 

Il est donc instructif, alors que ce texte célèbre objet de tant de commentaires, publié deux fois pendant la période nazie (Berlin en 1934, puis Leipzig en 1939), a été soigneusement et volontairement omis pour les raisons que l’on imagine lors de l’édition des « Œuvres Complètes » en allemand de Wagner en 1983, et reste difficilement accessible en français, en étant donc largement méconnu de la plupart de ceux qui s’intéressent à la pensée de Wagner et par écho, tant leur relation fut importante dans la vie de l’un et de l’autre, de Nietzsche.

 

Soucieux donc, de contribuer à une meilleure connaissance de Wagner, nous pensons utile de mettre à disposition du lecteur contemporain ce texte objet de tant de fantasmes et de multiples interprétations, texte souvent évoqué mais quasiment jamais cité, lecteur contemporain que nous croyons capable de lire, nous semble-t-il, instruit par l’Histoire, et de juger de la validité avec toute la distance nécessaire et la prudence qu’il convient, des conceptions de Wagner au sujet de l’Art.

 

Notes.

 

[1] Nietzsche, Fragments posthumes, XIV, 24 [1], 6.

 

[2] Hitler déclara un jour : « Le national-socialisme n'a qu'un seul prédécesseur légitime : Richard Wagner. »

 

[3] Allusion au mythe du juif errant, qui ne pouvait mourir car ayant perdu jusqu’à la faculté de disparaître. C’est un moine bénédictin, Matthieu Pâris, qui relatera le récit d'un évêque arménien en visite au monastère de s. Alban, où le personnage est assimilé au juif Cartaphilus. La légende devint populaire en Europe à la fin de la période médiévale, et le juif errant reçut le prénom d'Ahaswerus (ou Ahasvérus).

 

 

 

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RICHARD WAGNER

 



«
LE JUDAÏSME

DANS

LA MUSIQUE »

Traduction de B. de TREVES

 

 

 

 

“Das Judenthum in der Musik”.pdf 

 

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dimanche, 09 août 2009

Wagner et la mystique de Parsifal

" L E   C A S   N I E T Z S C H E "

 

ou

la haine antireligieuse de l’auteur de Zarathoustra,

contre le génie spirituel de Parsifal

 

wagner1850.jpg

« Nous reconnaissons le principe de la déchéance de l’humanité

et par suite la nécessité de sa régénération;

nous croyons à la possibilité de cette régénération

et nous nous vouons à son accomplissement . »

 

(Richard Wagner)

 

disco_parsifal_graal.jpg


 

 

richard-wagner1.jpgOn sait que Nietzsche (1844-1900), à la philosophie démentielle et que l’on fera difficilement passer pour un chrétien, était fortement dérangé dans ses jugements et troublé dans ses analyses, la démonstration de son déséquilibre dans la note « Nietzsche : une idole crépusculaire ! », confirmant largement, s’il en était encore besoin, le caractère peu sérieux et souvent grotesque et chimérique de sa pensée. Toutefois, il est encore un domaine où l'étrange visionnaire de Sils Maria se distingua piteusement par ses positions antichrétiennes aberrantes :  la musique de Wagner.

Certes Nietzsche, bon pianiste, savait à 12 ans interpréter, dit-on, les sonates de Beethoven (opus 7, 26 et 49), ceci aprèsnie.jpg deux ans de piano seulement, sa productivité musicale ensuite devenant intense, composant des pièces pour piano et des oratorios, ainsi que des quatuors et des Lieder, improvisant avec aisance, jouant parfois, au soir de sa vie, du matin au soir la réduction pour piano de Tristan au point d’étourdir les oreilles de sa sœur [1]. Mais s’il est cependant un témoignage probant de son incompétence sur le plan des idées musicales et de son parti-pris antireligieux, c’est bien dans sa relation à Wagner qu’il apparaît le plus nettement.

 

 

image note.jpg

Wagner affirme que l'art ne fait qu’un avec la religion,

il est indissolublement uni à la religion,

puisque devant nous conduire à la vie éternelle.

 

I. Début de la relation

illus-088.jpgNietzsche eut tout d’abord une intense et vive passion pour Richard Wagner (1813-1883), qu'il admira un temps infiniment. Lorsque Nietzsche lui rendit sa première visite, en 1869, Wagner avait déjà 56 ans, il était célèbre, et vivait dans une demeure cossue au bord du lac des Quatre-Cantons, à Tiebschen, avec la belle Cosima, la fille de Liszt, qu'il venait d'enlever au compositeur Hans von Bülow. Nietzsche fut immédiatement fasciné par le couple, il ne pensait qu'à eux, ne vivait et n'écrivait que pour eux (Richard Wagner à Bayreuth, 1876).

Dès lors, après cette période d’entente parfaite, on à tendance à présenter parfois leur brouille comme l'effet de divergences philosophiques, voire politiques. Certains écrivent : « Nietzsche n'aurait pas, à la longue, supporté l'antisémitisme et le nationalisme de Wagner. Nietzsche a toujours pensé que la musique lyrique de Wagner, réveillant les anciens mythes germaniques, viendraient pour ainsi dire illustrer sa philosophie, tandis que le compositeur voyait dans les efforts intellectuels de ce brillant jeune homme une simple justification de ses propres talents. » [2] En réalité, le motif de la rupture est tout autre. Nietzsche, bien sûr, ne cessa de débattre avec Wagner, et cela ne s’arrêtera pas même après leur séparation, puisque lorsqu'on lit les Fragments posthumes, on constate que de manière permanente Nietzsche revient sur Wagner. Wagner l’obsède, Wagner est présent continuellement dans son esprit, Wagner hante la pensée de l’auteur de Zarathoustra.

II. Motif de la rupture

Quel est donc le grief principal, le reproche le plus important et furieux que Nietzsche fait à Wagner ? Eh bien, tout simplement, chose horrible à, ses yeux : Wagner était devenu chrétien ! Wagner était redevenu croyant et pieux ! Abomination et catastrophe pour Nietzsche qui, dès lors, s’imagine seul, dans sa démence, à essayer de renverser tout l'édifice funeste du christianisme : «Car je porte sur mes épaules le destin de l'humanité» écrit-il dans Ecce Homo [3].

En effet, le pauvre Nietzsche, naïvement, s’était vu le penseur inspirant la nouvelle philosophie pour un public à qui il fallait «des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle», et Wagner, à ses côtés, comme le musicien apte à faire vibrer les âmes par une musique incarnant les valeurs nouvelles qu’il prophétisait.

Dommage pour lui, Wagner redécouvre les vérités de l’Evangile, il se met à genoux devant le Christ et affirme son attachement à la Foi. Le rêve de Nietzsche s’écroule. Son scénario s’évapore comme la neige de Sils Maria au soleil.

Ainsi, à partir de 1875-1876 (4e Considération intempestive : Richard Wagner à Bayreuth) les réserves de Nietzsche deviennent grotesques. Il se met à reprocher de façon burlesque à Wagner, pêle-mêle, « l'atmosphère de kermesse de Bayreuth, son adhésion à l'Allemagne de l'Empire, corruptrice de la civilisation, etc. ». Comme toujours Nietzsche ne fait pas dans la nuance, emporté par son délire, il est aveuglé et ne comprend plus rien à l’art, immense et magnifique, de Wagner.

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Nietzsche reproche à Wagner
« l'atmosphère de kermesse de Bayreuth,
son adhésion à l'Allemagne de l'Empire, corruptrice de la civilisation, etc.

III. Délire abject de Nietzsche contre Wagner

Qu’écrit Nietzsche contre Wagner ? Rien d’autre que les propos d’un fou, d’un délirant qui n’a plus du tout sa raison.

Jugeons plutôt :

- « L’artiste de la décadence — voilà le mot. Et ici je commence à parler sérieusement. Je suis loin de demeurer spectateur inoffensif, quand ce décadent nous ruine la santé — et, avec la santé, la musique ? D’ailleurs, Wagner est-il vraiment un homme ? N’est-il pas plutôt une maladie ? Il rend malade tout ce qu’il touche,il a rendu la musique malade.Un décadent typique qui se sent nécessaire avec son goût corrompu, dont il a la prétention de faire un goût supérieur, qui parvient à faire valoir sa corruption, comme une loi, comme un progrès, comme un accomplissement. Et l’on ne se met pas en défense. Sa puissance de séduction atteint au prodige, l’encens fume autour de lui, les erreurs qui portent sur lui s’appellent « évangile » — il n’y a pas que les pauvres d’esprit qui se sont laissé persuader ! » [4]

La charge de Nietzsche, qui sera bientôt interné, se poursuit avec une rare férocité :

- « L’art de Wagner est malade. Les problèmes qu’il porte à la scène — purs problèmes d’hystérie —, ce qu’il y a de convulsif dans ses passions, sa sensibilité irritée, son goût qui réclamait toujours des épices plus fortes, son instabilité qu’il travestit en principe, et particulièrement le choix de ses héros et de ses héroïnes, ceux-ci considérés comme types physiologiques (— une galerie de malades ! —) : tout cela réuni nous présente un tableau pathologique qui ne laisse aucun doute : Wagner est un névrosé. Rien n’est peut-être aujourd’hui plus connu, rien en tous les cas mieux étudié que le caractère protéiforme de la dégénérescence qui se chrysalide ici en un art et en un artiste. Nos médecins et nos physiologistes ont en Wagner leur cas le plus intéressant, tout au moins un cas très complet. Précisément parce que rien n’est plus moderne que cette maladie générale de tout l’organisme, cette décrépitude et cette surexcitation de toute la mécanique nerveuse, Wagner est l’artiste moderne par excellence, le Cagliostro de la modernité. En son art se trouve mêlé de la façon la plus séduisante ce qui est aujourd’hui le plus nécessaire à tout le monde, — les trois grands stimulants des épuisés, la brutalité, l’artificiel, et l’innocence (l’idiotie). » [5]

Comme on le voit, le malade mental qui finira ses jours dans l’hébétude et la prostration, n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Et cela continue de plus belle encore :

- « Wagner est une grande calamité pour la musique. Il a deviné en elle un moyen pour exciter les nerfs fatigués, — c’est ainsi qu’il a rendu la musique malade. Son génie de l’invention se surpasse dans l’art d’aiguillonner les plus épuisés, de rappeler à la vie les demi-morts. Il est passé maître dans l’art des passes hypnotiques, il renverse comme des taureaux les plus forts. Le succès de Wagner — son succès sur les nerfs et par conséquent sur les femmes — a fait de tous les ambitieux du monde musical des disciples de son art occulte. Et non pas seulement les ambitieux, mais aussi les malins... De nos jours on ne fait de l’argent qu’avec de la musique malade ; nos grands théâtres vivent de Wagner.[…]

- S’il y a quelque chose d’intéressant dans Wagner, c’est assurément la logique avec laquelle un vice physiologique se transforme en pratique, et en procédé, en innovation dans les principes en crise du goût, allant pas à pas, de conclusion en conclusion […].

- Wagner était-il d’ailleurs un musicien ? Il était en tous les cas, plus encore, autre chose : un incomparable histrion, le plus grand des mimes, le génie de théâtre le plus étonnant que les Allemands aient jamais possédé, notre talent scénique par excellence. La place de Wagner est ailleurs que dans l’histoire de la musique […].

- Que signifie-t-il malgré cela dans cette histoire ? L’avènement du comédien dans la musique : événement capital qui donne à penser et peut-être aussi à craindre.» [6]

Inutile d’y insister, la haine rageuse du dérangé mental, la mauvaise foi pathologique, la méchanceté basse et vulgaire, montrent, nietzsche.jpgincontestablement, la valeur ridicule des propos de Nietzsche à l’encontre de Wagner. Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’il y ait eu, et qu’il y ait encore, des auteurs pour conférer un minimum de crédit aux stupidités de Nietzsche, dont, en premier lieu aujourd’hui, mais cela n’est pas surprenant, le ridicule Michel Onfray, qui gratifiait, il y a quelques mois à peine, ses auditeurs de l’Université populaire de Caen, d’une charge antiwagnérienne des plus nauséabondes [7].

IV. L’étonnant parcours de Wagner

wagner_willich.jpgOr, on ne comprend rien à Wagner, si l’on ne voit pas l’extraordinaire parcours intellectuel qu’il effectua en quelques années. Dans ses plus jeunes années il fut un révolutionnaire authentique. Dans sa première autobiographie (écrite quand il n’avait pas trente ans), contant ses souvenirs de la révolution de 1830, il écrit : « Du coup, me voici révolutionnaire et parvenu à la conviction que tout homme tant soit peu ambitieux ne devait s’occuper que de politique. » C’est l’époque où au Vaterlandsverein de Dresde (le 14 juin 1848), il prononce un discours dans lequel il expose ses idées subversives : « suppression des privilèges de la noblesse, armement du peuple, abolition de l’argent, etc. Toutefois, il écrit étrangement un drame : Jésus de Nazareth, un prétexte à développer ses propres idées sur la supériorité de la loi d’amour, tout en prenant une part personnelle au soulèvement révolutionnaire qui agite la ville de Dresde dans les premiers jours de mai 1849, en se liant intimement avec Roeckel, l’un des chefs du parti libéral, et l’anarchiste Bakounine.

En exil, marqué par Feuerbach, il emploie les premiers mois de son séjour en Suisse à la composition d’écrits théoriques sur l’art [8]. Comme on l’écrit : « La productions de sa première période attestaient une curieuse tendance mystique, tour à tour idéaliste et pessimiste, dont la signification exacte reste un peu indécise (…) il glorifie la nature, la vie, l’amour, marque une hostilité très accentuée contre les idées ascétiques et chrétiennes, professant que Dieu n’est que l’homme idéalisé par la croyance populaire, que la vraie religion est le culte de l’humanité, que l’homme n’a d’autre fin que lui-même, d’autre loi que le besoin; mais la révolution viendra et régénérera le monde, inaugurant pour l’humanité, dès cette vie terrestre, une vie de haute félicité. » [9]

Wagner écrivit ensuite le poème de L’Anneau du Nibelung, drame philosophique qui révèlera une tendance nouvelle, car ayant lu pour la première fois, en 1854, Le Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer, il y reconnait l’expression la plus complète de sa propre pensée, acceptant toutes les conséquences de cette doctrine, en concluant à la nécessité, pour l’homme, d’abjurer tout désir temporel, et enseignant que l’humanité ne peut arriver à la rédemption, à la félicité, que par la voie douloureuse du renoncement.

 

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L’homme, dira Wagner : « s’élève aux vérités supérieures par l’intuition »,

l’art a donc l’ultime et principale mission

de représenter à l’aide de symboles les vérités de l’esprit.

 

V. L’évolution spirituelle vers le christianisme

lohengrins_ankunft.jpgWagner à cet instant, pense qu’est absolument acquise l’idée de la perversion du monde, où règne sans partage le vouloir-vivre égoïste, la haine de l’autre, le narcissisme prétentieux et le mépris. La seule possibilité de régénération de l’homme, passe ainsi pour lui, par une conversion de la volonté et une acceptation du renoncement. On imagine la réaction de Nietzsche à de telles idées ! L’auteur du Zararhoustra y voit une trahison des idéaux fondés sur le rejet du Ciel et des arrières-mondes abstraits.

Pour Wagner, si l’on veut réaliser cette régénération, il convient de s’alimenter correctement en évitant les poisons que sont l’alcool et la viande. Il se met à l’alimentation végétale, modère sa vie et son emploi du temps, établit un environnement de silence et de quiétude propice à l’intériorité et à la méditation. Il affirme à cette époque, ce qui lui sera beaucoup reproché, qu’une cause principale de la dégénérescence des sociétés provient de l’impureté causée par le mélange des races, faisant le procès des juifs fauteurs de troubles, œuvrant au métissage et incarnation de l’appétit de lucre, du vouloir-vivre égoïste, et proclame solennellement la prédestination du peuple allemand.

Il s’élève avec force proteste contre les doctrines matérialistes, évolutionnistes et scientifiques, refusant que la science soit une forme de l’authentique connaissance. L’homme, dira-t-il, « s’élève aux vérités supérieures par l’intuition »; l’art pour lui a donc l’ultime et principale mission de représenter à l’aide de symboles les vérités de l’esprit, ayant pour principe une moralité supérieure, car l’art, écrit-il, ne fait qu’un avec la religion, il est, dans une perspective spirituelle, indissolublement uni à la religion, puisque devant nous soutenir vers les domaines transcendants de la vie éternelle.

 

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Ferdinand Leeke (1859-1925)

Parsifal à la recherche du saint Graal

 

VI. Parsifal ou la conversion au Christ !

parzival01.jpgC’est alors que, franchissant le pas, Wagner s’ouvre définitivement à la foi religieuse, proclamant la vérité de la Rédemption par le sacrifice volontaire de Jésus, Incarnation vivante de l’amour infini donateur de la régénération salvatrice de l’humanité. Voulant traduire ses nouvelles convictions en musique, Wagner écrit alors Parsifal, empruntant à la légende du saint Graal le sujet central de l’opéra, sujet dont il avait déjà tiré Lohengrin. Son héros a le cœur pur, s’élevant peu à peu par l’intuition spirituelle à la suprême sagesse. Auprès de lui apparaîtra Kundry, l’ancienne pécheresse libérée de la malédiction par le repentir.

L’action se déroule au sein de la confrérie des chevaliers du Graal, gardiens du Calice dans lequel tomba le précieux sang du Crucifié. Les deux scènes du temple, dans lesquelles est représentée la cérémonie du sacrifice, ont été réalisées par l’artiste, au triple point de vue de la représentation dramatique, plastique et musicale, avec une sublimité à laquelle l’art ne semble pas avoir précédemment atteint. L’enchantement du vendredi saint, épisode par lequel Wagner reçut l’inspiration première de l’œuvre, est un des plus beaux passages de tout l’histoire de l’art dramatique.

Parsifal fut représenté pour la première fois à Bayreuth le 26 juillet 1882. Le succès des représentations de cette seconde série fut bien plus grand que celui des représentations de L’Anneau du Nibelung, et put faire concevoir de meilleures espérances pour l’avenir de l’œuvre de Bayreuth. Wagner s’occupait d’en organiser une nouvelle série pour l’année suivante, quand il mourut subitement à Venise le 13 février 1883, des atteintes d’une maladie du cœur. Il avait commencé deux jours avant sa mort un nouvel ouvrage philosophique, Sur le féminin dans l’homme. Son corps, ramené en Allemagne, fut inhumé à Bayreuth, dans le parc même de la Wahnfried.


Conclusion : la haine ignoble de Nietzsche envers Parsifal

graal_dante_rosseti.jpgNietzche a violemment critiqué Wagner et son œuvre en raison de son antichristianisme forcené. Il regarda comme unwagner_370.jpg véritable blasphème l’ambition chrétienne et spirituelle du Parsifal [11] dont l'action est un écoulement irrépressible qui tend vers le miracle du Salut. Tout l'opéra se déroule ainsi jusqu'à sa conclusion : de la malédiction au pardon. De l'ombre à la lumière. La profonde unité du drame de Parsifal fait entendre et voir comme des réminiscences, les aspects les plus sacrés du rituel chrétien de la Cène, où il s'agit moins de transférer l'action liturgique sur la scène que de donner forme aux mystères de la Foi et d'activer lyriquement leur signification profonde, magnifiant par la présence incessante des thèmes splendides de l’orchestre.

Dans le Parsifal, mythe germanique et mythe chrétien se mêlent pour n'en former qu'un seul dans la vaste imagination magnifique de Wagner.  Le génie du compositeur fut d'ouvrir son drame et sa signification profonde vers la mystique pure. Ainsi, Parsifal comme la Tétralogie dépasse toutes les toutes les époques, puisqu’il se fonde dans le cycle de la Rédemption des âmes par le Christ.

Telle est la raison de la haine féroce que déversa indignement Nietzsche à l’encontre du génie de Wagner qui ira, par mauvaise foi éhontée, jusqu’à lui préférer le Carmen de Bizet et ses espagnolades. Telle est encore, celle de tous les critiques antichrétiens qui détestent violemment Wagner, précisément pour la sublime beauté de sa mystique et de son incomparable musique.

 

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Hans Werner Schmidt (1859–1950)
"Parsifal devant le château du Saint Graal"
Dans le Parsifal,
mythe germanique et mythe chrétien se mêlent
pour n'en former qu'un seul

Wagner reste et restera pour la postérité le compositeur inégalé qui alla jusqu’au sublime sur le plan de la création artistique, au moment où Nietzsche, de façon misérable, aveuglé par son antichristianisme viscéral, éructait des odieux blasphèmes contre le saint calice du Christ :

- « Ce furent des malades et des décrépits qui méprisèrent le corps et la terre, qui inventèrent les choses célestes et les gouttes du sang rédempteur (…) Ils voulaient se sauver de leur misère et les étoiles leur semblaient trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer : Hélas ! que n’y a-t-il des voies célestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre Etre, et dans un autre bonheur ! » – Alors ils inventèrent leurs artifices et leurs petites boissons sanglantes ! » [12]

Inutile de souligner, écartant avec dégoût ces honteuses phrases de Nietzsche, qui lui furent sans doute dictées par la folie démoniaque qui s’était emparée de son esprit malade, que notre profond et infini respect va entièrement aux magnifiques paroles du Parsifal, et notre complète admiration, à son aspiration religieuse et mystique :

« Le Graal est la Coupe, la Coupe elle-même,

que Notre Seigneur offrit lors de la dernière Cène aux siens.

Cette Coupe représente le Calice de la fleur qui contient la semence.

Elle est l'emblème de la pureté,

le haut idéal auquel nous devons aspirer. »

 

 

 

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« Celui qui vaincra,

j'en ferai un pilier dans le Temple de mon Dieu

et il n'en sortira plus. »

(Apocalypse 3,12)

 

 

Notes.

[1] On apprend selon Paul Janz, auteur du catalogue des œuvres musicales de Nietzsche :


- « Après ses années de lycée il produit plusieurs ébauches : « d'un requiem (sans doute inspiré de Mozart), d'une messe, d'un oratorio de Noël, d'un très beau miserere qu'il a dû composer sous l'influence de Palestrina. Il y a de très belles pièces pour piano, une quinzaine de lieder, des ébauches symphoniques qui, allant bien au-delà de ce qu'on faisait de son temps, annoncent Richard Strauss. Nietzsche travaillait des impressions qu'il recueillait à l'écoute des autres, comme s'il discutait avec ceux qui pouvaient sentir comme lui. Ainsi, avec Beethoven ou Chopin. La plupart de ses compositions musicales datent de ses années d'études, avant donc ses années de philosophe. Ses premières compositions épousent le style romantique de son temps ; elles témoignent de l'influence de Schumann. Plus tard, dans cette grande composition qu'est la Fantaisie pour piano, Nietzsche cite tout à fait consciemment le Siegfried-Idyll de Wagner. Si Nietzsche est un musicien romantique, comme philosophe, il cherche à surmonter le romantisme. Être resté romantique, c'est un des reproches qu'il adresse à Wagner. Nietzsche refusait le type de développement que l'on trouve chez Wagner. Il leur préférait des morceaux plus ciselés, parfaits, fermés sur eux-mêmes et bien identifiés comme on en trouve dans les opéras de Mozart, dans la Carmen de Bizet ou chez Liszt. Nietzsche s'est essayé à de grandes compositions, qui ne sont pas du tout influencées par Wagner. On a un amusant morceau pour piano, qui se développe pour brusquement se transformer en une sonate de Beethoven, qu'il appréciait particulièrement et qu'il a beaucoup joué, avec Chopin. » (cf. P. Janz, Nietzsche et la musique, Magazine littéraire n° 298 - avril 1992).

[2] L. Ferry, Nietzsche, entre sagesse et folie, Le Point n°1352. « Wagner aimait vraiment Nietzsche, mais maladroitement. Un jour, il lui fait un compliment qui se veut charmant, assurant qu'il le place dans son cœur « entre femmes et chiens ! » Et une autre fois, il lui déclare : « Vous pouvez beaucoup pour moi : vous pouvez prendre sur vous toute une moitié de la tache que le destin m'assigne. Et, ce faisant, peut-être accomplirez-vous toute votre destinée. »

[3] F. Nietzsche, Le Cas Wagner : un problème pour musiciens, 1888.

[4] F. Nietzsche, Ibidem, § 5.

[5] Ibid.

[6] Ibid. § 7 ; 8 & 11.

[7] Paragraphe significatif du septième chapitre « Humain trop humain », donné par Michel Onfray le lundi 23 mars 2009 - (F. Nietzsche #4) « Le moment œdipien » - Cours n° 142  :

a. L’esprit libre affirme :

1. Que Dieu est une invention : Wagner y recourt comme à un secours.

2. Qu’il faut s’affranchir du passé, de la tradition : Wagner y revient et apprécie le rite (la messe).

3. Qu’il faut être par delà bien et mal : Wagner revendique le bien et le mal chrétien haine de soi, idéal ascétique, haine du monde, etc.

4. Qu’il faut se déterminer soi-même : Wagner s’appuie sur les Evangiles.

5. Qu’il faut vouloir la santé : Wagner célèbre les « vertus qui rapetissent », Valeurs décadentes, nihilistes.

6. Qu’il faut dépasser le nihilisme : Wagner s’y complait et en organise le culte.

7. Qu’il faut triompher des superstitions religieuses : Wagner restaure la bimbeloterie du christianisme médiéval, Graal, sang du Christ…

Etc., etc., etc.

[8] Il écrivit et publia coup sur coup : L’Art et la Révolution (1849), L’Artiste de l’avenir (1849), L’Oeuvre d’art de l’avenir (1849), L’Art et le Climat (1850), Le Judaïsme dans la musique (1850), L’État et la Religion (1850), Opéra et Drame (1851), Communication à mes amis (1851), puis entreprit la composition de sa tétralogie : L’Anneau du Nibelung.

[9] Article [Richard Wagner] de: La grande encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts. Tome trente et unième (Thermophyle-Zyrmi). Réalisée par une société de savants et de gens de lettres. Sous la direction de MM. Berthelot, Hartwig Derenbourg, F.-Camille Dreyfus... [et al.]. Paris, Société anonyme de la Grande Encyclopédie, p. 1161-1168.

[10] Comme certains le définissent : « Optimiste en 1848, pessimiste en 1854, il finit dans sa glorieuse vieillesse par concilier en une formule originale son optimisme et son pessimisme, par fonder sur la conscience de la souffrance universelle l’espoir d’une rédemption future de l’humanité » (Lichtenberger). Lui-même a résumé sa tendance en ces termes dans un écrit de 1880 ». Wagner soutient : « Nous reconnaissons le principe de la déchéance de l’humanité et par suite la nécessité de sa régénération; nous croyons à la possibilité de cette régénération et nous nous vouons à son accomplissement en toute façon. » Sous l’empire de ces idées, il publia un grand nombre d’opuscules dont voici les principaux titres : Moderne (1878); Pouvons-nous espérer? (1879); Lettre ouverte à M. Ernst de Weber (contre la vivisection) (1879); Religion et Art (ouvrage important) (1880); À quoi sert cette connaissance? (1880); Connais-toi toi-même (1881); Introduction à l’ouvrage de Gobineau : Jugement sur l’état actuel du monde (1881); Héroïsme et Christianisme (1881).

[11] Voici la nature des propos de Nietzsche, qui se passent de commentaire, à l’encontre du Parsifal de Wagner : « Parsifal est une œuvre de rancune, de vengeance, empoisonneuse secrète qui s'attaque aux principes de la vie, une œuvre mauvaise. — Prêcher la chasteté est une œuvre mauvaise. — Prêcher la chasteté est une provocation à la contre-nature. Je méprise quiconque ne ressent pas Parsifal comme un attentat contre la morale. » (Cf. Nietzsche contre Wagner, 1877).

[12] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1re partie, Des hallucinés de l’arrière-monde’’, 1883.

 

09:58 Publié dans De la musique | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : musique classique, philosophie, christianisme, blasphème |  Imprimer | | | | | Pin it!

mardi, 04 août 2009

Nietzsche : une idole crépusculaire !

ou Alain de Benoist

face aux indigentes critiques d’un nietzschéen d’opérette

par Zak

philosophie,christianisme,reflexion,religion


 

On est saisi de stupeur devant la pensée délirante

de Nietzsche,

qui sombra définitivement dans l’aliénation mentale.

 

 

 

alain-de-benoist.jpgPour une fois, et alors même que nous avons clairement souligné la limite que représente pour nous l’idée d’un recours au paganisme qui serait oublieux des vérités spirituelles qui se sont imposées à la faveur de l’Histoire, toutefois, nous rejoignons entièrement Alain de Benoist dans sa reconnaissance de la supériorité métaphysique de Heidegger (1889-1976) par rapport à Nietzsche (1844-1900), comme il eut l'occasion de le déclarer fort nettement parfois, ce qui lui a valu, récemment, quelques mauvaises flèches, assez basses et vulgaires, d’Olivier Meyer, auteur d’un médiocre guide des citations de Nietzsche et responsable d’un blog pompeusement intitulé «Nietzsche académie», dont le but affiché, à l’insondable bêtise voltairienne, est : « écrasons l’infâme » !

Alors même que l’auteur de « Vue de droite » (1977), sans méfiance, s’était plié aimablement aux questions posées par Olivier Meyer, qui s’amuse, ridiculement, à proposer sur le net un « test du surhomme », et dont la 4e de couverture de son pitoyable guide est accompagnée de ces phrases qui prêtent à rire : « Dieu est mort. Libre à nous de devenir surhumains. Qui veut devenir surhumain ? Qui veut apprendre à maîtriser son éclair ? Les citations de Nietzsche réunies dans ce guide sont tirées de son œuvre complète et constituent de véritables tables des lois des Hyperboréens. La foudre surhumaine est entre vos mains…que vive le Surhomme » [1], l’ignorantin, qui prétend remettre à l’endroit les idées « avancées par Alain de Benoit » (sic !), considérant, rien moins, de son « devoir philosophique d’accoucher les esprits de la vérité en pratiquant le débat d’idées » [2], ose écrire ces énormes balivernes qui exsudent la mauvaise digestion adolescente et acnéique d’Ainsi parlait Zarathoustra : « Nietzsche serait prisonnier de la valeur, j’y vois plutôt la marque de son sceau aristocratique qui se traduit comme vous l’avez souligné par un certain pathos de la distance. Il resterait ainsi encore dans la métaphysique, je ne pense pas, car cette valeur n’est plus idéelle mais réelle, incarnée dans une philosophie organique dont le visage est celui de Dionysos, le dieu très biologique de la vigne et du vin, celui de l’Eternel retour. On est très loin de concepts philosophiques abstraits et abscons, de galimatias « philosophars »… »

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Olivier Meyer, est responsable d’un blog
pompeusement intitulé « Nietzsche académie »,
dont le but affiché est : « écrasons l’infâme » !
 
 
 
 

I. L’erreur fondamentale de Nietzsche

Alain de Benoist écrit, à juste titre : « …c’est à Heidegger que j’ai fini par donner la première place. J’ai en effet été sensible à la critique faite par ce dernier de la philosophie de Nietzsche. Heidegger opère une distinction rigoureuse, qui a pour moi été décisive, entre ontologie et métaphysique. Il montre que, chez Nietzsche, la Volonté de Puissance – en réalité, Volonté vers (zur) la Puissance – est en péril de devenir simple volonté de volonté. Comme Nietzsche, Heidegger accorde une importance considérable à la question du nihilisme, mais il montre aussi que, face au nihilisme, la tâche la plus urgente n’est pas tant de substituer des valeurs à d’autres valeurs, fussent-elles opposées, mais de sortir de l’univers de la valeur, qui est une mutilation de l’Etre. Sa conclusion est que Nietzsche, dans la mesure où il demeure prisonnier de l’univers de la valeur, reste encore dans la métaphysique. » Il poursuit : « Enfin, sur la question de la vérité, question nietzschéenne par excellence, ce que déduit Heidegger d’une méditation sur la notion grecque d’aléthéia, me paraît d’une profondeur inégalée. » [3]

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Pour Heidegger la pensée de Nietzsche est celle par laquelle
les temps modernes « parviennent à leur physionomie propre », à leur achèvement.
 
 

HEI NI.jpgOr, tout cela est parfaitement exact ! Car ce que démontre Heidegger dans son étude sur Nietzsche [4], c’est que celui qui se voulut, non sans une dimension démesurée, à l’origine d’un renouveau sur le plan philosophique, fut en réalité le sinistre fossoyeur de la métaphysique occidentale. En effet, en conférant à la notion de « valeur » une dimension extraordinairement boursouflée, il contribua, plus que quiconque avant lui, à l’effacement complet et tragique de l’idée de l’Être, s’inscrivant dans une tradition qui résulte de l'oubli et même, plus encore, de l'abandon de l'Être.

C’est ainsi que dans la volonté de puissance, où culmine de façon inquiétante la prétention du sujet à «arraisonner» l’étant selon les outils mortifères et aveugles de la technique, s’est, hélas ! effacée l’interrogation fondamentale au profit d’un appétit inconséquent et grégaire par lequel s’exprime ce qui en l’homme est le plus éloigné de ce qui peut s’ouvrir au mystère du « rien de ce qui est ». De même, par l’apologie du surhomme, qui prodigue une fallacieuse énergie aux pauvres ambitions mortelles du sujet, se figèrent drastiquement les pires illusions aberrantes concernant le rêve d’un arraisonnement du monde à la force des bras. Enfin, pénétré de tous les préjugés les plus éculés qui véhiculent la véritable perte de ce qui est à penser, soit « l’impensé de la tradition métaphysique », la philosophie nietzschéenne appartient, à un niveau rarement égalé avant elle, à la triste histoire de «l’oubli de l’être», essence d’un stérile devenir métaphysique.

Comme le souligna Heidegger, à propos de ce qu’est l’ontologie en son essence, totalement incomprise au travers de la pensée philosophique, et inaccessible à Nietzsche qui ne sut jamais dépasser l’horizon humain trop humain : “L’histoire de l’Etre n’est ni l’histoire de l’homme et d’une humanité, ni l’histoire du rapport humain à l’étant et à l’Etre. L’histoire de l’Etre est l’être même, et rien que celui-ci. Toutefois, parce que l’Etre, pour fonder sa vérité dans l’étant, revendique l’être humain, l’homme demeure impliqué dans l’histoire de l’Être, jamais autrement que selon la manière dont il assume son essence à partir du rapport à l’être et conformément à ce rapport, - selon la manière aussi dont il la perd, la transgresse, la sacrifie, la motive ou la gaspille. Le fait que l’homme n’appartient à l’histoire de l’Etre que dans la sphère de son essence déterminée par la revendication de l’Etre et non pas eu égard à sa façon de se manifester, d’agir et de produire, de réaliser à l’intérieur de l’étant, voilà qui signifie une restriction particulière. Elle peut se révéler en tant qu’un signe d’élection, aussi souvent que l’Etre donne à savoir ce qui vient en son propre, quand il est permis à l’homme de risquer son essence, que la primauté de l’étant a immergée dans l’oubli.” [5]

Cette donation, en mode subtil, de l’Etre, Nietzsche ne sut ni la percevoir ni la pressentir, elle lui resta, pour son malheur et celui de ses lecteurs, inconnue, aboutissant à une cécité métaphysique qui bloqua la perspective du philosophe au marteau au domaine de l’étant d’une façon rédhibitoire et définitive.

II. Nietzsche : « le plus débridé des néo-platoniciens »

nietzsche1864.jpgHeidegger, à la surprise générale dans ses séminaires commencés en 1936, dira de Nietzsche qu'il fut le « plus débridé des platoniciens ». Pourquoi cette curieuse affirmation ? Tout simplement parce que le renversement de Platon auquel voulut se livrer Nietzsche, sera en fait pour lui, à son total insu, la meilleure manière de rester entièrement platonicien. Comme le vit très bien Jean Beaufret, le prétendu renversement (Umkehrung) de Platon, équivaut-il à un dépassement (Überwindung) ? N’est-il pas plus juste de l’interpréter comme un accomplissement(Vollendung) de ce même Platon ? « En d'autres termes, décrire le monde sensible comme le «monde vrai », et le monde suprasensible comme fiction mensongère, cela suffit-il à sortir du platonisme ? Le retournement nietzschéen du platonisme, ne répond-il pas à son tour, dans le platonisme, à quelque chose du platonisme qui devient d'autant plus visible à la lumière de son retournement ? » [6]

La réponse est évidemment positive. Car Nietzsche, loin de sortir de Platon le réintroduit avec une force inouïe dans le02_platon.jpg ciel des idées, puisque, comme le précise Heidegger, et le souligne Alain de Benoist, « s'opposer à quelque chose implique presque inéluctablement de participer de cela même à quoi l’on s’oppose, le « renversement » de Platon auquel procède Nietzsche a comme caractéristique majeure de conserver des schémas conceptuels ou des inspirations fondamentales propres à ce qu’il entend renverser.» [7].

L’entreprise de Nietzsche, basée sur le renversement de toutes les valeurs (le sous-titre La Volonté de puissance est : « Essai d'une transvaluation de toutes les valeurs ») , aboutit au final à une méprise absolue, un échec patent car le primat de la « valeur » est une dérive de la modernité, un vieux retour manqué de l'agathon platonicien, qui, au lieu de placer le bien en soi dans l’abstraction, le ramène au monde d’ici-bas en considérant qu’il s’agit d’une œuvre révolutionnaire, alors qu’il y a là, la caricature grossière d’une mauvaise transposition platonicienne.

III. Nietzsche : le mortifère avocat du subjectivisme moderne

Mais la plus redoutable conséquence du primat nietzschéen de la valeur, est l'émergence de ce que Heidegger appelle la métaphysique de la subjectivité, transformant l’homme ancien et traditionnel, ouvert à la dimension transcendante, en pauvre « sujet » réduit à son seul horizon individuel, faisant — comme le dit Heidegger, que l'homme « en tant que subjectum s'organise et pourvoit à sa sécurité eu égard à son installation dans la totalité de l'étant.» [8] En termes clairs, l’individu, ce qui caractérise bien l’infecte modèle qui s’est imposé dans la modernité, en raison de cet enfermement sur lui-même, devient le référent absolu d’une médiocre vérité, celle de ses instincts immédiats et de ses appétits sensibles ; en guise de « surhomme », l’homme occidental en est la hideuse figure type., devenu le narcisse efféminé et inverti, lâche et craintif, complaisant et satisfait, qui triomphe et prospère avec une joie palpable aujourd’hui au sein du système de consommation.

 

En guise de « surhomme » soucieux de son corps,

l’homme occidental est devenu la hideuse figure

du narcisse efféminé.

 

 

L’appel à la glorification du corps, au rejet des arrières mondes pour vivre libre et jouir en étant libéré de toutes contraintes, est devenu, passant des pages du Zarathoustra à la réalité concrète de tous les jours, le discours dominant d’une société vidée de sens, tournée fébrilement vers l’exaltation systématique et pathétique du moi. Le plat dévot de la glose nietzschéenne, ne craint pas d’écrire : « le nietzschéisme (…) c’est aussi une sagesse de la folie, celle du Surhomme, l’homme transmuté par l’expérience victorieuse de l’Eternel retour », continuant ainsi la récitation de son catéchisme auquel il semble ne rien comprendre, mais qui a le mérite de rendre plus évidente son indigente pensée : « Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra ne cache pas son intention de créer une nouvelle espèce, ses enfants comme il les appelle, qui vivront sur les îles bienheureuses, plus haut plus beaux plus forts, carrés de la tête aux pieds… Nietzsche (…) professe un eugénisme à peine voilé (…) … Dès lors qui peut dire que le surhomme de Nietzsche n’aurait pas recours aux biotechnologies pour améliorer le type homme, surtout si « l’homme est une corde tendue entre l’animal et le surhomme »... J’entends bien qu’il ne s’agit pas d’un matérialisme biologique, mais tout de même, si l’on met cette idée en rapport avec la pensée du corps qu’il développe par ailleurs… corps et esprit ne faisant plus qu’un… il me semble difficile de soutenir que le nietzschéisme est un spiritualisme, surtout quand on se choisit comme dieu tutélaire Dionysos le dieu de l’incarnation, de la deuxième naissance, celle de la cuisse de Jupiter, véritable incubateur biotechnologique avant l’heure…. » [9]

IV. Nietzsche : un penseur égaré

La pensée de Nietzsche, qui se fonde sur le renversement des valeurs et qui ne parvient pas à atteindre le « commencement », loin de s’opposer au nihilisme elle en est l’expression la plus achevée. Nietzsche, dénué de compréhension à l’égard de l’authentique métaphysique [10], est le penseur de la modernité accomplie, il est le type même du penseur moderne, perdu et égaré, il est l’emblème même de la désorientation contemporaine, ce qui fit dire à Heidegger que la pensée de Nietzsche est celle par laquelle les temps modernes « parviennent à leur physionomie propre » [11], à leur achèvement.

Nietzsche_Olde_11.jpg
 
« Ce que je redoute,
ce n’est pas l’être épouvantable qui se tient derrière ma chaise,
c’est sa voix : Non pas les mots, mais le ton inarticulé, inhumain de cet être.
Si encore il parlait comme parlent les hommes »
 
 

Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater que Nietzsche s’est absolument trompé en tout : sur le bouddhisme, sur le christianisme, sur l’islam. Sur Le bouddhisme, dont on sait aujourd’hui qu’il participa à toutes les entreprises guerrières les plus féroces de l’Asie, il énonce des stupidités gigantesques : « La première condition pour le bouddhisme est un climat très doux, une grande douceur et une grande libéralité dans les mœurs. Pas de militarisme (…) On veut comme but suprême la sérénité, le silence, l’absence de désirs et on atteint son but. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on aspire seulement à la perfection : la perfection est le cas normal. (…) Le bouddhisme est une religion pour des hommes tardifs, pour des races devenues bonnes, douces, supraspirituelles, etc.» [12] A l’époque où Nietzsche écrit ce texte (1888), le bouddhisme militarisé fait des ravages au Japon et en Corée, et au Tibet, aidé par la magie noire et la sorcellerie, il exerce une tyrannie barbare depuis des siècles, où le servage, la corruption et le crime dominent [13]

D’autre part, sa haine morbide du christianisme, qui se distingua par la douceur de mœurs des premiers chrétiens, leur intelligence spirituelle, leur bonté et droiture, qui répandit dans le monde païen la lumière du pardon, lui fait écrire des absurdités grotesques : « On fait bien de mettre des gants, quand on lit le Nouveau Testament. Le voisinage de tant de malpropreté y oblige presque. Nous fréquenterions des « premiers chrétiens » tout aussi peu que des juifs polonais : ce n’est pas qu’on ait même besoin de leur reprocher la moindre des choses... Tous les deux ne sentent pas bon. — J’ai cherché en vain dans l’Évangile ne fût-ce qu’un seul trait sympathique ; rien ne s’y trouve qui soit libre, bon, ouvert, loyal. L’humanité n’y a pas encore fait son premier commencement, — les instincts de propreté manquent... Il n’y a que de mauvais instincts dans le Nouveau Testament, il n’y a pas même le courage de ces mauvais instincts. Tout y est lâcheté, yeux fermés, duperie volontaire. N’importe quel livre devient propre quand on vient de lire le Nouveau Testament. » [14]

Quant à l’islam, dont la seule grandeur fut le pillage, la razzia, le vol, semer la terreur, asservir les peuples et chasser les "infidèles", il inspire ce type d’émoi indigne à l’auteur de Par delà le bien et le mal : « Le christianisme (…) nous a frustrés de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds (et je préfère ne pas penser par quels pieds!) – Pourquoi? Parce qu’elle devait le jour à des instincts aristocratiques, à des instincts virils, parce qu’elle disait oui à la vie, avec en plus, les exquis raffinements de la vie maure!… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière…Guerre à mort avec Rome ! Paix et amitié avec l'Islam !... » [15]

Conclusion : un malade mental nommé Nietzsche !

Nietzsche.jpgOn est ainsi, à la lecture, saisi de stupeur devant la pensée délirante de celui qui provoque les pamoisons naïves de l’aquarelliste Olivier Meyer, et en suscita bien d’autres, plus relevées encore, chez de nombreux auteurs contemporains, éblouis par les folies de leur piteux maître à penser (Derrida, Deleuze, Foucault, Sollers, Onfray, etc.)

Mais ce que l’on ignore souvent, c’est que grâce à la volumineuse correspondance qu’il a entretenue, nous savons que Nietzsche, qui souffrait de migraines depuis l’âge de 12 ans, était atteint d’une psychose maniacodépressive qui en fit l’objet constant d’hallucinations auditives : « Ce que je redoute, ce n’est pas l’être épouvantable qui se tient derrière ma chaise, c’est sa voix : Non pas les mots, mais le ton inarticulé, inhumain de cet être. Si encore il parlait comme parlent les hommes » (automne 68), ou visuelles : « A l’instant où je levais le regard, il me sembla, dans une vision rapide comme l’éclair, voir près de ma table, un homme pâle profondément incliné. L’instant d’après, alors que l’œil cherchait à saisir cet objet avec plus d’acuité, j’aperçois à quelques pas de ma table un chat.(…) Je vois un arbre et je le prends pour un enfant. Je vois très distinctement les traits d’un visage dans une conversation mais c’est moi qui les imagine avec une telle acuité. » Par ailleurs, victime de phobie aux sons, aux bruits, à la lumière (le soir lorsqu’il écrivait, il recouvrait sa lampe de bureau d’une étoffe rouge), d’hyperesthésie affective, objet d’anxiété permanente avec un énorme sentiment de culpabilité (tant dans les phases mélancoliques que dans les phases hypomaniaques), traversé par des crises d’angoisses déclenchées par tout motif émotionnel, même par un événement heureux (départ en voyage, visite d’un ami…), tel était, dans sa réalité, l’état du brillant penseur du renversement de toutes les valeurs, le chantre de l’énergie vitale et de la volonté de puissance !

D'ailleurs l’exposé de la totale démence de Nietzsche,  par Jean Montenot, est absolument éloquent et démonstratif : «  Un homme décrétant de son propre chef qu'il faudra désormais mesurer le temps à partir du 30 septembre 1888, date, selon lui, du dernier jour du christianisme; un homme qui signe ses lettres «Dionysos» ou «le Crucifié», qui intitule les chapitres de son ultime autobiographie, Ecce Homo : «Pourquoi je suis si sage?», «Pourquoi je suis si avisé?», «Pourquoi j'écris de si bons livres?», etc. - ne peut être qu'un détraqué, un toqué! Il est aisé de relever dans l'oeuvre ou dans les témoignages des contemporains les signes précurseurs de la catastrophe finale, voire de montrer que la folie de Nietzsche vient de loin.. (…) Dans un brouillon de lettre à Peter Gast, daté du 30 décembre, il se déclare princeps Taurinorum (prince des Turinois), nomme Victor Buonaparte sur le trône de France, le journaliste Jean Bourdeau «ambassadeur à sa propre cour» et se livre à quelques autres facéties de ce genre, notamment une savoureuse proclamation aux cours européennes, les appelant à « anéantir la dynastie des Hohenzollern, ce nid d'idiots et de criminels écarlates». Il écrit à Strindberg qu'il a «convoqué à Rome une assemblée de Princes» pour les faire fusiller. » [16] 

 

En toute logique, après une existence heurtée et maladive pendant laquelle il produisit de nombreux ouvrages dans lesquels il se voyait le prophète d’une nouvelle ère pour la philosophie et le monde (quelques jours avant de sombrer dans la folie il écrit à M. Brandès, à M. Bourdeau, pour leur signifier que, « nouveau Christ », il avait « une seconde fois sauvé le monde » [17]), Nietzsche, en janvier 1889, comme il était prévisible, perdit définitivement la raison, et passa les 11 dernières années de son existence dans un état d’aliénation mentale, véritable effondrement conduisant lentement à une irréversible déchéance, puis à la mort [18].

 

 

Lorsqu’on sait que l’une des dernières pensées de Nietzsche, alors que la folie, réelle ou simulée, s’était déjà emparée de son esprit, est celle-ci : « J'ai mangé le rouleau qui contenait Dieu. Mes selles en sont témoins... » (Ich habe die Schrift-Rolle die Gott enthielt gegessen. Meine Exkremente können das bezeugen...) [19], on comprendra la valeur réelle qu’il faut conférer à la philosophie désorientée de celui qui est bien, comme le comprit parfaitement Heidegger, l’exemple le plus achevé du nihilisme accompli.

 

 

Effectivement, comme on le constate dans ce cri final et pathétique de sa philosophie, et ainsi que le disait le nietzschéen dévot Olivier Meyer  : « [La valeur défendue par Nietzsche] n’est plus idéelle mais réelle, incarnée dans une philosophie organique… », le problème, c’est que la  substance de cette philosophie organique, en guise de « dieu très biologique » (sic), se réduit ultimement, et c’est là une façon tout de même assez originale d’en témoigner concrètement, à la matière fécale. De la sorte, Olivier Meyer avait donc au moins raison sur un point : « [avec Nietzsche ] on est très loin de concepts philosophiques abstraits et abscons, de galimatias ‘‘philosophars’’… », mais on peut toutefois se demander si cet amour de la « matière vivante » n’est trop exagéré, et surtout s'il n’en fait pas un peu trop pour nous prouver sa haine des arrières mondes et de l’abstraction…

 

Notes.

[1] Olivier Meyer, Nietzsche, guide des citations, Pardès, 2005.

[2] Olivier Meyer dit comiquement à Alain de Benoist : « Vous avouez un penchant heideggerien. Bien vous en fasse, personnellement à l’instar de Nietzsche, je me méfie des gens à système, fût-il ontologique… »

[3] Nous sommes cependant un peu moins enthousiaste que de Benoist lorsqu’il soutient, s’agissant de l’œuvre de Nietzsche : « on est d’autant moins excusable de s’en tenir à la lecture des œuvres les plus connues que l’on dispose aujourd’hui en France d’une excellente traduction de l’édition Colli-Montinari, qui a notamment l’immense mérite de proposer l’intégralité des fragments posthumes », car loin de constituer l’aboutissement éditorial de Nietzsche, l’édition de Colli et Montinari, « qui ne peut être prise pour l’herméneutique plenitudo temporum annoncée par les interprètes impatients de se débarrasser des problèmes inquiétants inhérents à la lecture de l’œuvre nietzschéenne », présente de nombreux défauts passablement désagréables. (Cf. Domenico Losurdo, « Les lunettes et le parapluie de Nietzsche », in Noesis, N°10 | 2006)

[4] Heidegger consacrera en tout six séminaires à l'étude de l’œuvre Nietzsche, qui s’étendront de 1936 à 1942, et qui furent ensuite recueillis en deux tomes, Nietzsche I et Nietzsche II. En 1943, il prononça la conférence « Le mot de Nietzsche, Dieu est mort », reprise dans les Chemins, puis en 1953, la conférence « Qui est le Zarathoustra de Nietzsche ? », reprise dans les Essais et conférences.

[5] M. Heidegger, Nietzsche, vol. 2, ch. X, La remémoration dans la métaphysique, trad. Pierre Klossowski, Gallimard, 1990, p. 398.

[6] J. Beaufret, Dialogue avec Heidegger, vol. 2, Philosophie moderne, Minuit, 1973, p. 195.

[7] A. de Benoist, Heidegger critique de Nietzsche, Volonté de puissance et métaphysique de la subjectivité, Nouvelle Ecole, 2005, p. 125.

[8] Martin Heidegger, Nietzsche, op. cit., p. 23.

[9] O. Meyer, Commentaire, publié le 29/01/2009.

 

[10] Heidegger écrit : « Ni Nietzsche, ni aucun penseur avant lui [...], ne parviennent à l'initial commencement ; tous, de prime abord, ne voient ce commencement que sous le jour de ce qui, déjà, n'est plus qu'une désertion par rapport au commencement, une manière de couper court à celui-ci : sous le jour de la philosophie platonicienne. » (M. Heidegger, Nietzsche, op. cit., vol. 1,p. 363.)

[11] S. Vietta, Heidegger, critique du national-socialisme et de la technique, Pardès,1993, p. 102.

[12] F. Nietzsche, L’Antéchrist, § 21 & 22.

[13] Yuan Sha, Le système de servage féodal au Tibet, Centre d'Etudes Himalayennes du C.N.R.S (CEH), 2002.

[14] L’Antéchrist, § 46.

[15] Ibid., § 60.

[16] J. Montenot, Lire, février 2009.

[17] Cf. Remy de Gourmont, La Mort de Nietzsche, Épilogues. Deuxième série. 1899-1901. Réflexions sur la vie, Mercure de France, 1923, p. 191.

[18] Ludwig Binswanger (1852-1929), qui s’occupa de Nietzsche lors de son internement, parle de lui comme subsistant dans un état végétatif( Cf. E. F. Podach, L’Effondrement de Nietzsche, Gallimard, 1978, et J. Roger, Le Syndrome de Nietzsche, Ed. Odile Jacob, 1999.)

[19] Cf. J. Gok, Mort parce que bête, Parcs ed., 2001.

 
 
 

17:31 Publié dans Polémique | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : philosophie, christianisme, reflexion, religion |  Imprimer | | | | | Pin it!

samedi, 01 août 2009

Kraftwerk : le départ de Florian Schneider


par Radek

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Florian Schneider-Esleben

 

florian-schneider.jpgCertes l’information du départ de Florian Schneider, relayée discrètement par les médias spécialisés, n’est pas très nouvelle, puisque la décision, annoncée sur le site officiel du groupe [1], de se retirer; a été annoncée en janvier 2009, toutefois, pour tous ceux qui s’intéressent, ou se sont intéressés au courant musical électronique des années soixante dix, dont les membres de Kraftwerk furent à la fois les précurseurs et les maîtres incontestés, il y a là comme le sentiment d’un changement radical d’époque, et il n’est pas superflu, profitant de la relative détente de l’été, de rendre un hommage particulier à la figure singulière de celui qui était devenu l’un des visages emblématiques de la structure musicale de Dusseldörf, qui nous erst très sympathique pour diverses raisons, dont cette position catégorique :

« Vous voyez, un autre groupe, comme Tangerine Dream, même [si il est] allemand, [il a] un nom [en] anglais, [ce qui sous-entend] une identité anglo-américaine, ce que nous dénonçons complètement. Nous voulons que le monde entier sache que nous sommes originaire d'Allemagne, parce que la mentalité allemande — qui est plus évoluée — fera toujours partie de notre comportement. Nous créons à partir de la langue allemande, notre langue maternelle, qui est très mécanique ; nous utilisons cela comme base de notre musique. [...] Après la guerre, l'industrie du spectacle en Allemagne était détruite. Le peuple allemand s'est vu dépossédé de sa culture, au profit de la culture américaine. Je pense que nous sommes la première génération née après la guerre à renverser tout ça, à savoir où ressentir la musique américaine et où nous ressentir nous-mêmes. Nous ne pouvons pas nier le fait que nous sommes allemands.  »  [2]

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"Nous voulons que le monde entier sache
que nous sommes originaire d'Allemagne.
Le peuple allemand s'est vu dépossédé de sa culture,
au profit de la culture américaine. "

 

pic8_90[1].jpg le 7 avril 1947 en Allemagne, Florian Schneider-Esleben était avec Ralf Hütter, l'un des deux membres fondateurs de Kraftwerkskin_10[1].jpg constitué en 1970. Les deux amis s’étaient rencontrés en 1968 alors qu'ils étaient étudiants au conservatoire de Düsseldorf, et jouaient ensemble dans un groupe d'improvisation très contemporain appelé Organisation. Florian, qui pratiquait tout d’abord la flutte et le violon, fut sans doute le premier, à partir de l’album Ralf und Florian en 1973, à porter le strict et austère costume trois pièces, qui deviendra l’uniforme général des quatre membre du groupe dès le célèbre hymne de l’année 1975 : Radio-Activity, et qu’il garderont jusqu’à leur engouement pour le cyclisme. Florian avait indéniablement le secret des poses hiératiques, de la distance silencieuse, et une sorte d’ascèse naturelle qui lui donna une originalité unique.

 

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Album Ralf und Florian (1973)

 

Ainsi, à l'âge de 62 ans, et après quarante ans de bons et loyaux services, Florian Schneider s’éloigne de Ralf Hütter, alors même que l’on pouvait imaginer le duo inséparable, tant les deux musiciens semblaient extrêmement liés et constituaient l’un et l’autre l’âme de la formation mythique [3].

D’ailleurs à l’idée d’une séparation, Ralf avait toujours exprimé le caractère improbable d’une telle hypothèse. Au journal Rock & Folk qui leurkraftwerk_kling_klang.jpg demandait s’il était concevable que les deux membres se séparent, Ralf Hütter répondait un jour : « On a essayé, mais ça n'a pas marché. Notre entente est trop stimulante: nous avons découvert beaucoup de choses parce que nous étions ensemble, et la solitude n'aurait pas pu nous faire parvenir là où nous sommes maintenant. C'est une dualité nécessaire… Kling-klang. (…) Bien sûr, avec Florian nous faisons de la musique ensemble depuis dix ans, alors nous comprenons sans même échanger un mot, de façon para-psychologique, alors qu'eux [Wolfgang Flür et Karl Bartos, NDLR] ne travaillent à nos côtés que depuis trois ans et ne pénètrent que petit à petit dans l'univers Kraftwerk. Notre musique, nous ne pourrions pas la jouer avec n'importe qui. Il est indispensable de se comprendre, car l'humour électronique n'est pas évident pour tout le monde. » [4]

De même, à une question similaire, posée par un journaliste du Chicago Sun-Times en ces termes : Pouvez-vous imaginer un album de Kraftwerk sans Florian ? Ralf Hütter affirmait : "Non, non ce n'est pas possible. Kraftwerk est conçu ainsi, c'est la stéréo. Henning Schmitz travaille également avec nous depuis 20 ans. Il vient en tournée avec nous et travaille comme ingénieur musical en studio depuis que nous avons débuté le concept de Tour de France en 1982 ou 1983. Nous avons également une relation sur le long terme avec notre ingénieur informaticien Fritz Hilpert. Il s'est occupé de notre équipement pour la scène, ce que vous avez pu voir à Chicago."

 

 

kraftwerk_tour_de_france.jpgOr, aujourd’hui, cette supposition impossible est devenue réalité, l’entreprise sonore germanique qui a bénéficié d’un succès mondial, ne comporte plus qu’un membre fondateur. Il était donc normal, ayant déjà sur La Question consacré une note à ce groupe, et alors que le Tour de France, dont nos amis allemands ont si brillamment su chanter le lyrisme sportif, vient de s’achever, de saluer avec sympathie la haute figure de Florian Schneider et de souhaiter qu’il goûte enfin entièrement, lui relativement timide et solitaire qui détestait la foule et les ambiances de concerts [5], la sérénité d’une vie paisible et anonyme à laquelle il aspirait.

Est-ce pour autant les prémisses d’un fin prochaine de Kraftwerk ? On pourrait le penser, toutefois Ralf Hütter, véritable tête pensante de la formation, a répondu à cette interrogation de la façon suivante, de nature à calmer toutes les inquiétudes :

« Kraftwerk est permanent. La pérennité est un concept central dans l'art. Nos sons et nos programmes sont immortels. Beethoven avait une très mauvaise écriture, surtout à la fin de sa vie, et les spécialistes s'empoignent encore sur l'interprétation de telle ou telle notation. Grâce à l'ordinateur, quelqu'un d'autre pourra continuer ce que nous faisons. les sons de Kraftwerk sont numériques, il n'y a plus de bande, tout est sur disque dur: lorsque nous seront partis, disparus, quelqu'un d'autre pourra travailler sur le sons. Déjà, les gens samplent ces sons de nos disques, là, quelqu'un pourrait travailler sur les programmes. »

 

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Florian note.jpg

 

Music Non Stop !

Notes.

[1] Le 5 janvier 2009, l’annonce suivante a été publiée sur le site de Kraftwerk : “Florian Schneider leaves Kraftwerk after a 40 years partnership with Ralf Hütter. This partnership has generated an incredible music and huge advances in music technology. Florian is a great musician, always seeking the perfect sound through technology. Refined and perfected sounds and vocoders to impossible levels of perfection. Our thanks for the state of art that led to Kraftwerk's music all these years. And our wishes for success Florian's new projects as well as to this new Kraftwerk”

[2] Ralf Hütter, Creem magazine, 1975.

[3] C’est Stefan Pfaffe, déjà responsable du son depuis longtemps qui, dorénavant, remplacera Florian sur scène. La formation actuelle est donc composée de Ralf Hütter, Fritz Hilpert, Henning Schmitz et Stéphane Pfaffe.

[4] Rock & Folk, mai 1978.

[5] Il n’était pas rare, et j’en ai été le témoin direct à plusieurs occasions lors des tournées françaises du groupe, de croiser Florian fuyant littéralement les journalistes, habillé très modestement, casquette sur la tête, se mêlant discrètement à la population dans les rues des villes afin de s’y promener incognito en toute tranquillité.

 


09:05 Publié dans De la musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : kraftwerk, electro, allemagne, tour de france, cyclisme |  Imprimer | | | | | Pin it!