Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 29 juillet 2009

La pensée de Leszek Kolakowski

mentzel_rozmowa-z-kolakowskim.jpg
"L’Église perd son identité,
qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane
et sur l’idée du conflit,
toujours possible et souvent inévitable,
entre les deux." 
portrait.jpg
 Leszek Kolakowski

(1927 - 2009)

 


marxisme.jpgPhilosophe, historien de la philosophie et essayiste, professeur émérite des Universités à l’Université d’Oxford (All Souls College), Leszek Kolakowski
qui avait consacré une étude très argumentée sur le marxisme, en trois volumes, intitulée : Les Courants principaux du marxisme, mettant en exergue de façon remarquable l’influence sur lui des penseurs de la dialectique théosophique (Jacob Boehme, Schelling, etc.), vient de s’éteindre à 81 ans le 17 juillet dernier à Oxford.

Il était l'auteur d’une trentaine d’ouvrages, allant de traités de philosophie, comme son essai sur La philosophie positiviste (1966) ou son Traité sur la mortalité de la Raison (1967), à des essais littéraires et des contes (Treize fables du royaume de Lailonie pour petits et grands, 1963), des fictions, et même un scénario de film (Exilés du Paradis, 1963).

A partir de 1956, il fut considéré comme le chef de file du « révisionnisme » philosophique qui consista à retourner les armes et les slogans du marxisme contre les régimes en place. Rédacteur en chef de la revue La Pensée contemporaine, son fameux texte Qu’est-ce que le socialisme ?, interdit par la censure après une intervention personnelle de Władysław  Gomulka, circula de main en main à Varsovie à l’automne de 1956. A la suite de la révolte des étudiants en mars 1968, il fut chassé de l’université, puis expulsé du pays. Il émigra d’abord en Amérique du Nord où il enseignait à Mc Gill, au Québec, puis à Berkeley. En 1970, il rejoignit en tant que « fellow » les rangs du plus prestigieux des collèges d’Oxford, All Souls College. Ses séminaires y constituaient de véritables événements. Professeur émérite, il vivait et continuait de travailler à Oxford.

Pour ce qui nous concerne, même s’il est évident que nous restons plus que réservés à l’égard de son scepticisme critique néo-kantien, néanmoinssans église.jpg nous reconnaissons à Kolakowski, le mérite d’avoir profondément mis à jour, et mieux même que ne le fit Henri Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux,  l’esprit de la spiritualité classique, dans un ouvrage fondamental, Chrétiens sans Eglise, la conscience religieuse et le lien confessionnel au XVIIe siècle,  publié chez Gallimard en 1969. Il y développe un examen approfondi des courants comme le quiétisme ou le piétisme, montrant la force et l’importance spirituelle des tendances mystiques au sein de la chrétienté européenne de l’époque.  

Michel de Certeau s.j., spécialiste de la mystique, voyait en Leszek Kolakowski, « celui qui a pensé la mort de l’histoire globale » [1], et il est vrai que ses considérations à l’égard du monde vont dans le sens d’une mise en lumière extrêmement vive des brutales limites atteintes par le fait politique, la science et l'économie.

horreur.jpgAinsi, cette sage distance vis-à-vis des illusoires prétentions humaines, l’amena a interroger l’histoire de la pensée, en particulier dans Horreur métaphysique (1989), où il affirmait, évoquant l'indigence ontologique dans laquelle se trouve plongée la Création : « Le seul chemin vers l’Etre absolu se fraie à travers l’expérience de la précarité du monde. » [2].

Mais c’est dans l’un de ces derniers ouvrages, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, publié en 1997 chez Albin Michel, que se déploie l’un des aspects de sa pensée qui nous intéresse, comme on le comprendra aisément eu égard aux orientations théoriques et doctrinales de La Question, au plus haut point. En effet, partant de l’idée qu’on aurait tort de croire dépassés les querelles théologiques sur la grâce et les conflits d'interprétations de l'enseignement de saint Augustin qui ont troublé le Grand Siècle, puisqu’ils portent en eux la rupture de la modernité, Leszek Kolakowski, poursuivant sa quête des fondements du monde moderne, se pencha sur Pascal et le mouvement janséniste, afin d’y rechercher comment pouvait se dire dans sa plus grande pureté la transcendance de Dieu. Il découvre ainsi en Pascal, nourri par l'héritage augustinien, un penseur qui a perçu que trop accorder à l'homme revient à réduire les droits de Dieu, ce que la théologie jésuite avait fait tendant à l'effacement de la transcendance. Kolakowski montre de la sorte comment Pascal, le disciple des docteurs de Port-Royal,  adopte, avant la lettre, la posture d'un adversaire des Lumières, posture qui sera, plus tard, celle des contre-révolutionnaires.

 

 

blaise_pascal_400x.jpg
Kolakowski, faute d'une approche du mystère de Dieu,
n'a pas su comprendre la perspective religieuse de Pascal

 

 

Mais contrairement à ce que prétend Kolakowski, prisonnier de son scepticisme agnostique, le christianisme est bien la seule religion capable d'assurer la béatitude de l'homme, elle ne se brise pas sur la volonté d'un Dieu impénétrable, au contraire elle éclot dans un mystère ainsi traduit par Pascal : «Dieu est un Dieu caché, est depuis la corruption de la nature l’homme est dans un aveuglement dont il ne peut sortir que par Jésus-Christ, et hors duquel, toute communication avec Dieu est ôtée. » [3] 

 

 Kolakowski, malheureusement,  ne comprenant pas Pascal, considère que ce dernier propose une religion trop exigeante, uniquement destinée aux hommes participant d'une certaine élite, inaccessible pour le commun des mortels : « La religion de Pascal n’était pas taillée à la mesure des besoins du bon chrétien ordinaire. » [4]. Il est évident que cela est inexact, si du moins sous le nom de religion nous entendons non le verni spirituel de religiosité distillé par la chrétienté contemporaine, mais la foi de l’Evangile fondée sur la conscience du péché et de la faute.

 

leszek-kolakowski.jpg

 

"La chrétienté renonce à ses sources

et s’empresse de sanctifier d’avance

toutes les formes de la vie profane,

considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine..."

 

 

 

Cela dit, par delà cette lecture faussée de l'oeuvre de Pascal, Leszek Kolakowski, en philosophe, pose justement la question, sans cesse reprise par les observateurs, religieux ou non, soit celle de l'anti-humanisme du XXe siècle et de l'énigmatique condition humaine. Il écrit ainsi avec pertinence, se désolant de la perte du sacré dans un monde sécularisé, livré au matérialisme consumériste, enivré par les folies de la spéculation et du libéralisme encore dernièrement fermement condamnées par Benoît XVI dans sa dernière encyclique Caritas in Veritate :

 

« La sécularisation du monde chrétien s’accomplit moins sous la forme directe de la négation du sacré, et davantage sous une forme médiatisée : elle s’accomplit par le biais de l’universalisation du sacré qui, en abolissant la distinction entre le sacré et le profane, mène au même résultat. C’est la chrétienté qui renonce à ses sources, la chrétienté qui s’empresse de sanctifier d’avance toutes les formes de la vie profane, considérées comme autant de cristallisations de l’énergie divine; la chrétienté sans le mal : la chrétienté de Teilhard de Chardin; c’est la foi dans le salut universel de tout et de tous, la foi qui nous assure que, quoi que nous fassions, nous participons à l’oeuvre du Créateur et nous contribuons à la construction grandiose de l’harmonie future. »

 

Puis, poursuivant sa critique, il insiste :

 

« C’est l’Église de ce mot bizarre : aggiornamento, qui confond deux idées non seulement différentes mais, dans certaines interprétations, contradictoires : l’une, qui dit qu’être chrétien, c’est l’être non seulement en dehors du monde mais aussi dans le monde; l’autre, qui dit qu’être chrétien, c’est n’être jamais contre le monde; l’une, qui entend affirmer que l’Église doit assumer comme sienne la cause des pauvres et des opprimés; l’autre, qui implique que l’Église ne peut pas lutter contre les formes dominantes de la culture, qu’elle doit par conséquent donner son appui aux valeurs et aux modes qu’elle voit reconnues dans la société profane, donc finalement qu’elle doit être du côté des forts et des victorieux. Obsédée par la peur panique d’être de plus en plus réduite à la position d’une secte isolée, la chrétienté semble faire des efforts fous de mimétisme – réaction défensive en apparence, autodestructrice en réalité – pour ne pas être dévorée par ses ennemis : elle semble se déguiser aux couleurs de son environnement dans l’espoir de se sauver; en réalité, elle perd son identité, qui s’appuie précisément sur la distinction du sacré et du profane et sur l’idée du conflit, toujours possible et souvent inévitable, entre les deux. » [5]

Nous retiendrons finalement cette analyse de Kolakowski, s’agissant du rapport de l’Eglise et de la modernité, qui résume bien en quoi l’Eglise se trompe en voulant faire alliance avec un monde qui lui est, depuis toujours, étranger :

« Il est vrai que le christianisme a subi de lourdes pertes du fait de l’affaire Galilée, de son attaque contre la théorie de l’évolution, de sa manière de traiter la crise moderniste et, en général, de tous ses conflits avec les Lumières et la modernité. Mais on peut affirmer sans risque qu’il se serait purement et simplement désintégré et aurait disparu s’il avait fait trop de concessions au parti opposé, s’il n’avait clairement et obstinément refusé d’effacer la frontière entre l’acte foi et l’acte d’assentiment intellectuel. (...) Aucun savoir, aucun raffinement intellectuel ne rendent meilleure la foi chrétienne de qui que ce soit. » [6]


Notes.

[1] M. de Certeau, L’Absent de l’histoire, Paris, Mame, 1973, p. 114.

[2] L. Kolakowski, Horreur métaphysique, Payot, 1989, p. 23.

[3] L. Kolakowski, Dieu ne nous doit rien, brève remarque sur la religion de Pascal et l'esprit du jansénisme, Albin Michel, 1997, p. 228.

[4] Ibid., p. 259.

[5] Conférence, 10 septembre 1973, in Le Besoin religieux, La Baconnière, Neuchâtel, 1974, p. 13-27.

[6] L. Kolakowski, Philosophie de la religion, Fayard, 1985.

 

A écouter :

Emissions de France Culture 

"Leszek Kolakowski" en 2003

 

17:47 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : philosophie, métaphysique, religion, modernisme |  Imprimer | | | | | Pin it!

Les commentaires sont fermés.