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mardi, 19 mai 2009

L’aurore de la pensée

 

ou l’essence de la philosophie réaliste

 

 

 

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Ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie ? »,

c'est la vocation vers la vérité de la pensée

suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être.

 

 

 

le philosophe.jpgLa pensée n’est pas étrangère au christianisme, et la longue et riche histoire de la philosophie chrétienne, prouve les liens privilégiés qu’entretiennent l’interrogation et la Révélation. Même si les éléments de la philosophie semblent aujourd’hui, à la faveur de l’athéisme et de la désacralisation, se perdrent dans des spéculations délirantes, il est bon, d’autant que beaucoup se demandent ce que peut être une perspective philosophique authentique en peinant à rédiger leurs thèses tout n’entendant plus rien au thomisme, de présenter les bases initiales de la pensée réaliste, bases qui ont été développées à travers les siècles par les docteurs et théologiens de l’Eglise et trouvent encore au XXe siècle des maîtres de premier ordre comme, le père Garrigou-Lagrange, Aimé Forest, Etienne Gilson ou encore Jacques Maritain, pour ne citer que les plus connus.

 

Il est en effet très curieux, surprenant même, de voir s'enflammer l'esprit pour une essence, et qui plus est de le voir transmettre ce feu comme si en dépendait tout le sens même de la validité existentielle de sa présence au monde. L'interrogation matinale sur la vérité, sur les principes premiers est donc incontestablement et viscéralement logée au plus profond de la fibre intime de l'être humain, l'homme est celui qui interroge. Poser donc la question de l'essence de la philosophie, c'est inévitablement se trouver en face de l'essence de l'interrogation. De ce fait répondre à : « qu'est-ce qu'interroger ? » serait déjà répondre en partie à : « qu'est-ce que la philosophie ? »

 

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N'est pas forcément philosophique

n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation

 

 

Toutefois n'est pas forcément philosophique n'importe quelle réponse à n'importe quelle interrogation, d'ailleurs la philosophie ne surgira sur la scène de l'histoire en tant que telle, c'est-à-dire en tant que pensée authentique, qu'en exposant une méthode originale (non originaire puisque le mythe vient avant la pensée), du processus de la question et de la réponse. Or ce procès dialectique est en réalité un procès ontologique, ce qui revient à dire qu'il regarde l'existant dans son ensemble et l'interroge comme existant, l'interroge comme présence. Et c'est bien du fait que l'existant soit présent qui étonne radicalement le philosophe, c'est cette présence massive et énigmatique qui l'éveille à la pensée de l'être.

 

 

I. Une Présence Etonnante.

 

 

Mais si c'est bien de l'être dont il est question, qui fait la question, si c'est bien de l'être dont-il s'agit lorsque nous parlons de présence, la philosophie se distinguera alors en ce qu'elle pense qu'il ne saurait y avoir de réponse ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même. C'est pourquoi son approche de la question est une ontologie, et non une mythologie. Une ontologie en ce sens que, « la vérité logique et la vérité ontologique sont toujours unies, car le principe d'être est aussi le principe du connaître, il ne saurait être séparés » [1], mais aussi une ontologie au titre de sa manifeste curiosité au sujet de l'être en lui-même et de ce qui en dépend, une curiosité étonnée, nourrie de la surprise vis-à-vis du fait qu'il y ait de l'être et non pas rien. Il faut bien en convenir, c'est tout de même de cette surprise, de cet étonnement, qui sont comme l'aurore de toute pensée véritable, que provient le saisissement devant l'existence ; et à ce titre nous sommes bien en présence d'une expérience existentielle en fait d'expérience philosophique, où s'éveille, dans l'étonnement, l'être de l'étant. Si l'on y pense il est bien plus étonnant qu'il y ait quelque chose plutôt que le néant, le fait qu'il y ait quelque chose est bien plus surprenant, à la réflexion, que si rien n'avait jamais surgit du rien. Mais il y a de l'être, et c'est bien ce qui fait question, la question, la question par excellence de la philosophie : pourquoi l'être et non pas le néant ?

 

 

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Il ne saurait y avoir de réponse

ne respectant pas les lois propres de l'être lui-même.

C'est pourquoi son approche de la question

est une ontologie, et non une mythologie

 

 

« L'existence, la substance, la vie, sont immédiatement saisie par l'intelligence disait le père Garrigou-Lagrange, avant toute démonstration. […] L'existence, la substance, la vie ne sont certes pas des qualités sensibles, comme la couleur ou le son, ni des objets sensibles communs à plusieurs sens, comme l'étendue ou la figure des corps ; mais immé­diatement, dès que se présente le corps d'un homme qui vient vers toi, tu perçois par ton intelligence ce qu'un chien ne per­cevra jamais, lui qui ne peut saisir le sens (le ce petit mot est, tu perçois par ton intelligence qu'il y a là non pas seulement du coloré, mais de l'être, du réel, avec plus d'attention un être qui est un et le même sous ses phénomènes multiples et chan­geants, c'est-à-dire une substance ; avec plus d'attention encore, un être qui agit par lui-même, qui marche, respire, qui parle, en un mot qui vit. Tu saisis tout cela sans avoir besoin de raisonner ; c'est plus sûr que tes raisonnements ; tu n'en doutes évidemment pas. Autrement, pourquoi me parlerais-tu, si tu doutais de mon existence et de ma vie ? » [2]

 

 

II. Le Consentement au Réel.

 

Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel. Le philosophe est celui qui accepte d'arracher le voile de l'habitude mondaine qui obscurcit la relation primordiale à l'être, afin de laisser libre cours au regard authentique. Cette disposition est une ouverture consentante, une disponibilité car, « l'homme qui parle de l'être, doit se situer dans l'étonnement qui l'ouvre à ce dont il provient [3]. » Or l'étonnement à ce dont nous provenons a été tout simplement oublié, perdu. C'est ce long chemin de retour qu'il nous faut effectuer, un « chemin qui reculant nous mène en avant ».

 

 

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Pour ressentir cette présence de l'être,

il faut se laisser questionner par ce qui est,

accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate,

ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel.

 

 

Le chemin de retour est tout d'abord un consentement à l'être, une soumission acceptée. De toute manière, il ne s'agit pas de céder à une sollicitation qu'on serait à même de refuser, le réel ne nous fait pas juge de son opportunité : il est ! Consentir au réel c'est donc tout simplement reconnaître qu'il fait question, c'est accueillir tout simplement et intelligemment le choc des choses. C'est penser honnêtement l'objectivité du réel, son indépendance par delà notre faible subjectivité personnelle. C'est oser affirmer sans crainte la suprématie et l'antériorité de l'être sur la conscience, de l'existence sur l'essence.

 

L'ouverture au réel passe par la compréhension que l'idée ne donne pas l'existence, mais qu'elle en est issue. Le réel n'est pas créé par la pensée ; méconnaître la dépendance première de la pensée vis-à-vis de l'être c'est enfermer la pensée en elle-même, la rendre sourde au concret, c'est tomber dans un idéalisme narcissique incapable d'appréhender la réalité elle-même. Dans un premier temps penser l'être, c'est penser l'être concret c'est-à-dire ce qui est comme étant et non comme idée. Il est fondamental de comprendre que l'on ne rejoint jamais l'être par l'idée, parce que l'idée provient du réel et qu'elle n'est pas première -l'idée est soumise au réel- elle est produite par l'existence et non productrice de l'existence. Le propre de la philosophie grecque c'est d'avoir découvert que l'existence n'est pas une détermination comme les autres, elle ne s'identifie à aucuns des étants mais doit être comprise comme la possibilité de chaque étant à subsister dans son être.

 

L'existence est la détermination initiale, et à ce titre être fidèle à la nature même de la philosophie, c'est savoir consentir à la primauté décisive et matinale de l'existence elle-même. Ce consentement est en même temps une disposition accueillante, une disposition originaire, qui ouvre l'esprit et rend possible la saisie de ce qui est. Cette disposition permet à l'esprit de vérifier son accord intime avec le réel, de s'ouvrir vitalement au monde, car l'objet du discours philosophique est d'entendre ce que les choses disent effectivement par le fait même qu'elles sont. Tel est le sens de l'ouverture ontologique au réel, tel est le sens même de la démarche philosophique. « Cette attitude qui consiste à s'émerveiller, à s'étonner est typique du philosophe ; la philosophie en effet ne commence pas autrement » [4]. L'affirmation de l'être est avant tout un acte de fidélité de la pensée à l'acte premier qui anime toute réalité, la pensée aussi bien que les choses, et fonde par la même la relation de la pensée aux choses.

 

La reprise d'une démarche ontologique impose, comme son impératif premier et primordial, ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique ne peut être sérieusement mise en oeuvre. Il ne s'agit pas de considérer cet impératif comme une invitation subsidiaire, car la dimension de présence des choses qui sont, est une dimension ontologique dont nous avons, certes, pour mission de mettre en lumière le lien constitutif, mais surtout à nous laisser enseigner par leur existence réelle : la réalité est le premier maître. Revenir en toute simplicité au réel, c'est obliger le sujet à faire silence et accueillir ce qui est, accueillir le réel dans toute sa force matinale et brutale.

 

 

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La reprise d'une démarche ontologique impose,

comme son impératif premier et primordial,

ce consentement à l'être sans lequel aucune démarche authentique

ne peut être sérieusement mise en oeuvre

 

 

 

D'ailleurs, l'aspect le plus brutal du réel celui qui ne supporte aucune contestation, est bien la nature mortelle de chaque être. Si l'homme est bien cette créature qui seule peut parler de l'être, il ne le fait que parce que son essence est une finitude limitée, parce que son futur est son destin vers la mort ; c'est d'ailleurs par l'anticipation de sa disparition que se formule le sens véritable du temps. Le temps apparaît alors comme la dimension la plus concrète, la plus réelle, la plus sensible de l'être et nous oblige à le considérer comme constitutif même de la présence des choses qui sont.

 

L'être est, en tant que présence massive, la temporalité constante de l'étant humain, « l'être est, en tant que présence (Anwessen) déterminé par le temps » [5]. Dans ce surgissement énigmatique la présence se donne dans et par le temps, un temps origine et un temps constant de l'être. L'être et le temps expriment donc la « venue en présence de tout ce qui est », l'éclosion fondatrice des créatures ; en ce sens le temps, en tant que présence, est la vérité de l'être. Toutefois le temps ne saurait être uniquement le seul horizon indépassable du lieu philosophique, il situe les créatures sous la présence, il est le présent, mais en lui subsiste la substance, les natures qui seules permettent au temps de venir à la question.

 

C'est pourquoi l'interrogation philosophique est d'abord une interrogation sur l’être, or c'est cette interrogation qui est perdue à présent. Il nous faut donc aujourd'hui impérativement revenir en la retrouvant dans toute sa pure limpidité, la signification grecque de l'ousia, c'est-à-dire ce qui en tant qu'étant est, par sa participation, présence à l'être en expérimentant ce lien fondateur concret comme relation constitutive du vivant.

 

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Et c'est bien l'être qui est en question,

c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel

 

 

Et c'est bien l'être qui est en question, c'est bien de cela dont nous parlons lorsque nous parlons du réel et, ainsi que l'exprime très clairement Aristote dans son livre Z de la Métaphysique : « l'objet éternel de toutes les recherches passées et présentes, le problème toujours en suspens c'est : qu'est-ce que l'être ».

 

La philosophie d'hier comme d'aujourd'hui est la mise en expérience d'une relation constitutive du vivant, car fondatrice de ce qui existe, d'une relation de l'étant à son être, Heidegger réaffirmera d'ailleurs avec justesse : « la philosophie recherche ce qu'est l'étant en tant qu'il est (...) la philosophie est en route vers l'être de l'étant, c'est-à-dire vers l'étant visé dans son être » [6].

 

Ainsi, si ce qui est en question dans l'être, revient à se demander « qu'est-ce que l'ousia», alors ce qui est en question dans : « qu'est-ce que la philosophie », c'est la vocation vers la vérité de la pensée suspendue et dépendante dans son rapport constitutif à l'être. L'origine de la question nous laisse donc soupçonner la responsabilité confiée au questionneur, sur la mission à lui donnée ; d'où peut-elle venir cette mission sinon de l'Être qui a pouvoir sur tout ce qui est, ne se posant plus de question puisque ayant tout résolu dans sa main.

 

 

 

Notes.

 

 

[1] Aristote, Métaphysique, Vrin, 1964. Pour Aristote la logique a un rôle fondamental, comprendre ce qui arrive en observant les lois de ce qui existe de manière à pouvoir énoncer une connaissance véritable des êtres et des choses, et par analogie de l'être en tant qu'être. L'être pour Aristote ne peut pas être étranger aux catégories logiques, puisque ces catégories sont des attributions de l'être lui-même.

 

 

[2] R. Garrigou Lagrange, o.p., Hasard ou finalité, sens commun et philosophie, Revue Thomiste, 36 N.S. 14, 1931. Le Père Garrigou-Lagrange poursuivait ainsi sa réflexion dans ce texte fondamental : « L'existence, la substance, la vie sont des objets non pas sen­sibles de soi, mais intelligibles, appelés pourtant sensibles per accidens, car ils accompagnent le sensible et sont immédia­tement saisis par l'intelligence dès la présentation des objets sentis. Toi, qui nies l'objectivité de la connaissance humaine, tu n'as pas l'air de te douter que c'est là son premier contact avec le réel et le fondement de l'épistémologie que tu déclares vaine sans savoir ce qu'elle est. Tu nies au fond la causalité efficiente comme la finalité; tu nies que le soleil nous éclaire et nous réchauffe, que le rossignol chante, que le chien aboie et qu'il aboie pour quel­que chose; tu nies la cause efficiente et la fin inséparables l'une de l'autre, et tu ne sais pas ce qu'elles sont ; tu n'as jamais pris garde que ce sont des sensibles per accidens. L'agent produit ou réalise son effet ; quelle faculté peut saisir cette réalisation, celle qui a pour objet la couleur ou celle qui a pour objet le réel ou l'être ? Lorsque tu heurtes un corps, tandis que tes sens, comme ceux de l'animal saisissent sa dureté, ton intelligence saisit immédiatement l'impression passive reçue et l'impression active exercée sur toi. Comme elle appréhende sans raison­nement le réel ou l'être, elle saisit aussi la réalisation active et passive de ce réel senti. Elle voit de même que toute réali­sation active et passive tend vers un but, autrement l'action de l'agent seraient sans raison d'être, il n'y aurait pas de raison pour agir plutôt que pour ne pas agir, ni pour agir ainsi plutôt qu'autrement. Aussi, lorsque de tes yeux tu regardes les miens, ton intelligence saisit aussitôt, à n'en pas douter, qu'ils sont faits pour voir, et non pour entendre ou savourer. »

 

[3] Aristote, Ibidem.

 

[4] Platon, Théétète, 155 d. Les Belles Lettres, 1967.

 

[5] M. Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1990.

 

[6] M. Heidegger, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Gallimard, 1990.

 

01:14 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : philosophie, métaphysique, ontologie, théologie, réflexion, spiritualité |  Imprimer | | | | | Pin it!

Commentaires

Très bonne introduction à la pensée de la grande figure du réalisme médiéval que fut notamment saint Thomas d'Aquin qui tenta le vaste projet de réaliser une synthèse entre la philosophie d'Aristote et la théologie chrétienne ce qu'il développe dans la Somme de théologie et la Somme contre les Gentils. Il reprit la théorie de la connaissance aristotélicienne qui expliquait que l'on ne peut connaître qu'à partir des choses sensibles en abstrayant leur structure rationnelle.

Écrit par : Lozère | mardi, 19 mai 2009

A propos de la question du temps abordée dans cette note en forme d'exposé philosophique (d'ailleurs très utile en cette période des concours), de Zak :

"Le temps est le moyen offert à tout ce qui sera d'être afin de n'être plus."

Paul Claudel, Art poétique, p. 57

Écrit par : Jude | mardi, 19 mai 2009

En effet, cette réflexion portant sur l'essence de la philosophie réaliste participe bien de la sentence fondamentale qu'il conviendrait de savoir rappeler très souvent à ceux qui s'exercent à l'art de penser en essayant d'avaler trop rapidement des bibliothèques entières : "L'étude de la philosophie consiste à savoir non ce que les hommes ont pensé, mais ce qui est réellement." [Studium philosophiæ non est ad hoc quod sciatur quid homines senserint, sed qualiter se habeat veritas rerum]

(Saint Thomas d'Aquin, Commentaire sur le traité du Ciel et du Monde (d'Aristote), livre I, leçon 22, n° 8)

Écrit par : Serrus | mardi, 19 mai 2009

Une petite prière préparatoire ne serait pas de trop pour lire ou relire la note Zak :

Prière avant l'étude de saint Thomas d'Aquin

Créateur ineffable, qui, des trésors de Votre Sagesse, avez élu trois hiérarchies d'anges et les avez établies dans un ordre admirable au-dessus des Cieux, qui avez disposé avec tant de beauté les parties de l'univers;

Vous, que l'on appelle la vraie Fontaine de Lumière et de Sagesse, et le Principe suréminent, daignez verser sur les ténèbres de mon intelligence un rayon de Votre Clarté; écartez loin de moi la double obscurité où je suis né, le péché et l'ignorance.

Vous, qui rendez éloquente la langue des petits enfants, façonner ma parole et versez sur mes lèvres la grâce de Votre bénédiction.

Donnez-moi la pénétration de l'intelligence, la faculté de me souvenir, la méthode et la facilité pour de l'étude, la profondeur dans l'interprétation, et une grâce abondante d'expression.

Fortifiez le début de mon étude, dirigez-en le cours, parfaites-en l'issue, Vous qui êtes vrai Dieu et vrai homme, et qui vivez et régnez dans les siècles des siècles.

Amen

Écrit par : Sulpice | mardi, 19 mai 2009

L'Eglise catholique préconise toujours l'enseignement de la doctrine de saint Thomas (notamment par la liste des 24 thèses thomistes du Pape saint Pie X toujours en vigueur). En effet en 1914 la Congrégation romaine des Séminaires et Universités promulgua une liste de 24 thèses thomistes considérées comme normæ directivæ tutæ afin de lutter contre le modernisme : c'est la principale mesure intellectuelle prise par l'Église Catholique durant la crise moderniste. Après la mort de Pie X, en 1917, le Pape Benoît XV fit réviser le Code de droit canonique, recommandant la doctrine de Thomas et approuvant les 24 thèses.

Thèses ontologiques :

* 1. La puissance et l'acte divisent l'être de telle sorte que tout ce qui est est ou bien acte pur, ou bien composé nécessairement de puissance et d'acte comme principes premiers et intrinsèques.
* 2. L'acte, parce qu'il est perfection, n'est limité que par la puissance, qui est une capacité de perfection. Par conséquent, dans l'ordre où l'acte est pur, il ne peut être qu'illimité et unique ; là où il est fini et multiple, il entre en véritable composition avec la puissance.
* 3. C'est pourquoi dans la raison absolue de l'être même, Dieu seul subsiste, seul entièrement simple ; toutes les autres choses qui participent à l'être ont une nature qui restreint l'être, et sont constituées d'essence et d'existence, comme principes réellement distincts.
* 4. L'être se dit de Dieu et des créatures, non pas d'une manière univoque ni d'une manière purement équivoque, mais d'une manière analogue, d'une analogie à la fois d'attribution et de proportionnalité.
* 5. Il y a, en outre, dans toute créature, composition réelle du sujet subsistant avec les formes qui lui sont ajoutées secondairement, i.e. les accidents ; et cette composition ne se comprendrait pas si l'être n'était point reçu réellement dans une essence distincte de lui.
* 6. Outre les accidents absolus, il y a aussi le relatif, qui est un rapport vers quelque chose. Bien que ce rapport vers un autre ne signifie pas selon sa raison propre quelque chose d'inhérent à un sujet, il a souvent sa cause dans les choses et par suite une entité réelle distincte du sujet.
* 7. La créature spirituelle est tout à fait simple dans son essence.

Écrit par : Lapide | mardi, 19 mai 2009

"L'Eglise elle-même, non seulement conseille, mais ordonne aux Docteurs chrétiens d'appeler à leur aide la philosophie.

Le cinquième Concile de Latran, après avoir établi que toute " assertion contraire à la vérité de la foi surnaturelle est absolument fausse, attendu que le vrai ne peut être contradictoire au vrai (23)," enjoint aux maîtres en philosophie de s'appliquer avec soin à la réfutation des arguments captieux ; " car, au témoignage de saint Augustin, toute raison apportée contre l'autorité des divines Ecritures ne peut, si spécieuse soit-elle, que tromper par l'apparence du vrai; car, pour vraie, elle ne peut l'être (24)."

Mais, pour que la philosophie se trouve en état de porter les fruits précieux que nous venons de rappeler, il faut, à tout prix, que jamais elle ne s'écarte du sentier suivi dans l'antiquité par le vénérable cortège des saints Pères, et que naguère le concile du Vatican approuvait solennellement de son autorité. C'est-à-dire que, puisque le plus grand nombre des vérités de l'ordre surnaturel, objet de notre foi, surpassent de beaucoup les forces de toute intelligence, la raison humaine, connaissant son infirmité, doit se garder de prétendre plus haut qu'elle ne peut, ou de nier ces mêmes vérités, ou de les mesurer à ses propres forces, ou de les interpréter selon son caprice; elle doit plutôt les recevoir d'une foi humble et entière, et se tenir souverainement honorée d'être admise à remplir auprès des célestes sciences les fonctions de servante, et, par un bienfait de Dieu, de pouvoir les approcher en quelque façon.

[...]


l'angélique docteur a considéré les conclusions philosophiques dans les raisons et les principes mêmes des choses: or, l'étendue de ces prémisses, et les vérités innombrables qu'elles contiennent en germe, fournissent aux maîtres des âges postérieurs une ample matière à des développements utiles, qui se produiront en temps opportun. En employant, comme il le fait, ce même procédé dans la réfutation des erreurs, le grand docteur est arrivé à ce double résultat, de repousser à lui seul toutes les erreurs des temps antérieurs, et de fournir des armes invincibles pour dissiper celles qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir.De plus, en même temps qu'il distingue parfaitement, ainsi qu'il convient, la raison d'avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d'une mutuelle amitié: il conserve ainsi à chacune ses droits, il sauvegarde sa dignité, de telle sorte que la raison, portée sur les ailes de saint Thomas, jusqu'au faîte de l'intelligence humaine, ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que saint Thomas lui a fournis.

C'est pourquoi, surtout dans les siècles précédents, des hommes du plus grand renom en théologie comme en philosophie, après avoir recherché avec une incroyable avidité les œuvres immortelles du grand docteur, se sont livrés tout entier, Nous ne dirons pas à cultiver son angélique sagesse, mais à s'en pénétrer et à s'en nourrir."

AETERNI PATRIS

LETTRE ENCYCLIQUE
DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIII
SUR LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

Rome, près Saint-Pierre, le 4e jour d'août de l'an 1879.

Écrit par : Multiplices inter | mardi, 19 mai 2009

Rappel des niveaux d'abstraction du point de vue de la philosophie première.


On distingue classiquement, trois niveaux, ou « sphères » d’abstraction :

« La philosophie d'Aristote et de saint Thomas a réussi à définir et à distinguer 3 degrés fondamentaux d'abstraction et d'intelligibilité et nous verrons que cette doctrine des 3 degrés d'abstraction est indispensable pour situer exactement et comprendre la physique moderne :

·L'intelligence humaine peut laisser de côté les caractères particuliers des faits et phénomènes particuliers, ce qui appartient en propre à tel fait d'expérience, pour considérer les natures universelles et les lois universelles des phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent et sont données à notre expérience; les phénomènes physiques et sensibles (mouvement, son, lumière, chaleur, électricité, vie, etc.) sont alors l'objet de notre connaissance, non plus comme pour la sensibilité elle-même par ce qu'il y a en eux de sensible, mais par ce qu'il y a en eux d'intelligible; tel est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences physiques et naturelles ou sciences expérimentales.

·Au-delà de ce premier degré d'abstraction, l'intelligence humaine peut laisser de côté non seulement les particularités des faits particuliers, mais encore les phénomènes physiques et sensibles eux-mêmes par lesquels les choses se manifestent à nous, pour ne plus considérer dans ces choses rien d'autre que leur quantité, que ce qu'il y a en elles de quantité, de relations quantitatives, de possibilités de calcul; nous avons alors les sciences qui ont pour objet la quantité en tant que telle, c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité des sciences mathématiques.

·Enfin le regard de l'intelligence humaine pénétrant à l'intérieur des choses peut aller bien au-delà des phénomènes physiques et sensibles par lesquels elles se manifestent à nous et bien au-delà de ce qu'il y a en elles de quantitatif pour considérer en elles ce qu'il y a de plus intime et de plus profond, c'est-à-dire leur être même, et alors nous avons des sciences qui, laissant de côté tout ce qui n'est pas l'être lui-même, ont pour objet de connaissance l'être en tant que tel; c'est le degré d'abstraction et d'intelligibilité métaphysique.


Ces 3 types de sciences ont des manières différentes de considérer et d'exploiter le réel, donc des manières différentes de concevoir, de définir, de raisonner, donc des vocabulaires différents, et on pourrait commettre de graves confusions en passant indûment de l'un à l'autre. Par exemple la notion de causalité n'a absolument pas le même sens pour le physicien et pour le métaphysicien et on tomberait en de dangereuses erreurs si l'on confondait la causalité du physicien et celle du métaphysicien : en effet la causalité signifie pour le physicien une régularité dans l'enchaînement des phénomènes sensibles (il dira qu'un phénomène A est cause d'un phénomène B si A est toujours accompagné ou suivi de B et pour le métaphysicien une dépendance dans l'être (il dira que A est cause de B si l'être de B dépend de l'être de A .»

(Jean Daujat 1998, physicien, professeur à l’E.N.S., in Physique moderne et philosophie, Pierre Téqui.)

Écrit par : Jean de Berny | mardi, 19 mai 2009

La thése fondamentale du réalisme traditionnel, tel que l'a conçu St. Thomas aprés Aristote, est que notre intelligence peut par ses forces naturelles arriver à une certitude métaphysique de l'être extramental et de ses lois immuables.

Ce réalisme maintient surtout la définition traditionnelle de la vérité: adaequatio rei et intellectus, la vérité est la conformité de notre jugement, non seulement avee les lois subjectives de notre esprit, mais avec le réel extramental et ses lois immuables de non-contradiction ou d'identité (ce qui est, est; ce qui n'est pas, n'est pas; l'ètre n'est pas le non-être), de causalité efficiente (ce qui devient n'est pas par soi et demande une cause) de finalité (tout agent agit pour une fin, qu'il la connaisse ou non).

De ce point de vue, ce réalisme traditionnel soutient que notre intelligence peut arriver à la certitude métaphysique de l'existence de Dieu cause première et fin dernière de l'homme. Pourquoi? Parce que, ce qui devient, n'étant pas par soi, demande une cause, et en dernière analyse une cause incausée qui agit par soi et qui est par soi, une cause qui est á l'étre comme A est A, de par le principe d'identité tel qu'il se vérifie dans la Réalité suprème.

Écrit par : Eremo | mercredi, 20 mai 2009

Le réalisme philosophique a une grande incidence sur la "théologie" de la scolastique médiévale. Il intervient aussi bien la méthode de démonstration de l'existence de Dieu par les ouvrages d'apologétique que sur la forme des dogmes. Sa connaissance est donc indispensable pour une parfaite perception de la doctrine de l'Eglise.

Écrit par : Bardy | mercredi, 20 mai 2009

Il faut lire l'ouvrage "Le réalisme méthodique", publié en 1935, dans lequel Étienne Gilson expose les fondements d’une philosophie « réaliste », par opposition à la tradition kantienne et à toute philosophie « idéaliste ». Il y défend avec vigueur la cause du réalisme thomiste contre ceux qui acceptent certains fondements de du discours critique de Kant.

Écrit par : Hilaire | mercredi, 20 mai 2009

Pour Gilson, position assez originale, le thomisme ne s'identifie pas à la scolastique, mais se construit plutôt contre elle. Gilson a d'ailleurs décelé un déclin de la philosophie en une science qui annoncerait le renoncement de l'homme à son droit de juger et de régler la nature, l'homme n'étant plus qu'une simple partie de la nature : feu vert serait alors donné selon lui aux entreprises les plus inconséquentes et les plus désastreuses en matière de société dont seraient victimes les hommes et les institutions humaines. Contre les systèmes philosophiques, Gilson était convaincu que le retour en grâce de la philosophie de Thomas d'Aquin pouvait permettre de sortir de cette zone dangereuse.

Écrit par : Arcueil | jeudi, 21 mai 2009

Plus que jamais une saine philosophie, est l'assurance d'une orientation juste sur le plan des idées. A ce titre le réalisme philosophique défendu par saint Thomas et l'Eglise, est indispensable à la formation intellectuelle des nouvelles générations rongées par le spectacle virtuel et l'abstraction narcissique.

Écrit par : Hire | jeudi, 21 mai 2009

Ah ! nous revoilà grâce à vous Zak, avec le vieux problème des idées générales ? C'est vrai que jusqu'au XIIIe siècle ce fut là le seul problème métaphysique dont la philosophie antique eût laissé l'énoncé ouvert, et que la curiosité métaphysique devait naturellement s'y porter.

C'est aussi que ce problème se reliait avec celui des idées platoniciennes qui avait été transmis par l'Histoire, très dénaturé d'ailleurs, par les derniers alexandrins, tels que le saint Denis l'Aréopagite, disciple de Proclus.

Enfin la théorie des espèces pouvait fournir des explications (les mystères de la Création, de la Trinité, de l'Eucharistie). Tels feront pendant longtemps les motifs qui attirèrent l'attention de l'École sur les idées générales, en attendant que la transmission au XIIIe siècle d'un Aristote complet vint renouveler l'intérêt de la question en la rattachant à la philosophie tout entière.

Le Moyen âge, en somme, après un immense détour, en est à peu près revenu à Aristote. Mais quand l'esprit humain, aux XVIe et XVIIe siècles, désorienté par une distance progressive d'avec la foi médiévale, eut trouvé un mode nouveau de détermination des choses, il se produisit pour la première fois, depuis Platon et Aristote, un nominalisme original assez nouveau et dangereux. Cette détermination nouvelle, ce fut l'application des mathématiques au réel, à la mécanique et à la physique. De ce mouvement scientifique est issu, hélas ! le cartésianisme...

Écrit par : Plinval de Salgues | jeudi, 21 mai 2009

Pour Maritain la décadence de la philosophie a son origine dans le cartésianisme. Certes, Descartes ne nie pas la métaphysique, mais il transforme la véritable intuition intellectuelle, il y a bien une intuition dans la métaphysique cartésienne, mais elle reste enfermée dans la raison.

Maritain écrit : "L’authentique intuition nourricière de la connaissance humaine et de la philosophie, ce n’est pas une intuition angélistique... accessible à tous comme l’intuition cartésienne de la pensée et des idées claires... C’est une intuition intellectuelle humaine, l’intellection de l’être, qui, de soi suprasensible, est saisie directement dans le sensible auquel il est immanent, et poursuivie jusque dans le pur spirituel analogiquement atteint." [Trois réformateurs : Luther, Descartes et Rousseau].

« L’évidence cartésienne, écrit finalement Maritain, c’est la substitution de la facilité à la vérité, la substitution à la vérité mesurée par l’être, de la facilité rationnelle et de la maniabilité des idées »[Jacques Maritain, La philosophie bergsonienne, préface de la seconde édition, OC I, p. 47.]

Écrit par : Celias | jeudi, 21 mai 2009

Le cartésianisme, en faisant de Dieu une projection humaine, rejoint les Grecs de l'Antiquité qui faisaient des dieux à leur image (" l'homme est la mesure de toutes choses " selon eux) mais ce qui est nouveau ici, c'est que cette projection fait appel au raisonnement scientifique et non à l'imaginaire mythologique. Du reste, Dieu n'est pas indispensable à ce système de pensée qui permet d'adopter deux attitudes face à lui:
- Soit, on admet son existence et cela donne le déisme.
- Soit, on le rejette totalement et c'est l'athéisme.
Toutefois, Descartes s'est lui-même piégé dans ses ratiocinations avec son absurde "Je pense donc je suis " car sur le plan de la logique formelle, le sujet "je " précède le verbe "pense", donc la pensée émane de l'être et non l'inverse, de plus, identifier l'être à la pensée, c'est confondre la fumée avec le feu qui en est la source, c'est oublier que la pensée est aussi l'expression de phénomènes totalement irrationnels et qu'elle peut s'arrêter à tout moment lorsque l'homme accède à un degré élevé de contemplation par la pratique de la méditation ou de l'oraison. Cette ontologie cartésienne prétend faire de l'homme un être universel parce que rationnel.

Écrit par : Patrick Ferner | jeudi, 21 mai 2009

@ Patrick Ferner. C'est tout à fait ça. La pensée d'Aristote et la conception antique de l'homme et du monde ont été abandonnées au XVII° siècle par les scientifiques, suite aux découvertes de Copernic, de Galilée puis de Newton. La conception newtonienne du monde donna lieu à la logique cartésienne, au mouvement rationaliste et aux théories scientistes qui adoptèrent, comme seuls critères fiables, ceux de la science et de la raison.

L'époque scientiste a généré une conception mécaniste de l'univers réduit à ce que nous pouvons en percevoir au moyen de nos sens physiques et des instruments d'investigation humains, soit un univers platement limité au monde matériel tangible, observable et, sous l'influence des théories évolutionnistes, une conception de l'homme comme un descendant du singe, perpétuant la vision animalière de l'homme, et de la vie humaine comme limitée à sa dimension matérielle et au temps de vie allant de la naissance à la mort de l'organisme.

Triste perspective pour une triste philosophie désenchantée et mortifère.

Écrit par : Lozère | jeudi, 21 mai 2009

En 1662, un ordre en provenance de Rome enjoint l’université de Louvain d’interdire le cartésianisme, qui y compte de nombreux adeptes, au motif que, niant les «qualités réelles» il nierait l’eucharistie [la physique de Descartes est incompatible avec le postulat des "qualités réelles" qui explique traditionnellement ce miracle. Ce problème avait été soulevé par le théologien Arnauld à la lecture des "Méditations Métaphysiques" : L’idée qui la sous-tend est la suivante : toutes les interactions entre les corps se font par le contact, et uniquement par le contact.Si tout se fait par le contact, alors les forces à distance n’existent pas. Nos sens corporels (ouie, vue, odorat, etc) n’échappent pas à sa règle et fonctionnent eux aussi par le contact. Même la vue. Ainsi Descartes compare le rôle de la lumière à celui d’un bâton : lorsqu’on touche un objet avec un bâton, on le perçoit par l’entremise du bâton ; eh bien, exactement de la même manière, lorsqu’on le regarde, on le perçoit par l’entremise des petites particules de lumière, qui partant de lui se bousculent les unes les autres jusqu’à notre rétine. (Car pour Descartes la lumière est une matière particulière.)Descartes tire de cela la conclusion suivante, qui est elle très moderne et assez révolutionnaire : toute sensation nécessite les deux bouts de la chaîne ; un corps matériel pour la provoquer, et nous-même (yeux, nez, etc et au bout du compte cerveau) pour la percevoir. Et donc, les qualités sensibles (une odeur, un bruit…) émanent nécessairement d’un corps matériel. Elles ne peuvent pas exister toutes seules, ou pour employer la terminologie de l’époque, il n’y a pas de «qualités réelles». Sauf erreur de nos sens, si ça pue, il y a nécessairement quelque chose qui sent mauvais dans le coin. Le théologien augustinien Arnauld pousse le raisonnement au bout : donc, il n’y a pas d’odeur de pain sans pain ; il n’y a pas de goût de pain sans pain ; il n’y a pas d’apparence de pain sans pain, etc. Donc, à la messe, lors de la cérémonie de l’eucharistie, l’hostie reste faite de pain puisqu’elle en garde le goût, l’odeur, l’apparence, etc., comme tous les fidèle peuvent le constater. Or, selon le dogme catholique, l’eucharistie est sensé substituer le corps du Christ au pain…Comment le miracle de l’eucharistie est-il possible pour Descartes, s’il renonce aux "qualités réelles" ?]

En 1663, la sentence tombe logiquement. L’Eglise met les œuvres de Descartes à l’Index «donec corrigantur».

Autrement dit, elles sont interdites de lecture et de publication «jusqu’à ce qu’elles soient corrigées». L’Eglise changeant rarement d’avis et Descartes n’ayant pas ressuscité pour apporter les corrections nécessaires, le statut est toujours le même de nos jours. Ce qui n’a pas empêché pas le cartésianisme de se diffuser plus ou moins souterrainement dans les universités malgré l’interdit, à toutes les époques.

PS. Le Saint Office a ouvert ses archives à la fin du siècle dernier, permettant aux chercheurs d'étudier les actes de cette censure. La non-conformité au «sacrum Eucharistiae mysterium» (mystère sacré de l'Eucharistie) tel que défini lors du «Synodus Tridentina» (Concile de Trente) est bien l’un des deux principaux reproches faits aux Méditations Métaphysiques, l’œuvre majeure de Descartes.

Écrit par : Belschatsar | jeudi, 21 mai 2009

«Les théologiens s’offenseront que, selon ses principes [ceux de Descartes], il ne semble pas que les choses que l’église nous enseigne touchant le sacré mystère de l’Eucharistie puissent subsister et demeurer en leur entier ». [Cf. NADLER S. M., Arnauld, Descartes, and Transubstantiation : Reconciling Cartesian Metaphysics and Real Presence,Journal of the history of ideas,Johns Hopkins University Press, 1988, vol. 49, no2, pp. 229-246]

Ainsi s’exprimait Arnauld, docteur en théologie à la Sorbonne, dans ses objections aux "Méditations Métaphysiques". Toutefois si en tant que philosophe et théologien, Arnauld s’appuyait sur saint Augustin, il relevait aussi quelques antécédents augustiniens possibles du cogito. Toutefois, l'analogie entre le cogito cartésien et la certitude intérieure de la conscience de soi établie par Augustin, trouve très vite sa limite pour Arnauld.

Pourquoi ? Car Arnauld pose une question embarrassante à Descartes qu'il ne saura résoudre : "puisque l'âme n'existe qu'autant qu'elle pense, devons-nous penser toujours et depuis le moment de la conception pour qu'elle existe toujours ? Devons-nous toujours avoir connaissance de nos pensées ?"

Descartes, sera très évasif dans ses réponses, et sera contraint d'admettre son impuissance devant ces questions.

D'autre part, concernant la démonstration de l'existence de Dieu, Arnauld critiqua très vivement la thèse selon laquelle Dieu serait pensé comme causa sui (cause de soi).
"La cause précédant toujours l'effet, si Dieu est cause de son être, il doit se précéder lui-même et se donner ce qu'il possède déjà, ce qui est inadmissible et absurde. Il n'y a donc pas de cause de l'existence divine. Dieu existe comme un triangle à trois angles, parce qu'il est dans la nature d'un être parfait d'exister." Ecrira Arnauld [Le cartésianisme chez les jésuistes français au XVIIe et au XVIIIe siècle par G. Sortais, Archives de philosophie, vol VI, cahier III, 1929].


Devant la force de l'argument, Descartes se contentera de maladroitement justifier sa fautive expression, tout en admettant, de façon un peu penaude, que Dieu, évidemment, ne peut être cause efficiente de lui-même.

Arnauld soulignera enfin deux points de la méthode cartésienne susceptibles d'alarmer sérieusement la Foi : "le doute érigé en méthode et la confusion des erreurs spéculatives et pratiques", éprouvant des nettes réticences à la lecture des "Méditations métaphysiques", sachant, ce qui n'est pas anodin pour notre sujet, que la première intervention notable d'Arnauld dans le champ de la philosophie, concerne précisément une attaque de Descartes, sous le titre "quatrième objections aux Méditations métaphysiques de Descartes"[Des vraies et des fausses idées, in Œuvres complètes, Lausanne, vol. V, 1778].

Écrit par : Zacharias | jeudi, 21 mai 2009

Je découvre votre blog grâce à un moteur de recherche bien connu et par le biais de cette note portant sur la philosophie réaliste (sujet qui m'intéresse pour plusieurs raisons), et suis ainsi très heureusement impressionné à vous lire, bien que ne partageant pourtant pas votre apparente sensibilité, en particulier s'agissant du dernier Concile oeucuménique de Vatican II, par sa qualité, tant des notes que des échanges qui s'y déroulent.

Vous faites ainsi un travail profitable, occupant la place, relativement rare pour être remarquée, d'un blog de qualité que l'on peut aisément désigner "d'analytique" tant on y sent un visible intérêt pour la recherche en divers domaines, offrant un large espace à la réflexion et au débat.

Je suis donc volontiers disposé et désireux de revenir régulièrement vous visiter.

Écrit par : Y. Guillet | jeudi, 21 mai 2009

Le problème est bien là Zak, effectivement comme vous le dites avec justesse : "Encore faut-il, pour ressentir cette présence de l'être, se laisser questionner par ce qui est, accepter d'être interroger par l'existence concrète et immédiate, ne pas masquer ou empêcher la possibilité d'émerveillement devant le réel." Cependant ce réel, dans nos cités modernes, il est vraiment peu propice à l'émerveillement. Dès lors "le retour sacré à le terre" proposé par Hadrien, ne serait-il donc pas également dans notre situation pénible, une sorte d'authentique recours métaphysique alternatif en quelque sorte ?

Écrit par : Lozère | lundi, 25 mai 2009

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