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dimanche, 24 septembre 2006

Thaddée

spiritualité,religion,philosophie,christianisme,foi

 
 
+ A M E N +
 
 
 
Si l'homme est responsable de sa chute, s'il est malade d'être coupé de Dieu, il a une possibilité de participer activement à sa guérison, ainsi que le dit Louis-Claude de Saint-Martin :
"Il y a une incertitude que l'ennemi cherche souvent à te suggérer, moins pour t'enrichir par la sagesse apparente dont il la colore, que pour t'arrêter dans ta marche, puisqu'elle doit lui être si contraire ; c'est de savoir si tu dois oser invoquer le nom du Seigneur, et de toutes les puissances qui y sont attachées. L'ennemi qui craint l'effet de ces armes efficaces t'insinue continuellement que tu n'es pas assez pur pour les employer ; il se met même en avant, quelquefois, sous des couleurs imposantes, afin d'effrayer ton courage, et d'arrêter tes résolutions ; d'autres fois, te sachant mal préparé, il te suggère d'invoquer le nom du Seigneur, pour te convaincre, par le peu de succès qui en résultera, que tu ne dois pas te livrer à une si sublime et si sainte entreprise, et que tu feras bien d'attendre un autre temps". On voit d’emblée la double difficulté qui se présente : soit, on tombe dans une culpabilisation infantile en se considérant indigne de s’adresser au Seigneur et c’est la fausse humilité d’un ego frustré, soit on s'imagine qu'il suffit d'invoquer Dieu pour que tout change et assurément, l’échec est garanti. Le Diable, celui qui divise, maintient de cette façon, la coupure de l’homme avec Dieu en l'exonérant de toute responsabilité dans son état de chute. Pourtant, nous dit Saint-Martin,
"la vérité ne demande pas mieux que de faire alliance avec l’homme ; mais elle veut que ce soit avec l’homme seul, et sans aucun mélange de tout ce qui n’est pas fixe et éternel comme elle.
Elle veut que cet homme se lave et se régénère perpétuellement, et en entier dans la piscine du feu, et dans la soif de l'unité ; elle veut qu'il fasse boire chaque jour ses péchés à la terre, c'est-à-dire, qu'il lui fasse boire toute sa matière, puisque c'est là son vrai péché ; elle veut qu'il tienne sans cesse son corps prêt à la mort et aux douleurs, son âme prête à l'activité de toutes les vertus, son esprit prêt à saisir toutes les lumières, et à les faire fructifier pour la gloire de la source d'où elles viennent ; elle veut qu'il se regarde dans tout son être comme une armée toujours sur pied, et prête à marcher au premier ordre qu'elle lui donnera ; elle veut qu'il ait une résolution et une constance que rien ne puisse altérer, et qu'étant prévenu qu'en avançant dans la carrière, il n'y peut trouver que des souffrances, puisque le mal va s'offrir à lui à tous les pas, cette perspective ne l'arrête point dans sa marche, et qu'il ne porte pas moins sa vue exclusivement sur le terme qui l'attend à la fin de la course".

"Pour coopérer à notre guérison, la vérité possède un médicament réel, et que nous sentons physiquement en nous, lorsqu'elle juge à propos de nous le faire administrer. Ce médicament est composé de deux ingrédients en conformité de notre maladie, qui est une complication du bien et du mal, que nous tenons de celui qui ne sut pas se préserver du désir de connaître cette fatale science. Ce médicament est amer, mais c'est son amertume qui nous guérit, parce que cette partie amère, qui est la justice, s'unit à ce qu'il y a de vicié dans notre être, pour lui rendre la rectification ; alors ce qu'il y a de régulier et de vif en nous, s'unit à son tour à ce qu'il y a de doux dans le médicament, et la santé nous est rendue ".
 
La question qui se pose alors est de savoir comment accéder à la vérité. La réponse tient dans un mot que nous prononçons à la fin de chaque prière : Amen.

Ce mot est universel, puisqu'il vient du sanscrit AUM et c'est ainsi que les hindous et les bouddhistes le prononcent. Il veut tout simplement dire oui, plus précisément oui à Dieu. Simplement, avons-nous dit ; mais c'est la chose la plus difficile pour nous à mettre en pratique car cette simplicité touche à l'essence même de notre quête spirituelle. Comme nous venons de le voir, la prière, pourtant indispensable, ne suffit pas pour nous ouvrir la porte du royaume des cieux. Pourquoi ? Parce que l'homme se considère comme une entité séparée du reste de l'Univers qu'il perçoit à l'aune de son point de vue strictement individuel, c'est-à-dire égocentrique. Cependant, nous portons tous en nous cette nostalgie du paradis perdu, Lamartine l'ayant résumé ainsi :
 
"Borné dans sa nature, infini dans ses voeux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux"
 
Il y a en effet en tout homme un désir d'accomplissement, de plénitude voire une soif de l'unité car Dieu est en lui même s'il n'en a pas conscience, puisqu'il n'est pas en Dieu ; en effet, l'homme, conformément à son état de chute, cherche l'unité en tentant désespérément d'abolir la distance entre ce qu'il est et ce qu'il voudrait être, entre ce qu'il a et voudrait avoir. Alors qu'est-ce qui empêche l'homme d'entrer dans le royaume des cieux ? Un phénomène qui lui est propre et qui se nomme ego. Ce mot qui nous vient directement du latin signifie tout simplement : moi. Pour bien cerner ce qu'est l'ego, il nous faut aborder la question du désir et pour commencer, celui de vivre. Mais pour chacun d'entre nous, notre vie même est constituée d'un certain nombre de désirs que nous cherchons à satisfaire ; nous voulons nous accomplir, être reconnu par les autres dans nos actes et surtout être aimés. Lorsqu'un désir est plus fort que tous les autres, il impose sa loi et fait croire à celui qui l'éprouve qu'il est unifié et qu'il est "quelqu'un", alors que ce désir hypertrophié lui impose sa dictature : c'est le mécanisme de la passion, quelle qu'elle soit. L'ego est le produit d'une tension entre des désirs et leur accomplissement, dualité qu'il cherche à abolir de trois manières : L'appropriation, la fuite et la destruction.
L'exemple le plus classique est la passion amoureuse : on s'approprie l'être aimé et s'il ne répond plus à cette passion, on le fuit ou on le tue. A l'inverse et c'est la situation la plus fréquente, une multitude de désirs se manifeste sans que l'un d'entre eux ne prédomine et pire encore, certains s'opposent ; ces désirs s'expriment en nous sous la forme de personnages auxquels nous sommes tour à tour identifiés, à l'image d'une assemblée tumultueuse et c'est tout cela que nous qualifions de "moi". Pour autant, faut-il nous flageller et condamner cet ego ? Certainement pas car ce qui est en cause, c'est l'égocentrisme, cette attitude qui consiste à appréhender l'existence uniquement en fonction de ses propres désirs, de ses propres conceptions et à se considérer comme une entité séparée des autres et de l'Univers : il y a moi et tout le reste. Quant au désir, c'est le moteur de l'existence et ce n'est pas un mal en soi que d'avoir des désirs et de chercher à les accomplir, à condition de ne pas en faire le seul but de notre vie. Cela peut paraître à certains choquant voire scandaleux, mais nous ne pourrons jamais trouver le bonheur dans le seul accomplissement de nos désirs, les lois implacables de l'Univers voulant que toute dualité est irréductible à l'unité et de toutes façons, la vie peut nous reprendre à tout moment ce qu’elle nous a donné. Et que dire de ceux qui prétendent louer Dieu et qui voudraient en échange que celui-ci intervienne pour améliorer leur existence : ils font partie de ces marchands que le Christ chasse du Temple. Ils voudraient que le royaume des cieux soit sur la terre, oubliant ce que le Christ dit à Pilate
 
"Mon royaume n'est pas de ce monde" (Jean, 18, 36).
 
Cette attitude trouve son origine dans l'offrande que Caïn fait à l'Eternel qui la refuse, parce qu'elle est dénuée de toute oblation et met en avant les forces terrestres que l'homme est susceptible de détourner à son profit. En fait, si nous voulons redevenir l'image immortelle de Dieu en se soumettant à sa volonté et conformément à l’enseignement du Christ, il faut au préalable faire le sacrifice de toutes nos richesses au sens le plus large du mot, c'est-à-dire tout ce dont nous sommes riches : de nos préjugés, de nos opinions, de nos divers conditionnements, d'ordre familial, social, culturel, etc., de ce que nous aimons et n'aimons pas. Sur ce dernier point, le Bouddha et Saint Paul résument de façon saisissante toute la condition humaine comme suit : "Les hommes souffrent parce qu'ils sont séparés de ce qu'ils aiment et attachés à ce qu'ils n'aiment pas", et, aurait pu ajouter l'apôtre des Gentils:
 
"car je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas", (Romains 7, 19).
 
Quand le Christ nous dit d'aimer nos ennemis, il nous invite à ne plus rejeter ce que nous n'aimons pas, et là apparaît un enjeu capital pour notre délivrance : nous accepter tels que nous sommes et le monde tel qu'il est. Car dans ce monde si dégradé, nous pouvons retrouver Dieu : derrière la création, le Créateur est toujours là, il ne cesse de nous envoyer des signes notamment à travers tous ceux qui ont conservé un dépôt spirituel pour le transmettre.
Si nous sommes vrais avec nous-mêmes nous devons bien reconnaître que nous passons notre vie à refuser tout ce qui paraît contrarier nos désirs ou nos projets selon un mécanisme qui consiste à projeter une situation idéale sur la situation telle qu'elle est et à comparer les deux. Prenons un exemple banal : je décide d'aller faire une randonnée en montagne avec des amis mais le jour du départ il pleut à verse ; si je refuse cette situation, cela signifie que je vais bâtir un véritable scénario dans ma tête et dans lequel je chemine au milieu de paysages magnifiques, situation illusoire que je vais superposer à la réalité présente qui est celle d'un homme regardant tomber la pluie derrière sa fenêtre. Cette distorsion entre le réel et l'illusoire s'exprime sous la forme de pensées du genre : "Il aurait du faire beau", "Ce n'est pas juste, j'ai eu une semaine difficile et j'avais besoin de m'évader," etc., etc. Maintenant, prenons le cas inverse : il fait beau, j'effectue ma randonnée comme je l'avais prévu, mais je dis à mes amis : "Nous avons eu de la chance d'avoir beau temps". En disant cela, je laisse entendre qu'il aurait pu pleuvoir. C'est donc la situation réelle du cas précédent qui devient ce mauvais scénario que je vais superposer à la situation présente d'un homme qui chemine sur les sentiers mais qui ne voit pas les paysages magnifiques qui se présentent à ses yeux, absorbé qu'il est par cette comparaison absurde qui le coupe du moment présent. Ces pensées illusoires sont l'expression d'émotions, négatives dans le premier cas, et positives dans le second, en utilisant le scénario du mauvais temps comme si j'en avais besoin pour apprécier davantage ma randonnée alors que je suis passé à côté : je n'ai pas vu les montagnes, j'ai vu mes montagnes. Par cette attitude, nous nous coupons perpétuellement du réel, nous ne vivons pas dans le monde, mais dans notre monde. C'est de cette façon que le Malin utilise la frustration de l'ego en lui murmurant cette pensée selon laquelle le monde est injuste puisqu'il ne correspond pas à son attente. Les choses devraient toujours être autrement mais jamais ce qu'elles sont. Avec cette attitude nous ne voudrions de la vie que les choses agréables ; or un minimum de lucidité et d'expérience nous montrent que l'existence est composée à parts égales de choses agréables et de choses désagréables, de positif et de négatif. Dans ces conditions, en refusant tout ce qui est négatif, nous n'avons pas accès à la totalité de notre existence mais seulement à la moitié. Cette attitude de refus est aggravée par le fait que nous n’acceptons même pas l’émotion négative qui en résulte et par l'illusion de la stabilité quand ce n'est pas celle de la fixité ; nous nous prenons pour une entité stable alors que du matin au soir, notre état intérieur ne cesse de changer : les pensées se succèdent avec les émotions qui s'y rattachent, bref nous passons par tous les états d'âme et il nous faut reconnaître en toute humilité que nous n'avons aucune maîtrise sur tous ces phénomènes, pas plus qu'on ne peut empêcher les nuages de passer dans le ciel. La loi de l'Univers est celle d'un mouvement perpétuel : rien n'est plus permanent que l'impermanence, c'est ce que l'hindouisme et le bouddhisme appellent samsara. Ces incessants changements intérieurs nous arrachent au moment présent parce qu'ils sont rarement vécus de façon consciente, ils nous font projeter dans un futur qui n'existe pas en s'appuyant sur un passé qui n'existe plus. C'est ce mécanisme qui inspire la plupart de nos actes. Il ne faut alors plus parler d'action mais de réaction car conformément au phénomène décrit plus haut, nous projetons notre monde illusoire sur une réalité qui est toute autre avec les conséquences dommageables que cela peut comporter, notamment dans le domaine relationnel. Oui, la plupart du temps nous vivons de façon routinière, peu consciente ; Gurdjieff emploie à ce propos l'expression d'"homme machine". Et il ajoute : "On ne fait rien, tout arrive" . En vérité, rien ne nous appartient, que ce soit nos pensées, nos émotions, ou nos actions. Nos pensées, parce qu'il faut ajouter l'influence de la famille, de la société, etc.; nos émotions, parce que nous avons une façon de les exprimer qui est empruntée au père ou à la mère ; nos actions, parce qu'elles sont le produit de ces deux éléments mais surtout parce que toutes ces choses appartiennent à la condition humaine que nous partageons tous et dont par conséquent aucun d'entre nous n'a l'exclusivité.Si nous voulons nous sortir de cet état, il nous faut cesser de vivre dans ce déni de réalité, passer du refus à l'acceptation, ce mot ne devant point être confondu avec résignation qui est synonyme d'abandon, de démission. Accepter, c'est étymologiquement "prendre vers soi", c'est-à-dire faire nôtre ce que d'ordinaire nous refusons ; accepter, c'est reconnaître que ce qui est soit, dire oui du fond du cœur comme nous le dit le Christ :
 
"Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu'on y ajoute vient du Malin" (Matthieu 5, 37).
 
Ce que nous fait ajouter le Malin, c'est précisément cette projection de notre monde sur le monde : pas ce qui est, mais ce qui devrait être, alors qu'en réalité, c'est ou ce n'est pas. Pourtant, cette acceptation n'est possible que si elle est précédée par un acte de foi en s'en remettant entièrement à Dieu et faire l'effort de vivre consciemment : il s'agit d'être présent à soi-même et à Dieu. Le problème, c'est que nous avons du mal à adopter cette attitude de vigilance et quand nous y parvenons, nous n'arrivons pas à rester dans cet état de façon permanente, les émotions qui accompagnent notre refus du réel reprenant le dessus, parce qu'elles plongent leurs racines dans la profondeur de notre psyché voire de notre inconscient et qu'elles correspondent à des traumatismes, à des blessures le plus souvent héritées de la petite enfance. Elles ont un telle puissance qu'on ne peut pas lutter et c'est pourtant ce que l'on cherche à faire en les réprimant mais en vain, comme l'illustrent si bien ces expressions : "C'est plus fort que moi" ou, terrible aveu, "J'étais hors de moi". Mais alors si nous sommes emportés par nos émotions au point de ne pas en avoir conscience, comment briser ce cercle infernal pour pouvoir sortir de notre prison ? Saint Paul nous donne un élément de réponse :
 
" Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ?" (1 Corinthiens, 6, 19).
 
Oui, ce corps qui peut être livré à l'impudicité, peut aussi être un moyen de délivrance. Concrètement, lorsqu'une émotion se lève en nous, elle se manifeste dans le corps sous forme de tensions. Par exemple, nous avons tendance à rentrer la tête dans les épaules qui sont contractées, à refermer le sternum. Or il est plus facile de prendre conscience de ces tensions que de l'émotion qui les a provoquées. Il faut donc arriver à porter notre attention sur ces tensions, et travailler à leur relâchement, ce qui permet indirectement d'agir sur l'émotion, non pas en cherchant à la faire disparaître, mais en lui permettant au contraire de s'exprimer. Mais exprimer une émotion ne signifie pas forcément l'extérioriser ; nous pouvons très bien la laisser se manifester en nous sans qu'elle nous emporte. C'est ce que nous enseignent les techniques de méditation qui sont à notre portée, la plus simple consistant à s'asseoir, le corps bien vertical mais sans raideur, les mains posées sur les genoux, la tête droite avec le menton légèrement rentré, le sommet du crâne pointant vers le ciel. Ensuite, on s'applique à relâcher toutes les tensions. Si une émotion survient, elle va faire remonter les épaules, baisser la tête, arrondir le dos ; dans ce cas, la seule chose à faire est de relâcher les tensions, de corriger la posture en redressant la tête et le dos. Ce faisant, l'émotion va s'intensifier et là, nous sommes mis au défi de l'accepter ; si nous y parvenons, nous constatons que cette émotion qui nous faisait si peur atteint un sommet d'intensité pour retomber peu à peu et disparaître à la manière d'une vague. Bien sûr, elle ne va pas disparaître définitivement mais lorsqu'elle se manifestera à nouveau, et à condition de l'accepter, nous verrons qu'elle aura perdu une partie de sa force et ainsi de suite ; c'est comme si nous regardions un film d'épouvante : la première fois, nous sommes terrifiés, mais si nous le revoyons plusieurs fois, nous ne serons plus du tout effrayés. Cependant, les techniques de méditation ne suffisent pas : elles sont là pour nous permettre de faire face à toutes les situations de notre existence à l'occasion desquelles nos émotions vont se manifester, pour nous aider à vivre consciemment. Et l'avantage que nous avons sur les autres traditions spirituelles, c'est que nous pouvons nous référer à Notre Seigneur Jésus-Christ pour accomplir cet acte d'héroïsme qui consiste à se donner entièrement à notre souffrance. Ce premier pas vers notre soumission à Dieu nous permet déjà de situer l'enjeu de notre quête : pour se délivrer de sa souffrance, il n'y a pas d'autre moyen que de s'y plonger corps et âme. Le Diable nous dit : "Ne le fais pas, tu vas être détruit" ; or c'est l'inverse qui se produit : non seulement nous ne sommes pas détruits mais il s'ensuit une paix profonde et à un stade plus avancé de notre voie spirituelle, nous accèderons à cet état que décrit Saint Paul :
 
"Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ" (Philippiens 4, 7).
 
Toutefois, nous n'y accèderons pas d'emblée d'une façon définitive mais par des moments brefs car nous sommes si fragiles, si faibles que nous ne pouvons pas nous établir d'un seul coup dans cette béatitude suprême et sur cette question, donnons encore la parole à Saint-Martin :
 
"La sagesse conduit l'homme par des degrés insensibles afin de ne pas l'effrayer par l'immensité de la tâche qu'il a à remplir. Aussi commence-t-elle par dire à l'homme qu'il doit servir d'organe et de passage à la Divinité toute entière, s'il veut que son ange jouisse de la paix et des félicités divines" . Et c'est là qu'il ne faut pas baisser les bras, qu'il faut résister à ce sentiment que Dieu nous a fait subir une sorte de supplice de Tantale car c'est une fois de plus le Malin qui va chercher à nous en persuader. Bien au contraire, ces premiers rayons de lumière qui nous sont donnés sont faits pour fortifier notre foi et notre espérance. Dans cette progression vers la lumière, la force intérieure grandit, puisque l'énergie qui était accaparée par les émotions qui ont commencé à disparaître, est de la sorte récupérée ; ce dernier point est illustré par le célèbre conte de la belle au bois dormant, celle-ci étant délivrée par le chevalier qui arrive à son château en chevauchant l'un des dragons qu'il avait affrontés. Ce symbolisme des dragons se retrouve également avec ceux des temples asiatiques et les gargouilles des cathédrales.
 

Tout cela est bien, mais ce travail progressif d'acceptation ne se fait pas sans les autres : ainsi cette réponse que le Christ donne à un docteur de la loi qui lui avait demandé quel était le plus grand commandement :
 
"Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C'est le premier et plus grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Matthieu, 22, 37-39).
 
Avant d'aller plus loin, nous ferons observer que les commandements sont toujours conjugués au futur, ce qui montre bien qu'au départ, nous ne sommes pas capables de les mettre en pratique et qu'ils font donc l'objet d'un apprentissage. Pour aimer son prochain, il faut tout d'abord cesser de le juger, c'est-à-dire lui reconnaître le droit d'être ce qu'il est et non pas ce qu'on voudrait qu'il soit, au nom d'un système de valeurs propres à notre monde illusoire et aliénant. Mais, au préalable, le Christ nous enjoint de passer par l'épreuve du pardon :
 
"Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses "(Matthieu 6, 14-15).
 
Tout ceci nous enseigne que les griefs nourris perpétuellement contre tel ou tel nous emprisonnent, nous ferment l'accès à la charité ; par conséquent, en pardonnant à ceux qui nous ont offensé, nous nous libérons nous-mêmes. Cela signifie également qu'à la base, nous sommes incapables d'aimer vraiment, puisque nous sommes constamment en train de juger notre prochain au lieu de le comprendre. Nous oublions que nous aussi, nous avons nos faiblesses, que personne d'entre nous ne peut affirmer qu'il n'a jamais fait de mal à quelqu'un:
 
"Ne jugez point, et vous ne serez point jugés. Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l'on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez" (Matthieu 7, 2,3).
 
Nous nous croyions capables d'amour, alors que nous réalisons avec horreur que nous sommes loin du compte. Certes nous aimons nos proches, nous pouvons éprouver de la sympathie pour tel ou tel, mais au regard de la charité, nous ne faisons qu'assurer un "service minimum". Oui, l'amour doit faire l'objet d'un apprentissage, et accepter l'autre tel qu'il est, c'est aussi apprendre à nous aimer nous-mêmes car nous réalisons que nous nous jugeons, que nous ne nous aimons pas, vu que nous refusons de voir ces faiblesses auxquelles celui qui nous a offensé nous renvoie, sinon nous n'en souffririons pas et aucun pardon ne serait nécessaire. Nous nous faisons une idée flatteuse de nous-mêmes et tout ce qui va à l'encontre de cette idée nous est insupportable, ce qui signifie que nous ne nous connaissons pas, ne nous ne nous voyant pas tels que nous sommes. Dans ces conditions, nous sommes encore moins portés à la connaissance de l'autre. Par conséquent, si nous voulons être capable d'aimer, il faut commencer par nous pardonner à nous-mêmes, nous accepter tels que nous sommes sans complaisance ni auto-flagellation, avec le détachement d'un huissier de justice procédant à un état des lieux pour être plein de compassion pour ce pauvre petit être déchiré entre ses limitations et ses aspirations à les dépasser. On pourra de cette façon "aimer son prochain comme soi-même". On peut de cette façon constater que l'acceptation nous conduit à la vraie connaissance, ce qui ne sera pas sans conséquence sur la nature de nos actions. Il nous est tous arrivés de prendre des décisions dont les effets, non seulement n'étaient pas ceux escomptés, mais contraires au but recherché. L'Univers étant soumis à la loi de causalité, toute action produit des effets, qu'ils soient bénéfiques ou maléfiques. D'ordinaire, nos actions sont accomplies sous l'empire de notre monde de pensées, d'émotions, voire de passions. En revanche si nous sommes capables d'accepter la réalité telle qu'elle est, nous pouvons la connaître dans sa totalité, bouleversant les critères de nos actions, eu égard au fait que plus un seul élément d'une situation à laquelle nous pouvons être confrontés ne nous échappe : nous pouvons en voir tous les tenants et les aboutissants, peser le pour et le contre et prendre une décision juste. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'on a droit aux fruits de l'action car n'étant pas seuls au monde, celle-ci s'exerce dans le cadre d'une chaîne de causalité qui se situe en dehors de nous et sur laquelle nous n'avons aucun pouvoir. Non seulement nous avons droit à l’action mais nous devons nous faire un devoir d'agir, d'épuiser tous les recours en la matière et prenant acte de notre impuissance, il ne nous reste plus qu'une seule chose à faire : confier notre problème à Dieu qui sait ce qui est bon pour nous. En fait, la seule action dont on peut attendre les fruits, c'est précisément celle de l'acceptation, celle-ci consistant à faire tomber toute cette opacité qui nous sépare du Seigneur, cette "barrière ténébreuse", pour reprendre l'expression du Philosophe Inconnu. Au fond, ce qui distingue vraiment les hommes, c'est leur être, c'est-à-dire leur situation par rapport à Dieu. Cette qualité d'être n'a rien à voir avec la compétence, le talent ou le génie et on peut dire qu'elle est inversement proportionnelle à la distance qui nous sépare de Dieu. A cette notion correspond celle d'attraction : nous attirons dans l'existence des situations qui correspondent à notre qualité d'être. Tant que notre être est prisonnier de ces émotions négatives que nous évoquions plus haut, nous revivons constamment les situations qui les provoquent. Si nous nous en libérons, nous attirerons des situations qui nous aiderons à progresser sur notre voie spirituelle car la Providence veille sur nous si tant est qu'on veuille bien s'ouvrir à elle. Ne nous y trompons pas, ce type de situation se présente sous la forme d'une épreuve ; nous sommes mis au défi de dire oui, mais à un niveau supérieur correspondant à une ascèse bien menée. Le Seigneur, dans son infinie miséricorde, ne nous demandera jamais l'impossible. Le royaume des cieux n'est pas réservé aux moines ou aux mystiques ; pour ces derniers, on ne saurait évaluer la part d'inspiration et la part de travail, mais pour ce qui nous concerne, c'est 1% d'inspiration et 99% de sueur. Et notre voie, c'est celle de la vie dans le monde, nous exposant de la sorte à toutes les tentations, ce qui la rend périlleuse et nous oblige a être intelligents avec nous-mêmes ; Gurdjieff dit à ce propos que c'est la voie de l'homme rusé. Si nous sommes capables de déjouer ces tentations, nous en sortirons fortifiés et nous réaliserons qu'elles sont là pour nous faire progresser. Pour se donner à Dieu, il ne nous est pas demandé de tout quitter, d'abandonner travail, femmes et enfants, à l'instar des sannyasins, ces moines errants que l'on peut rencontrer en Inde. L'exemple de Jakob Böhme nous montre exactement le contraire et il faut plutôt se dire : Comment être un vrai conjoint, un vrai père, un vrai ami, un vrai professionnel ? Avant de voir notre vie changer, c'est notre regard sur elle qui est changé du tout au tout. Nous redécouvrons les êtres qui nous sont les plus chers parce que nous les voyons tels qu'ils sont. Cet état nouveau est décrit par Saint-Martin comme suit : "Car si l'homme a le bonheur de voir naître en lui le fils de l'esprit ou le nouvel homme, il aperçoit bientôt la différence de ce nouvel état pour lui à son état antérieur ; et cette différence consiste en ce que, dans ce nouvel état, il est sûr, par ses efforts et la persévérance dans sa prière, d'obtenir les fruits de ses désirs purs, soit des lumières et des développements, soit des consolations, soit des dons de l'esprit pour la manifestation de la gloire de son maître, toutes choses que nous pouvons maintenant regarder comme autant de révélations. Mais dans son état antérieur, il n'avait pas la même certitude, et malgré toutes ces entreprises les plus courageuses, il ne pouvait se flatter du même succès, et les espèces de révélations dont il était susceptible alors, lui parvenaient d'une manière plus voilée, plus figurative, et qui le laissait souvent comme dans l'attente des biens qu'on ne faisait que lui montrer" . Lorsqu'un jour, espérons-le, nous aurons fait tomber la "barrière ténébreuse", nous serons à l'image d'un champ soigneusement défriché et labouré prêt à recevoir la semence divine qui arrivera quand elle devra arriver, les voies du Seigneur étant impénétrables. On voit par là que la grâce divine ne s'obtient pas par nos œuvres, vu que celle-ci échappe à toute causalité en raison de son caractère surnaturel et rend insensé le débat à son propos en mettant sur le même plan la volonté humaine et la volonté divine, le naturel et le surnaturel. L'homme ne peut l'espérer que s'il fait le vide total en lui, cette étape cruciale correspondant à la disparition de l'ego qui doit mourir de sa bonne mort. Nous avions décrit plus haut cet état intérieur peuplé de différents personnages qui s'agitent en nous sous forme d'une assemblée tumultueuse ; avec la mise en œuvre de cette ascèse que nous venons d’évoquer, un personnage va prendre le dessus, c'est celui qui représente cette première soumission à Dieu pour instaurer une royauté en nous et permettre de nous unifier. Dans cette perspective, on pourrait comparer l'ego à un éventail qui s'ouvrirait peu à peu pour atteindre les 360°. Au fur et à mesure de notre ascèse, nous ouvrirons tellement cet ego qu'il finira par se diluer. Sur dernier point, il nous paraît nécessaire de préciser qu'il ne s'agit pas de tuer l'ego car n'est pas autre chose que le suicide. Ce qu'il faut détruire, c'est ce fonctionnement mensonger que nous n'avons cesser de dénoncer, cette attitude de refus inspiré par le Malin, ce que l'hindouisme qualifie de mental et qui est sans équivoque à ce sujet, employant le mot manonasha, qu'on traduit par "destruction du mental". La seule façon de le faire, c'est toujours revenir au réel, s'en tenir à ce qui est, voir au lieu de penser. Pour en revenir à l'ego, on ne peut s'en libérer qu'en lui permettant de se développer, avec cette "complication du bien et du mal" et faire pousser ensemble le blé et l'ivraie. Il ne peut plus y avoir de mal à satisfaire certains désirs dès lors que cela se fait dans la perspective même de leur dépassement, et c'est même nécessaire car la frustration est une prison, un obstacle à toute voie spirituelle. D'autres désirs tomberont d'eux-mêmes parce qu'ils nous apparaîtront comme une compensation de l'être par l'avoir. Quand tout ceci sera accompli, ce sera la mort du vieil homme. On peut de cette façon constater qu’il n'y a pas de soumission à la volonté de Dieu sans oblation, comme nous l'indique l'offrande d'Abel, il n'y a pas d'accès au royaume des cieux sans le sacrifice de tout ce qui au bout du compte n'est pas nous-mêmes, de ce qui est étranger à notre vraie nature. En attendant, nous connaîtrons une suite de morts et de renaissances à chaque fois que nous aurons eu le courage de nous donner à une souffrance pour nous en libérer. Oui, ce chemin qui doit nous conduire à redevenir les enfants de Dieu, ce n'est pas seulement une quête laborieuse, éprouvante et marquée par la souffrance, c'est aussi la promesse de joies profondes, la seule aventure qui vaille la peine d'être vécue : nous irons ainsi de découvertes en découvertes, nous verrons peu à peu à quel point le monde est beaucoup plus riche que nous n'osions l'imaginer, que les autre humains sont aussi des créatures de Dieu, même s'ils n’en ont pas forcément conscience. Nous cesserons progressivement de nous projeter dans un futur illusoire pour vivre dans le ici et maintenant, l'éternel présent, avant-goût de l'éternité. Pour nous y aider, nous en terminerons avec cette prière qui nous vient de l'Orient :
 
"Mon Dieu, donnez-moi la force de changer ce que je peux changer, le courage d'accepter ce que je ne peux pas changer et la sagesse de faire la différence entre les deux".
Amen
 
 
 
 
 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE
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1 Louis- Claude de Saint-Martin, Le Nouvel Homme, chap. 14, p.76 Diffusion Rosicrucienne / Collection Martiniste, 1992 Ibid. chap. 1, p.17 Ibid. chap. 1, p.18-19

2 Alphonse de Lamartine, L'Homme (Ode à Lord Byron)

3 Ouspensky, Fragments d'un enseignement inconnu, Stock, 1978

4 Louis- Claude de Saint-Martin, Le Nouvel Homme, chap. 7, p.44 Diffusion Rosicrucienne / Collection Martiniste, 1992

5 Louis- Claude de Saint-Martin, Le Nouvel Homme, chap. 20, p.106 Diffusion Rosicrucienne / Collection Martiniste, 1992

16:35 Publié dans Réflexion | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : spiritualité, religion, philosophie, christianisme, foi |  Imprimer | | | | | Pin it!

Commentaires

C'est dommage " ça ":
" Et l'avantage que nous avons sur les autres traditions spirituelles ".

Écrit par : Manie | lundi, 25 septembre 2006

C'est dommage " ça " et pourquoi donc s'il vous plaît ?
Qu'elle est donc cette manie de vouloir tout mettre sur le même plan !!
Ce n'est pas dommage, c'est comme " ça " !!

Écrit par : Martin | lundi, 25 septembre 2006

Tant mieux pour vous Martin Précheur

Écrit par : Ma riT | lundi, 25 septembre 2006

Je ne prêche pas, ma chère, j'exprime ce que je pense ce qui est bien différent.
Votre " ça " est un arbre qui cache la forêt.
Crachez donc votre morceaux que l'on vous lise !

Écrit par : Martin | lundi, 25 septembre 2006

Oui, mais chez moi, voyez-vous, on ne crache pas, Monsieur, on discute; on s'invite, on s'assied, on réfléchit avec calme, attention, ouverture d'esprit et richesse de coeur.
« Laissez venir à vous les petits mots »

« Avantage que nous avons », oui, mais pas « avantage par rapport à d’autres traditions spirituelles ». Ces dernières trouvent leurs avantages dans leur propre tradition, tout simplement, et ce qui est un avantage pour les uns est un inconvénient pour les autres.
Discuter en ces termes défend cette idée d’appropriation dont le travail intérieur consiste justement à se débarrasser. L’on ne peut recevoir l’autre dans toute sa différence que si l’on se situe justement à un même plan, c’est à dire sans ce nivellement mental qui devient alors un obstacle.
Quelqu’un qui est bien « ancré » dans sa religion, à déposé les armes de ses prétendus avantages pour n’en conservé que le cœur.
Mais ce que je dis, c’est simplement pour nourrir un peu la discussion, n’est-ce pas. Dans la situation du texte il s’agit très simplement d’une invitation à la confiance. Il faut bien sûr savoir discerner entre certains mots prononcés et l’intention qui la sous-tend.

Écrit par : Mac'ache | mardi, 26 septembre 2006

Et blablabla et blablabla

Écrit par : Gilles Burlat | mercredi, 27 septembre 2006

Je n'ai rien contre un texte qui, après tout, déborde de bonnes intentions, (par ces temps de cynisme c’est toujours bon à prendre) et qui ouvre à un questionnement intéressant.
Une chose me gène, et me gène même beaucoup : la mention de Gurdjieff. Ce personnage (cf les mémoires de Revel, Le voleur dans la maison vide et celles de Pauwels) dont l'enseignement consistait notamment à pousser ses disciples à l’alcoolisme, vidant forces verres de vodka en l'honneur de différentes sortes d"idiots" (les plus gros étant les chrétiens, toujours premiers servis dans les crachat du «Maître ») ce personnage donc, a causé de très sérieux dégâts : suicide, folie, toxicomanie, jalonnent sa route ; « On reconnaît l’arbre à ses fruits ».
Le titre de sa "grande oeuvre" -Récits de Belzébuth a son petit-fils", me paraît révélateur de CELUI qui se trouvait derrière lui. C’est en tout cas la conclusion à laquelle était arrivée une ancienne disciple qui a laissé une description alarmante de la pratique de l'hypnose par Gurdjieff. Pour d'autres points de vu on lira avec profit « Mr Gurdjieff » de Pauwels, ouvrage plutôt favorable au vieux gourrou mais assez honnête. A charge et à décharge.
Enfin il faut quand même savoir que le Dieu chrétien était pour ce mage - et depuis Simon le magicien on sait ce qu'il faut penser de ce type de personnages - un tyran et un tyran à combattre.

Passons sur ses attaches avec le nazisme, les"preuves" sont des témoignages, toujours réfutables ou des théories qui affirment sans vraiment donner de faits précis et controlables (cependant si cela vous titille la curiosité googlez « G et Hitler », il faut trier, mais c’est instructif).
Reste que ses attaches avec certaines sociétés de Lamas (on l’a dit proche des Bompos à bonnets noirs, initiés de la main gauche) les taxes en nature qu’il s’octroyait sur les plus jolies de ses disciples, sa doctrine sans charité, tout cela l’inscrit dans un ésotérisme frelaté, voire faisandé. Gurdjieff est donc un personnage pour le moins douteux. Je finis par cet extrait d’autant plus intéressant que l’auteur du livre, Ouspensky, était un admirateur de Gurdjieff :

"Après quoi je commencerai une vie nouvelle, en me servant des facultés que je possède pour la seule satisfaction de mon égoïsme personnel.
Un plan s'ébauche déjà dans ma folle cervelle pour mes futures activités.
Je me vois organiser un nouvel institut avec de nombreuses succursales, non plus cette fois pour le développement harmonique de l'homme, mais pour l'apprentissage de moyens inédit d'auto satisfaction...
Et vous pouvez me croire, une affaire comme celle-là, marchera toujours comme sur des roulettes."
GURDJIEFF (1877-1949) in RENCONTRES AVEC DES HOMMES REMARQUABLES - Ed du Rocher (page 351)
. Une chose me gène : la mention de Gurdjieff. Ce personnage (cf les mémoires de Revel, Le voleur dans la maison vide et celles de Pauwels) dont l'enseignement consistait notamment à pousser ses disciples à l’alcoolisme, vidant forces litres de vodka en l'honneur des différents sortes d"idiots" (les plus beaux étant les chrétiens toujours aux premières loges des crachat du « Maître ») a causé de très sérieux dégâts : suicide, folie, toxicomanie, jalonnent sa route ; « On reconnaît l’arbre à ses fruits ». Le titre de sa "grande oeuvre" -Récits de Belzébuth a son petit-fils", me paraît révélateur de CELUI qui se trouvait derrière lui. C’est en tout cas la conclusion à laquelle était arrivée une ancienne disciple qui a laissé une description alarmante de la pratique de l'hypnose par Gurdjieff. C’est en tout cas On lira avec profit « Mr Gurdjieff » de Pauwels, plutôt favorable pourtant, l'histoire Enfin il faut quand même savoir que le Dieu chrétien était pour ce mage - et depuis Simon le magicien on sait ce qu'il faut penser de ce type de personnages - un tyran et un tyran à combattre.

Passons sur ses attaches avec le nazisme, les"preuves" sont des témoignages, toujours réfutables ou des théories qui affirment sans vraiment donner de preuves (cependant si ça vous titille la curiosité googlez « G et Hitler » faut trier, mais c’est instructif).
Reste que ses attaches avec certaines sociétés de Lamas (on l’a dit proches des Bompos à bonnets noirs, initiés de la main gauches) les taxes en nature qu’il s’octroyait sur les plus jolies de ses disciples, sa doctrine sans charité, tout cela l’inscrit dans un ésotérisme frelaté, voire faisandé. Gurdjieff est donc un personnage pour le moins douteux. Je finis par cet extrait d’autant plus intéressant que l’auteur du livre, Ouspensky, était un admirateur de Gurdjieff :
......"Après quoi je commencerai une vie nouvelle, en me servant des facultés que je possède pour la seule satisfaction de mon égoïsme personnel.
Un plan s'ébauche déjà dans ma folle cervelle pour mes futures activités.
Je me vois organiser un nouvel institut avec de nombreuses succursales, non plus cette fois pour le développement harmonique de l'homme, mais pour l'apprentissage de moyens inédit d'auto satisfaction...
Et vous pouvez me croire, une affaire comme celle-là, marchera toujours comme sur des roulettes."
GURDJIEFF (1877-1949) in RENCONTRES AVEC DES HOMMES REMARQUABLES - Ed du Rocher (page 351)

Écrit par : Restif | lundi, 17 septembre 2007

Sur les gens qui tombaient dans son orbite, Gurdjieff exerçait son influence d’une manière très simple, voire brutale. Le contenu du message mis à part, ce fut ce qu’il appelait le Travail. Ce « travail », abstraction faite des « conversations » et des « exercices », consistait à persuader ses disciples qu’ils étaient littéralement zéro en chiffre. Il leur disait sans ambage — et en face —, à chacun d’entre eux — qu’ils n’étaient ni plus, ni moins que de l’ordure. Et les gens acceptaient cela.

Dans la dernière période, lorsqu’il avait déjà quitté Fontainebleau-Avon, pour Paris, il accentua ses expressions encore davantage, disant aux gens qui l’approchaient dans l’espoir d’y trouver une révélation, qu’ils n’étaient en fait qu’une simple « merdité ».

Il ne faut toutefois pas trop s’étonner de ces faits. Sans parler de Cagliostro, l’histoire de « Maître Philippe » et celle de Raspoutine à la Cour de Russie nous fournissent des exemples encore plus frappants. Et il ne faut pas non plus croire que c’étaient des phénomènes spécifiquement russes, propres à la soi-disant « âme slave ». D’ailleurs, le « Maître Philippe » était un Français; et si Raspoutine fut un Russe, on n’oubliera pas que la famille impériale était de pur sang allemand. Les ducs de Holstein Gottorp, au cours d’un siècle et demi de règne en Russie, prenaient pour impératrices des princesses allemandes; aussi la Cour de Russie — leur entourage — finit par être fortement germanisée. Pourtant Raspoutine, paysan peu lettré, exerça sur l’impératrice, née Alice de Darmstadt, et sur Nicolas II, une influence décisive. Cette influence tenait sous son empire non seulement les courtisans, mais également plusieurs ministres, les hommes d’État, les députés faisant antichambre...

Quel était le but poursuivi par Gurdjieff? — Personne ne l’a su. Il est aussi difficile de le dégager de ses actes que celui de Raspoutine. Ouspensky racontait — il le dit dans les Fragments — qu’au début il avait posé la question, à quoi Gurdjieff répondit:

— "J’ai certainement un but, mais vous me permettez de ne pas en parler. Car mon but ne peut encore rien signifier pour vous. Pour vous, ce qui compte maintenant, c’est que vous puissez définir votre propre but. Quant à l’enseignement même, il ne saurait avoir un but. Il ne fait qu’indiquer aux hommes le meilleur moyen d’atteindre leur but, quel qu’il soit !"

Écrit par : Orage | lundi, 17 septembre 2007

Toujours ce problème du but... Parlons de Hund, l'inventeur de la Stricte observance Templière, nouveau système maçonnique que lui révélèrent les "supérieurs inconnus". Si Hund n'a pas inventé les Supérieurs inconnus, qui lui a monté ce bateau, pourquoi? Et pourquoi la légende sur l'origine des francs qu'on trouve chez Trithème et Lemaire de Belges se retrouve-t-elle, plus de 3 siècles après, mêlée à Renne le Château par Pierre Plantard, inventeur du Prieuré de Sion repris par Dan Brown dans sa bouse? Qui se trouvait derrière l'ordre des alpha Galates, la première société secrète où apparaît Plantard à l'âge de 20 ans? On a parlé de Georges Monti, mais rien de probant.
La Golden Dawn anglaise est probablement née d'une falsification, mais est- ce vraiment aussi simple, on n'en sait rien. Dans le livre de Teddy Legrand "Les sept têtes du dragon vert", on retrouve maître Philippe, Raspoutine ect. Comment un "journaliste", (du deuxième bureau) peut-il évoquer des collusions Russie Allemagne, parler d'une inspiration commune des deux idéologies, avant la 2ème guerre et le pacte germano-soviétique? Avant ce qu'on sait aujourd'hui de la parenté idéologique des totalitarismes.

Sans méconnaître la servitude volontaire ni tomber dans la théorie du complot, il semble qu'il y ait d'étranges liens entre sociétés secrètes et services secrets. Qui manipule qui? N'oublions pas que Ron Hubbard fut un "disciple" de Crowley, qui s'en sépara rapidement. Aujourd'hui, CIA et Scientologues coopèrent. Tout ça est bien rassurant.

(tout ça tapé trop vite. Sorry)

Écrit par : Restif | lundi, 17 septembre 2007

Vous avez de bonnes intuitions Restif, mais vous embrassez trop largement, et de façon incohérente. Rien à voir entre Hund et Hubbard, si ce n'est le "H" qu'ils partagent en tant que première lettre de leurs patronymes - méfiez-vous des hâtives généralisations.

Le baron de Hund qui consacrera sa vie à la Stricte Observance Templière jusqu’à son décès en octobre 1776, quelques années après son retour sur ses terres soit vers 1751, et après avoir fondé à Unwürde une loge nommée « Aux Trois colonnes », s’associe à Wilhelm Marschall von Biberstein, Grand Maître provincial des loges anglaises et fondateur de l’atelier d’Altenburg, « Archimède aux Trois planches à tracer », et de celui de Naumburg sur Saale, « Les Trois marteaux », ateliers sur lesquels il établit un Chapitre de « Hauts Grades ».

Cette association débouche sur la constitution d’un « Ordre Intérieur » qui développera une double légende selon laquelle, dans un premier temps, la maçonnerie écossaise réformée descendrait en ligne directe de l’Ordre du Temple, et deuxièmement, que cette maçonnerie aurait pour origine les Stuart travaillant à reconquérir leur couronne, et rétablir par là-même la suprématie du catholicisme. Pas mal pour un luthérien, non ?

Sur cette piste voyez du côté de Jacobi et de Starck .... finalement par Fichte et Schelling nous revoilà en compagnie, indirectement, de Martin H !

Écrit par : Onafha | lundi, 17 septembre 2007

Absolument, Martin n'est pas loin. D’ailleurs, lisez les derniers posts sur Heiddy/Ricoeur, la « tradition » commence à pointer son nez (a propos de nez, vous connaissez les lectures alchimiques de l’œuvre de Bergerac? Rien de plus comique qu’un dix-septièmiste devant Canseliet. La meilleure édition est celle de Madeleine Alcover, chez Champion, la seule à oser aborder l’alchimie. Ce serait à rapprocher de certains épisodes de L’histoire comique de Francion si certains érudits n’avaient pas peur. Pas tous, j’en connais de plus hardis, mais c’est dangereux à publier. Pour une approche plus rationaliste, donc acceptablepar mémé la fac, lire Chrysopoeia, tome IV le tiré à part d’Alain Mothu « La pensée en cornue : considération sur le matérialisme et la « chymie » en France à la fin de l’âge classique).

Vous savez, merci pour vos éclaircissements mais c’est très connu ce que vous me dites là, toute l'histoire de La Stricte observance est fort bien décrite par René Le Forestier dans sa thèse, que j’ai lue et relue "La Franc-maçonnerie templière et occultiste au 18ème et 19ème siècle" ( 2 tomes, ed La table d’Emeraude).. On n'a pas fait mieux, bien qu'il existe un bon livre sur "Willermoz, un mystique dans la F. Maçonnerie lyonnaise". Sur le sens même du paradigme illuministe, sur Baader, Eckartausen ad gaudeam et leur influence sur le romantisme allemand, la Naturphilosophie etc. Gusdorf reste une oeuvre de fond. Il y met en lumière la gnoséologie d’une manière radicale (au sens étymologique du terme). Voir aussi Augustin Viatte, Les sources occultes du romantisme, chez Aubier. De bonnes thèses ont été préparées par les Hautes études (la chaire d’Antoine Faivre). Obligé pour causes d’annotations et de recherches à cavalcader du clavier, je me contente d’un balayage rapido prestos des références.

Vous m'avez lu un peu vite, ce qui n'est pas bien grave. Ne vous inquiétez pas, je ne mélange pas du tout, je me suis contenté d'un tour d'horizon de quelques énigmes, point. Je ne fais aucune collusion entre Hund et Hubbard, je me contente de pointer, à deux siècles de distance, des énigmes non éclairées. Qu’elles soient foncièrement différentes m’apparaissaient comme tellement évident que je n’avais pas songé à le souligner.
Mais le mystère reste entier : A Willemsbad Hund allait jusqu’ à provoquer en duel toute personne refusant de croire aux Supérieurs inconnus ( Si ça vous amuse, voyez mon dernier post sur Heidegger-Ricoeur, j’effleure le problème). Questions : ment-il ou bien le manipule-t-on ? Et alors qui ? Même chose pour Anna Sprengel dans l’histoire de la Golden Dawn. C’est sûrement un faux (cf The magicians of the Golden Dawn, Ellic Howe) mais Mather sait-il que c’est un faux ? Pour une société qui abrite des pointures comme Yeats ou Machen et qui sera le premier terrain de jeu de Crowley, la question n’est pas que de pure forme. Les expériences de Hubbard pour créer un enfant de lune débouche sur l’une des plus vastes multinationales de l’endoctrinement. Alors, tâchez de me comprendre, Hund et Hubbard n’ont rien à voir, mais le mystère des origines de leurs doctrines respectives reste presque entier, et c’est ce phénomène là qui m’intéresse. J’aurais aussi bien pu parler de Valentin Andrea refusant la paternité des Manifestes Roses-croix. « C’est pas moi, c’est Maïer , d’ailleurs, voyez son Atalanta fugiens. » Ben tiens, et pourquoi pas le père Kircher ? Non, là encore, dans le Palatinat Rhénan, quelque chose s’est passé qu’on arrive pas à reconstruire, comme Hund, comme les fils qui relient Hubbard aux fidèles californiens de Crowley ainsi qu’à L’église de Satan d’Anton La Vey. Et moi, c’est cette mécanique de la manipulation qui m’intéresse. C’est Pierre Plantard mis à l’âge de 20 ans à la tête des Alpha Galates et créant son Prieuré qui aujourd’hui fini par exister, et encore plus depuis Dan Brown.. De la fécondation du réel par l’imaginaire et des jeux de pouvoir qui s’y greffe. Et pour comprendre cet engrenage, il faut penser des événements différents de nature, certes, mais où se retrouvent certains invariants dans la mise ne place. C’est simple non ?

Écrit par : Restif | mardi, 18 septembre 2007

Je comprends parfaitement votre démarche, il est exact que toutes ces tentatives, pour le moins « abracadabrantes », d’imaginer des sources derrière le vide est d’un intérêt passionnant ; on reste sans voix devant, parfois, tant d’approximations, de délires fous, d’incohérences construites comme des bases assurées souhaitant participer du « discours de vérité », et également, il faut bien l’avouer, l’énorme crédulité des naïfs consentants, croyants et pratiquants des divers systèmes (Golden Dawn, Gagliostro, etc.) systèmes qui, pour être souvent chimériques, recèlent toutefois de réels dangers non anodins et extrêmement redoutables aux terribles conséquences et aux retombées négatives garanties (il est évident que les forces déployées par la pratique de la théurgie et de l’angélologie active ne sont surtout pas destinées à être mise entre toutes les mains… gare aux imprudents en la matière !)

Une réserve, je ne partage pas du tout, ou pour être plus exact plus modérément, votre admiration pour Le Forestier, vous fîtes, et faites bien de le lire et de le relire, mais non-maçon, et donc ignorant la réalité de « ce qui se passe » dans les ateliers disons illuministes par commodité de langage, il a accumulé d’énormes erreurs et des contresens manifestes dans ses deux études principales : La Franc-maçonnerie occultiste au XVIIIe & l’Ordre des Elus coens ; La Franc-maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe (à lire dans la récente réédition la préface judicieuse d’Antoine Faivre, mais surtout, et de préférence, reportez-vous aux études de Robert Amadou sur la question – certes difficiles à trouver mais incontestablement bien plus documentées et référencées).

Puisque vous appréciez visiblement le sujet, savez-vous que dans ce vaste mouvement de curiosité pour les sociétés secrètes et les sciences cachées qui traversait la péninsule italienne, en octobre 1775, alors qu'un fort intérêt se développait vis-à-vis des « Hauts Grades » de la Maçonnerie écossaise, fut installé à Turin, par le baron de Weiler qui mourra un mois plus tard, le 19 novembre, un Directoire autonome, conférant aux frères turinois, l'autorité sur les trois classes de l'Ordre Intérieur de la Stricte Observance Templière : Ecossais Vert, Novice, et Chevalier.

Or, le plus intéressant dans l’affaire, ce qu’ignorent nombre de chercheurs dans ces domaines, bien évidemment ce cher Le Forestier, mais également Viatte (pourtant magnifique dans ses Sources occultes du romantisme…), Faivre et bien d’autres encore, c’est qu’en 1778, lors d'un de ces voyages en Italie, en tant que « Visiteur » de l'Ordre, Waetcher rapporte qu'il eut l'occasion de faire la connaissance, à Florence, d'un initié fort instruit, qui lui révéla que l'Ordre du Temple n'était qu'une forme historique datée, et qu’il fut constitué par un Ordre initiatique bien plus ancien, bien plus originel, qui n'était autre que celui, immémorial, de la Rose+Croix.

Le faisant participer alors à des séances d'invocations des puissances angéliques qui marquèrent profondément et durablement Waetcher, l'anonyme initié lui promit de lui faire rencontrer sept authentiques « Sages Rose+Croix », qui conservaient la secrète et véritable tradition du Temple, et pratiquaient les différents degrés de l'enseignement rosicrucien le plus antique. Lorsque Waetcher, de retour en Allemagne, s'ouvrit de cette rencontre à Ferdinand de Brunswick, alors Grand Maître de la Stricte Observance Templière, ce dernier en fut si vivement impressionné qu'il décida, sur le champ, de remplacer la légende de la filiation de l'Ordre du Temple, qui était tout de même la base fondatrice de la Stricte Observance initialement instituée par Hund, par celle de l'Ordre de la Rose+Croix, telle que secrètement décrite par le frère de Florence, mais cette volonté ne rencontra pas l'assentiment des Chapitres qui repoussèrent, avec force, l'idée d'une antécédence spirituelle rosicrucienne, obtenant que l'on ne puisse revenir, pour un temps fort bref puisque le Convent de Wilhelmsbad, en 1782 [n’oubliez-pas que la plus grande part des actes du Convent sont encore inédits ! à souligner l’heureuse idée de la Revue maçonnique théorique de grande qualité « Les Cahiers Verts » [cahiersverts.canalblog.com] de publier quelques extraits fondamentaux dont : Le Discours de Ferdinand de Brunswick, ; le Précis des vues de l’Ordre et le Recès du Convent Général ], en montrera le caractère contestable, sur l'exclusif rattachement Templier et qui, grâce aux bons soins de Jean-Baptiste Willermoz, verra la Stricte Observance Templière se changer, définitivement et providentiellement, en un conservatoire de l’étrange et fascinante doctrine de la Réintégration Martines de Pasqually prenant à cette occasion le nom de « Régime Ecossais Rectifié ».

Écrit par : Onafha | mardi, 18 septembre 2007

Ce que vous m’écrivez est passionnant, et le copier /coller fonctionne à plein. J’avoue que je faisais toute confiance à Le Forestier, généralement regardé comme une autorité. C’est vrai qu’il n’était pas maçon, mais 20 ans de travail représentaient un bel investissement. Mais il est évident, devant ce que vous me dites, qu’il y a des lacunes. J’ai la chance de posséder une édition munie de la préface d’Antoine Faivre. Mes connaissances maçonniques ne vont pas plus loin que Le forestier et qlq volumes de moindre importance. J'ai lu le Traité de la Réintégration de Pasqualis, hélas, c'était un prêt. Pour le romantisme, Gusforf m’a énormément appris. Malheureusement , je n’ai pas le temps de combler mes lacunes (de taille) en ce moment. Et puis la littérature « pure » prend tant de temps… Je travaille sur Bloy et la Belle époque, et il faut lire pas mal de choses oubliées. Je m’intéresse également au " siècle d’argent" Russe , A.Bielly, Brussof, Blok. On ignore que les symbolistes russes étaient des passionnés d’ésotérisme. D’ailleurs, derrière la révolution russe on trouve un pullulement de sociétés secrètes. Il n’est pas question d’expliquer l’intégralité de la révolution par l’action de ces sociétés, mais elles participent d’un état d’esprit, d’une histoire des mentalités. Hélas, qui trop embrasse… Mais avec du temps, je compte mettre de l’ordre là dedans. Il faut bien avancer. L’étude des courants « secrets » en occident est passionnante. Il faut certes différencier réalité et objet de croyance. Mais quand un objet de croyance fini par investir le réel, il se charge bien d'une forme d'authenticité. Je passe, trop vite.

Le problème, c'est le manque de sérieux. Exemple. Que guénon s’empare de Dante me fait bien rire. Déplaçant de manière intellectuellement douteuse une phrase du Banquet pour s’en servir d’outil herméneutique pour la Comédie, il s’interroge gravement « quels sont les quatre sens dont parle Dante » , hors ces sens n’ont rien de mystérieux , d’« initiatique » , c’est la traditionnelle lecture scolastique de l’écriture : sens littéral, sens figuré, analogique et anagogique (de mémoire). Guénon fait de Dante un Maçon (voire un cathare !) et déclare que son enfer s’inspire des enfers musulmans. Visiblement, il n’a jamais entendu parler des différentes catabases de la littérature du moyen âge. Tout cela pour souligner le problème du manque de sérieux dans un domaine pourtant extrêmement intéressant. Et c’est dommage, on discrédite des études qui peuvent apporter beaucoup. Seuls les seizièmistes ont le droit de faire des recherches sur l’ésotérisme. le dixveuvième est pourtant hanté par ces questions.

Il y a toute une littérature qu’on doit saisir aussi à travers l’ésotérisme. Dans Hugo par exemple, c’est patent. Et Baudelaire –ami de Gérard de Nerval - ne cite pas pour rien le songe de Polyphile et Apulée. Dans le roman du 20ème , l’œuvre de Thomas Mann est habitée par l’hermétisme. Dans son "19ème siècle à travers les âges", ouvrage certes intéressant, Murray caricature souvent, se focalise sur la partie immergée de l’iceberg, sur le plus grossier, mais aveuglé par un freudisme désuet, ne semble pas voir que ça va bien plus loin qu’une régression vers la Déesse-Mère.

Vous avez raison de pointer une crédulité souvent époustouflante, même chez des gens fort intelligents. C’est l’éternel espoir de s’affranchir du chérubin qui nous ferme le chemin de l’arbre de vie. On veut croire qu’il y a un secret. Et là on en revient à ma lubie : qui manipule les chercheurs de secret, qu’elles sont ceux qui canalisent les forces de l’espérance et de l’imaginaire ? Vous souligner les dangers de certaines pratiques, et c’est un point sur lequel je vous rejoins entièrement. Le terrain est miné, la folie guette, et ce ne sont pas là avertissements romantiques, je sais de quoi je parle. Pressé par le travail, je ne voulais qu’écrire 10 lignes et puis, le sujet m’a entraîné. C’est pour le coup que je vais être brouillon. J’espère que vous nous communiquerez encore quelques aperçus passionnants. Et n’hésitez pas à indiquer des titres, pour peu que vous en ayez le temps.

Une question me taquine depuis longtemps : les maçons ont ils de bonnes raisons d’avancer qu’ils remontent à bien avant 1717 ? je ne parle pas du Temple, mais des bâtisseurs. Il court de si étonnantes légendes… H .Vincennot dans Les étoiles de Compostelle avance des choses ahurissantes, et on dit qu’il y a, derrière les légendes, un coin de vérité. Qui sait ?
Sur les Roses-croix, énigme captivante et qui, je l’avoue, m’intéresse comme porteuse d’un sens et d’une histoire plus riche que bien des fumisteries (ah, les ressemblances entre la Fama et La reine des fées de Spenser) le temps me manque. Je connais l’excellent ouvrage de Roland Edighoffer « Les Roses-croix et la crise la conscience européenne. Bon, je DOIS m’arrêter, je suis traître à moi-même. Merci encore pour vos renseignements, captivants, je le répète. Pardon pour ce post qui crapahute entre les énigmes et les traditions, mais ça a coulé, tel le fleuve Alphée. Tel un débordement...de rosée.

Écrit par : Restif | mardi, 18 septembre 2007

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