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mercredi, 05 juillet 2006

De la fausseté des vertus humaines

                      

 

 

                 A Monseigneur le Dauphin

         

 

             Monseigneur,

    Il n’est pas de princes qui doivent un jour monter sur le trône ! de même que tout le reste des hommes : comme ceux-ci ne sont chargés que de leur conduite particulière, ils sont seulement obligés de suivre l’avis des sages qui leur ordonne de se connaître ; au lieu que cette étude ne suffit pas aux princes que Dieu fait naître pour gouverner les peuples, et qu’ils ont encore une indispensable obligation d’étudier et de connaître les autres.

   Cette connaissance, Monseigneur, n’eût pas été difficile si l’homme fût demeuré dans l’état de son innocence ; car ses paroles auraient toujours été l’image de ses pensées, et ses actions celle de ses désirs et de ses intentions. Mais depuis qu’il s’est mis en la place de Dieu, qui devrait être l’objet unique de son amour, et qu’il est devenu amoureux et adorateur de lui-même ; depuis que son intérêt est la règle de ses actions et le maître de sa conduite ; son coeur qui se laissait voir, se cache dans sa profondeur et apprend à l’homme à y cacher ses desseins. De sorte que l’homme s’étant instruit et perfectionné depuis tant de siècles en l’art de dissimuler et de feindre, ce long usage de feintes et d’artifices lui a donné une pente presque invincible à se déguiser.
   Il a été forcé en quelque manière de se servir de ruses et de finesses, parce que son amour-propre qui lui est si cher, est si odieux aux autres qu’il n’ose se montrer tel qu’il est, de peur de trahir ses propres desseins ; il est même obligé pour les faire réussir de se présenter aux autres sous plusieurs figures différentes qu’il sait leur être agréables, et de donner la gêne à son esprit pour imaginer celles qui sont les plus propres à le faire paraître entièrement dévoué à leurs intérêts.
   De là vient que tous les hommes sont autant d’énigmes qu’il est si malaisé d’expliquer ; et que ce qui paraît de l’homme est si différent de l’homme. De là vient que jugeant de lui par ce qu’on en voit, ainsi qu’on fait ordinairement, on se trompe dans la plupart des jugements qu’on en fait, et que ceux qui lui sont les plus favorables sont presque toujours les plus légers et les plus injustes. De là vient enfin que Dieu condamne le cœur de la plupart de ceux dont tout le monde admire les actions, et que n’ayant égard qu’à nos dispositions intérieures et à nos véritables intentions, il voit comme de fausses vertus, les vertus qui brillent le plus et qui passent pour les plus excellentes.
   Mais encore qu’il soit difficile de connaître l’homme, l’on ne doit pas néanmoins se persuader que cela soit impossible, pourvu qu’ont ait observé les inclinations de l’amour-propre. Car comme c’est lui qui est l’inventeur de tous les stratagèmes que l’homme met en usage, et la cause de la fausseté de toutes ses vertus ; et que l’homme en est si fort possédé qu’il n’a point d’autres mouvements que les siens, d’autre conduite que celle qu'il lui inspire, l’on ne saurait représenter l’un qu’on ne fasse en même temps le portrait de l’autre.
   C’est par cette raison, Monseigneur, que pour donner la vraie idée de l’homme, j’ai traité en particulier de  toutes les vertus humaines dans le livre que je vous présente ; afin d’avoir lieu de faire connaître les vues secrètes de l’amour-propre, les chemins détournés qu’il prend pour empêcher qu’on ne découvre ses intentions, et cette variété de personnages qu’il joue pour arriver aux fins qu’il souhaite de parvenir. J’ose croire que le soin que j’ai pris ne vous sera pas inutile, et que vous n’aurez pas désagréable qu’en vous offrant ce livre, je vous donne une marque publique de la passion respectueuse avec laquelle je suis,
              Monseigneur,
                   Votre très humble, très obéissant et très fidèle
serviteur, 
                                   
                                                                      ESPRIT

 

 

 

La fausseté des vertus humaines, Jacques Esprit. Ed. Aubier, Paris, 1996. P. 69 ,70 ,71

A suivre... 

22:10 Publié dans Du mal | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : Réflexion |  Imprimer | | | | | Pin it!